Arrigo Boito, lettres et souvenirs

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Arrigo Boito, lettres et souvenirs
Revue des Deux Mondes6e période, tome 46 (p. 900-915).
Arrigo Boito – Lettres et souvenirs


Verdi, voilà tantôt vingt ans ! Pie X, aux premiers jours de la guerre ! Boito, il y a quelques semaines ! C’en est fait des plus nobles, des plus saintes amitiés. Le long des chemins d’Italie, s’il nous est donné de les suivre encore, nous marcherons entre des tombeaux. Sur celui qui vient de se fermer, on pourrait écrire : Arrigo Boito, Milanese. C’est à Milan que le poète-musicien a vécu presque toute sa vie et qu’il est mort. Mais il était né à Padoue, et Dante, son Dante bien aimé, l’accueillant parmi les ombres, n’aura changé qu’un mot, le dernier, au salut qu’il adresse à Virgile : « O anima cortese Padovana ! »

Anima cortese. Il y a plus de choses dans l’expression italienne, que le français n’en saurait traduire. Elle dit mieux, non seulement la distinction et l’urbanité, mais l’amitié la plus fidèle et la plus généreuse, avec je ne sais quelle grâce, exquise et tendre, de l’esprit et du cœur. Un pouvoir singulier d’attirer et de séduire dès la première rencontre, le don de gagner la sympathie et l’affection, le soin de la garder et de l’entretenir, voilà ce qu’on se rappelle d’abord, — avec quel regret ! — lorsqu’on se souvient d’un tel ami. Aussi bien c’est lui-même, lui seul, peut-être supérieur encore à son œuvre, — pourtant insigne, — de poète et de musicien, dont nous voulons évoquer ici la mémoire. Un soir de la fin de janvier 1887, nous arrivions à Milan, pour assister à la première représentation de l’Otello de Boito et Verdi. Nous n’avions encore jamais rencontré ni le musicien ni le poète. Sur le quai de la gare, Boito nous attendait. Il vint à nous et, nous prenant les mains, nous adressa le plus affable des compliments de bienvenue. Dès ce premier abord il nous devint ami. Peu après, il nous présentait à son illustre collaborateur. Le « grand vieillard, » lui aussi, daigna nous accueillir avec bienveillance. Et pendant le peu, trop peu de semaines que nous passâmes à Milan, il se plut à rapprocher tous les jours davantage, dans son intimité et sous son influence, deux esprits et deux cœurs attirés l’un vers l’autre par une commune admiration pour le génie et le caractère du vieux maître et pour son chef-d’œuvre nouveau. Tels furent les premiers et glorieux auspices d’une longue et fidèle amitié.

Elle devait durer trente-deux ans, toujours égale, en dépit de l’éloignement et parfois d’un silence dont Boito seul était coupable, ou victime d’abord, et bientôt après repentant.


« Je viens de traverser une longue crise d’agraphie, mais finalement et grâce à vous, j’en sors. J’ai beaucoup souffert de ne pas pouvoir vous parler. Vous ne pouvez pas vous imaginer dans quel douloureux cauchemar on vit lorsque cet affreux mutisme de la plume vous prend. Interrogez là-dessus un médecin : il vous dira que c’est un symptôme de maladie des centres nerveux et il ne saura pas le guérir. Voilà vingt-cinq ans, et plus, que j’ai ce symptôme, et il demeure à l’état de symptôme. Après un intervalle de quatre, de cinq ans, il reparaît ; il passe ; mais il n’a jamais duré si longtemps. »


« Ayez pitié d’un pauvre muet. Et vous, qui pouvez parler, dites-moi si vous viendrez en Italie et quand. En avril ? En mai ? Dites-le donc. Je me placerai sur votre chemin. »


Chaque année, il nous jetait ainsi son affectueux, son mélodieux appel, et dans sa voix il nous semblait entendre la voix de l’Italie elle-même :


« Arrivez ! N’attendez pas plus longtemps ! Le soleil brille sur toute l’Italie : Tout vous, invite : l’ora del tempo e la dolce stagione, et Rome, et les fleurs de la Piazza di Spagna, et la Sixtine, et moi. »


Quelquefois, selon sa promesse, il se plaçait sur notre chemin. Nous le trouvions à Gênes, dans l’hôtel délicieux qu’était devenue, aux portes de la ville, une vieille villa toute rose, cachée et comme endormie sous les palmiers, les magnolias et les lauriers en fleurs. Le matin, nous allions saluer les nobles Van Dyck du Palazzo Brignole. De loin, nous donnions un regard au Palazzo Doria, dont Verdi, chaque hiver, avait coutume d’être l’hôte. Une autre fois, c’est Verdi lui-même qui nous réunissait, aux champs, en sa villa de Sant’Agata, et faisait de nous, pendant quelques jours d’été, les témoins de sa vieillesse patriarcale et les familiers de son âme, au moins égale à son génie. Heures inoubliables, de celles qu’on voudrait, comme disait Alphonse Daudet, fixer avec des épingles d’or.

