Arthur Goergei

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Arthur Goergei
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 15 (p. 891-937).


ARTHUR GOERGEI.




Mein leben und Wirken in Ungarn m den Jahren 1848 und 1849) (Ma Vie et mes Actes en Hongrie dans les années 1848 et 1849), von Arthur Georgei ; Leipsig, Brockhaus, 1852.




La guerre de Hongrie aura tôt ou tard son histoire définitive. À côté des sources officielles qui en Russie et en Autriche se sont déjà produites, la littérature des mémoires et des confidences personnelles vient à son tour apporter de nouvelles lumières sur quelques-uns des principaux acteurs du drame madgyar. En ce point, l’ouvrage que le général Goergei vient de publier ne saurait trop attirer l’attention. Pour la première fois une voix grave et autorisée s’élève du sein de la patrie hongroise, et cette voix est celle du jeune général qui, durant une campagne d’un an et demi, a porté le plus haut la gloire des armes nationales. Suivez Goergei, et il vous introduira dans le camp madgyar, à la diète de Pesth et de Débreczin, et jusque dans le sanctuaire de cette camarilla mystérieuse dont les puérilités et les intrigues, après avoir tout compromis, devaient tout perdre. Chose édifiante et curieuse que de voir aux prises ces deux héros de la révolution hongroise : Kossuth et Goergei, l’homme de tribune et l’homme d’épée, le soldat et l’orateur. L’histoire de cet antagonisme d’avance pressenti n’est au fond que l’histoire de toutes les révolutions. Nul mieux que Kossuth ne s’entendit jamais à se draper en coryphée des droits des peuples, et rien ne l’arrêta lorsqu’il s’agit de lancer à travers l’océan furieux le navire de son pays, en ayant soin de crier au pilote : « Tu portes César et sa fortune. » Ici malheureusement une difficulté l’attendait qu’on ne peut éviter dans des circonstances pareilles qu’à la condition d’être, comme Napoléon, à la fois César et pilote. Je m’explique. Kossuth, en sa qualité de dictateur politique, devait nécessairement avoir affaire à des chefs militaires, et, si c’est une rude fonction pour un homme investi d’un caractère purement civil d’avoir, en cas de guerre, à donner des ordres à des généraux toujours prêts à mettre en avant la question de compétence, que sera-ce lorsque, ces généraux ayant pour ainsi dire chacun son drapeau personnel, sa foi particulière, on comptera en quelque sorte autant de volontés et d’impulsions que de corps d’armée ! Certes l’éloquence est un glorieux don, et d’autres que M. Kossuth nous l’ont prouvé dans nos récens désastres ; mais, hélas ! depuis long-temps les murailles ont perdu l’habitude d’obéir à l’harmonie rhythmique d’une période, et quand l’ennemi s’approche, quand il s’agit de reprendre sur lui une citadelle, force est bien au plus divin parleur d’avoir recours aux baïonnettes. Or les baïonnettes, ce sont les généraux qui les commandent, et si ces généraux trouvent à propos de déchirer les instructions que vous leur adressez, s’ils haussent les épaules de pitié à chacune de vos remontrances, contre de tels méfaits quel parti prendrez-vous ? Etes-vous la convention pour envoyer à la guillotine ces hommes superbes qui vous narguent et vous jettent du milieu de la poudre et des balles cette invective dédaigneuse que celui qui paie de sa personne ne marchande jamais à celui qui ne paie que de sa parole ? Querelles entre Goergei et Dembinski, entre Kern et Vécsey, entre Vetter et Bänffy, c’était le camp des Grecs devant Troie que cette armée hongroise où s’agitaient toutes les opinions, toutes les passions, toutes les animosités, toutes les haines de la diète de Débreczin.

L’assemblée madgyare, qui, après avoir successivement transporté ses pénates de Presbourg à Pesth, en avril 1849 siégeait à Débreczin, se composait, comme toutes les assemblées de ce genre, d’une droite, d’un centre et d’une gauche. Or, chacun de ces partis étant représenté dans l’année, il convient de les passer en revue, si l’on veut se rendre compte des tiraillemens qui ne cessèrent jusqu’à la fin d’exister entre le gouvernement central et les divers chefs en qui s’incarnait la force militaire.

Dans cette lutte avec l’Autriche, chacun en effet avait son point de vue. La droite, par exemple, combattait pour son souverain légitime, le roi Ferdinand V. À ses yeux, le jeune roi François-Joseph, n’ayant rempli aucune des conditions imposées par la loi pragmatique, n’ayant pas même atteint l’âge voulu, était simplement un usurpateur. En minorité dans le parlement, ce parti avait pour principaux coryphées à l’armée les Goergei, les Damjanich, les Véczey,les Linange, et bon nombre d’autres généraux, jadis officiers dans l’armée autrichienne et chez lesquels la foi royaliste survivait. En levant au nom du roi Ferdinand l’étendard de l’insurrection contre une cause qu’ils déclaraient usurpatrice, ces hommes, à les entendre, ne violaient aucun serment. Tel fut, dès le début, le caractère des proclamations de Goergei à ses soldats, tel fut le sens du chiffre inscrit sur ses drapeaux F. V. (Ferdinand V). Quant aux troupes qu’il commandait, vous ne leur eussiez pas ôté de l’esprit qu’elles se battaient pour le roi, et je ne parle point seulement ici des régimens réguliers, mais même des bataillons de honveds, de tous leurs officiers du moins. Qu’un semblable parti n’eût point de répugnance à négocier avec l’Autriche, on le comprendra sans peine, car au fond il s’agissait pour lui beaucoup moins d’une question de vie et de mort entre l’Autriche et la Hongrie que de certaines concessions que la couronne royale de Hongrie réclamait de la couronne impériale d’Autriche.

