Art poétique (Horace, Batteux)

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L’Art poétique
~ — 13
Traduit par Charles Batteux (1748)




SI un Peintre s’avisoit de mettre une tête humaine sur un cou de cheval, & d’y attacher des membres de toutes les especes, qui seroient revêtus des plumes de toutes sortes d’oiseaux ; de maniere que le haut de la figure représentât une belle femme, & l’autre extrémité un poisson hideux ; je vous le demande, Pisons, pourriez-vous vous empêcher de rire à la vue d’un pareil tableau&nbsp ; ?

C’EST précisément l’image d’un livre qui ne seroit rempli que d’idées vagues, sans dessein, comme les delires d’un malade, où ni les pieds, ni la tête, ni aucune des parties n’iroit à former un tout. Les Peintres direz-vous & les Poëtes, ont toujours eu la permission de tout oser. Nous le savons : c’est un droit que nous nous demandons & que nous nous accordons mutuellement. Mais c’est à condition qu’on n’abusera point de ce droit, pour allier ensemble les contraires, & qu’on n’accouplera point les serpens avec les oiseaux, ni les agneaux avec les tigres. Quelquefois après un début pompeux & qui promet les plus grandes choses, on étale un ou deux lambeaux de pourpre, qui brillent au loin : c’est un bois sacré qu’on décrit, ou quelque autel de Diane, ou les détours d’un ruisseau qui fuit dans les riantes prairies, ou les flots du Rhin, ou l’arc céleste formé par la pluie ; mais ce n’étoit pas le lieu. Vous savez peindre un cyprès. Celui qui vous paie pour le peindre a brisé son vaisseau & va périr dans les mers. Vous avez commencé un vase majestueux : la roue tourne, & vous ne donnez qu’une chetive burette. Enfin quelque sujet que vous traitiez, qu’il soit simple & un.

L’APPARENCE du bon nous trompe presque tous : vous ne l’ignorez pas, Pere illustre, & vous, Fils dignes d’un tel pere : Je tâche d’être court, je deviens obscur ; je veux être poli & delicat, j’ôte l’ame & les nerfs ; celui qui veut s’elever, est enflé ; celui qui craint trop l’orage & le danger, rampe à terre. Il en est de même du Poëte qui veut varier son sujet par le merveilleux. Il peint un dauphin dans les bois, & un sanglier dans les flots. La crainte d’un défaut nous jette dans un autre, quand on ignore l’art. On verra près de l’ecole d’Emilius un artiste exprimer excellemment les ongles & la mollesse des cheveux avec le bronze ; mais son ouvrage restera imparfait, parce qu’il ne saura point faire un tout. Si j’entreprenois de composer un Poëme, je ne desirerois pas plus de ressembler à cet homme, que d’avoir un nez difforme avec de beaux cheveux & de beaux yeux.

VOUS qui entreprenez d’ecrire, choisissez une matiere proportionnée à vos forces, & essayez long-tems ce que peuvent, ou ne peuvent point porter vos épaules. Celui qui aura choisi un sujet proportionné à son talent, saura le rendre comme il convient, & dans un ordre lumineux. Cet ordre, pour avoir toute la grace & tout l’effet possible, demande, si je ne me trompe, qu’on dise dans l’instant où on prend l’action, ce qui devoit être dit dans cet instant, & qu’on renvoie l’exposé du reste à quelque occasion favorable. L’auteur d’un poëme considérable ne doit rien écrire qu’avec beaucoup de choix. L’assortiment des mots entre eux demande aussi beaucoup d’art & de finesse. Cet assortiment sera heureux, si on sait donner à un mot connu le piquant d’un mot nouveau. Si par hasard un Ecrivain se trouve dans la nécessité de faire connoître par des signes de nouvelle invention, des choses jusqu’alors inconnues, rien ne l’empêchera d’en créer que nos vieux Cethegus n’aient point entendus ; pourvu qu’il ne porte pas trop loin cette liberté. Et ces mots de nouvelle création, seront reçus, s’ils sont grecs d’origine, latinisés par une legere inflexion. Pourquoi n’accorderoit— t’on pas à Virgile & à Varius, ce qu’on a accordé à Lucilius & à Plaute ? Pourquoi me feroit-on à moi un crime d’enrichir ma langue de quelques mots, si je le puis, tandis que les Catons & les Ennius l’ont fait avant moi ? Il a été permis, & il le sera toujours, de produire un nouveau mot, pourvu qu’il soit marqué au coin de l’usage regnant. Quand les forêts quittent leurs feuilles, au penchant de la saison, les premieres venues tombent les premieres : il en est de même des mots : les vieux périssent ; & les nouveaux brillent avec les graces & la vigueur de la jeunesse. La mort a ses droits sur nous, & sur tout ce qui tient à nous. Ces immenses bassins creusés par la main des rois, pour recevoir la mer, & mettre les flottes à l’abri des aquilons ; ces vastes marais, qui ne portoient que d’inutiles barques, & qui aujourd’hui connoissent la charrue & nourrissent les villes voisines ; ces rivieres nuisibles aux moissons, & qui ont appris à suivre un autre cours : tous ces ouvrages, de la main des mortels, périront comme eux. Et on voudroit que des mots conservassent toujours leur beauté & leur éclat ! Il en est qui sont tombés, & qui renaîtront un jour : d’autres regnent, & tomberont à leur tour, si l’usage l’ordonne ; l’usage, qui est le juge, le maître & la regle des langues.