Mais le plus souvent Milan était la première halte de nos pèlerinages italiens. Notre ami ne manquait pas de nous y promettre un accueil dont la réalité manquait encore moins de surpasser la promesse. D’avance il aimait à nous soumettre le programme de notre revoir, de nos causeries et de nos promenades, même de nos repas, qu’il ordonnait avec les recherches d’un gourmet et le luxe d’un grand seigneur. Le menu, par nous conservé, d’un de ces festins en tête-à-tête, ne comprend pas moins d’une dizaine d’articles, avec ce post-scriptum à la Musset :

« Au cas où Madonna serait du voyage, du Champagne, des fleurs, des sorbets et des bonbons à la vanille. »


Le soir, on soupait au clair de lune, sur la terrasse d’un restaurant voisin de la Scala. Et puis, toute une matinée, il nous accompagnait, ou plutôt il nous guidait parmi les chefs-d’œuvre de l’exquise galerie Poldi-Pezzoli ou du musée Brera. Devant les mystérieux sourires de Léonard, il évoquait, pour l’en trouver plus belle, certaine mélodie, étrange aussi, de la Dalila de Hændel. « Ainsi, disait-il, le hasard d’une analogie accroît la valeur d’une œuvre d’art. » Et nous, en écoutant ses gloses éloquentes, nous souscrivions à l’une de ses maximes préférées : « Savoir comprendre, savoir aimer, savoir exprimer, voilà les grandes joies de l’esprit humain. » Son esprit, qui les ressentait toutes trois, y associait libéralement le nôtre. Que d’heures s’écoulèrent ainsi, heures chaudes des après-midi d’été, dans l’ombre silencieuse et fraîche du studio de la Via Principe-Amedeo, non loin d’un de ces petits canaux milanais, quasi vénitiens, où se mirent des verdures penchantes. Les sièges, les tables de la chambre d’étude étaient chargés de papiers et de livres. De grands portefeuilles entr’ouverts semblaient, offrir aux regards du visiteur les images de tous les chefs-d’œuvre du monde. Sur le gris de la muraille brillait un masque d’or : Néron, depuis des années hôte terrible du logis, tourmenteur du maître, tragique héros de l’œuvre grandiose, longtemps attendue, délaissée et reprise sans cesse, dont le poème parut enfin en 1901, et dont la musique, à peu de chose, très peu de chose près, est achevée. Cette musique, la sienne, et pour son drame, le musicien, à la longue, en avait presque peur. On eût dit qu’il reculait devant elle. Aux félicitations que nous adressions, après lecture, au poète, le musicien répondait ainsi :


« Vous commencez par un mot redoutable, qui est au fond de ma conscience et qui renferme un éloge : « Quelle musique ne faudra-t-il pas ! » Oui, j’ai forgé de mes propres mains l’instrument de ma torture. Je suis encore là, à souffrir. Mon cher ami, quel travail ! Et qu’elles sont aujourd’hui peu nombreuses, les notes dignes d’être mises sur la portée ! En au rai-je ? »


Nous pouvons témoigner qu’il en eut, et plus d’une. Au mois de juillet 1912, Boito consentit enfin à nous faire entendre deux grandes scènes de son Néron inconnu : l’une se passe dans un jardin, à l’entrée des catacombes de la voie Appienne ; l’autre, dans les souterrains du cirque (le spoliarium), où les chrétiens, portés mourants après les jeux, achèvent de mourir. Poésie et musique nous semblèrent également belles, d’une pure, tendre et profonde beauté. Surtout il nous souvient du dernier épisode : l’agonie d’une jeune martyre, caressée par le murmure très doux, qui la berce et l’endort, de saintes cantilènes et de récits évangéliques. Pieuses, mystiques même par le sentiment, ces pages, par la force et par la clarté, par la liberté, par la richesse aussi de la forme, étaient magnifiquement italiennes et latines. Ce jour-là plus que jamais, rien qu’à revoir notre ami, rien qu’à le réentendre, nous sentîmes frémir en nous, comme en lui, grâce à lui, le génie commun de sa patrie et de la nôtre. L’accord de nos deux esprits et de nos deux cœurs en vibra plus profond, plus joyeux, pareil à celle harmonie musicale que célèbre, au dernier acte de Falstaff, le sonnet délicieux de Fenton :

Allor la nota che non è più sola,
Vibra di gioia in un accordo arcano.