Passons maintenant à la seconde fraction du parlement, aux hommes de l’indépendance nationale. Ceux-là voulaient une Hongrie indépendante, avec les antiques frontières et l’intégrité du territoire, un état nouveau prenant place au banquet des puissances de l’Europe. Après cela, monarchie ou république, il leur importait peu ; la grande affaire, c’était d’abord de secouer le joug détesté des Habsbourg, et d’asservir par le fer et le feu les nations slaves qui refuseraient d’accepter l’autocratie madgyare. Ensuite on verrait à se faire république ou monarchie, selon les circonstances, et selon que le vent soufflerait du nord ou du midi, république du Danube, si le principe républicain finissait par triompher, et, dans le cas contraire, monarchie élective. Salut, Kossuth, tu seras roi ! Glorieuse chimère bien souvent caressée peut-être aux heures d’ovation et d’omnipotence, qui s’évanouit pour jamais au jour où les baïonnettes autrichiennes, comme une autre forêt de Birnam, franchirent la Laylha !

Quant au troisième parti, la gauche, ce qu’il lui fallait à lui, ce n’était plus seulement l’indépendance et l’autonomie, mais bel et bien la république hongroise avec des institutions démocratiques. Cette coalition avait pour chef le jacobin Ladislas Madarass, ministre de la police sous le second ministère, le même qui, lors de la fameuse harangue que tint Kossuth du haut du balcon de la redoute de Pesth, voulait à toute force coiffer l’agitateur d’une toque à plume rouge, honneur dont le fougueux tribun sentit pourtant tout le ridicule et qu’il repoussa formellement. Ainsi que l’opinion royaliste était représentée dans l’armée par la plupart des généraux qui jadis avaient servi en qualité d’officiers sous le drapeau de l’Autriche, ainsi l’opinion démocratique comptait parmi les chefs militaires de nombreux adhérons. C’étaient d’abord les Maurice Perczel, les Kméty, les Guyon, puis toute la Pologne, les Bem, les Dembinski, les Woroniewski ; aux yeux de ces derniers, la guerre de territoire que soutenaient les Hongrois ne valait qu’en tant qu’elle pouvait réveiller chez les peuples de l’Europe ces mouvemens insurrectionnels que les nobles vaincus de Varsovie avaient pour mission de promener par le monde. De l’idée purement madgyare, ils en eussent fait bon marché ; au demeurant, ils la trouvaient mesquine, et s’ils étaient entrés dans cette querelle particulière, c’était pour arriver à la question générale, qui les préoccupait bien autrement. De là, cette tendance à élargir le champ d’opérations, cet instinct dévorant qui les poussait à sortir des frontières que les paladins de la nationalité hongroise s’étaient promis de respecter. Goergei a démontré dans ses mémoires, par des argumens stratégiques, ce qu’avait d’impraticable ce plan si souvent caressé des généraux polonais, qui consistait à porter soudainement la guerre au cœur même de la monarchie autrichienne ; au plus fort de la lutte, il s’y était déjà opposé par le sentiment de la cause qu’il avait entrepris de défendre, nous dirions presque par chevalerie. Marcher directement sur Vienne, anéantir l’Autriche et provoquer ainsi une collision universelle, voilà ce que voulaient Bem et Dembinski, voilà ce que Goergei ne voulait pas. La légitimité de sa cause (nous constatons un fait sans discuter le point de vue) en eût souffert sensiblement ; d’ailleurs, jamais ni lui ni ses compagnons d’armes, ni ses vieux régimens, qui formaient en somme la meilleure partie du contingent hongrois, n’eussent consenti à donner la main à la révolution. Ou ne saurait trop le redire, entre la révolution européenne de 1848 et la guerre de l’indépendance madgyare, il n’y a pas l’ombre de communauté à établir. Si les deux mouvemens ont été mille fois improprement confondus, la faute en est au parti polonais, coupable d’avoir introduit l’élément révolutionnaire dans un démêlé de droit national. Pas plus avec les insurgés devienne qu’avec les démagogues de Berlin et les socialistes de Paris, le soulèvement de la Hongrie n’avait affaire. J’ajoute qu’il y avait au fond de cette insurrection madgyare un caractère de féodale aristocratie qui ne s’accommode pas le moins du monde avec les théories qui se prêchent d’habitude sur la montagne. Le prince Windisch-Graetz, alors qu’il faisait dire à Kossuth : « Je ne traite pas avec des rebelles. » entrait admirablement dans le sens de la chose. Rebelles, oui, mais non pas révolutionnaires. Si la révolution s’en mêla, ce fut après coup, et, comme on dit, pour pêcher en eau trouble : il y aura d’ailleurs toujours des hommes qui se tromperont de pays et dédales ; mais, je le répète, la rébellion hongroise, à la prendre dans son expression la plus simple à la fois et la plus élevée, ne saurait avoir rien de commun avec les mille et une tentatives anarchiques de 1848, et c’est ce sentiment de roideur barbare, cet individualisme national porté à l’excès qu’il s’agit de ne point perdre de vue, si Ion veut se rendre compte de certains événemens jusque-là inexpliqués, percer la nuit dont s’enveloppent certains actes de la politique madgyare et se rendre un compte exact de mainte physionomie restée douteuse de l’énigmatique Goergei par exemple, qu’il est temps d’aborder.


