Art poétique (Horace, Leconte de Lisle)

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Traduction par Leconte de Lisle.
Alphonse Lemerre, éditeur (Tome premierp. 231-261).






AUX PISONS.



Si un peintre attachait un cou de cheval à une tête humaine, et revêtait de plumes variées des membres pris çà et là, de façon qu’un beau torse de femme se terminât en noir poisson, pourriez-vous, amis, ne point rire, admis à un tel spectacle ? Croyez, Pisons, qu’il serait semblable à ce tableau, le livre qui retracerait de vaines images, telles que des songes de malade, où ni les pieds, ni la tête ne se rapporteraient à une figure unique. Sans doute le droit d’oser a toujours été commun aux peintres et aux poëtes ; nous le savons, et, ce droit, nous le réclamons et l’accordons tour à tour ; mais non, cependant, au point d’unir la colère à la tranquillité, d’accoupler les serpents et les oiseaux ; les agneaux et les tigres. À des commencements pompeux, et qui promettent de grandes choses, sont cousus un ou deux lambeaux de pourpre qui resplendissent de loin : le bois sacré et l’autel de Diana, un cours d’eau qui serpente à travers de belles campagnes, ou le fleuve Rhenus, ou le pluvieux arc-en-ciel ; mais, actuellement, ce n’en est pas le lieu. Il est possible que tu saches rendre un cyprès ; mais qu’importe à qui t’a donné de l’argent pour être peint nageant désespéré hors de sa nef brisée ? Une amphore est commencée ; pourquoi une cruche sort-elle de la roue qui tourne ? Que tout poëme, enfin, soit simple et un.

Père, et jeunes hommes dignes d’un tel père, nous, poëtes, pour la plupart, nous sommes abusés par l’apparence du bien. Je tente d’être concis, et je deviens obscur ; je poursuis la grâce, et je manque de force et de vie. Qui veut être sublime, s’enfle ; qui est trop prudent et redoute la tempête, rampe contre terre ; qui désire varier la simplicité des choses par des prodiges, décrit un dauphin dans les forêts et un sanglier dans les flots. Si l’art manque, la peur d’un défaut jette dans un vice. Auprès du cirque Æmilien, un sculpteur, unique entre tous, exprime en airain les ongles et la souplesse des cheveux ; mauvais ouvrier en somme, ne sachant point rendre l’ensemble. Si je tentais de composer, je ne voudrais pas plus être celui-là qu’avoir un nez difforme avec des yeux et des cheveux noirs.

Vous qui écrivez, prenez une matière qui convienne à vos forces, et faites longtemps l’essai de ce que vos épaules peuvent soutenir ou refusent de porter. À qui possédera bien la matière choisie, ni l’expression ne manquera, ni l’ordre lumineux. Ou je me trompe, ou l’ordre aura cette vertu et cette grâce, que l’auteur d’un poëme promis ne dira, avant tout, que ce qui doit être dit, omettant le reste pour l’instant et différant de l’exprimer, aimant ceci et dédaignant cela. Tu diras excellemment, si tu es délicat et habile dans l’agencement des mots, et si, d’une expression connue, tu fais adroitement un terme nouveau. Si, par hasard, il est nécessaire de rendre par des signes récents des choses inconnues, tu pourras former des mots non entendus par nos vieux Céthégus. On t’accordera cette licence pratiquée modérément. Ces paroles nouvelles et formées récemment seront acceptées si elles tombent de source græcque et si elles en sont détournées avec discrétion. Quoi ! le Romain accordera à Cæcilius et à Plautus ce qui sera refusé à Virgilius et à Varius ? Pourquoi m’envier le droit d’acquérir peu de chose, si je puis, quand Ennius et Cato ont pu enrichir la langue de la patrie et produire des mots nouveaux ? Il a été permis et il sera toujours permis d’introduire un terme de marque récente. Lorsque les forêts changent de feuilles à la fin de chaque année, ce sont les premières poussées qui tombent. De même l’ancienne génération des mots périt, et les plus récents fleurissent et se fortifient à la façon de la jeunesse.

