Armance/Chapitre VIII

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Calmann Lévy (p. 64-68).


VIII


What shall I do the while ? Where bide ? How live ?
Or in my life what comfort, when I am
Dead to him ?

Cymbeline, act. III.


Armance était loin de se faire une semblable illusion. Il y avait déjà longtemps que voir Octave était le seul intérêt de sa vie. Lorsqu’un hasard imprévu était venu changer la position sociale de son jeune parent, que de combats avaient déchiré son âme ! Que d’excuses n’avait-elle pas inventées pour le changement soudain qui avait paru dans la conduite d’Octave ! Elle se demandait sans cesse : A-t-il une âme vulgaire ?

Lorsque enfin elle fut parvenue à se prouver qu’Octave était fait pour sentir d’autres bonheurs que ceux de l’argent et de la vanité, un nouveau sujet de chagrins était venu s’emparer de son attention. Je serais doublement méprisée, se disait-elle, si l’on soupçonnait mon sentiment pour lui ; moi la plus pauvre de toutes les jeunes filles qui paraissent dans le salon de madame de Bonnivet. Ce profond malheur qui le menaçait de toutes parts, et qui aurait dû engager Armance à se guérir de sa passion, ne fit, en la portant à une mélancolie profonde, que la livrer plus aveuglément au seul plaisir qui lui restât dans le monde, celui de songer à Octave.

Tous les jours elle le voyait pendant plusieurs heures, et les petits événements de chaque journée venaient changer sa manière de penser sur son cousin ; comment eût-elle pu guérir ? C’est par crainte de se trahir et non par mépris, qu’elle avait mis tant d’attention à n’avoir jamais avec lui de conversation intime.

Le lendemain de l’explication dans le jardin, Octave vint deux fois à l’hôtel de Bonnivet, mais Armance ne parut point. Cette absence singulière augmenta beaucoup l’incertitude qui l’agitait sur le résultat favorable ou funeste de la démarche qu’il s’était permise. Le soir, il vit son arrêt dans l’absence de sa cousine et n’eut pas le courage de se distraire par le son de vaines paroles ; il ne put prendre sur lui de parler à qui que ce fût.

À chaque fois qu’on ouvrait la porte du salon il lui semblait que son cœur était sur le point de se briser ; enfin une heure sonna, il fallut partir. En sortant de l’hôtel de Bonnivet, le vestibule, la façade, le marbre noir au-dessus de la porte, le mur antique du jardin, toutes ces choses assez communes, lui semblèrent avoir une physionomie particulière qu’elles devaient à la colère d’Armance. Ces formes vulgaires devinrent chères à Octave, par la mélancolie qu’elles lui inspiraient. Oserai-je dire qu’elles acquirent rapidement à ses yeux une sorte de noblesse tendre ? Il tressaillit le lendemain en trouvant une ressemblance entre le vieux mur du jardin de sa maison couronné de quelques violiers jaunes en fleur et le mur d’enceinte de l’hôtel de Bonnivet.

Le troisième jour après celui où il avait osé parler à sa cousine, il vint chez madame de Bonnivet, bien convaincu qu’il était à jamais relégué au rang des simples connaissances. Quel ne fut pas son trouble en apercevant Armance au piano ! Elle le salua avec amitié. Il la trouva pâle et fort changée. Et cependant, ce qui l’étonna beaucoup et fut sur le point de lui rendre un peu d’espoir, il crut apercevoir dans ses yeux un certain air de bonheur.

Le temps était magnifique et madame de Bonnivet voulut profiter d’une des plus jolies matinées de printemps pour faire quelque longue promenade. Êtes-vous des nôtres, mon cousin, dit-elle à Octave ? — Oui, madame, s’il ne s’agit ni du bois de Boulogne ni de Mousseaux. Octave savait que ces buts de promenade déplaisaient à Armance. — Le jardin du Roi, si l’on y va par le boulevard, trouvera-t-il grâce à vos yeux ? — Il y a plus d’un an que je n’y suis allé. — Je n’ai pas vu le jeune éléphant, dit Armance, en sautant de joie, et allant chercher son chapeau. On partit gaiement. Octave était comme hors de lui ; madame de Bonnivet passa en calèche devant Tortoni avec son bel Octave. C’est ainsi que parlèrent les hommes de la société qui les aperçurent. Ceux dont la santé n’était pas en bon état se livrèrent, à cette occasion, à de tristes réflexions sur la légèreté des grandes dames qui reprenaient les façons d’agir de la cour de Louis XV. Dans les circonstances graves vers lesquelles nous marchons, ajoutaient ces pauvres gens, il est bien maladroit de donner au tiers état et à l’industrie l’avantage de la régularité des mœurs et de la décence des manières. Les jésuites ont bien raison de débuter par la sévérité.

