Armance/Chapitre XIX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Calmann Lévy (p. 123-127).


XIX


He unworthy you say ?
’Tis impossible. It would
Be more easy to die.

Deckar.


Octave crut remarquer que mademoiselle de Zohiloff le regardait quelquefois avec assez de tranquillité. En dépit de sa farouche vertu, qui lui défendait hautement de songer à des rapports qui n’existaient plus, il ne put s’empêcher de penser que c’était la première fois qu’il la revoyait depuis qu’il s’était avoué qu’il l’aimait ; le matin, dans le jardin, il était troublé par la nécessité d’agir. C’est donc là, se disait-il, l’impression que fait la vue d’une femme qu’on aime. Mais il est possible qu’Armance n’ait pour moi que de l’amitié. Cette nuit, c’était encore un mouvement de présomption qui me faisait penser le contraire.

Durant ce pénible déjeuner, on ne dit pas un mot du sujet qui occupait tous les cœurs. Pendant qu’Octave était chez son père, madame de Malivert avait fait appeler Armance pour lui apprendre l’étrange projet de voyage. Cette pauvre fille avait besoin de sincérité ; elle ne put s’empêcher de dire à madame de Malivert : Eh bien, maman, vous voyez si vos idées étaient fondées !

Ces deux aimables femmes étaient plongées dans la plus amère douleur. Quelle est la cause de ce départ ? répétait madame de Malivert, car ce ne peut être un trait de folie, tu l’en as guéri. Il fut convenu qu’on ne parlerait à personne du voyage d’Octave, pas même à madame de Bonnivet. Il ne fallait pas le lier à son projet, et peut-être, disait madame de Malivert, nous est-il encore permis d’espérer. Il abandonnera un dessein si brusquement conçu.

Cette conversation rendit plus cruelle, s’il est possible, la douleur d’Armance ; toujours fidèle au silence éternel qu’elle croyait devoir au sentiment qui existait entre elle et son cousin, elle portait la peine de sa discrétion. Les paroles de madame de Malivert, de cette amie si prudente, et qui l’aimait si tendrement, portant sur des faits qu’elle ne connaissait que d’une manière imparfaite, n’étaient d’aucune consolation pour Armance.

Et cependant quel besoin n’eût-elle pas eu de consulter une amie sur les diverses causes qui lui semblaient avoir pu amener également la conduite si bizarre de son cousin ! Mais rien au monde, pas même la douleur atroce qui déchirait son âme, ne pouvait lui faire oublier ce qu’une femme se doit à elle-même. Elle serait morte de honte plutôt que de répéter les paroles que l’homme qu’elle préférait lui avait adressées le matin. Si je faisais une telle confidence, se disait-elle, et qu’Octave le sût, il cesserait de m’estimer.

Après le déjeuner, Octave se hâta de partir pour Paris. Il agissait brusquement ; il avait renoncé à se rendre raison de ses mouvements. Il commençait à sentir toute l’amertume de son projet de départ et redoutait le danger de se trouver seul avec Armance. Si son angélique bonté n’était pas irritée de l’effroyable dureté de sa conduite, si elle daignait lui parler, pouvait-il se promettre de ne pas s’attendrir en disant un éternel adieu à cette cousine si belle et si parfaite ?

Elle verrait qu’il l’aimait ; il n’en faudrait pas moins partir ensuite, et avec le remords éternel de n’avoir pas fait son devoir même en ce moment suprême. Ses devoirs les plus sacrés n’étaient-ils pas envers l’être qui lui était le plus cher au monde, et dont peut-être il avait compromis la tranquillité ?

Octave sortit de la cour du château avec le sentiment qu’on aurait en marchant à la mort ; et, à vrai dire, il eût été heureux de n’avoir que la douleur d’un homme qu’on mène au supplice. Il avait redouté la solitude du voyage, il ne souffrit presque pas ; il s’étonna de ce moment de répit que lui donnait le malheur.

