Armance/Chapitre XXIII

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Calmann Lévy (p. 144-152).


XXIII


Tu sei un niente, o morte ! Ma sarebbe mai dopo sceso il primo gradino della mia tomba, che mi verrebbe dato di veder la vita come ella è realmente ?
Guasco.


Jusqu’à ce moment, Armance n’avait jamais vu son cousin qu’en présence de sa mère. Ce jour-là, après la sortie du chirurgien, madame de Malivert crut apercevoir dans les yeux d’Octave une force inusitée et le désir de parler à mademoiselle de Zohiloff. Elle pria sa jeune parente de la remplacer un instant auprès de son fils, pendant qu’elle irait écrire dans la pièce voisine un mot indispensable.

Octave suivit sa mère des yeux ; dès qu’il ne la vit plus : Chère Armance, dit-il, je vais mourir ; ce moment a quelques privilèges, et vous ne vous offenserez pas de ce que je vais vous dire pour la première fois de ma vie ; je meurs comme j’ai vécu, en vous aimant avec passion ; et la mort m’est douce, parce qu’elle me permet de vous faire cet aveu.

Le saisissement d’Armance l’empêcha de répondre ; les larmes inondèrent ses yeux, et, chose étrange, ces larmes étaient de bonheur. — L’amitié la plus dévouée et la plus tendre, lui dit-elle enfin, attache ma destinée à la vôtre. — J’entends, reprit Octave, je suis doublement heureux de mourir. Vous m’accordez votre amitié, mais votre cœur appartient à un autre, à cet homme heureux qui a reçu la promesse de votre main.

L’accent d’Octave était trop plein de malheur ; Armance n’eut pas le courage de l’affliger en ce moment suprême. — Non, mon cher cousin, lui dit-elle, je ne puis avoir pour vous que de l’amitié ; mais personne sur la terre ne m’est plus cher que vous ne l’êtes. — Et le mariage dont vous m’aviez parlé, dit Octave ? — Je ne me suis permis dans toute ma vie que ce seul mensonge, et je vous supplie de me le pardonner. Je n’ai vu que ce moyen de résister à un projet qu’avait inspiré à madame de Malivert l’excès de sa prévention pour moi. Jamais je ne serai sa fille, mais jamais je n’aimerai personne plus que je ne vous aime ; c’est à vous, mon cousin, de voir si vous voulez de mon amitié à ce prix. — Si je devais vivre, je serais heureux. — J’ai encore une condition à faire, ajouta Armance. Pour que j’ose goûter sans contrainte le bonheur d’être parfaitement sincère avec vous, promettez-moi que si le ciel nous accorde votre guérison, jamais il ne sera question de mariage entre nous. — Quelle étrange condition ! dit Octave. Voudriez-vous encore me jurer que vous n’avez d’amour pour personne ? — Je vous jure, reprit Armance les larmes aux yeux, que de ma vie je n’ai aimé qu’Octave, et qu’il est de bien loin ce que je chéris le plus au monde ; mais je ne puis avoir pour lui que de l’amitié, ajouta-t-elle en rougissant beaucoup du mot qui venait de lui échapper, et jamais je ne pourrai lui accorder ma confiance, s’il ne me donne sa parole d’honneur que quoi qu’il puisse arriver, de sa vie il ne fera aucune démarche directe ou indirecte pour obtenir ma main. — Je vous le jure, dit Octave profondément étonné… mais Armance me permettra-t-elle de lui parler de mon amour ? — Ce sera le nom que vous donnerez à notre amitié, dit Armance avec un regard enchanteur. — Il n’y a que peu de jours, reprit Octave, que je sais que je vous aime. Ce n’est pas que depuis longtemps, jamais cinq minutes aient passé sans que le souvenir d’Armance ne vînt décider si je devais m’estimer heureux ou malheureux ; mais j’étais aveugle.