I

Arthur Goergei, né en janvier 1818 à Topportz, possession héréditaire de sa famille, dans le comté de Zips, appartient à une race noble où la bravoure est dans le sang. Nous voyons en 1512 un Stéphan Goergei battre à Rozgoni, près Kaschau, le puissant comte Mathieu de Trentschin, et, s’il nous plaît de remonter plus haut le cours des siècles, nous rencontrons, en 1240, un Arnold Goergei, comte de Zips en Saxe (cornes Saxorum de Scepus), lequel, pour services rendus contre les Tartares, reçut en donation les terres de Goergei et de Topportz, ainsi qu’une foule de domaines et seigneuries dans les Karpathes. Sa famille tient encore un rang considérable ; le grand-père d’Arthur Goergei était officier supérieur de cavalerie sous les drapeaux autrichiens, lorsqu’il fut tué en combattant contre la France dans les guerres de l’empire, et son père, -un lettré celui-là, grand partisan d’Horace, qui le suivait partout, — son père eut quatre fils, dont trois, le major Arnim, le général Arthur et le capitaine des honveds Stefan, ont pris part à l’insurrection madgyare. Sa mère était une femme forte, une vraie matrone de Sparte, et qui ne se souciait aucunement de poésie légère. S’il lui arrivait d’ouvrir un livre, c’était Herder ou quelque bon ouvrage d’éducation ou de médecine pratique, car les pauvres de la contrée avaient en elle leur providence, et rien ne lui coûtait quand il s’agissait de visiter un malade, d’assister un malheureux, et de promener partout les consolations de la science et de la charité. Ce que des enfans naturellement robustes et bien doués du côté de l’esprit durent retirer des leçons d’une telle femme, on le soupçonne. Leurs forces physiques se développèrent, ils se formèrent à l’obéissance, à la discipline, et leurs tempéramens contractèrent à cette école une vigueur puissante, une stoïque fermeté qui les aida plus tard à traverser les rudes épreuves des champs de bataille. Arthur touchait à peine à l’adolescence lorsque la noble dame mourut, lui léguant avec l’énergie du caractère cet orgueil patricien qui ne s’est jamais démenti. Le jeune Goergei entra d’abord au collège évangélique d’Épériès pour s’y livrer à ses études classiques ; mais bientôt, sa vocation guerrière l’entraînant, il se fit recevoir à l’école militaire de Tuln. Ses progrès y furent rapides et brillans ; en deux années, il acheva des cours qui, pour les autres, ne comportaient pas moins de trois ans, et la satisfaction qu’il inspira aux officiers ses professeurs fut telle que l’un d’eux, en le recommandant au ministre, observait que dans ce jeune homme de dix-sept ans il pouvait bien y avoir l’étoffe d’un général en chef.

En quittant Tuln, Goergei vint à Vienne, où il entra dans les gardes nobles hongrois ; Là encore il se distingua par le sérieux de son humeur, l’austérité de sa conduite, son amour de l’ordre et sa souveraine répugnance pour cette vie de dissipation et de plaisirs que menaient la plupart de ses camarades. L’étude des sciences fut pendant cinq ans son unique distraction. Le temps que la caserne n’employait point, il le donnait à l’université ; dévoré de la soif de connaître, il passait de la botanique à la chimie, de la chimie à l’art vétérinaire. Au bout de cinq ans, nommé lieutenant-colonel aux hussards palatins, il allait aborder les grades élevés, quand tout à coup, cette fureur de science l’emportant, il quitta le service et se rendit à Prague pour s’y livrer exclusivement à la chimie, sous la direction du professeur Redtenbach, alors célèbre en Allemagne. Cependant il y avait à Prague, à cette époque, une jeune Française très agréable, placée chez un banquier en qualité de gouvernante. Notre savant s’en éprit et l’épousa, et bientôt le jeune ménage s’en retournait dans le Zips vivre heureux et tranquille au fond d’une petite gentilhommière située non loin du lieu de naissance de Goergei, et qu’un de ses oncles venait en mourant de lui laisser. C’était compter sans les événemens. Le 15 mars 1848, la patrie se soulève ; le sol hongrois crie au soldat devenu campagnard : Tu dors, Brutus ? et Goergei, à cet appel, accourt à Pesth se mettre à la disposition du ministère madgyar. D’abord on l’envoie à Liège pour un achat d’armes au compte du gouvernement national : à son retour, il passe capitaine à Raab, puis major à Szolnok ; mais Jellachich s’avance à la tête de ses Croates : le commandant Goergei reçoit l’ordre de l’empêcher de franchir le Danube et se rend à l’île de Csépel, où déjà son ingrate et sombre destinée lui tient en réserve la présidence du conseil de guerre qui va condamner à mort le jeune comte Zichy.

Le 27 septembre 1848, les comtes Eugène et Paul Zichy, venant de Stuhlweissenbourg, étaient arrêtés aux avant-postes hongrois et conduits sous escorte au quartier-général d’Adony. Les mémoires de Goergei contiennent à ce sujet un passage infiniment curieux, et qui donne les détails les plus piquans sur la manière tout expéditive dont certains Madgyars comprenaient la justice. Faire massacrer de but en blanc des prisonniers par la multitude, ériger en axiomes pratiques les abominables assassinats des Latour et des Lamberg, c’est là une atrocité que l’esprit se refuse à croire. Il y avait cependant au camp madgyar d’honnêtes officiers pour trouver la chose toute simple. Qu’on en juge :

« J’étais à l’île, de Csépel, quand la nouvelle de l’arrestation des comtes Zichy m’arriva. Pressé d’en savoir davantage et de m’informer par moi-même, je résolus de retourner à l’instant au quartier-général. Dans les rues d’Adony, je, trouvai une population très exaltée, et la masse des volontaires du sud déblatérant avec fureur contre les prisonniers. Or, comme je cherchais à part moi quels moyens mettre en œuvre pour sauvegarder ces malheureux jeunes gens, je rencontrai deux officiers d’état-major du corps d’Hunyade (un colonel et un chef de bataillon). Tous les deux avaient été placés sous mon commandement par ordre supérieur et sans égards pour le rang et l’ancienneté. Ils me dirent qu’ils venaient, en mon absence, de prendre le parti de faire escorter jusqu’à Pesth les personnages arrêtés, et le colonel, voyant que je cherchais à pénétrer le motif de cette résolution, affecta un grand mystère, en m’engageant à le suivre chez lui. Arrivé là, il m’expliqua le plus tranquillement du monde comme quoi lui et son camarade avaient essayé de faire subir aux deux Zichy le sort du comte Lamberg. « Monsieur le major que voilà prend le commandement de l’escorte, et se « charge de haranguer le peuple, et de l’exaspérer contre les prisonniers, qui « seront exprès conduits à pied pour faciliter la besogne à tous ces braves « gens qui vous ont si lestement naguère expédié le général Lamberg, et qui « sauront comment s’y prendre une seconde fois. » J’avoue qu’à ce moment je voulais à peine en croire mes oreilles. Après m’être inutilement efforcé de démontrer aux auteurs de cet infâme guet-apens l’indignité de leur complot, je me vis contraint d’user de mon autorité supérieure. Je contremandai donc leurs dispositions, ordonnant sous ma responsabilité personnelle que les prisonniers ne seraient point menés à Pesth, mais traduits sur les lieux devant le tribunal militaire qui statuerait légalement sur leur sort. »

