Armance/Chapitre X

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Calmann Lévy (p. 75-78).


X


O conoscenza ! non è senza il suo perchè che il fedel prette ti chiamò : il più gran dei mali. Ègli era tutto disturbato, e però non dubitava ancora, al più al più, dubitava di esser presto sul punto di dubitare. O conoscenza ! tu sei fatale a quelli, nei quali l’oprar segue da vicino il credo.
Il Cardinal Gerdil.


Faut-il dire qu’Octave fut fidèle à sa promesse ? Il abandonna des plaisirs proscrits par Armance.

Le besoin d’agir et le désir d’observer des choses nouvelles l’avaient poussé à voir la mauvaise compagnie, souvent moins ennuyeuse que la bonne. Dès qu’il était heureux, une sorte d’instinct le portait à se mêler avec les hommes ; il voulait les dominer.

Pour la première fois, Octave avait entrevu l’ennui des manières trop parfaites et des excès de la froide politesse : le mauvais ton permet de parler de soi, à tort et à travers, et l’on est moins isolé. Lorsqu’on a servi du punch dans ces brillants salons de l’extrémité de la rue de Richelieu, que les étrangers prennent pour la bonne compagnie, on n’a pas cette sensation : je suis ici dans un désert d’hommes. Au contraire, on peut se croire vingt amis intimes, dont on ne sait pas le nom. Oserons-nous le dire, au risque de compromettre, à la fois, et nous et notre héros ? Octave regretta quelques-uns de ses compagnons de souper.

La partie de sa vie qui s’était écoulée avant son intimité avec les habitants de l’hôtel de Bonnivet, commençait à lui paraître folle et entachée de duperie. Il pleuvait, se disait-il dans ses façons de penser originales et vives ; au lieu de prendre un parapluie, je m’irritais follement contre l’état du ciel, et dans des moments d’enthousiasme pour le beau et le juste, qui n’étaient au fond que des accès de folie, je m’imaginais que la pluie tombait exprès pour me jouer un mauvais tour.

Charmé de pouvoir parler à mademoiselle de Zohiloff des observations qu’il avait faites, comme un autre Philibert, dans de certains bals fort élégants : j’y trouvai un peu d’imprévu, lui disait-il. Je ne suis plus si content de cette bonne compagnie par excellence, que j’ai tant aimée. Il me semble que sous des mots adroits elle proscrit toute énergie, toute originalité. Si l’on n’est copie, elle vous accuse de mauvaises manières. Et puis la bonne compagnie usurpe. Elle avait autrefois le privilège de juger de ce qui est bien, mais depuis qu’elle se croit attaquée, elle condamne, non plus ce qui est grossier et désagréable sans compensation, mais ce qu’elle croit nuisible à ses intérêts.

Armance, écoutait froidement son cousin, elle lui dit enfin : — De ce que vous pensez aujourd’hui, au jacobinisme il n’y a qu’un pas. — J’en serais au désespoir, reprit vivement Octave. — Au désespoir de quoi ? de connaître la vérité, dit Armance. Car apparemment vous ne vous laisseriez pas convertir par une doctrine entachée de fausseté. Pendant tout le reste de la soirée, Octave ne put s’empêcher de paraître rêveur.

Depuis qu’il voyait un peu plus la société telle qu’elle est, Octave commençait à soupçonner que madame de Bonnivet, avec la prétention suprême de ne songer jamais au monde et de mépriser les succès, était l’esclave d’une ambition sans bornes.

Certaines calomnies des ennemies de la marquise, que le hasard avait portées jusqu’à lui et qui lui paraissaient le comble de l’horreur, quelques mois auparavant, ne furent plus à ses yeux que des exagérations perfides ou de mauvais goût. Ma belle cousine n’est point satisfaite, se disait-il, d’une naissance illustre, d’une fortune immense. La grande existence que lui assurent sa conduite irréprochable, la prudence de son esprit, sa bienfaisance savante est peut-être pour elle un moyen et non pas un but.

Madame de Bonnivet a besoin de pouvoir. Mais elle est fort délicate sur l’espèce de ce pouvoir. Les respects qu’on obtient par le grand état dans le monde, par le crédit à la cour, par tous les avantages que l’on peut réunir dans une monarchie, ne sont plus rien pour elle, elle en jouit depuis trop longtemps, ils l’ennuient. Quand on est roi, que peut-il manquer ? — d’être Dieu.

Elle est blasée sur les plaisirs donnés par les respects des intérêts, il lui faut les respects du cœur. Elle a besoin de la sensation qu’éprouve Mahomet quand il parle à Seïde, et il me semble que j’ai été fort près de l’honneur d’être Seïde.

Ma belle cousine ne peut remplir sa vie avec la sensibilité qui lui manque. Il lui faut, non pas des illusions touchantes ou sublimes, non pas le dévouement et la passion d’un seul homme, mais se voir regarder comme une prophétesse par une foule d’adeptes, et surtout si l’un d’eux se révolte, pouvoir le briser à l’instant. Elle a trop de positif dans le caractère, pour se contenter d’illusions ; il lui faut la réalité de la puissance, et si je continue à lui parler à cœur ouvert sur bien des choses, un jour ce pouvoir absolu pourras s’exercer à mes dépens.

Il ne se peut pas qu’elle ne soit bientôt assiégée par des lettres anonymes ; on lui reprochera mes visites trop fréquentes. La duchesse d’Ancre, piquée de mes négligences pour son salon, se permettra, peut-être, de la calomnie directe. Ma faveur ne peut résister à ce double danger. Bientôt en gardant soigneusement tous les dehors de l’amitié la plus empressée, et en m’accablant de reproches sur la rareté de mes visites, madame de Bonnivet me mettrait dans la nécessité de les rendre fort rares.

Par exemple, j’ai l’air d’être à demi converti au mysticisme allemand ; elle me demandera quelque démarche publique et par trop ridicule. Si je m’y soumets par amitié pour Armance, bientôt l’on me proposera quelque chose de tout à fait impossible.