Un instant après notre conversation dans le bois d’Andilly, une plaisanterie de madame d’Aumale me prouva que je vous aimais. Cette nuit-là, j’éprouvai ce que le désespoir a de plus cruel, je croyais devoir vous fuir, je pris la résolution de vous oublier et de partir. Le matin, en rentrant de la forêt, je vous rencontrai dans le jardin du château, et je vous parlai avec dureté, afin que votre juste indignation contre un procédé si atroce me donnât des forces contre le sentiment qui me retenait en France. Si vous m’aviez adressé une seule de ces paroles si douces que vous me disiez quelquefois, si vous m’aviez regardé, jamais je n’aurais retrouvé le courage qu’il me fallait pour partir. Me pardonnez-vous ? — Vous m’avez rendue bien malheureuse, mais je vous avais pardonné avant l’aveu que vous venez de me faire.

Il y avait une heure qu’Octave goûtait pour la première fois de sa vie le bonheur de parler de son amour à l’être qu’il aimait.

Un seul mot venait de changer du tout au tout la position d’Octave et d’Armance ; et comme depuis longtemps, penser l’un à l’autre occupait tous les instants de leur existence, un étonnement rempli de charmes leur faisait oublier le voisinage de la mort ; ils ne pouvaient se dire un mot sans découvrir de nouvelles raisons de s’aimer.

Plusieurs fois madame de Malivert était venue sur la pointe du pied, jusqu’à la porte de sa chambre. Elle n’avait point été aperçue par deux êtres qui avaient tout oublié, jusqu’à la mort cruelle prête à les séparer. Elle craignit à la fin que l’agitation d’Octave n’augmentât le danger ; elle s’approcha et leur dit presque en riant : Savez-vous, mes enfants, qu’il y a plus d’une heure et demie que vous vous parlez, cela peut augmenter ta fièvre. — Chère maman, je puis t’assurer, répondit Octave, que depuis quatre jours je ne me suis pas senti aussi bien. Il dit à Armance : Une chose m’agite quand j’ai la fièvre très-fort. Ce pauvre marquis de Crêveroche avait un chien fort beau qui paraissait lui être très-attaché. Je crains que cette pauvre bête ne soit négligée depuis que son maître n’est plus. Voreppe ne pourrait-il pas se déguiser en braconnier et aller acheter ce beau chien braque ? Je voudrais du moins avoir la certitude qu’il est bien traité. J’espère le voir. Dans tous les cas, je vous le donne, ma chère cousine.

Après cette journée si agitée, Octave tomba dans un profond sommeil, mais le lendemain le tétanos reparut. M. Duquerrel se crut obligé de parler au marquis, et le désespoir fut au comble dans cette maison. Malgré la roideur de son caractère, Octave était chéri des domestiques ; on aimait sa fermeté et sa justice.

Pour lui, quoiqu’il souffrît quelquefois d’une manière atroce, plus heureux qu’il ne l’avait été dans le cours de toute sa vie, l’approche de la fin de cette vie la lui faisait juger enfin d’une manière raisonnable et qui redoublait son amour pour Armance. C’était à elle qu’il devait le peu d’instants heureux qu’il apercevait au milieu de cet océan de sensations amères et de malheurs. Par ses conseils, au lieu de bouder le monde, il avait agi, et s’était guéri de beaucoup de faux jugements qui augmentaient sa misère. Octave souffrait beaucoup, mais au grand étonnement du bon Duquertel, il vivait, il avait même des forces.

Il eut besoin de huit jours entiers pour renoncer au serment de ne jamais aimer qui avait été la grande affaire de toute sa vie. Le voisinage de la mort l’engagea d’abord à se pardonner sincèrement la violation de ce serment. On meurt comme on peut, se disait-il, moi je meurs au comble du bonheur ; le hasard me devait peut-être cette compensation après avoir fait de moi un être constamment si misérable.