En signe de leur affection, déjà vieille de près de vingt ans, les deux amis étaient convenus un jour de se tutoyer, de se « dar del tu, » comme dit joliment l’italien.


« Toi, moi, nous écrivait Boito, cela rafraîchit l’amitié. Le tutoiement offre encore d’autres avantages. Il a l’air de rajeunir les interlocuteurs, ce qui est très bon pour moi. Il aime la vérité. Il facilite les discussions en enlevant toute conséquence aux contradictions les plus exagérées. Un jour, tu me diras : « Tu es un imbécile, » et cela n’aura pas d’importance. Tandis que : « Vous êtes un imbécile !… » Alors il faut se battre. Tutoyons-nous donc, cher ami, cela prolongera notre existence. »

Pourtant, fût-ce à ses plus familiers, à ses plus intimes, Boito ne se livrait pas sans réserve. Nul n’a gardé plus strictement le double précepte : « Cache ta vie et répands ton esprit. » Jamais il ne parlait de lui-même, des siens, de sa jeunesse ; à peine de ses œuvres, et de ses succès moins encore. Surtout pas un mot de ses souffrances. Mais quelquefois, à certains accents, on ne pouvait douter qu’il eût souffert.

« Je voudrais entrer, à la place de cette lettre, dans votre aimable et paisible demeure. Chez moi, tout est crainte et tristesse. N’oubliez pas que vous êtes heureux. Voilà une maxime qui me vient à l’esprit chaque fois que je songe à vous. Elle n’est pas plus sensée qu’une autre. Autant dire au poisson : N’oubliez pas que vous êtes dans l’eau. Mais c’est terrible d’être obligé d’en sortir. »


Oublieux et comme ignorant de sa personne, il ne l’était pas moins de ses ouvrages. La discrétion de l’homme n’avait d’égale en lui que la modestie de l’artiste.


« Je vous envoie un petit livre qui contient des vers d’adolescent. Ne le lisez pas, cela n’en vaut pas la peine, mais gardez-le en souvenir de moi. »


Il nous avait pour ainsi dire arraché la promesse, non seulement de ne pas parler et encore moins écrire de son Mefistofele, qu’il désavouait, mais de ne pas même aller l’entendre. Un jour que, malgré sa défense, nous nous étions permis d’en louer les premières pages (le Prologue dans le Ciel), il nous écrivait :


« Je suis très heureux de ne pas vous avoir trop déplu avec ma vieille guitare. Mais la psalmodie des femmes mérite toute votre réprobation. C’est sec, creux, grimaçant et banal. Je voudrais pouvoir redresser ce fragment, mais l’ensemble de la composition n’est plus d’âge à supporter une opération orthopédique. »


Son Nerone même, son œuvre maîtresse, à la fois redoutée et chérie, il s’étonnait, s’excusait presque de l’avoir entreprise et de la reprendre sans cesse :


« Figurez-vous que je travaille beaucoup, et, — stupeur ! ou bien stupidité ! — je travaille pour mon compte et de mon cru. Il aurait mieux valu continuer la greffe Shakespeare-Verdi. »


Heureuse greffe, qui donna ces fruits savoureux : Otello et Falstaff, deux œuvres admirables de poésie, avant de l’être, plus encore, de musique. A deux reprises, avec le même talent, le même respect, le même amour, Boito traduisit Shakespeare pour Verdi. Musicien-poète, il se fit l’intermédiaire, et rien de plus, entre le poète et le musicien plus grands que lui. Il est vrai que s’inspirer de Shakespeare pour inspirer Verdi, n’était pas un médiocre honneur. Honneur moral, car tant de modestie et de renoncement est vertu peu commune ; honneur esthétique même, peu de créations personnelles étant plus enviables qu’une si belle entremise. Aussi, doublement reconnaissante, la postérité ne séparera pas le maître et le serviteur Elle n’oubliera pas que, sans Arrigo Boito, l’Otello et le Falstaff de Verdi, non seulement ne seraient pas ce qu’ils sont, mais n’auraient jamais été. Cette poésie fut la conseillère, que dis-je ! la cause de cette musique, avant d’en être la compagne et la parure. Deux fois encore, après que Verdi s’était promis de se taire, Boito, comme il l’a dit lui-même, fit « résonner le colosse de bronze, » et les sons qu’il en tira, les derniers, furent les plus profonds et les plus purs.