Nous sommes promis à la mort, nous et nos œuvres : soit ce port creusé dans les terres, travail d’un roi, qui abrite les flottes contre les Aquilons ; ou ce marais longtemps stérile et propre aux avirons, qui, ayant subi la charrue, nourrit maintenant les villes voisines ; ou ce fleuve, changeant son cours désastreux pour les moissons et suivant un meilleur chemin ; toutes ces œuvres mortelles périront, et les mots ne gardent point davantage leurs honneurs et leur grâce immortellement. Beaucoup d’entre eux renaîtront qui sont déjà tombés, et beaucoup passeront qui sont maintenant en faveur, si l’usage le veut, lui en qui résident la souveraineté, le droit et la règle du langage.

Homérus a montré en quel mètre on pouvait raconter les actions des rois et des chefs, et les tristes guerres. La plainte s’exprima d’abord en des vers inégalement unis, puis la satisfaction des vœux accomplis. Qui inventa la brièveté des mètres élégiaques ? Les grammairiens sont partagés, et la cause n’est pas encore entendue.

La rage arma Archilochus de l’iambe qui lui est propre. Les brodequins et les nobles cothurnes s’emparèrent de ce pied apte au dialogue, qui domine le tumulte populaire et semble né pour l’action. La Muse accorda aux lyres les Dieux et les enfants des Dieux, et l’athlète vainqueur, et le cheval arrivé le premier, et les désirs de la jeunesse, et la liberté de l’ivresse. Pourquoi serais-je salué poëte, si je ne veux ou ne puis respecter ces façons diverses d’écrire et les couleurs propres aux œuvres différentes ? Pourquoi, par mauvaise honte, aimerais-je mieux ignorer qu’apprendre ?

Une conception comique ne veut point être exposée en vers tragiques ; et, de même, le repas de Thyestès s’indignerait d’être raconté en vers familiers et presque dignes du brodequin. Que chaque genre se tienne convenablement en son lieu. Parfois, cependant, la comédie hausse la voix, et Chrémès irrité gronde en gonflant ses joues ; et le personnage tragique se plaint en langage familier ; Téléphus et Péleus, pauvres et exilés tous deux, rejettent les phrases ampoulées et les mots d’un pied et demi, s’ils se soucient que leur plainte touche le cœur du spectateur.

Ce n’est pas assez qu’un poëme soit beau, s’il n’est touchant et ne remue à son gré l’âme de l’auditeur. De même que les faces humaines qui rient font rire, de même celles qui pleurent font pleurer. Si tu veux que je pleure, pleure d’abord toi-même. Alors, tes infortunes me toucheront, Téléphus, ou Péleus ; mais si vous dites mal ce que vous avez à dire, ou je dormirai, ou je rirai. Les paroles tristes conviennent à un visage triste ; irritées, s’il est menaçant ; gaies, s’il est joyeux ; sérieuses, s’il est sévère. En effet, la nature nous dispose d’abord intérieurement à nous modeler sur chaque fortune ; elle réjouit, pousse à la colère, nous courbe vers la terre sous un lourd chagrin en nous oppressant. Puis, les mouvements de l’âme sont interprétés par le langage. Si les paroles sont en désaccord avec l’état de chacun, chevaliers et plébéiens Romains pousseront un éclat de rire. Qu’on se garde surtout que Davus parle comme un héros, un vieillard comme un jeune homme dans la fleur de l’âge et plein d’ardeur, une puissante matrone comme une bonne nourrice, un marchand vagabond comme le cultivateur d’un petit cbamp fertile, un Colchidien comme un Assyrien, un Thébain comme un Argien.

Écrivain, suis la tradition ou sois conséquent quand tu inventes. Si tu redis Achillès honoré par les Dieux, qu’il soit infatigable, irritable, inexorable, impétueux, qu’il nie tous les droits et qu’il ne s’en remette qu’à ses armes ; que Médéa soit fière et impitoyable, Ino plaintive, Ixion perfide, lo vagabonde, Orestès triste. Si tu tentes une expérience en scène, si tu oses imaginer un nouveau personnage, qu’il soit jusqu’au bout ce qu’il était au commencement, semblable à lui-même. Il est difficile d’exprimer individuellement des choses générales, et tu feras mieux de tirer ton sujet d’une action de l’Ilias, que de produire le premier des faits inconnus et non encore racontés. Tu te rendras propre une matière publique, si tu ne te traînes point honteusement dans un cercle banal, si tu ne tentes point, interprète exact, de rendre le mot par le mot, ou si, en imitant, tu ne te jettes pas dans une impasse d’où la honte, ou la loi même de l’œuvre, ne permettra point que tu sortes.