Mais je puis vivre, pensait-il, et alors il était plus embarrassé. Enfin il arriva à se dire que dans le cas peu probable où il survivrait à ses blessures, le manque de caractère consisterait à tenir ce vœu téméraire qu’il avait fait dans sa jeunesse, et non pas à le violer. Car enfin, ce serment ne fut fait que dans l’intérêt de mon bonheur et de mon honneur. Pourquoi, si je vis, ne pas continuer à goûter auprès d’Armance les douceurs de cette amitié si tendre qu’elle m’a jurée ? Est-il en mon pouvoir de ne pas sentir l’amour passionné que j’ai pour elle ?

Octave était étonné de vivre ; quand enfin, après huit jours de combats, il eut résolu tous les problèmes qui troublaient son âme, et qu’il se fut entièrement résigné à accepter le bonheur imprévu que le ciel lui envoyait, en vingt-quatre heures son état changea du tout au tout, et les médecins les plus pessimistes osèrent répondre à madame de Malivert de la vie de son fils. Peu après, la fièvre cessa, et il tomba dans une faiblesse extrême, il ne pouvait presque parler.

À son retour à la vie, Octave fut saisi d’un long étonnement ; tout était changé pour lui. Il me semble, disait-il à Armance, qu’avant cet accident j’étais fou. À chaque instant je songeais à vous, et j’avais l’art de tirer du malheur de cette idée charmante. Au lieu de conformer ma conduite aux événements que je rencontrais dans la vie, je m’étais fait une règle antérieure à toute expérience. — Voilà de la mauvaise philosophie, disait Armance en riant, voilà pourquoi ma tante voulait absolument vous convertir. Vous êtes vraiment fous par excès d’orgueil, messieurs les gens sages ; je ne sais pourquoi nous vous préférons, car vous n’êtes point gais. Pour moi, je m’en veux de ne pas avoir de l’amitié pour quelque jeune homme bien inconséquent et qui ne parle que de son tilbury.

Quand il eut toute sa tête, Octave se fit bien encore quelques reproches d’avoir violé ses serments ; il s’estimait un peu moins. Mais le bonheur de tout dire à mademoiselle de Zohiloff, même les remords qu’il éprouvait de l’aimer avec passion, formait pour cet être, qui de la vie ne s’était confié à personne, un état de félicité tellement au-dessus de tout ce qu’il avait pensé, qu’il n’eut jamais l’idée sérieuse de reprendre ses préjugés et sa tristesse d’autrefois.

En me promettant à moi-même de ne jamais aimer, je m’étais imposé une tâche au-dessus des forces de l’humanité ; aussi ai-je été constamment malheureux. Et cet état violent a duré cinq années ! J’ai trouvé un cœur tel que jamais je n’avais eu la moindre idée qu’il pût en exister un semblable sur la terre. Le hasard, déjouant ma folie, me fait rencontrer le bonheur, et je m’en offense, j’en suis presque en colère ! En quoi est-ce que j’agis contre l’honneur ? Qui a connu mon vœu pour me reprocher de le violer ? Mais c’est une habitude méprisable que celle d’oublier ses serments ; n’est-ce donc rien que d’avoir à rougir à ses propres yeux ? Mais il y a là cercle vicieux ; ne me suis-je pas donné à moi-même d’excellentes raisons pour violer ce serment téméraire fait par un enfant de seize ans ? L’existence d’un cœur comme celui d’Armance répond à tout.

Toutefois, tel est l’empire d’une longue habitude : Octave n’était parfaitement heureux qu’auprès de sa cousine. Il avait besoin de sa présence.

Un doute venait quelquefois troubler le bonheur d’Armance. Il lui semblait qu’Octave ne lui faisait pas une confidence bien complète des motifs qui l’avaient porté à la fuir et à quitter la France après la nuit passée dans le bois d’Andilly. Elle trouvait au-dessous de sa dignité de faire des questions, mais elle lui dit un jour, et même d’un air assez sévère : Si vous voulez que je me livre au penchant que je me sens à avoir pour vous beaucoup d’amitié, il faut que vous me rassuriez contre la crainte d’être abandonnée tout à coup, en vertu de quelque idée bizarre qui vous aura passé par la tête. Promettez-moi de ne jamais quitter le lieu où je serai avec vous, Paris ou Andilly peu importe, sans me dire tous vos motifs. Octave promit.