HOMERE nous a montré en quels vers on doit chanter les rois, les héros, les tristes combats. La Plainte se renferma d’abord dans les distiques inégaux ; ensuite on y fit entrer aussi la joie des succès. Nous ne dirons point qui fut l’inventeur du petit vers elégiaque ; c’est un problème qui n’est pas encore décidé parmi les gens de lettres. L’ardeur de la vengeance arma Archiloque de l’Iambe, dont il fut l’auteur. Le Brodequin & le Cothurne majestueux adopterent ce pied ; parce qu’il est propre au dialogue, qu’il est né pour l’action, & qu’il se fait entendre malgré le bruit des spectateurs. La Lyre chante les Dieux & les Héros enfans des Dieux, & l’athlete vainqueur & le coursier qui a remporté le prix, & les soucis de la jeunesse & la libre gaîté des buveurs. Si je ne connois ni ne puis rendre les couleurs propres & les nuances de chaque genre, je ne mérite point le nom de poëte. Pourquoi, par une mauvaise honte, l’ignoré-je plutôt que de m’en instruire ? Un sujet comique ne doit point être rendu en vers tragiques : & reciproquement le festin de Thyeste ne pourroit se soutenir en vers familiers, convenables au brodequin. Chaque genre doit se renfermer dans ses limites. Quelquefois pourtant la Comédie eleve le ton. Chremès en colere gourmande son fils d’un style haut & vigoureux ; & de même la Tragédie s’abbaisse dans la douleur. Quand Telephe & Pelée sont tous deux bannis & réduits à l’indigence ils renoncent aux phrases pompeuses & aux grands termes, s’ils veulent nous toucher par le récit de leurs maux.

CE n’est pas assez que les Poëmes soient dans leurs couleurs, il faut encore qu’ils soient touchans, & qu’ils menent le cœur de l’auditeur où il leur plaît. Le visage de l’homme devient triste ou riant, à la vue de ceux qui pleurent ou qui rient. Si donc vous voulez que je pleure, il faut d’abord que vous pleuriez vous— même. Ce sera alors, Telephe & Pelée, que je serai touché de vos disgraces. Si vous rendez mal votre rôle, vos malheurs me feront ou rire ou bâiller. Un air triste demande des paroles tristes ; un air irrité, des paroles menaçantes ; un air enjoué, ou severe, un style gai, ou serieux. La Nature nous a rendus capables de toutes sortes de sentimens selon les situations où le sort peut nous mettre. Elle nous anime, ou nous porte à la colere ; elle nous resserre, ou nous abbat par la tristesse ; ensuite elle se sert de la langue comme d’un interprete, pour faire sortir les sentimens. Si vos discours n’ont pas le style & le ton de votre situation, tous les Romains, le peuple & les Grands, se moqueront de vous. Il y a une grande différence entre un valet qui parle, ou un héros. Le vieillard grave & le jeune homme dans le feu de l’âge, une dame de qualité, une nourrice tendre, ont un langage très-différent. Il en est de même du marchand qui voyage, & du laboureur qui cultive en paix son champ fertile ; de celui qui est né en Colchide, ou en Assyrie ; de celui qui a été élevé à Thèbes ou à Argos.