Ne commence pas, comme autrefois ce poëte cyclique : — Je chante la fortune de Priamus et l’illustre guerre. — Que dira ensuite une bouche si grande ouverte, qui soit digne de cette promesse ? Les montagnes accouchent, et c’est une souris ridicule qui naît. Combien vaut mieux celui-ci qui ne s’efforce point sottement : — Dis-moi, Muse, l’homme qui, après la prise de Troja, connut les mœurs et les villes d’hommes nombreux. — Il ne fait point sortir la fumée du feu, mais bien la lumière de la fumée, afin de montrer plus tard d’éclatantes merveilles, Antiphatès et Scylla, Charybdis et le Cyclope. Il ne raconte pas le retour de Diomédès en commençant à la mort de Méléagrus, ni la guerre Trojane à partir de l’œuf des Jumeaux ; mais il court toujours à l’événement, il jette l’auditeur au milieu des choses, sans qu’elles soient autrement connues ; et celles qu’il désespère de traiter avec éclat, il les laisse. Il invente de telle sorte que le faux se mêle au vrai, et que le milieu répond au commencement, et la fin au milieu.

Pour toi, écoute ce que je demande et ce que le public veut avec moi. Si tu désires un admirateur qui reste en place jusqu’au bout, jusqu’à ce que l’acteur ait dit : « Applaudissez ! » tu observeras les mœurs de chaque âge et les caractères changeant avec les années mobiles. L’enfant qui parle déjà et pose un pied assuré sur la terre, cherche à jouer avec ses pareils, se met en colère et s’apaise sans réflexion, et change à toute heure. Le jeune homme imberbe qui n’est plus surveillé se réjouit des chevaux, des chiens et du gazon du Champ-de-Mars ; il est de cire pour le vice, rebelle aux censeurs, lent à se pourvoir de choses utiles, prodigue d’argent, hautain, plein de désirs et prompt à délaisser ce qu’il aime. Les goûts changent ; l’âge et l’esprit mûrs cherchent les richesses et les amitiés, s’asservissent aux honneurs, se gardent de faire ce qu’il faudrait bientôt défaire. Mille maux assiègent le vieillard. Ce qu’il recherche, il s’en abstient misérablement quand il le possède, craignant d’en jouir ; il mine toute chose timidement, froidement, il est lent, il a de longues espérances, il est inerte, avide de l’avenir, difficile, grondeur, louant le temps passé où il était enfant, censurant et blâmant ceux qui sont jeunes. Les années qui viennent apportent avec elles de nombreux avantages et elles en retirent de non moins nombreux. Il ne faut pas donner le rôle d’un vieillard à un jeune homme, ni un rôle d’homme à un enfant ; mais il faut toujours conformer les caractères à l’âge.

L’action se passe sur la scène, ou elle est en récit. Les choses confiées à l’oreille touchent beaucoup moins les esprits que celles qui sont offertes aux yeux et que le spectateur connaît ainsi par lui-même. Cependant, ce qui doit se passer d’être vu, ne le mets pas sur la scène et ne montre pas aux yeux ce que l’éloquence va rendre présent. Que Médéa n’égorge pas ses enfants devant le public, que l’exécrable Atreus ne fasse pas cuire des entrailles humaines, que Procné ne se change pas en oiseau et Cadmus en serpent. Tout ce que tu me montreras de cette nature, je n’y croirai pas et je le détesterai.

Que la pièce qui veut être redemandée et reparaître en public n’ait pas moins, ni plus, de cinq actes. Qu’un Dieu n’y intervienne que si le nœud mérite d’être tranché ainsi, et qu’un quatrième personnage ne prenne point une part forcée au dialogue.

Le chœur a sa fonction propre et son rôle dans l’action. Qu’il ne dise rien au milieu des actes qui n’aille au but et ne s’y rattache bien. Il favorise les bons et les conseille en ami ; il modère la colère et apaise les emportements. Il louera les mets d’une table frugale, la justice tutélaire, les lois, et la paix aux portes ouvertes ; il gardera les secrets ; il priera et suppliera les Dieux que la prospérité soit rendue aux malheureux et retirée aux superbes.