Le conseil de guerre, en effet, s’assembla sous la présidence du commandant Arthur Goergei. Les deux nobles frères y comparurent. Paul Zichy, contre lequel, à ce qu’il paraît, l’instruction ne découvrit pas de preuves suffisantes, fut mis en liberté, tandis qu’Eugène, déclaré coupable à l’unanimité des voix, dut payer de sa vie le crime de haute trahison dont on l’accusait. Un sauf-conduit du ban trouvé dans les papiers du jeune comte et quelques exemplaires de deux proclamations adressées au nom du roi Ferdinand V, la première à la nation hongroise, la seconde aux troupes enrôlées sous le drapeau madgyar, servirent à motiver cette condamnation. Intelligence avec les ennemis de la patrie, participation à l’insurrection armée des Slaves du sud (Jellachich et les Slaves, des insurgés ! sans doute parce qu’ils se révoltaient contre les rebelles !), tels furent les deux points principaux sur lesquels s’appuya le verdict. Goergei assista à l’exécution de Zichy avec le même sang-froid, le même calme qu’il avait montrés en prononçant la sentence du tribunal. Cette ame hautaine et dédaigneuse fit voir en cette occasion, comme elle l’a d’ailleurs toujours témoigné depuis, qu’elle avait en elle trop d’amertume et de mépris des hommes pour jamais pouvoir s’intéresser au destin de l’un d’eux, quel qu’il soit. Debout en face de la potence où le jeune comte monte en héros, il assiste aux apprêts du supplice la tête haute, l’œil sévère, et seulement quand Zichy a rendu son dernier souffle, le juge, immobile et silencieux jusque-là, s’éloigne du champ funèbre en murmurant d’une voix sourde : « C’était indispensable. Que cet exemple profite à d’autres ! »

Il s’était mêlé à cette triste affaire une histoire de bijoux restés soi-disant en la possession de Goergei et faite pour entacher en lui la probité du soldat. Attaquer le désintéressement de Goergei, autant vaudrait attaquer sa bravoure ; mais c’est un des caractères de la calomnie qu’elle se préoccupe médiocrement d’ordinaire de mettre ses mensonges en harmonie avec l’ensemble du personnage à qui elle s’attache. On avait donc raconté que le président du tribunal militaire de Csépel s’était adjugé bon nombre d’objets précieux appartenant au comte Eugène Zichy, sans doute, ajoutait-on ironiquement, afin de conserver au moins un souvenir de sa victime. Il va sans dire que les mémoires de Goergei réduisent ces misérables bruits à leur juste valeur. Ces bijoux, épingles, bagues, chaînes et cachets, il les a remis lui-même à Kossuth en mains propres. Il y a de plus dans cette histoire certains traits qu’il est bon de produire, ne servissent-ils qu’à démontrer qu’en cette guerre d’extermination tous les pillards n’étaient pas du côté des Croates, ainsi qu’on a prétendu trop long-temps le faire croire au public bénévole. « Arrivé à Kalöszd le 9 octobre (1848), j’y appris qu’un intendant du comte Eugène Zichy avait mis en réserve une quantité d’objets de prix ayant appartenu à son maître, et qu’il se proposait sans doute de soustraire à l’état, désormais seul héritier légitime des biens et propriétés du comte. Je me rendis donc aussitôt, en compagnie de mes officiers et d’un greffier, chez l’homme d’affaires désigné. Là j’ordonnai à mon escorte de cerner la maison, et des fouilles furent entreprises. C’était précaution inutile, car l’intendant m’avoua la chose sans détour, ajoutant qu’il se félicitait qu’une occasion s’offrît pour lui de se démettre d’une responsabilité qui commençait à l’inquiéter. Tandis qu’il s’empressait d’aller chercher les bijoux en question, j’appelai mes officiers restés en dehors de la chambre, et pris possession en leur présence de divers objets d’une grande valeur, lesquels, dûment enregistrés, furent renfermés et scellés dans leurs étuis. J’appris encore du même intendant que, sitôt après l’arrestation de son maître, un certain lieutenant Vasarhelyi était arrivé à Kalöszdt, que lui et sa bande avaient fouillé le château, vidé les coffres, décroché les armes de prix, et chargé de leur butin une riche calèche, qu’ils avaient attelée des quatre plus beaux chevaux des écuries du comte ; qu’en outre, quelques jours plus tard, immédiatement après la retraite des Croates, les officiers du colonel Perczel étaient venus renouveler ces scènes de vandalisme, et que depuis les caves du château étaient au pillage. » Après avoir pris des mesures pour empêcher de si honteux désordres, Goergei quitta Kalöszd, et le lendemain nous le retrouvons à Pesth, où il dépose entre les mains de Kossuth les valeurs provenant de la succession du comte Zichy. « Kossuth demeurait alors à l’hôtel de la Reine d’Angleterre ; il était malade et gardait le lit. Je parvins à le voir cependant et lui remis, avec mon rapport à la diète, tout ce que j’avais inventorié de précieux. Je me souviens aussi très distinctement qu’à l’examen que nous passâmes en présence de plusieurs témoins, le contenu des boites fut trouvé parfaitement intact, et que pas un des articles enregistrés à Kalöszd ne manquait [1]. » Assez sur cette histoire, et passons à des faits d’un ordre plus relevé.