« Il faut qu’il croisse et que je diminue. » A l’égard de Verdi, Boito n’a pas eu d’autre volonté, n’a pas suivi d’autre loi.

« La servitude volontaire que j’ai consacrée à cet homme juste, noble entre tous et vraiment grand, est l’acte de toute ma vie dont je me félicite le plus. »


Ailleurs, en réponse à des pages écrites par nous sur Otello et sur Falstaff :


« Etre son fidèle serviteur et celui de l’Autre, qui naquit sur les bords de l’Avon, je ne souhaite rien de plus. Le grand vieillard bénit tes paroles ; elles sont paroles de vérité, comme ses notes, que tu as bénies…

« Je sens le besoin de te dire merci d’avoir bien voulu trouver une place pour mon nom à côté du sien dans un coin bien intime de ta pensée. Rien ne me touche plus profondément que de m’entendre nommer quand on parle de Lui…

« Celui qui admire a la meilleure part. L’autre, pendant qu’il crée, souffre, gémit (j’aime à le croire…). Exception faite pour les compositeurs qui étalent avec orgueil leur fécondité d’insectes et vivent dans la plus souriante autolâtrie. Mais à celui qui admire, tout est jouissance, jouissance sans écart et sans limite. »


Comme il le comprenait, son maître bien-aimé, comme il jouissait de le comprendre et souhaitait qu’il fût compris ! Il nous écrivait, à propos de Falstaff, que nous n’avions fait que lire encore :


« Ah ! ce Falstaff ! Combien vous avez raison d’aimer ce chef-d’œuvre ! Et quel bienfait pour l’art, quand tous arriveront à le comprendre !… Ce que vous ne pouvez pas vous imaginer, c’est l’immense joie intellectuelle que cette comédie lyrique latine produit sur la scène. C’est un vrai débordement de grâce, de force et de gaîté. L’éclatante farce de Shakespeare est reconduite par le miracle des sons à sa claire source toscane de Ser Giovanni Fiorentino. Venez, venez, cher ami, venez entendre ce chef-d’œuvre ! Venez vivre deux heures dans les jardins du Décaméron et respirer des fleurs qui sont des notes et des brises qui sont des timbres. » Le disciple admirait le maître tout entier, ou, plus exactement, en toute œuvre du maître il trouvait, — avec raison, — quelque chose d’admirable. Ainsi, dans Luisa Miller :

« Quando le sere al placido
Chiaror d’un ciel stellato

« Ah ! si tu savais ce que cette cantilène (divina cantilena ! ) réveille d’échos et d’extases dans l’âme italienne, et surtout dans l’âme de qui l’a chantée depuis sa plus tendre jeunesse ! Si tu savais ! Jeunesse ! Patrie ! Musique ! Amour ! Hélas ! hélas ! »


Pour la finesse et la justesse du sentiment, citons cette analyse, — que nous traduisons à regret, — du prélude du dernier acte de la Traviata :


« Subtil, au sens latin de gracilis, exilis, voilà véritablement l’épithète nécessaire pour qualifier cette page émouvante. Le mot français répond à certaine expression de la langue italienne. Nous disons d’une personne qui meurt phtisique : Muore del mal sottile. Il semble que ce prélude le dise avec des sons, des sons aigus, tristes et grêles, presque immatériels, éthérés, malades et tout près de mourir. Que la musique ait le pouvoir de réaliser l’atmosphère d’une chambre close, où l’on veille un malade, à l’aube, l’hiver, qui l’aurait pu croire avant que ce prélude fût écrit ? Quel silence ! Quel paisible et pénible silence, fait de sons ! L’âme de la mourante, qui ne tient plus à son corps que par le fil le plus ténu, par un souffle, et qui reprend deux fois, avant de se détacher, son dernier souvenir d’amour ! Arte latina ! Arle divina, divina ! Cher, cher ami ! Cet homme était un artiste prodigieux, un génie, un génie de la musique et du théâtre. Dans un mois et demi, dix ans auront passé depuis la nuit où je l’ai vu mourir ! »


Cette mort, dont, après dix années, il restait encore et devait toujours rester inconsolable, Boito nous en avait naguère annoncé l’approche par le billet que voici, tracé d’une main tremblante :


22 janvier 1901.