La flûte n’a pas toujours été, comme maintenant, entourée d’orichalque et l’émule de la trompette ; mais elle était humble, simple et n’ayant que peu de trous, utile au chœur qu’elle accompagnait et se faisant entendre jusqu’aux sièges encore peu remplis où se pressait un peuple peu nombreux, sage, sobre, chaste et respectueux. Après que, victorieux, il eut commencé à étendre son territoire, à ceindre ses villes de plus larges murailles, et que le Génius put être honoré impunément, les jours de fête, par des libations de vin, alors une plus grande licence se manifesta dans la mode et dans le mètre. Que pouvait savoir, en effet, un peuple ignorant, libre de ses travaux, le campagnard mêlé à l’homme de la ville, l’homme grossier à l’homme poli ? Ainsi, le joueur de flûte ajouta à l’art ancien le mouvement et l’indécence, et il traîna sa robe flottante sur le théâtre ; ainsi la lyre sévère haussa la voix, et l’éloquence tragique éleva brusquement un langage inaccoutumé, et, pénétrant la sagesse des choses et les mystères de l’avenir, ne différa plus des sortilèges Delphiques.

Celui qui lutta le premier en vers tragiques pour un vil bouc, exposa nus les Satyres agrestes et tenta rudement de plaisanter en sauvant sa dignité. Ceci charmait et retenait, par la grâce de la nouveauté, un spectateur revenant des sacrifices, plein de vin et sans loi. Mais pour que les Satyres rieurs et bouffons puissent plaire, et pour passer du sérieux au plaisant, que le Dieu, ou le héros, quel qu’il soit, naguère couvert d’or et de pourpre royale, ne descende pas au grossier langage des obscures tavernes, ou, de peur de ramper, ne se perde pas dans les nuées et le vide. La tragédie s’indigne des vers plaisants, et, comme la matrone qui doit danser les jours de fête, ne se mêle qu’avec honte aux Satyres impudents.

Pour moi, Pisons, je ne choisirais pas seulement des paroles fortes et brutales, si j’écrivais une œuvre satyrique, et je ne m’efforcerais pas d’éviter la couleur tragique au point de faire parler de même Davus ou l’audacieuse Pythias qui extorque un talent à Simo, et Silénus, nourricier, compagnon et serviteur d’un Dieu. Je tirerais mon sujet d’un fonds connu, de sorte que chacun pût espérer en faire autant, mais qu’on suât et qu’on peinât à la tâche en l’osant en vain. Tant ont de puissance l’ordre et l’enchaînement, tant on peut s’illustrer avec des choses prises au milieu vulgaire ! Que les Faunes sortis de leurs forêts prennent garde, à mon avis, comme s’ils étaient nés dans les faubourgs et presque dans la ville, de plaisanter jamais en vers trop délicats, ou de crier des paroles immondes et ignominieuses. Quiconque est chevalier, sénateur, riche, s’en offensera en effet ; et si l’acheteur de noix et de pois frits approuve ceci, les esprits justes ne l’accepteront, ni ne le couronneront.

Une syllabe brève suivie d’une longue se nomme iambe, pied rapide, d’où le nom d’iambique a été donné au trimètre, bien qu’il frappe six coups égaux d’un bout du vers à l’autre. Il n’y a pas longtemps que l’iambe, afin d’arriver à l’oreille avec plus de lenteur et de dignité, fit part des droits paternels aux lourds spondées, facile et complaisant, mais ne leur cédant ni la seconde, ni la quatrième place. Il ne se rencontre que rarement dans les nobles trimètres d’Accius et d’Ennius. Un vers d’un si grand poids jeté sur la scène accuse un poëme trop rapidement fait et négligé, ou, crime honteux, l’ignorance de l’art.

Chacun n’est pas juge d’un poëme mal rhythmé, et une indulgence imméritée a été accordée aux poëtes Romains. Écrirai-je donc au hasard et sans règle, ou, pensant que tout le monde s’aperçoit de mes fautes, n’aviserai-je qu’à ne point désespérer du pardon ? J’échapperai au blâme sans mériter l’éloge.

Pour vous, feuilletez nuit et jour les modèles Græcs. Vos ancêtres ont loué les vers comiques de Plautus ; mais ils les ont admirés trop complaisamment, pour ne pas dire sottement, si vous et moi nous savons distinguer une parole grossière d’une parole délicate, si nous reconnaissons au doigt et à l’oreille une mesure exacte.