L’inexorable fermeté dont Goergei donna l’exemple dans le procès militaire du comte Zichy ne laissa pas de produire une forte impression sur Kossuth. Évidemment c’était un chef désigné au commandement supérieur de l’armée hongroise que ce jeune officier qui marquait ainsi sa place partout où la confiance du gouvernement l’appelait, intrépide au feu, résolu dans les conseils, joignant à la hardiesse du coup de main cette maturité de jugement qui sauvegarde l’esprit et le rend inaccessible aux chimères. Kossuth, en adoptant Goergei comme il le fit à cette époque, ne comprit pas toute la portée de cet homme ; il crut se préparer une créature, il se donnait un rival, plus qu’un rival, un maître ironique et superbe, dont le persiflage et le dédain devaient finir par le tuer. Éternelle vicissitude des révolutions : elles commencent par la parole, elles aboutissent à l’épée. Tout se paie en ce monde, et Némésis a de justes résipiscences. Kossuth avait écarté Batlhyani ; mais Kossuth se vit à son tour écarté par Goergei, et l’heure devait sonner où la fière épée du général crèverait l’outre d’où les vents et les tempêtes s’étaient déchaînés sur la Hongrie.

Le 4 octobre, Goergei fut nommé major au corps d’opérations du colonel Perczel. Il s’agissait de couper aux impériaux les chemins de Stuhweissenbourg et de les refouler vers le sud, ou de les maintenir en position jusqu’à ce qu’on eût reçu du renfort. Malheureusement la troupe auxiliaire sur laquelle on comptait n’était autre que cette fameuse Landsturm, espèce de garde nationale révolutionnaire organisée à grands frais d’éloquence par Kossuth, et dont, si je m’en fie aux bulletins des généraux, l’appoint flattait médiocrement les combattans sérieux de l’armée expéditionnaire. « En tant que commandant supérieur des gardes nationales du sud, écrit Goergei, je n’ai jamais pu me rendre compte, même approximativement, des services que, dans un temps ou dans un lieu donné, j’étais en mesure de leur demander. La garde nationale venait ou ne venait pas, selon que la fantaisie l’en prenait. D’ordinaire, elle arrivait volontiers quand elle supposait l’ennemi à distance ; l’ennemi s’approchait-il, aussitôt elle décampait à toutes jambes. Bref, elle se plaisait à éviter la présence des impériaux, et lorsque, par impossible, il se faisait qu’elle se trouvât assez près de l’ennemi pour entendre sa fusillade, elle se mettait à crier à tue-tête : Nous sommes trahis ! et à courir à travers champs comme si le diable l’emportait. » Ces braves gens avaient pour les canons une prédilection toute particulière. Ils s’y attelaient avec enthousiasme et les traînaient de gaieté de cœur, alors même qu’on ne le leur demandait pas. Leur première question à quiconque prétendait les mener à la bataille était celle-ci : « Avez-vous du canon ? » Si vous leur répondiez oui, ils s’y attelaient à l’instant ; mais, dans le cas contraire, ils vous plantaient là le mieux du monde.

Goergei, qui devait être l’ame dirigeante de cette campagne couronnée par le beau succès d’Ozora, n’eut guère à se louer de ses premiers rapports avec Perczel. Dès son entrée en fonctions, il critiqua hautement les plans de ses supérieurs, lesquels lui paraissaient détestables, et prit sur lui d’informer le gouvernement des bévues qui se commettaient au camp, déclinant d’avance toute coopération à un état de choses qui ne devait amener que des désastres. « Cette mesure, ajoute-t-il, avait pour but, soit d’amener à mes conseils le colonel Perczel, dont les capacités militaires ne m’inspiraient aucune confiance, soit d’obtenir mon éloignement du corps d’opérations qu’il commandait, car je sentais que je ne m’accommoderais jamais de la façon dont cet officier menait la guerre, et d’une impéritie totale que, dès les premiers jours, j’étais à même de juger par ses résultats. » Ce Maurice Perczel, espèce de guerrillero hongrois, d’Empecinado madgyar, à qui ses férocités dans le Banat méritèrent plus tard le surnom d’hyène de Kovilj, ce Perczel ne se distinguait pas précisément à cette époque par l’élégance des manières et l’atticisme du discours. Toute résistance produisait sur lui l’effet de ces flammes de drap écarlate qu’on agite devant les taureaux ; il s’emportait alors, et ses colères touchaient au délire. Cette fois, le taureau avait dans son antagoniste un de ces lutteurs fiers, sceptiques, sûrs d’eux-mêmes, qui sont le désespoir et la perdition des tempéramens furieux. — Mais vous ne savez donc pas, dit un jour Perczel ne se contenant plus, que si mon parti est fort dans la diète, il prévaut aussi dans le sein du comité de défense nationale, et qu’il me suffirait de dire un seul mot pour vous anéantir ! — A quoi je répondis, poursuit Goergei, que la cause au service de laquelle je m’étais engagé n’était point celle de son parti, mais de mon pays, dont l’intérêt m’ordonnait de me déclarer contre lui et ce parti, si puissant qu’il pût être. — La réplique, à ce qu’il semble, ne fit qu’exaspérer encore davantage le malheureux Perczel, qui, hors de lui, appela la garde et voulait que Goergei fût à l’instant fusillé.