« Ce que vous lisez dans les journaux n’est que trop vrai. Le maître se meurt. » Et puis, durant deux mois, ce fut le silence. Mais, le jour de Pâques, il le rompit et nous envoya cette magnifique oraison funèbre :


Pâques, 1901,

« Mon cher ami,

C’est aujourd’hui le jour du pardon : il faut donc me pardonner. Je passais tous les ans cette journée à Gênes, avec lui. J’arrivais le Vendredi saint. (Il gardait dans son cœur le culte des grandes fêtes du christianisme : Noël et Pâques.) Je restais jusqu’au lundi. Le charme tranquille de cette visite annuelle me revient à l’esprit, avec les entretiens du maître, la table patriarcale, strictement rituelle avec les mets d’usage, la douceur pénétrante de l’air, et ce grand palais Doria, dont il était le Doge.

« C’est la première fois que j’ose parler de lui dans une lettre. Vous voyez bien qu’il faut me pardonner. J’étais victime d’une espèce d’aboulie partielle. Ma pensée allait vers vous presque tous les jours, sous la forme d’un véritable remords. Vous m’écriviez de si bonnes lettres… si douces et si noblement émouvantes. Ma volonté était impuissante à vous répondre, car il fallait vous dire quelque chose de cette grande mort, et je ne le pouvais pas ; j’en souffrais, j’étais malade.

« Je me suis jeté dans mon travail comme à la nage, pour me sauver, pour entrer dans un autre élément, pour gagner je ne sais quel rivage, ou pour être englouti avec mon fardeau dans un effort (plaignez-moi, mon cher ami ! ) supérieur à ma courte vaillance.

« Verdi est mort. Il a emporté avec lui une dose énorme de lumière et de chaleur vitale. Nous étions tous ensoleillés par cette vieillesse olympienne. Il est mort avec magnificence, comme un lutteur formidable et muet. Le silence de la mort était tombé sur lui une semaine avant de mourir.

« Connaissez-vous l’admirable buste du maître exécuté par Gemito ?….. Ce buste, sculpté il y a quarante ans, est l’image exacte du maître tel qu’il était le quatrième jour avant la fin. La tête inclinée sur la poitrine et les sourcils sévères, il regardait en dessous et paraissait toiser du regard un adversaire inconnu et redoutable et calculer mentalement les forces qu’il fallait lui opposer.

« Aussi lui a-t-il opposé une résistance héroïque. Le souffle de sa large poitrine l’a soutenu victorieusement pendant quatre jours et trois nuits. La quatrième nuit encore, ce souffle emplissait la chambre. Mais la fatigue !… Pauvre maître ! Comme il a été brave et beau jusqu’au dernier moment ! N’importe, la vieille faucheuse a dû remporter son arme bien ébréchée !

« Mon cher ami, j’ai perdu dans ma vie des personnes idolâtrées. La douleur a survécu à la résignation. Mais je ne me suis jamais surpris dans un sentiment de haine contre la mort et de mépris pour cette puissance mystérieuse, aveugle, stupide, triomphante et lâche. Il fallait la mort de ce nonagénaire pour éveiller en moi cette impression.

« Il la haïssait, lui aussi, car il était la plus puissante expression de vie que l’on pouvait imagine)-. Il la haïssait comme la paresse, l’énigme et le doute.

« Maintenant, tout est fini. Il dort, comme un roi d’Espagne en son Escurial, sous une dalle de bronze qui le couvre tout entier.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Mon cher ami, je vous embrasse de grand cœur, car vous m’avez pardonné. »


Neuf ans après ce mémento pascal, un autre souvenir, de Noël :


« Voici le jour d’entre les jours de l’année qu’il aimait le plus. La veille de Noël lui rappelait les saintes magies de l’enfance, les enchantements de la foi, qui n’est vraiment céleste que lorsqu’elle monte jusqu’à la crédulité au prodige. Cette crédulité, hélas ! il l’avait perdue… de bonne heure, mais il en garda… un poignant regret pendant toute sa vie.