Thespis, dit-on, inventa le genre inconnu de la Muse tragique, et promena sur un chariot ses poëmes que chantaient et jouaient des acteurs barbouillés de lie. Après lui, Æschylus, inventeur du masque et de la longue robe, éleva la scène sur d’humbles tréteaux, enseigna à parler magnifiquement et à marcher chaussé du cothurne. L’ancienne Comédie lui succéda, non sans beaucoup de gloire ; mais la liberté tomba dans l’excès, et la violence dut être réprimée par la loi. Cette loi fut rendue, et le chœur se tut honteusement quand le droit de nuire lui eut été enlevé.

Rien que nos poëtes n’aient tenté ; et ils n’ont pas mérité un moindre honneur en abandonnant les traces des Græcs et en chantant des événements nationaux et revêtant leurs personnages de la robe prætexte ou de la toge. Le Latium ne serait pas moins puissant par la langue que par le courage et ses armes glorieuses, si la lenteur et le travail de la lime ne rebutaient la plupart de nos poëtes. Ô vous, sang de Pompilius, blâmez le poëme qui n’a point été épuré par de nombreux jours de travail et par de nombreuses ratures, auquel dix corrections n’ont point donné le poli de l’ongle.

Parce que Démocritus croit que le génie est plus riche que l’art, et qu’il exclut les poëtes de bon sens de l’Hélicon, une bonne partie d’entre eux ne se fait plus ni les ongles, ni la barbe, cherche les lieux retirés et ne va plus au bain. On acquiert, en effet, le glorieux nom de poëte, en ne confiant jamais au barbier Licinus une tête que ne guériraient pas trois Anticyres. Oh ! que je suis maladroit de purger ma bile au printemps ! Personne ne ferait de meilleurs vers ; mais je n’y tiens pas. Je remplis la fonction de la pierre à aiguiser qui rend le fer coupant, sans couper elle-même. Sans écrire rien moi-même, j’enseignerai la tâche et le devoir, je dirai d’où le poëte tire ses richesses, ce qui le nourrit et le forme, ce qui convient ou non, où est la vérité, où est l’erreur.

Bien penser, voilà le principe et la source de l’art d’écrire. Les livres Socratiques pourront te l’enseigner ; et, cela fait, les mots viendront d’eux-mêmes. Celui qui a appris ce qu’on doit à sa patrie, à ses amis, de quelle façon il faut aimer son père, son frère, son hôte, quel est le devoir d’un sénateur, l’office d’un juge, le rôle d’un chef dans la guerre, celui-là donnera à chaque personnage le caractère qui lui convient. Je recommanderai aussi d’étudier le modèle de la vie et des mœurs en observateur habile et d’en donner de vivantes images. Remarquable par endroits et observant bien les mœurs, une pièce, sans grâce, sans force et sans art, réjouit le public et le retient mieux que des vers vides de pensées, et de sonores bagatelles.

La Muse donna aux Græcs le génie, la magnificence du langage, aux Græcs avides uniqnement de gloire. Les enfants Romains apprennent par de longs calculs à diviser un as en cent parties : — Que le fils d’Albinus dise ce qui reste, si de cinq onces on en retranche une. — Tu pourras répondre : — Le tiers. — Très-bien ! tu sauras défendre ton patrimoine. Ajoute une once, qu’as-tu ? — Six onces. — Quand cette rouille et ce souci du gain ont pénétré les esprits, nous espérons encore qu’ils feront des vers dignes d’être parfumés d’huile de cèdre et conservés dans le cyprès léger !