PEIGNEZ d’après la renommée ; ou si vous créez, que toutes les parties soient d’accord entre elles. Si, par hasard, vous remontrez Achille vengé, qu’il soit actif, ardent, colere, implacable, qu’il ne reconnoisse point de loi, qu’il n’y ait rien qu’il ne s’arroge par les armes. Medée sera cruelle, inflexible, Ino gémissante ; Ixion perfide ; Io errante, Oreste triste & mélancolique.

Si vous osez donner à la scene un caractere entierement neuf, qu’il soit à la fin tel que vous l’avez montre au commencement, & qu’il ne se démente nulle part. Mais il est bien difficile de donner des traits propres & individuels aux êtres purement possibles. Il est plus sûr de tirer un sujet de l’Iliade, que de donner des choses inconnues, dont personne n’ait jamais parlé. Cette matiere, déjà donnée au public, deviendra votre bien propre, si vous ne vous attachez pas trop à la lettre, ni à rendre trait pour trait ; & que vous n’alliez point, par une imitation scrupuleuse, vous mettre dans des entraves, telles que vous ne puissiez ni avancer sans blesser les regles, ni reculer sans rougir.

Vous ne commencerez pas comme autrefois un Poëte Cyclique : Je chante les fortunes de Priam & cette guerre fameuse.. Où ira ce prometteur après un tel début ? La montagne en travail enfante une souris. Que j’aime bien mieux celui qui commence simplement & sans orgueil : Muse, parlez-moi de ce Héros qui après la ruine dc Troie, parcourut les villes & connut les mœurs de leurs habitans La fumée ne viendra pas aprés la flamme mais on verra les plus riches tableaux après cet exorde modeste. On verra Antiphate, Scylla, Charybde, le Cyclope, & une infinité d’autres merveilles. Il ne remontera pas à la mort de Méléagre pour en venir au retour de Diomede, ni jusqu’aux deux œufs de Léda, pour raconter la guerre de Troie. Il court à l’évenement, il emporte ses lecteurs au mi-lieu des choses, comme si le reste leur etoit connu : il abandonne tout ce qu’il ne peut traiter avec sussès ; enfin, dans ses mensonges, il mêle avec tant d’art, le faux avec le vrai, que le commencement, le milieu, la fin, paroissent un tout de même nature.

DESIREZ-VOUS savoir ce que nous demandons de vous, le Public & moi ? Daignez m’écouter : Si vous voulez qu’un spectateur, toujours attentif, suive votre piece de scene en scene, jusqu’à ce que le Chœur dise, Battez des mains, vous vous attacherez à bien marquer les mœurs, qui varient, ainsi que les âges. L’enfant qui sait déja répéter les mots, & former des pas assurés, aime à jouer avec ses pareils ; il se fâche sans savoir pourquoi, & s’appaise de même : il varie à chaque instant. Le jeune-homme délivré enfin de son gouverneur, se plaît à nourrir des chevaux, des chiens, à s’exercer dans le champ de Mars. Il est de cire pour recevoir l’impression du vice ; il se cabre contre les avis, ne prevoit rien ; il est prodigue, vain, a envie de tout, & le moment d’après, il ne veut plus de ce qu’il a desiré. Les goûts changent : l’homme-fait songe à amasser du bien, à acquerir des amis, à s’élever aux honneurs ; il prend garde de faire quelque démarche dont il puisse se repentir. Une infinité de maux assiegent le vieillard, n’y eût-il que le desir d’amasser, & la crainte d’user. Il ne fait rien qu’avec lenteur & en tremblant : il est temporiseur, sans confiance sans ressource en lui-même, se defiant de l’avenir, quinteux plaintif, vantant sans cesse le temps passé lorsqu’il étoit jeune ; prêchant, grondant tout ce qui est moins âgé que lui. Les années croissant jusqu’à un certain point, apportent à l’homme plusieurs avantages, qu’il perd ensuite à mesure qu’il s’éloigne de ce même point. Gardez-vous de donner à un jeune homme les mœurs d’un vieillard ; ni à un enfant celles d’un homme fait ; attachez-vous aux traits qui caractérisent chaque saison.

