Armance/Chapitre XXVI

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Calmann Lévy (p. 171-174).


XXVI


Octave, consterné du changement qu’il voyait dans la manière d’être d’Armance, pensa que, même en sa qualité d’ami, il pouvait espérer qu’elle lui confierait le sujet de ses inquiétudes ; car elle était malheureuse, Octave ne pouvait en douter. Il était également évident pour lui que le chevalier de Bonnivet cherchait à leur ôter toutes les occasions de se dire un mot qu’auraient pu leur offrir les hasards de la promenade ou du salon.

Les demi-mots qu’Octave hasardait quelquefois n’obtenaient pas de réponse. Pour qu’elle avouât sa douleur et renonçât au système de retenue parfaite qu’elle s’était imposé, il aurait fallu qu’Armance fût profondément émue. Octave était trop jeune et trop malheureux lui-même pour faire cette découverte et en profiter.

Le commandeur de Soubirane était venu dîner à Andilly ; le soir il y eut de l’orage, il plut beaucoup. On engagea le commandeur à rester, et on le logea dans une chambre voisine de celle qu’Octave venait de prendre au second étage du château. Ce soir-là Octave avait entrepris de rendre à Armance un peu de gaieté ; il avait besoin de la voir sourire ; il eût vu dans ce sourire une image de l’ancienne intimité. Sa gaieté réussit fort mal et déplut fort à Armance. Comme elle ne répondait pas, il était obligé d’adresser ses discours à madame d’Aumale, qui était présente et qui riait beaucoup, tandis qu’Armance gardait un silence morne.

Octave se hasarda à lui faire une question qui semblait exiger une assez longue réponse : on répondit en deux mots fort secs. Désespéré de l’évidence de sa disgrâce, il quitta le salon à l’instant. En prenant l’air dans le jardin, il rencontra le garde-chasse à qui il dit qu’il chasserait le lendemain de bonne heure.

Madame d’Aumale, ne voyant au salon que des gens graves, dont la conversation lui était à charge, prit son parti et disparut. Ce second rendez-vous sembla trop clair à la malheureuse Armance. Indignée surtout de la duplicité d’Octave, qui, le soir même, en passant d’une pièce à l’autre, lui avait dit quelques mots fort tendres, elle monta chez elle pour prendre un volume qu’elle eut l’idée de placer, comme le petit poème anglais, sur la poignée de la porte d’Octave. En avançant dans le corridor qui conduisait à la chambre de son cousin, elle entendit du bruit chez lui ; sa porte était ouverte, et il arrangeait son fusil. Il y avait un très-petit cabinet servant de dégagement à la chambre que l’on venait de préparer pour le commandeur, et la porte de ce cabinet donnait sur le corridor. Par malheur cette porte était ouverte. Octave se rapprocha de la porte de sa chambre comme Armance s’avançait, et fit un mouvement comme pour entrer dans le passage. Il eût été affreux pour Armance d’être rencontrée par Octave en ce moment. Elle n’eut que le temps de se jeter dans cette porte ouverte qui se présentait à elle. Dès qu’Octave sera sorti, se dit-elle, je placerai le livre. Elle était si troublée par l’idée de la démarche qu’elle osait se permettre, et qui était une grande faute, qu’à peine faisait-elle des raisonnements suivis.

Octave sortit en effet de sa chambre, il passa devant la porte ouverte du petit cabinet où se trouvait Armance ; mais il n’alla que jusqu’au bout du corridor. Il se mit à une fenêtre et siffla deux fois, comme pour donner un signal. Le garde-chasse, qui buvait à l’office, ne répondant pas, Octave resta à la fenêtre. Le silence qui régnait dans cette partie du château, la société se trouvant au salon du rez-de-chaussée et les domestiques dans l’étage souterrain, était si profond, qu’Armance, dont le cœur battait avec force, n’osa faire aucun mouvement. D’ailleurs, la malheureuse Armance ne pouvait se dissimuler qu’Octave venait de donner un signal ; et quelque peu féminin qu’il fût, il lui semblait que madame d’Aumale pouvait fort bien l’avoir choisi.

La fenêtre sur laquelle Octave s’appuyait était à la tête du petit escalier qui descendait au premier, il était impossible de passer. Octave siffla une troisième fois comme onze heures venaient de sonner ; le garde-chasse qui était à l’office avec les domestiques ne répondit pas. Vers les onze heures et demie Octave rentra chez lui.

Armance, qui de la vie ne s’était trouvée engagée dans une démarche dont elle eût à rougir, était si troublée qu’elle se trouvait hors d’état de marcher. Il était évident qu’Octave donnait un signal, on allait y répondre, ou bientôt il sortirait de nouveau. Onze heures trois quarts sonnèrent à l’horloge du château, ensuite minuit. Cette heure indue augmenta les remords d’Armance ; elle se décida à quitter le cabinet qui lui avait servi de refuge, et comme minuit achevaient de sonner, elle se mit en marche. Elle était tellement troublée qu’elle, qui avait ordinairement la démarche si légère, faisait assez de bruit.

En s’avançant dans le corridor, elle aperçut dans l’ombre, à la fenêtre près de l’escalier, une figure qui se dessinait sur le ciel, elle reconnut bientôt M. de Soubirane. Il attendait son domestique qui lui apportait une bougie, et au moment où Armance immobile regardait la figure du commandeur qu’elle venait de reconnaître, la lumière de la bougie qui commençait à monter l’escalier parut au plafond du corridor.

Avec du sang-froid Armance aurait pu essayer de se cacher derrière une grande armoire qui était dans le coin du corridor, près de l’escalier, peut-être elle eût été sauvée. Immobile de terreur, elle perdit deux secondes, et le domestique arrivant sur la dernière marche de l’escalier, la lumière de la bougie donna en plein sur elle, et le commandeur la reconnut. Un sourire affreux parut sur ses lèvres. Ses soupçons sur l’intelligence d’Armance et de son neveu étaient confirmés, mais en même temps il avait un moyen de les perdre à jamais. — Saint-Pierre, dit-il à son domestique, n’est-ce pas là mademoiselle Armance de Zohiloff ? — Oui, monsieur, dit le domestique tout interdit. — Octave va mieux, mademoiselle, j’espère ? dit le commandeur d’un ton goguenard et grossier, et il passa.