Les poëtes veulent instruire ou plaire, ou, tout ensemble, dire des choses agréables et qui servent à la vie. Quelque précepte que tu donnes, sois bref, afin que les esprits dociles entendent promptement tes paroles et les retiennent fidèlement. Tout ce qui est superflu est rejeté de l’esprit trop plein. Que les fictions qui causent notre plaisir soient vraisemblables ; qu’une pièce ne demande pas qu’on croie tout ce qu’elle veut ; qu’elle ne retire pas un enfant vivant du ventre d’une Lamia repue. Les centuries de vieillards repoussent ce qui est sans fruit, et les Rhamnètes hautains passent outre devant les poëmes sérieux. Il enlève tous les suffrages celui qui mêle l’utile à l’agréable, qui charme et qui instruit le lecteur. Un tel livre enrichit les Sosies, et passe la mer, et prolonge longtemps la célébrité de l’écrivain. Il y a cependant certains défauts qu’il faut pardonner. La corde ne rend pas toujours le son voulu par l’esprit et par la main ; elle donne une note aiguë à qui lui demande une note grave ; et l’arc ne frappe pas toujours ce qu’il menace. Quand il se rencontre beaucoup de choses brillantes dans un poëme, je ne m’offense pas de quelques taches que l’incurie a laissé échapper ou dont la nature humaine ne s’est pas assez défiée. Qu’en conclure ? De même qu’un copiste, bien qu’averti, commet toujours la même faute, qu’un citharœde est risible quand il se trompe toujours de corde, de même le poëte souvent faillible est pour moi comme ce Chœrilus que je m’étonne en riant de trouver bon deux ou trois fois, tandis que je m’indigne quand l’excellent Homérus s’endort. Mais il est permis, dans un long ouvrage, de céder au sommeil.

Il en est de la poésie comme de la peinture. Un tableau, vu de près, te saisira davantage ; et cet autre, si tu t’en éloignes. L’un aime le demi-jour, l’autre veut être regardé en pleine lumière et ne craint pas l’œil perçant du juge ; l’un a plu une fois, l’autre plaira dix fois de suite.

Aîné des jeunes Pisons, quoique formé au bien par la voix paternelle, et sage par toi-même, souviens-toi de ce que je vais te dire : En certaines choses on peut admettre le médiocre et le supportable. Un jurisconsulte et un avocat ordinaires sont fort loin de l’éloquence de Messala et n’en savent pas autant qu’Aulus Cascellius ; et, cependant, ils ont leur prix ; mais ni les hommes, ni les Dieux, ni les piliers des libraires ne permettent la médiocrité aux poëtes. De même que, dans les repas agréables, une symphonie discordante, un parfum grossier et du pavot avec du miel Sarde, déplaisent, parce que le repas pouvait se passer de ces choses ; de même un poëme né et inventé pour charmer les esprits tombe au plus bas, s’il descend quelque peu du faîte. Celui qui ignore les jeux du Champ-de-Mars s’en abstient ; celui qui est inhabile à la balle ou au disque reste en repos, afin que les épaisses rangées de spectateurs ne rient point aux éclats ; mais celui qui n’entend rien aux vers ose en faire. Pourquoi non ? on est libre et noble, on a le revenu d’un chevalier, on est exempt de tout blâme. Pour toi, tu ne diras, ni ne feras rien malgré Minerva. Tel est ton sentiment, et tel est ton dessein. Si, cependant, tu écrivais un jour quelque chose, soumets ton ouvrage aux oreilles de Mæcius, à celles de ton père, aux miennes, et qu’il reste enfermé neuf ans. Il te sera permis d’effacer sur le parchemin conservé chez toi et que tu n’auras point publié ; mais la parole lâchée ne revient pas.

Le divin Orpheus, interprète des Dieux, détourna du meurtre et d’une immonde nourriture les hommes qui hantaient les bois, et c’est pour cela qu’il est dit avoir adouci les tigres et les lions féroces. On dit de même qu’Amphion, fondateur de la citadelle Thébaine, remuait les pierres au son de la lyre, et, par sa prière harmonieuse, les menait où il voulait. Ce fut l’antique sagesse de distinguer les intérêts publics des intérêts privés, les choses sacrées des choses profanes, d’interdire l’accouplement brutal, d’établir les droits du mariage, de fortifier les villes, de graver les lois sur le bois. C’est ainsi que l’honneur et la gloire furent acquis aux divins poëtes et à leurs poëmes. Après eux, l’illustre Homérus et Tyrtæus animèrent les mâles esprits aux guerres martiales. Les oracles furent rendus en vers, et le droit chemin de la vie fut enseigné, et la faveur des rois fut sollicitée par les modes Piériens. On trouva le jeu du théâtre et le délassement des longs travaux. N’aie donc point honte de la Muse habile sur la lyre et du chanteur Apollo.