LÀ CHOSE qui se fait est en action ou en récit. Ce qu’on entend raconter frappe moins, que ce qu’on voit de ses yeux. Les yeux sont plus fideles ; par eux le spectateur s’instruit lui-même. Gardez-vous cependant de mettre sur la scene ce qui ne doit se passer qu’au dedans. Il y a beaucoup de choses qui ne doivent point paroître aux yeux, & dont un acteur vient rendre compte un moment après. Medée n’egorgera pas ses enfans sur le théâtre ; l’horrible Atrée n’y fera pas cuire des entrailles humaines ; Progné ne s’y changera point en oiseau, ni Cadmus en serpent : cette maniere de les présenter seroit odieuse & détruiroit l’illusion.

UNE FABLE dramatique aura cinq actes, ni plus ni moins, si on veut qu’elle soit redemandée plusieurs fois. On n’y fera point intervenir de divinité, à moins que le denouement ne soit digne d’un pouvoir surnaturel. Un quatrieme acteur y parlera peu & rarement.

LE CHŒUR y fera l’office d’un acteur ; & jamais il ne chantera rien dans les entre-actes qui n’aide à l’action, & qui ne soit lié avec elle. Il donnera sa faveur & ses conseils aux personnages vertueux : il appaisera la colere, adoucira la fierté il louera les mets d’une table frugale, les effets heureux de la justice, des lois, de la paix, qui laisse ouvertes les portes des villes. Il gardera scrupuleusement le dépôt confié ; il sera religieux, & priera les Dieux de protéger l’innocent qui souffre, & de punir le coupable orgueilleux.

LÀ FLUTE n’étoit pas autrefois allongée comme aujourd’hui, par des anneaux de léton, & ne ressembloit point à la trompette guerriere. Douce, simple, elle n’avoit que peu de trous, autant qu’il en falloit pour accompagner le Chœur, & se faire entendre dans un espace peu étendu ; où se rassembloit un peuple peu nombreux, sage d’ailleurs & modeste. Mais lorsque ce même peuple eut étendu son domaine par ses victoires, que ses murs reculés eurent aggrandi la ville, & qu’il eut appris à faire pendant la journée, des libations de vin pur au dieu de la joie ; il fallut alors que les rhythmes & le chant fussent plus marqués & plus forts. Car quelle délicatesse pouvoit avoir le citoyen des champs, qui, laissant un moment ses travaux, venoit se mêler avec l’habitant de la ville ; l’homme grossier & ignorant, avec l’homme poli & instruit ? Il fallut donc que le mouvement fût plus marqué, & que l’art fût plus sensible. L’acteur traîna une longue robe sur les théâtres ; la cithare ajouta à ses cordes des cordes plus aiguës ; l’élocution même prit un nouvel essor, & ne différa plus de celle des oracles, qui instruisent les mortels, & leur annoncent l’avenir.

ON ALLÀ plus loin. Le Poëte tragique, qui jadis avoit obtenu pour prix un bouc, montra des Satyres nuds, & essaya de faire rire, même en conservant la gravité de son genre ; parce qu’il falloit retenir par le charme de quelque nouveauté, un spectateur qui revenoit des sacrifices, plein de vin, & incapable de se tenir dans les bornes. Mais si on veut introduire sur la scène des Satyres rieurs & mordans, & allier le sérieux avec le plaisant, il faudra prendre garde que l’acteur tragique, soit dieu, soir héros, qui figure avec le Satyre, & qui un moment auparavant étaloit l’or & la pourpre des rois, n’aille point tout à coup, par un style bas & ignoble, entrer dans les boutiques du petit peuple, ou que, voulant éviter la bassesse, il ne se perde dans le vide, & n’embrasse les nues. La Tragédie ne doit jamais avilir son style ; & quand elle se trouve vis-à-vis d’un Satyre, elle doit au moins laisser paroître l’embarras qu’éprouve une dame de qualité, qui est obligée de danser dans les fêtes publiques.