Le soixantième jour après sa blessure, il put se lever, et la marquise, qui sentait vivement l’absence de mademoiselle de Zohiloff, la redemanda à madame de Malivert, à qui ce départ fit une sorte de plaisir.

On s’observe moins dans l’intimité de la vie domestique et pendant l’inquiétude d’une grande douleur. Le vernis brillant d’une extrême politesse est alors moins sensible, et les vraies qualités de l’âme reprennent tout leur avantage. Le manque de fortune de cette jeune parente et son nom étranger, que M. de Soubirane avait soin de toujours mal prononcer, avaient porté le commandeur et même quelquefois M. de Malivert, à lui parler un peu comme à une dame de compagnie.

Madame de Malivert tremblait qu’Octave ne s’en aperçût. Le respect qui lui fermait la bouche à l’égard de son père, ne lui eût fait prendre la chose qu’avec plus de hauteur envers M. de Soubirane, et l’amour-propre irritable du commandeur n’eût pas manqué de se venger par quelque histoire fâcheuse qu’il aurait fait courir sur le compte de mademoiselle de Zohiloff.

Ces propos pouvaient revenir à Octave, et avec la violence de son caractère, madame de Malivert prévoyait les scènes les plus pénibles et peut-être les moins possibles à cacher. Heureusement, rien de ce qu’avait rêvé son imagination un peu vive n’arriva, Octave ne s’était aperçu de rien. Armance avait repris l’égalité envers M. de Soubirane par quelques épigrammes détournées sur la vivacité de la guerre que dans les derniers temps les chevaliers de Malte faisaient aux Turcs, tandis que les officiers russes, avec leurs noms peu connus dans l’histoire, prenaient Ismaïloff.

Madame de Malivert, songeant d’avance aux intérêts de sa belle-fille et au désavantage immense d’entrer dans le monde sans fortune et sans nom, fit à quelques amis intimes des confidences destinées à discréditer d’avance tout ce que la vanité blessée pourrait inspirer à M. de Soubirane. Ces précautions excessives n’eussent peut-être pas été déplacées ; mais le commandeur, qui jouait à la bourse depuis l’indemnité de sa sœur, et qui jouait à coup sûr, fit une perte assez considérable, qui lui fit oublier ses velléités de haine.

Après le départ d’Armance, Octave, qui ne la voyait plus qu’en présence de madame de Bonnivet, eut des idées sombres ; il songeait de nouveau à son ancien serment. Comme sa blessure au bras le faisait souffrir constamment, et même quelquefois lui donnait la fièvre, les médecins proposèrent de l’envoyer aux eaux de Barèges ; mais M. Duquerrel, qui savait ne pas traiter tous ses malades de la même manière, prétendit qu’un air un peu vif suffirait au rétablissement du malade, et lui ordonna de passer l’automne sur les coteaux d’Andilly.

Ce lieu était cher à Octave ; dès le lendemain il y fut établi. Ce n’est pas qu’il eût l’espoir d’y retrouver Armance ; madame de Bonnivet parlait depuis longtemps d’un voyage au fond du Poitou. Elle faisait rétablir à grands frais l’antique château où l’amiral de Bonnivet avait jadis eu l’honneur de recevoir François Ier, et mademoiselle de Zohiloff devait l’accompagner.

Mais la marquise eut l’avis secret d’une promotion prochaine dans l’ordre du Saint-Esprit. Le feu roi avait promis le cordon bleu à M. de Bonnivet. En conséquence, l’architecte poitevin écrivit bientôt que la présence de madame serait sans objet dans le moment présent, parce qu’on manquait d’ouvriers, et peu de jours après l’arrivée d’Octave, madame de Bonnivet vint s’établir à Andilly.