« Il a donné l’exemple de la foi chrétienne par l’émouvante beauté de ses œuvres religieuses, par l’observance des rites (tu dois te souvenir de sa belle tête baissée dans la chapelle de Sant’Agata), par son illustre hommage à Manzoni[1], par l’ordonnance de ses funérailles, trouvée dans son testament : un prête, un cero, una croce[2]. Il savait que la Foi est le soutien des cœurs. Aux travailleurs des champs, aux malheureux, aux affligés qui l’entouraient, il s’offrait lui-même comme exemple, sans ostentation, humblement, sincèrement, pour être utile à leurs consciences. » Enfin, comme nous devions un jour parler de Verdi, Boito nous donnait ce conseil :


« Commencez par :

Primavera, gioventú dell’ anno,

par un hymne à la vie, car personne n’a mieux compris, n’a mieux exprimé le sens de vivre. Il était homme parmi les hommes, et il osait l’être. On lui aurait offert d’être un dieu, qu’il aurait refusé, car il aimait se sentir humain dans le cercle ardent de l’épreuve terrestre. »


Impossible de définir avec plus de force, en moins de mots, le génie du maitre. Et quand on médite les paroles du disciple, on se demande ce qui les fait plus belles, si c’est l’esprit ou le cœur, la poésie ou l’amitié. Boito fut de ceux qui comprennent et connaissent, mais peut-être encore plus de ceux qui aiment : « Oh ! ces nobles amours de l’intelligence, écrivait-il, ni l’égoïsme, ni la jalousie ne les peuvent troubler. Au contraire, leur flamme grandit avec le nombre des aimants. » Cette flamme, qui l’anima toujours, il n’était jaloux, comme le coureur antique, que de la transmettre. Un Verdi fut son maître, mais un Palestrina, un Bach, un Beethoven, un Shakespeare, — nous l’avons vu, — un Dante, un Dante surtout, furent ses dieux. Pour une étude, que nous préparions alors sur Dante et la musique, Boito nous envoya jadis une véritable « Somme » poétique et musicale. Nous en avons ici même, naguère, publié le préambule, mais les lecteurs de la Revue nous sauront gré de le leur rappeler :


« Il ne s’est pas trouvé jusqu’à présent, à travers six siècles de lecture, un lecteur assez musicien pour concevoir la beauté de ce thème et la nécessité de le proclamer…

« Dante a créé la polyphonie de l’idée ; ou, pour mieux dire : le sentiment, la pensée, la parole s’incarnent chez lui si miraculeusement, que Cette trinité ne fait plus qu’une unité, qu’un accord de trois sons, parfait, où le sentiment (qui est l’élément musical) domine. La divination par laquelle il choisit la parole, la place que cette parole occupe, ses liens mystérieux avec les vocables, les rythmes, les assonances, les rimes, qui précèdent et qui suivent, tout cela, et quelque chose de plus arcane encore, donne au tercet de Dante la valeur d’une véritable musique de musicien. Il opère avec les mots le même prodige que votre divin Mozart et mon divin Jean-Sébastien Bach opéraient avec les notes, et de la même manière.

« Mais lui est le plus divin ; Mozart et Bach n’ont pas dépassé la région de leur art ; lui, il est monté plus haut que la sienne. Il est plus divin qu’Homère, qu’Eschyle, même plus divin que Shakespeare.

« Il a touché, il a franchi les limites de la connaissance. Confrontez ce qui nous reste de la musique de son temps avec les formes qu’il a rêvées…

« Dans votre illustre et singulier cénacle des musiciens in partibus, ce convive-là n’a pas de place. Il est trop grand. Un seul est digne de s’asseoir au pied de son lit tricliniaire : c’est Léonard, ce magicien qui savait tout, lui aussi, et qui dépassait, lui aussi, les connaissances de son siècle et presque du nôtre. »


Mais l’admiration de notre ami, tout au moins son admiration sans réserve, n’allait qu’aux génies sans mélange. Wagner lui-même n’a pas conquis tout entier cet esprit de pure race latine.