Ces lamentables querelles ne cessaient de se reproduire au camp hongrois. Il est vrai qu’on se demande, en lisant ces mémoires, si Goergei, par l’âpreté de son humeur, par le ton sarcastique de ses discours, ne provoquait pas lui-même bien souvent ces scènes de scandale. À la guerre, discuter les ordres de ses chefs, les ordres fussent-ils d’ailleurs condamnables, refuser hautement de s’y soumettre en déclarant devant tous qu’ils sont marqués au coin de l’inexpérience et de la sottise, passera toujours pour un acte d’insubordination criminelle. Comment Goergei, homme de la discipline et du devoir, ne manquait-il pas une occasion de rompre en visière avec cette obéissance passive qu’un officier subalterne doit à ses supérieurs ? Comment ces tristes débats auxquels nous venons d’assister se renouvellent-ils plus tard avec le général polonais Dembinski ? Je me l’explique par la nature même de cette guerre insurrectionnelle, par les conditions de cette armée où chacun, depuis le caporal jusqu’au colonel, comprenait un peu à sa manière ses attributions et ses droits. Ces airs d’indépendance altière que l’on serait tenté de reprocher au jeune lieutenant de Perczel, jamais Goergei, continuant à servir sous le drapeau de l’Autriche, n’eût songé seulement à les prendre. Autre chose en effet est d’être incorporé dans une armée régulière, régulièrement commandée, ou d’avoir affaire à ces bandes tumultueuses qu’un pays qui s’insurge fait sortir du sol pour sa défense. Ici le grade s’efface devant l’homme, et celui-là est le véritable chef qui se sent capable d’assumer sur sa tête la plus grande part de responsabilité. Le maréchal Bugeaud, en voulant un jour caractériser un de nos plus brillans officiers d’Afrique, disait de lui avec une justesse que les événemens n’ont pas démentie : « Un tel, détestable officier subalterne, excellent pour commander en chef. » Je ne crois pas qu’on puisse trouver une expression meilleure pour définir Goergei, mais j’insiste néanmoins sur ce point, que le général habile et résolu qui donna dans la suite aux armes hongroises leurs plus glorieuses journées avait en lui de quoi faire même un excellent officier en sous-ordre. S’il ne le fut pas, c’est que les circonstances, après tout, ne le permettaient guère.

Cependant cette chaude colère de Perczel contre Goergei eut son terme. Un succès obtenu sur les Croates à quelques jours de là, succès dont Goergei fut, à ce qu’on assure, le principal auteur, ne tarda pas à remettre en belle humeur l’atrabilaire colonel. Perczel ne songea plus à faire fusiller son lieutenant. Il conçut même à son endroit des sentimens tout magnanimes, et, pour effacer jusqu’au souvenir des discordes passées, lui envoya des armes en présent ; mais Georgei repoussa toute espèce de réconciliation avec un homme qu’il haïssait, et, joignant l’insulte au refus, fit distribuer à ses gens les cadeaux méprisés de Perczel.

À ce moment (octobre 1848), le comité de défense nationale n’était point sans défiance sur la fidélité du général Moga. Le peu d’énergie qu’on avait montrée devant l’invasion croate lors de l’affaire de Pacoszd, le désordre survenu tout à coup dans des troupes qui, jusqu’à la fin du combat, semblaient devoir rester victorieuses ; enfin les trois jours d’armistice accordés au ban et dont Jellachich avait profité pour opérer librement sa retraite, tout cela ne laissait pas d’inspirer aux membres du gouvernement les doutes les plus graves. Vainement les rapports du commissaire Ladislas Czanyi témoignaient en faveur de la loyauté du général. Le conseil de gouvernement avait fini par se persuader que Czanyi pouvait bien n’être, en somme, que la dupe des manœuvres de Moga et de son entourage, et, décidé à savoir la vérité, il résolut d’envoyer sur les lieux un homme clairvoyant et pratique, ayant ordre d’observer par lui-même les moindres mouvemens du général Moga. Arthur Goergei fut l’homme qu’on choisit pour cette mission. Il était alors colonel ; mais, en le congédiant, Kossuth lui remit le brevet de général, avec injonction de le garder en poche jusqu’au moment où, la prétendue trahison de Moga éclatant à ses yeux, il jugerait opportun de saisir le commandement à sa place. Arrivé à Parendorf, où Moga tenait son quartier-général, Goergei sut bientôt à quoi s’en tenir sur ces éternelles accusations de trahison dont les comités révolutionnaires se sont montrés toujours si prodigues envers leurs généraux, et qui devaient lui-même si cruellement l’atteindre plus tard ; mais, hélas ! tout en appréciant la fausseté de certains bruits, quel triste compte il se rendait de cet effectif militaire ! « Au quartier-général de Parendorf, vous n’entendiez parler que de la prochaine irruption de l’ennemi, et cependant les troupes étaient dans un état de dislocation tel qu’on aurait pu croire au règne de la paix universelle. Si vous demandiez aux différens chefs de l’état-major des renseignemens sur tel ou tel régiment, vous les embarrassiez beaucoup, car ils ne savaient au juste si ces régimens existaient encore, et, s’ils existaient, où il fallait s’adresser pour avoir de leurs nouvelles. D’autres, dont on vous avait raconté en détail la dislocation, apparaissaient tout à coup comme par miracle, et semblaient tomber de la lune. Somme toute, ce quartier-général de Parendorf me paraissait en proie au même esprit de vertige et d’erreur qui travaillait alors la diète et le comité de gouvernement. De trahison, il n’y en avait pas : la trahison implique une force de volonté, et, ce qui me frappait, c’était l’absence complète de toute combinaison, de tout calcul ; au-dessus de Parendorf comme au-dessus de Pesth flottaient les ombres de la nuit et les nuages de l’incertitude [2] ».