POUR moi, si je faisois des satyres, je ne me bornerois pas à prêter à ces sortes de personnages des discours brusques & grossiers. Je m’éloignerois du ton tragique ; mais de maniere qu’il y eût encore quelque différence entre ce que sait dire Davus, ou l’effrontée Pythias, lorsqu’elle excroque à Simon un talent, & ce que dit un Silène, serviteur & nourricier de Bacchus. Je prendrois pour modele un familier si simple, que chacun se croiroit capable d’en faire autant : & si on osoit l’entreprendre, on sueroit beaucoup, & peut-être sans succès : tant la suite & la liaison donnent de relief aux choses les plus communes. En un mot, selon moi, les Satyres qui sortent des forêts, ne doivent point dire de choses fines & délicates, comme s’ils étoient nés au milieu des villes, ou parmi des hommes polis. Ils ne doivent pas non plus vomir des grossieretés, ni des ordures : & si la canaille qui vit de noix & de pois chiches, les aime, le Sénateur, le Chevalier, le Citoyen honnête s’en offensent, & leur refusent le prix.

UNE syllabe longue suivie d’une breve, est ce qu’on appelle ïambe ; pied leger & rapide, qui a fait surnommer trimetres les vers ïambiques, quoiqu’ils aient six mesures. Ce vers etoit autrefois tout composé d’ïambes ; mais depuis quelque temps, pour lui donner plus de consistance & de poids, l’ïambe a bien voulu partager ses droits avec le grave spondée ; à condition toutefois qu’il ne lui cederoit jamais ni la seconde, ni la quatriéme place. Cet ïambique moderne ne se trouve même que rarement dans les trimettres si connus d’Ennius & d’Accius. Un vers trop chargé de spondées prouve que l’ouvrage a été fait trop vîte, & avec peu de soin ; ou que l’auteur ne savoit point son art, reproche honteux. Il n’est pas donné à tout le monde de sentir le défaut de modulation dans les vers ; & on a sur ce point trop d’indulgence pour nos Poëtes. Sera-ce pour moi une raison de me négliger & d’enfreindre les regles ? Ne dois-je point plutôt croire que tout le monde verra mes fautes ; & me tenir sur mes gardes, comme si je n’avois nulle grace à espérer ? & encore avec ce soin, je n’ai pas droit aux éloges, je n’ai fait qu’éviter le reproche. Lisez les modeles que nous ont laissés les Grecs, & lisez les jour & nuit.

MAIS nos aïeux ont vanté les traits & les vers de Plaute. Nos aïeux étoient trop bons, pour ne rien dire de plus : du moins, si vous & moi nous savons distinguer un bon mot d’une mauvaise plaisanterie, & juger par le doigt & par l’oreille de la régularité d’un vers.

ON DIT que ce fut Thespis qui inventa le genre tragique, & qu’il fut le premier qui promena dans des chars, des acteurs barbouillés de lie, qui chantoient & jouoient ses piéces. Après lui Eschyle inventa les masques plus honnêtes, & les robes traînantes ; il exhaussa un théâtre sur des tréteaux ; il releva le style du dialogue, & donna aux acteurs des chaussures hautes. La vieille Comédie parut ensuite & fit beaucoup d’éclat. Mais sa liberté dégénérant en licence, elle mérita d’être réprimée par une loi. Le Chœur comique fut donc forcé de se taire, n’ayant plus le droit de mordre.

Nos Poètes se sont exercés dans tous les genres. Ils ont même osé abandonner les traces des Grecs, & traiter des sujets tout Romains, qui ne leur ont pas fait un médiocre honneur, tant dans le Tragique que dans le Comique. On peut dire même que le Latium n’auroit pas acquis moins de gloire par les ouvrages d’esprit que par sa valeur & par ses armes, s’il étoit aucun de nos Poètes qui pût se donner la peine & le temps de limer. Illustres rejetons de Numa, défiez-vous de tout poème qui n’aura pas été corrigé pendant long-temps, & poli & repoli dix fois avec scrupule.