On a recherché si un poëme digne de louange était dû à la nature ou à l’art. Pour moi, je ne vois point ce que peut l’étude sans une riche veine, ou, d’autre part, un génie inculte. L’un et l’autre doivent s’entr’aider et conspirer de concert. Celui qui tente d’atteindre dans sa course la borne désirée a beaucoup fait et enduré, étant enfant ; il a sué et grelotté ; il s’est abstenu de Vénus et du vin. Le joueur de flûte qui dispute le prix Pythique a d’abord étudié et craint sous un maître. Il ne suffit pas de dire : — Je fais des poëmes admirables. Qui reste le dernier ait la gale ! J’aurais honte d’être laissé en arrière et d’avouer que je ne sais pas ce que je n’ai point appris.

Comme le crieur qui rassemble la foule pour qu’elle achète les marchandises, de même un poëte, riche en terres et en argent placé à usure, attire les flatteurs par le désir du gain ; mais s’il peut donner d’excellents repas, cautionner le pauvre sans crédit, l’arracher aux embarras des noirs procès, je serais étonné que cet heureux pût distinguer un faux ami d’un ami véritable. Pour toi, si tu donnes ou si tu veux donner quelque chose à quelqu’un, ne le mets pas plein de joie devant les vers que tu as faits. Il criera en effet : — Beau ! Bien ! Parfait ! — Il pâlira à chaque vers, des larmes couleront de ses yeux complaisants, il sautera, il trépignera. De même, ceux qui sont gagés pour pleurer aux funérailles disent et font beaucoup plus que ceux qui gémissent réellement ; de même un railleur semble plus ému qu’un approbateur. On dit que les rois contraignent de boire outre mesure et torturent par le vin celui qu’ils veulent bien pénétrer, afin de connaître le plus digne de leur amitié. Si tu composes des vers, ne te laisse jamais tromper par des opinions revêtues d’une peau de renard.

Si tu récitais quelque chose à Quintilius : — Corrige, je te prie, ceci, disait-il, et ceci. — Si tu niais pouvoir mieux faire, disant avoir essayé en vain deux ou trois fois, il ordonnait d’effacer et de remettre sur l’enclume les vers mal tournés. Si tu aimais mieux défendre une faute que la corriger, il n’ajoutait pas un mot et ne prenait point une peine inutile, te laissant t’adorer seul, sans rival, toi et tes vers.

Un homme sage et prudent blâmera les vers lâches, condamnera les durs, marquera d’une noire rature les endroits sans élégance, retranchera les ornements ambitieux, contraindra de donner de la clarté aux choses obscures, critiquera une parole ambiguë, indiquera ce qui doit être changé. Il sera un Aristarchus ; il ne dira pas : — Pourquoi offenserai-je un ami pour des bagatelles ? — Ces bagatelles-là mènent au malheur sérieux d’être fort mal reçu et tourné en dérision.

Comme on fuit celui qui est attaqué de la gale ou de l’épilepsie, ou d’une fureur fanatique, ou de la colère de Diana, de même les sages fuient et redoutent de toucher le poëte insensé. Les enfants seuls courent et le poursuivent sans précaution. Si celui-ci, pendant qu’il erre et pousse ses vers au ciel, tombe comme un preneur de merles dans un puits ou dans une fosse et jette de longs cris : — Secourez-moi, citoyens ! — Personne ne s’inquiétera de l’en tirer ; mais si quelqu’un veut lui venir en aide et lui jeter une corde : — Sais-tu, dirai-je, s’il ne s’est pas précipité volontairement et s’il veut qu’on le sauve ? Et je raconterai la mort du poëte Siculien, d’Empédoclès qui, désirant être pris pour un Dieu immortel, sauta de sang-froid dans l’Ætna enflammé. Que les poëtes aient le droit de périr à leur gré. C’est tuer un homme que de le sauver malgré lui. Il n’a point tenté une seule fois de mourir, et, s’il en revient, il ne voudra pas n’être qu’un homme et renoncer à l’amour d’une mort célèbre. On ne voit pas clairement pourquoi il fait des vers. A-t-il souillé les cendres de son père, ou a-t-il commis un inceste dans un lieu frappé par la foudre ? Certes, il est furieux ; et, comme un ours qui a rompu de force les barreaux de sa cage, ce lecteur féroce met en fuite le savant et l’ignorant. Celui qu’il saisit, il le tient, et il le tue en lisant. C’est la sangsue qui ne lâche la peau que pleine de sang.