On devine si Goergei, esprit froid, méthodique, habitué à prendre les choses pour ce qu’elles sont, devait, vis-à-vis d’une situation pareille, adopter raisonnablement le plan de campagne de Kossuth, qui consistait à marcher droit sur Vienne. À ses yeux, commencer une guerre offensive avec les forces incohérentes dont on disposait, c’était courir à la déroute, et il n’y avait, disait-il en souriant, qu’un général Kossuth qui pût vouloir mettre à exécution des idées de ce genre. Kossuth cependant n’en démordait pas, et un beau soir on apprend au quartier-général de Parendorf que le chimérique agitateur est arrivé à Nikelsdorf, entraînant à sa suite des milliers de héros. À cette nouvelle, Moga et son état-major se rendent auprès de Kossuth, et là s’ouvre un conseil militaire sous la présidence du dictateur. Kossuth fut éloquent, il représenta la marche sur Vienne comme une nécessité qu’imposaient les circonstances, comme un devoir sacré auquel on ne pouvait faillir sans se couvrir d’ignominie ; il peignit sous les plus vives couleurs le dévouement des Viennois à la liberté de la Hongrie et la solidarité glorieuse des deux causes. « Vienne est encore debout ! s’écria-t-il en terminant : le courage de ses habitans, de nos chers et fidèles alliés, résiste encore aux attaques impies des généraux réactionnaires ; mais, si nous ne nous hâtons de leur venir en aide, ils succomberont, car la lutte qu’ils soutiennent est inégale. Volons donc à la défense de Vienne, l’honneur ainsi l’ordonne, et soyez sûrs, messieurs, que la victoire nous y attend. J’amène avec moi, pour servir de renfort à votre belliqueuse armée, douze mille guerriers qu’à défaut de l’expérience militaire enflamme la sainte ardeur du patriotisme, et qui brûlent du désir de disputer à leurs camarades plus aguerris les lauriers du champ de bataille. En avant donc, messieurs, en avant ! nos amis de Vienne nous appellent, et la Hongrie ne faillira jamais à la cause de ses amis ! »

À cette politique de sentiment, le général Moga répondit par des motifs stratégiques et aussi par des explications sur la manière dont il entendait concilier sa conduite actuelle avec le serment prêté jadis par lut au drapeau autrichien ; puis vint le tour de Goergei. Laissons-lui la parole et contentons-nous de traduire ce langage net et précis, ce parfait bon sens qui jette sur une discussion la simple et calme lumière du vrai.

« Je mets de côte la question politique et m’en tiens au seul point de vue militaire : eh bien ! moi, je le déclare, nous ne sommes pas dans le cas de prendre l’offensive. Il est indispensable que les troupes destinées à ce genre d’opérations connaissent les manœuvres, il faut que chacune des parties formant le tout soit capable d’exécuter à l’heure dite, et en harmonie avec le reste, les mouvemens prescrits. Or une très petite portion de notre armée connaît la manœuvre. Si j’excepte quelques régimens réguliers et un ou deux bataillons d’honveds, nos troupes se composent de soldats incapables de faire même l’exercice sans se débander. Ajoutez que ces soldats ont pour chefs de braves officiers dénués de toute instruction militaire, et qui seraient plutôt en état d’augmenter par leur présence le désordre dans les rangs. Il y a tel moment critique où le sort d’une affaire va dépendre d’un mouvement exécuté avec précision ; mais rien ne saurait remplacer, d’une part, cette attitude calme et disciplinée d’une troupe se reposant sur la responsabilité de son chef, et, de l’autre, l’entière confiance de ce chef convaincu au fond de l’ame qu’il peut compter sur l’inébranlable obéissance des hommes qu’il a sous ses ordres. Or, je le demande, cette mutuelle confiance, êtes-vous en droit d’espérer qu’elle existera dans une armée composée aux trois quarts de gardes nationales et de volontaires ? J’arrive au chapitre des munitions. En pays ennemi, comment vous y prendrez-vous ? S’il y a moyen de pourvoir à l’avance pour plusieurs jours des troupes disciplinées, la chose est impraticable avec des volontaires. Le garde national trouve d’ordinaire peu commode de traîner avec lui, dans une marche d’ailleurs fatigante, sa ration du lendemain et du surlendemain. Qu’arrive-t-il alors ? Il commence par consommer tout ce qu’il peut, quitte à gaspiller, à vendre ou à jeter le reste sur la route. D’ailleurs, quand vous disposeriez d’assez nombreux fourgons pour subvenir aux besoins répétés de ces messieurs, vous aurez toujours à lutter contre les abus inséparables d’une mauvaise administration, et il vous arrivera ce que je vois journellement se passer ici dans ma propre brigade, à savoir que, par le fait d’une répartition inepte, des compagnies crèveront de faim, tandis que d’autres, pourvues outre mesure, se rempliront deux fois le ventre en prévision de la disette du lendemain. En un mot, la guerre offensive veut des troupes aguerries, des régimens éprouvés par le feu. Hélas ! faut-il donc que je vous le répète, les nôtres n’appartiennent point à cette catégorie. Une fois sur le champ de bataille, deux puissances contraires se disputent le soldat : l’une le pousse en avant, nous l’appelons honneur, patriotisme, on pourrait quelquefois aussi l’appeler crainte salutaire du châtiment dont les lois militaires frappent les lâches ; l’autre l’entraîne en arrière, c’est la peur de la mort que vomit sur lui la canonnade ennemie. Selon que l’une ou l’autre de ces deux puissances l’emporte, vous avez la victoire ou la défaite. Or les annales de la guerre ne m’apprennent que trop combien cette dernière chance atteint souvent les jeunes bataillons, même alors que leur discipline est parfaite et qu’ils ont à leur tête des chefs expérimentés. Jugez maintenant quel sort vous devez attendre pour des régimens mal disciplinés et commandés en dépit du sens commun [3] ! »

Ces paroles du jeune général n’étaient pas de nature à flatter les poétiques illusions du président Kossuth, lequel se pinça la lèvre et demanda naïvement à Goergei s’il ne comptait pour rien l’enthousiasme que son éloquence, à lui Kossuth, pouvait inspirer à des troupes. « Dans le camp, répondit Goergei, c’est quelque chose, et encore faut-il veiller à ne pas laisser au feu le temps de se refroidir ; mais après des revers encourus et vis-à-vis de l’ennemi, ce n’est rien ! — Ainsi vous pensez, continua le dictateur légèrement aigri, que nous ne ramènerions pas un seul homme de cette armée ? — Quant à ce qui regarde les gardes nationaux et les volontaires, répliqua Goergei, leur salut ne m’inquiète guère, et j’en ai pour garant la vélocité de leurs jambes ; mais le petit nombre de bonnes troupes dont nous disposons pourraient bien y rester, et avec elles le matériel qui nous est indispensable pour peu que nous voulions former une armée sérieuse ! »