DÉMOCRITE a dit que le génie réussissoit mieux que l’art, & que l’Helicon n’admettoit point les écrivains qui n’ont pas le cerveau blessé. D’après cet oracle, la plûpart des Poëtes ont l’attention de conserver leur barbe, leurs ongles, de fuir les bains, de chercher les lieux solitaires. Vraiment c’est le moyen de mériter le nom de poëte & d’en avoir les honneurs. Il faut bien se garder de jamais confier au barbier Licinus une tête que trois Anticyres ne gueriroient pas. J’ai donc grand tort de me purger tous les printems ; personne ne feroit de meilleurs vers que moi. Mais il n’est rien qui me tente à ce prix. Je ferai l’office de la pierre à aiguiser, qui fait couper le fer, & qui elle-même ne coupe point. J’enseignerai à bien écrire, sans écrire moi-même. J’indiquerai les sources, je dirai ce qui nourrit un Poëte, ce qui le forme, ce qui convient, ce qui ne convient pas, où tend le bon goût, où mene l’erreur.

POUR bien écrire, il faut avant tout, avoir un sens droit. Les écrits des Philosophes vous fourniront les choses : & lorsque vous serez bien rempli de votre idée, les mots pour l’exprimer, se présenteront d’eux-mêmes. Quiconque saura ce qu’il doit à sa patrie, à ses amis comme il doit aimer un pere, un frere, un hôte ; quel est le devoir d’un Sénateur, d’un Juge, d’un Général qu’on envoie commander, saura aussi rendre à chaque personnage ce qui lui convient. L’habile imitateur doit toujours avoir devant les yeux les modeles vivans, & peindre d’après nature. Une piéce qui aura des tableaux frappans, & des mœurs exactes, quoiqu’écrite sans grace, sans force, sans art, fait quelquefois plus de plaisir au public, & retient davantage les spectateurs, que de beaux vers vides de choses, & des riens bien écrits.

LES Grecs avoient l’un & l’autre, le fonds du génie, & les graces de l’élocution. Aussi n’étoient-ils avares que de louanges. Nos jeunes Romains savent partager l’as en cent parties. Fils d’Albinus, qui de cinq onces en ôte une, que reste-t-il ? Parlez donc. Un tiers. À merveille ! vous saurez conserver votre bien. Ajoutez une once : combien cela fait-il ? La demi-livre. Quand une fois cette rouille, ce vil amour du gain a infecté les esprits, peut-on espérer des vers dignes d’être trempés d’huile de cédre, ou serrés dans des tablettes de cyprés.

LES Poëtes ecrivent ou pour plaire ou pour instruire, ou pour faire l’un & l’autre ensemble. Si vous donnez des preceptes, qu’ils soient courts, afin que l’esprit les saisisse vîte, les apprenne, & les retienne fidelement. Tout ce qui est de trop se repand hors du vase. Si vous inventez quelque fiction, uniquement pour plaire, qu’elle soit très-approchante du vrai. La fiction n’a pas droit de nous offrir tous ses caprices ni de retirer vivant de l’estomac d’une magicienne, un enfant qu’elle vient de manger. Nos graves Senateurs rejettent ce qui n’est pas instructif ; nos jeunes Chevaliers ne s’arrêtent pas aux piéces trop sérieuses. Le point de la perfection est de savoir mêler l’utile à l’agréable, de savoir plaire & instruire : voilà le livre qui enrichit les Sosies, qui franchit les mers, & immortalise son auteur.

CE n’est pas qu’il n’y ait des fautes dignes de pardon. La corde de l’instrument ne rend pas toujours le son que le doigt & la pensée lui demandent ; quelquefois elle donne un son grave pour un son aigu : la fleche qui part ne frappe pas toujours le but. Que dans un poëme le grand nombre soit celui des beautés je ne m’offenserai pas de quelques taches échappées à l’attention, ou que la foiblesse humaine n’aura pu éviter. Mais comme un copiste ne mérite point de grace, quand il fait toujours la même faute, quoiqu’on l’ait averti ; & qu’on se rit d’un joueur d’instrument qui se trompe toujours sur la même corde ; de même un auteur trop plein de négligences devient pour moi un autre Chérile, que j’admire en riant, dans deux ou trois endroits, où il a réussi : au lieu que je souffre, quand il arrive au bon Homere de sommeiller. Mais il est permis dans un long ouvrage de s’oublier un moment.