« Je suis dans l’Autriche italienne, ou, pour mieux dire, dans l’Italie autrichienne : un site idéal, non loin de Trente, ignoré par le beau monde, tout entouré de solitude, sur des prairies ondoyantes, immenses, et fleuries, et boisées, dignes d’encadrer le réveil de Faust (2e partie) ou plutôt (j’entends les clochettes des chèvres) le réveil de Tannhäuser dans la seconde scène du deuxième acte. Il sera donc dit que ce créateur tudesque, adorable et odieux, nous reviendra toujours à l’esprit toutes les fois que nous serons au contact des grandes sérénités, ou des spasmes de la nature ou du cœur. Hybride, monstrueux, moitié homme, moitié brute, faune, satyre, centaure ou triton, ou bien plutôt moitié dieu, moitié âne, Dionysius par le délire divin de l’inspiration, Bottom par l’opiniâtreté stupide, nous ne l’aimerons jamais tout entier. Mais, si nous oublions son train de derrière, lourd, tardif, ridicule et récalcitrant, et si nous ne regardons que le buste, c’est à genoux qu’il faut le contempler. Comme harmoniste, à part telle ou telle ruade asinine, je l’admire sans réserve. Il a possédé le monde harmonique et métabolique tout entier, dont on n’avait conquis, avant lui, qu’un seul hémisphère. » Aussi bien qu’admirer et qu’aimer, le grand artiste qu’était Boito savait détester et maudire. Il lui plaisait même que l’on connût ses haines, témoin le billet indigné qu’il nous écrivit après avoir entendu la Salomé de M. Richard Strauss :


« J’ai été, ces jours derniers, témoin d’un outrage sans nom fait à une immortelle non moins auguste que la Foi. L’insulteur est un lourdaud bavarois (tedesco lurco), nommé Richard Strauss, vitrioleur de l’Art. Fort heureusement, les formes divines de la musique ne sont visibles qu’à l’âme, et l’outrage, ne laissant pas de traces, sera bien vite oublié. »


Oublions-le donc. Ou plutôt nous l’avons depuis longtemps oublié, comme il fit lui-même. Il les voulait tout à fait purs, les élus de son esprit et de son cœur. Pareil aux prophètes d’Israël, il ne sacrifia jamais que sur les lieux hauts. Parmi les objets de son culte, fidèle jusqu’à la mort, il en est un surtout qu’il nous plaît d’exalter, d’adorer avec lui : c’est la France. L’âme de notre ami, sa grande âme latine, aima nos deux patries d’un seul et même amour. Après l’assassinat du président Carnot, il nous écrivait déjà :

« J’espérais vous revoir à Paris. J’y ai passé une douzaine de jours, jusqu’au lendemain de l’horrible événement. Je m’étais promis de revenir par la Suisse et de vous serrer la main en passant ; mais j’avais le cœur trop gros de douleur et de rage pour vous faire subir la tristesse de ma visite. J’ai vu le deuil de la France et le deuil, tout aussi sincère, de l’Italie : c’était la même consternation, subie avec le même sentiment d’honneur et de générosité. Que Dieu protège nos deux chères patries ! »


Quand l’Italie, en la personne de son roi, fut frappée à son tour :

« Merci, mon cher ami, pour le mot si ému que vous m’adressez dans cette heure tragique. Je voudrais pouvoir vous embrasser, et avec vous la France tout entière. Elle a répondu au coup de foudre de notre malheur par un élan de fraternité dont elle seule est capable. J’ai passé vingt-quatre heures à Milan, toutes les portes des maisons mi-closes. Dans chaque famille il y a ce mort. »


Ainsi, toute joie, et plus souvent hélas ! toute douleur, publique ou privée, nous était commune. Avec quelle poésie, quelle éloquence, il nous exprimait sa compassion ou nous remerciait de la nôtre ! Un jour, il maudissait l’outrage infligé par les inondations au « sol sacré de la France. » Une autre fois, après le tremblement de terre de Sicile, il répondait à nos condoléances :

« Ta douleur, ta pitié, je les savais avant que tu parles, Messine, Messine ! T’en souviens-tu ? C’était comme une tapisserie tendue pour une fête éternelle sur le rivage de la mer. »


La guerre enfin, dont la veille, ou peu s’en faut, devait être le dernier jour où je le vis, la guerre acheva de le faire nôtre. Alors vraiment son vœu d’amour s’accomplit, et jusqu’à la fin il tint la France entière entre ses bras et sur son cœur :


25 août 1914.

« Depuis le jour où nous nous sommes quittés, le monde est en flammes. Combien durera l’incendie ? Tout mon vieux cœur pour la France ! Je n’ai plus qu’un seul cri dans l’âme : Dieu sauve la France ! A tes fils, qui combattent avec leurs frères de France, de Russie, d’Angleterre, je souhaite bonne chance. Bonne chance à celui qui lance la foudre du haut du ciel, à ceux qui la lancent sur la terre. Victoire à la France, à la Civilisation, à l’Art, à la Justice, à la Liberté, à l’Humanité. »

Quelques lignes plus bas, pleurant avec nous la mort du pape Pie X, il ajoutait :

« La plus blanche de toutes les âmes a fui ce monde d’horreur et de sang. »


Novembre 1914.