Il venait d’avoir une leçon de modestie trop sévère pour attribuer cette tranquillité à cette vaine philosophie qui faisait autrefois son orgueil. À cet égard le malheur avait fait de lui un homme nouveau. Ses forces étaient épuisées par tant d’efforts et de sentiments violents ; il ne pouvait plus sentir. À peine fut-il descendu d’Andilly dans la plaine, qu’il tomba dans un sommeil léthargique, et il fut étonné, en arrivant à Paris, de se trouver conduit par le domestique qui, en partant, était derrière son cabriolet.

Armance, cachée dans les combles du château, derrière une persienne, avait suivi de l’œil tous les détails de ce départ. Lorsque le cabriolet d’Octave eut disparu derrière les arbres, immobile à sa place, elle se dit : Tout est fini, il ne reviendra pas.

Vers le soir, après qu’elle eut longtemps pleuré, une question qui se présenta fit un peu diversion à sa douleur. Comment cet Octave si distingué par la politesse de ses manières, et dont l’amitié était si attentive, si dévouée, peut-être même si tendre, ajouta-t-elle en rougissant, hier soir lorsque nous nous promenions ensemble, a-t-il pu prendre un ton si dur, si insultant, si étranger à toute sa manière d’être, dans l’intervalle de quelques heures ? Certainement il n’a pu rien apprendre de moi qui pût l’offenser.

Armance cherchait à se rappeler tous les détails de sa conduite, avec le désir secret de rencontrer quelque faute qui pût justifier le ton bizarre qu’Octave avait pris avec elle. Elle ne trouvait rien de répréhensible ; elle était malheureuse de ne se voir aucun tort, lorsque tout à coup une ancienne idée se réveilla.

Octave n’avait-il point éprouvé une rechute de cette fureur qui autrefois l’avait porté à plusieurs violences singulières ? Ce souvenir, quoique fort pénible d’abord, fut un trait de lumière. Armance était si malheureuse, que tous les raisonnements qu’elle put faire lui prouvèrent bientôt que cette explication était la plus probable. Ne pas voir Octave injuste, quelle que pût être son excuse, était pour elle une extrême consolation.

Quant à sa folie, s’il était fou, elle ne l’en aimait qu’avec plus de passion. Il aura besoin de tout mon dévouement, et jamais ce dévouement ne lui manquera, ajoutait-elle les larmes aux yeux, et son cœur palpitait de générosité et de courage. Peut-être en ce moment Octave s’exagère-t-il l’obligation où se trouve un jeune gentilhomme qui n’a encore rien fait, d’aller au secours de la Grèce. Son père ne voulait-il pas, il y a quelques années, lui faire prendre la croix de Malte ? Plusieurs membres de sa famille ont été chevaliers de Malte. Peut-être, comme il hérite de leur illustration, se croit-il obligé à tenir les serments qu’ils ont faits de combattre les Turcs ?

Armance se souvint qu’Octave lui avait dit le jour où l’on apprit la prise de Missolonghi : « Je ne conçois pas la belle tranquillité de mon oncle le commandeur, lui qui a fait des serments et qui, avant la révolution, touchait les fruits d’un bénéfice considérable. Et nous voulons être respectés du parti industriel ! »

À force de songer à cette manière consolante d’expliquer la conduite de son cousin, Armance se dit : Peut-être quelque motif personnel est-il venu se joindre à cette obligation générale par laquelle il est fort possible que l’âme noble d’Octave se croie liée ?

L’idée de se faire prêtre qu’il a eue autrefois, avant les succès d’une partie du clergé, a peut-être fait tenir sur son compte quelque propos récent. Peut-être croit-il plus digne de son nom d’aller montrer en Grèce qu’il n’a pas dégénéré de ses ancêtres que de chercher à Paris quelque affaire obscure dont le motif serait toujours pénible à expliquer et pourrait faire tache ?

Il ne me l’a pas dit, parce que ces sortes de choses ne se racontent pas à une femme. Il a craint que l’habitude de confiance qu’il a pour moi ne le portât à me l’avouer ; de là la dureté de ses paroles. Il ne voulait pas être entraîné à me faire quelque confidence peu convenable…

C’est ainsi que l’imagination d’Armance s’égarait dans des suppositions consolantes, puisqu’elles lui peignaient Octave innocent et généreux. Ce n’est que par excès de vertu, se disait-elle, les larmes aux veux, qu’une telle âme peut avoir l’apparence d’un tort.