EN Poësie comme en Peinture, il est des morceaux qu’il faut voir de près, & d’autres qui plairont davantage de loin. Ceux-ci craignent la lumiere ; ceux-là aiment le plus grand jour, & ne redoutent point l’œil perçant de la Critique on les a vus une fois, on les verra dix, & toujours avec un nouveau plaisir.

AINÉ des Pisons, quoique vous soyez né avec un sens droit, & conduit par les sages leçons d’un Pere eclairé, écoutez ce que je vais vous dire, & tâchez de ne pas l’oublier. Il y a des genres où il est permis d’être mediocre. Un Jurisconsulte, un Avocat, n’ont pas le talent de Messala, ni la science de Cassellius, cependant ils ont leur prix. Mais un Poëte qui n’est que mediocre, ni les Dieux, ni les hommes ne lui pardonnent, ni même les colonnes du lieu où il recite ses vers. Comme dans un repas de plaisir, une mauvaise symphonie, des parfums mediocres, des pavots mêlés avec le miel de Sardaigne, blessent des convives délicats parce qu’on pouvoit prolonger sans cela le plaisir d’être à table : de même un Poëme dont l’objet est de plaire à l’esprit, s’il n’est pas excellent, est dès lors détestable. Quand on ne sait point faire des armes, on ne s’avise point de manier le fleuret : quand on n’a point appris à lancer la balle, le disque, le cercle, on se tient en repos, pour n’être point la risée des spectateurs ; & cependant sans être poëte, on veut faire des vers. Pourquoi non ? Ne suis-je pas libre & citoyen ? N’ai-je pas les rentes de Chevalier ? A-t-on quelque chose à me reprocher ? Pour vous, Pison, vous n’écrirez rien, vous ne ferez rien, sans en être avoué de Minerve. Vous avez trop de sens, trop d’esprit, pour agir autrement. Si toutefois vous composiez jamais quelque ouvrage, ne manquez pas de consulter l’oreille de Metius, celle de votre Pere, la mienne même ; & gardez-le neuf ans dans vos tablettes. Tant que votre ouvrage sera dans le porte-feuille, vous pourrez y faire des changemens. S’il a pris une fois son essor il ne revient plus.

LES hommes vivoient dans les forêts. Orphée prêtre & interprete des Dieux, leur apprit à respecter le sang humain, & à s’abstenir d’une nourriture indigne de l’homme : ce qui fit dire qu’il avoit apprivoisé les tigres & les lions cruels. On a dit de même d’Amphion, fondateur de la ville de Thèbes, qu’il attiroit les pierres par les sons touchans de sa lyre, & qu’il les menoit où il vouloit. Dans le commencement là Poësie etoit le seul organe de la sagesse. Ce fut elle qui distingua le bien public de l’intérêt particulier, le sacré du profane ; qui arrêta le brigandage des mœurs, qui fixa les liens du mariage, qui bâtit les villes, qui grava les lois sur le bois ; & ce fut ce qui mit en honneur les Poëtes & les vers. Homere parut : ensuite Tyrtée, dont les vers mâles animerent au combat les courages guerriers. Les oracles firent leurs reponses en vers. La morale prit le même langage. La douce voix des Muses fut employée pour fléchir les Rois ; enfin on inventa les spectacles & les jeux, à la fin des longs travaux. Après de si glorieux emplois de la Poësie, qui pourroit rougir de toucher la lyre, & de prendre les leçons d’Apollon ?

ON a demandé si un bon Poëme étoit l’ouvrage du génie, ou celui de l’art. Pour moi je ne vois pas ce que peut faire l’art sans le genie, ni le génie sans l’étude. Ils ont besoin l’un de l’autre, & doivent se réunir pour arriver au but. L’athlete qui desire de remporter le prix de la course, s’y est préparé dès sa jeunesse, par des exercices pénibles ; il a supporté le chaud, le froid ; il s’est abstenu du vin & de l’amour. Le flûteur qui joue aux fêtes d’Apollon Pythien, a long-temps appris son art ; & craint un maître sévère. Aujourd’hui c’est assez qu’on dise : Les vers que je fais sont admirables : malheur à qui sera le dernier ! je serois honteux de l’être, & d’avouer que j’ignore ce que je n’ai jamais appris.