Armance dit que le libraire venait d’envoyer trois volumes intitulés : Histoire de *** — Me conseillez-vous cet ouvrage, dit la marquise à Octave ? il est si effrontément prôné dans les journaux que je m’en méfie. — Vous le trouverez cependant fort bien fait ; l’auteur sait raconter et il ne s’est encore vendu à aucun parti. — Mais est-il amusant ? dit Armance. — Ennuyeux comme la peste, répondit Octave. On parla de certitude historique, puis de monuments. Ne me disiez-vous pas, un de ces jours, reprit madame de Bonnivet, qu’il n’y a de certain que les monuments ? — Oui, pour l’histoire des Romains et des Grecs, gens riches qui eurent des monuments ; mais les bibliothèques renferment des milliers de manuscrits sur le moyen âge, et c’est paresse toute pure chez nos prétendus savants si nous n’en profitons pas. — Mais ces manuscrits sont écrits en si mauvais latin, reprit madame de Bonnivet. — Peu intelligible peut-être pour nos savants, mais pas si mauvais. Vous seriez fort contente des lettres d’Héloïse à Abailard. — Leur tombeau était, dit-on, au Musée français, dit Armance, qu’en a-t-on fait ? — On l’a mis au Père-Lachaise. — Allons le voir, dit madame de Bonnivet, et quelques minutes après on arriva à ce jardin anglais, le seul vraiment beau par sa position qui existe à Paris. On visita le monument d’Abailard, l’obélisque de Masséna ; on chercha la tombe de Labédoyère. Octave vit le lieu où repose la jeune B***, et lui donna des larmes.

La conversation était sérieuse, grave, mais d’un intérêt touchant. Les sentiments osaient se montrer sans aucun voile. À la vérité, on ne parlait que de sujets peu capables de compromettre, mais le charme céleste de la candeur n’en était pas moins vivement senti par les promeneurs, quand ils virent s’avancer de leur côté un groupe où régnait la spirituelle comtesse de G***. Elle venait en ce lieu chercher des inspirations, dit-elle à madame de Bonnivet.

Ce mot fit presque sourire nos amis ; jamais ce qu’il a de commun et d’affecté ne leur avait paru si choquant. Madame de G***, comme tout ce qu’il y a de vulgaire en France, exagérait ses impressions pour arriver à l’effet, et les personnes dont elle troublait l’entretien diminuaient un peu leurs sentiments et, les exprimant, non par fausseté, mais par une sorte de pudeur instinctive, inconnue des gens communs, quelque esprit qu’ils aient.

Après quelques mots de conversation générale, comme l’allée était fort étroite, Octave et Armance se trouvèrent un peu en arrière :

Vous avez été indisposée avant-hier, dit Octave, et même la pâleur de votre amie Méry, en sortant de chez vous, me fit craindre que vous ne fussiez très-souffrante.

— Je n’étais point malade, dit Armance d’un ton de légèreté un peu marqué, et l’intérêt que prend à ce qui me regarde votre vieille amitié, pour parler comme madame de G***, me fait un devoir de vous apprendre la cause de mes petits chagrins. Depuis quelque temps il est question d’un mariage pour moi ; avant-hier, on a été sur le point de tout rompre, et c’est pourquoi j’étais un peu troublée au jardin. Mais je vous demande un secret absolu, dit Armance effrayée d’un mouvement de madame de Bonnivet qui se rapprochait d’eux. Je compte sur un secret éternel, même avec madame votre mère et surtout envers ma tante. Cet aveu étonna beaucoup Octave ; madame de Bonnivet s’étant éloignée de nouveau : Voulez-vous me permettre une question, reprit-il ? est-ce un mariage de convenance toute seule ?

Armance, à qui le mouvement et le grand air avaient donné les plus belles couleurs, pâlit tout à coup. La veille, en formant son projet héroïque, elle n’avait pas prévu cette question si simple. Octave vit qu’il était indiscret, et cherchait une plaisanterie pour changer de discours, lorsque Armance lui dit en essayant de dominer sa douleur : J’espère que la personne qu’on propose méritera votre amitié ; elle a toute la mienne. Mais si vous voulez, ne parlons plus de cet arrangement, peut-être encore assez éloigné. Peu après, on remonta en calèche, et Octave, qui ne trouvait plus rien à dire, se fit descendre au Gymnase.