« A toute heure du jour, et la nuit, quand l’insomnie me tourmente, je pense à la tragédie qui inonde la terre. Je pense à la France, tienne et mienne aussi. Je maudis l’infâme assassin de millions d’hommes, qui, l’ayant préparée depuis trente ans, a déchaîné cette guerre. Avec Caïn et Judas, il est le grand criminel de l’humanité et, pour comble d’ironie ou de stupide inconscience, il se croit un envoyé de Dieu. France, Belgique, Angleterre, Russie, en avant !… Je t’écris peu : la plume ne trouve pas les mots. Les yeux et les lèvres seuls pourraient parler. Il ne me vient que ce cri : Vive la France, bonne, forte, sainte, héroïque ! Elle sortira du vaste sépulcre des tranchées, rayonnante de gloire et transfigurée. Cela est certain, plus que certain. »


Les lettres de Boito, désormais et de plus en plus, respirent un fraternel enthousiasme. Il en est une qui nous annonce, nous promet l’alliance prochaine :


16 mars 1915.

« Sans la douleur, il n’est pas de transfiguration et de gloire, ni dans le ciel, ni sur la terre. Nous, nous n’avons pas encore traversé le feu de la purification, mais nous le traverserons, n’en doute pas. »

Maintenant, l’Italie est entrée dans la fournaise :


Juin 1915.

« Pour toi, qui m’es aujourd’hui plus que jamais cher, un noble embrassement.

« Gloire aux nations sœurs qui combattent ensemble… Le 20, j’ai eu la joie de donner ma voix au Sénat pour la belle guerre. Quel spectacle sublime ! Notre Rome exultante, enivrée de la passion de l’héroïsme, de la justice, de la gloire ! »


Août 1915.

« Je t’écris peu, mais à tout moment nous vivons l’un comme l’autre dans la même palpitation, dans la même attente de la gloire finale, plus certaine que toute certitude. Mais toute grande attente est pleine d’inquiétude et d’angoisse…

« Aimons-nous, aimons-nous ! Notre fraternité est indispensable à la cause de la civilisation. »


Mai 1916.

« Je suis heureux d’apprendre que la partie aérienne de ta famille continue à se faire honneur en défendant le ciel de France. D’autres héros français de l’éther ont admirablement combattu au-dessus de l’Adriatique, avec les nôtres. Anges gardiens de nos deux sublimes patries, soyez bénis ! »

De nos deux patries, hélas ! la voix du poète, qui les chérissait l’une et l’autre, ne célébrera pas le triomphe. Voici qu’elle s’affaiblit, cette voix généreuse et tendre, mais près de se taire, ne fût-ce que par un cri, par un soupir, elle bénit encore ; toujours :

« France sublime, sois glorifiée dans les siècles des siècles !

« Je t’embrasse et je bénis la France. »


Avant-dernier billet, à peine lisible.

13 février 1918.

« J’espère guérir. Mais assez de moi. France ! Italie ! Angleterre ! Amérique ! Vertu ! Honneur ! Gloire ! Parmi toutes les nations bénies, bénie aujourd’hui soit la France ! Dénie et bienheureuse dans l’histoire de l’humanité ! Que Dieu l’aide ! »


Ecoutons enfin, — et cette fois qu’il me soit permis de parler à notre patrie tout entière, — écoutons et recevons tous avec un pieux orgueil le suprême et sublime hommage de celui qui mourut en nous aimant :


14 mai 1918

(trois semaines avant sa mort).

« Mon très cher,

« Merci pour tes demandes anxieuses, mais, avant toute chose, je m’agenouille devant la France. »


Nous n’ajouterons pas un mot. Le poète, le musicien, l’ami que nous venons de perdre nous a prodigué les joies de l’esprit et du cœur. Nous n’en oublierons aucune. Mais la dernière, si mêlée qu’elle soit de tristesse, égale et peut-être surpasse toutes les autres. » Aujourd’hui, demain, et longtemps encore, nous verrons Arrigo Boito, cette grande figure italienne, à genoux devant notre patrie.


CAMILLE BELLAIGUE.

  1. La messe de Requiem.
  2. Un prêtre, un cierge, une croix.