UN Poëte riche, qui rassemble chez lui des admirateurs intéressés, est semblable à un huissier crieur, qui amasse autour de lui le peuple pour vendre des marchandises. S’il a de plus une bonne table, & qu’il soit homme à cautionner le debiteur pauvre, à le tirer d’un mauvais procès je serai bien étonné s’il a le bonheur de distinguer l’ami vrai du flatteur. Si vous venez de faire, ou si vous êtes au moment de faire à quelqu’un un présent, gardez-vous de lui réciter vos vers, tandis qu’il est encore plein de sa joie, il s’écriera : Que cela est beau ! que cela est admirable ! il pâlira, il bondira, il pleurera de tendresse, il frappera du pied. Comme ceux qui sont payés pour pleurer aux funérailles, en disent & en font presque plus que ceux qui sont vraiment affligés ; de même un flatteur, qui se moque de nous, fait plus de démonstrations qu’un approbateur sincere. Les Rois sont plus sages : ils enivrent celui dont ils veulent faire leur ami ; & le vin, comme une douce torture, fait sortir la verité. Si vous faites des vers, défiez vous de ces trompeurs enveloppés de la peau du renard.

SI vous lisiez quelque chose à Quintilius il vous disoit : Corrigez ceci & encore ceci. Vous lui disiez que vous ne pouviez faire mieux, que vous aviez essayé deux fois, trois fois : Effacez donc le morceau, & remettez la matiere sur l’enclume. Si au lieu de vous rendre vous preniez la défense de l’endroit attaqué ; il n’ajoutoit plus un mot, & ne se fatiguoit pas en vain pour vous empêcher de vous aimer vous & vos productions seul & sans rival. Un Critique éclairé & vrai blâmera un vers lâche ou dur, il crayonnera un endroit peu soigné il retranchera les ornemens fastueux ; fera éclaircir ce qui est obscur ; vous arrêtera sur une expression équivoque ; marquera ce qui doit être changé, en un mot, il fera le devoir d’un Aristarque. Il ne dira point, pourquoi faire de la peine à un ami pour des riens ? Ces riens peuvent avoir des suites, & rendre votre ami ridicule une fois pour toujours.

DE même qu’on fuit un homme qui a la lèpre ; le mal de roi, à qui le fanatisme, ou la colere de Diane a troublé le cerveau ; on fuit de même, quand on est sage, & on craint de toucher un Poëte Fou de lui-même & de ses productions. Il n’y a que les enfans, & ceux qui ne savent pas le danger, qui le suivent & l’approchent. Si donc, lors qu’il enfante sans douleur ses vers sublimes, & qu’il marche, comme les guetteurs de merles, sans voir à ses pieds, il tombe dans un puits, ou dans une fosse profonde, & que, d’une voix plaintive, il s’écrie : Au secours, chers citoyens, au secours ! que personne ne s’avise de l’en tirer. Si, par pitié, quelqu’un vouloit lui jeter une corde pour l’aider à sortir de là, Que savez-vous, lui dirois-je, s’il ne s’y est point jeté exprès, & s’il veut qu’on le sauve ? Et je lui raconterois l’aventure du Poëte Empedocle, qui, voulant se faire passer pour un dieu, sauta, de sang froid, dans l’Etna enflammé. Qu’il soit permis à un Poëte de se détruire. Le sauver malgré lui, c’est autant que de le tuer. Ce n’est point la premiere fois qu’il l’a fait : & si on le retire, il ne s’en résoudra pas plus à n’être qu’un homme, & à mourir d’une mort dont il ne soit point parlé. On ne sait pas trop pourquoi il fait des vers ; si c’est qu’il a souillé les cendres de son pere, ou profané quelque lieu saint. Au moins est-il sûr qu’il a une Furie qui le possède. Et comme un ours qui a brisé les barreaux de sa loge, lecteur impitoyable, il met en fuite le savant & l’ignorant. Malheur à celui qu’il a saisi ! il le tient, & le fera expirer sous ses vers : c’est une sang-sue qui ne quittera pas prise qu’elle ne soit gonflée de sang.