Goergei s’était toujours prononcé contre la mesure qui consistait à maintenir des cordons de troupes sur la frontière. Il voulait qu’à l’exemple des Russes en 1813, on se retirât dans l’intérieur du pays, et que là les honveds, dûment rompus à la manœuvre, fussent mis en état de se présenter au feu. Lorsque le maréchal prince Windisch-Graetz marcha sur Pesth, Goergei songea un moment à se retrancher autour de Raab ; mais, pour occuper cette position formidable, les ressources étaient insuffisantes. Il lui fallut donc partager son armée en deux colonnes et se replier, laissant Buda-Pesth à l’ennemi. Pendant ce temps (20 décembre 1848), Perczel, emporté par la fougue de son tempérament et méconnaissant à son tour les instructions de Goergei devenu son chef, liait partie entre Moor et Sarkany avec l’avant-garde du ban, et se faisait battre dans une rencontre qu’il aurait dû éviter à tout prix pour se hâter de venir seconder le plan de concentration. « Sur la route qui mène de Tétény à Hanzsabég, je rencontrai les débris du corps d’armée de Perczel, et puis enfin Perczel lui-même. Du plus loin qu’il m’aperçut, il galopa vers ma voiture, et ma stupéfaction fut au comble quand j’entendis cet homme m’assurer, avec un ton de hâblerie inimaginable, que l’ennemi ne se remettrait pas de long-temps du rude coup qu’il venait de lui porter à Moor. » Il paraît cependant qu’à Pesth on ne partageait pas ce point de vue. À la nouvelle de la marche victorieuse des Autrichiens et de l’entière défaite du général Perczel, une déplorable confusion s’empara de la diète ; les orateurs de la gauche tonnèrent comme c’était leur droit : « Si l’ennemi, disaient-ils, a pu enlever ainsi Raab et Presbourg sans tirer une amorce, que signifiaient les fortifications pour lesquelles on nous a demandé tant d’argent ? De deux choses l’une : ou ce sont vos généraux qui ont démérité en livrant ces places, ou les coupables sont ceux qui passionnaient le pays pour obtenir de lui les millions nécessaires à l’exécution de ces fortifications impuissantes. » Le trait allait droit à Kossuth, qui, tant de fois, dans ses pathétiques homélies, avait prophétisé que l’armée autrichienne trouverait infailliblement son tombeau devant Raab. Quoiqu’il en soit, l’alerte fut assez chaude pour qu’on songeât à recourir aux grands moyens et surtout à déloger. Le lendemain, le général Goergei recevait de Kossuth une dépêche qui lui marquait, entre autres points principaux, qu’on se décidait à revenir à la voie des négociations, et qu’en attendant, on transportait le siège du gouvernement de Pesth à Débreczin. La voie des négociations ! Mais Kossuth ne se souvenait donc plus de l’attitude prise dès le premier jour par Windisch-Graetz vis-à-vis des ambassadeurs de la junte madgyare, et la superbe réponse du maréchal avant l’affaire de Schwechat, il l’avait donc entièrement oubliée ? C’était fou, c’était absurde. Goergei explique à sa manière cette politique du désespoir, « Kossuth, qui, pendant deux grands mois, avait repoussé mes conseils réitérés d’établir derrière la Theiss le centre du gouvernement, Kossuth qui parlait toujours de s’ensevelir sous les ruines de Raab, puis sous les décombres de Ofen, avait fini par s’apercevoir que Ofen et Pesth, pas plus que Raab, n’étaient la Hongrie tout entière, et que, mourir pour mourir, le gouvernement provisoire pouvait, en fin de compte, aussi bien mourir à Débreczin ou en tout autre lieu. Quel motif avait donc amené Kossuth à se rendre soudainement à mes conseils ? Était-ce un coup d’œil prophétique jeté dans un avenir plein de gloire ? Non, certes, pas le moins du monde, mais tout simplement la peur pour sa peau [4] ! » Le général Perczel appartenait aussi à cette opinion qui prétendait qu’il fallait s’ensevelir sous les ruines des villes. « Par bonheur pour Ofen et Pesth, remarque spirituellement Goergei, Perczel était un de ces hommes dont les proclamations eussent (à défaut d’autres documens) fort contribue à jeter la perturbation dans l’esprit des historiens en les envoyant un jour chercher les ossemens des divers membres de la junte nationale sous les décombres de telle ou telle capitale. »

La campagne de Goergei à travers les Karpathes est, au dire des officiers les plus compétens, un fait militaire digne d’être comparé à la fameuse retraite du général Moreau. Cette tactique habile sauva, pour cette fois du moins, la cause de la Hongrie. Serré entre les quatre corps d’armée des généraux autrichiens Csorich, Simmünich, Goetz et Schlik, il sut, à force de talens stratégiques, leur échapper, et vint, après une marche de nuit dans la montagne, prendre à Windschacht une position d’où les impériaux tentèrent vainement de le débusquer. Ici se place la célèbre proclamation de Waitzen, ultimatum politique de Goergei, et qui pose définitivement, en termes non équivoques, la mesure dans laquelle lui et son armée entendent se conduire, ce qu’il adopte et ce qu’il répudie, ce qu’il reconnaît et ce qu’il foule aux pieds, ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas. « Les idées anti-dynastiques étaient des plantes exotiques sur le sol de la Hongrie. Comment elles y avaient pris racine, — par l’opération des bavards populaires ou par la désastreuse influence des faits accomplis, — mes vieux soldats ne s’en préoccupaient guère ; mais ils commençaient à soupçonner les intentions du gouvernement, et ne se sentaient nul souci de quitter le sol légal sur lequel il ne leur en coûtait déjà que trop d’avoir à combattre contre leurs anciens camarades. » Les vieilles troupes, animées de l’esprit constitutionnel monarchique, s’étaient fiées à Kossuth, alors que vers la fin d’octobre, au moment du passage de la Laytha, l’agitateur, invoquant d’ailleurs la sanction de l’archiduc palatin, cousin du souverain légitime, leur disait avec une apparence d’autorité qu’il s’agissait uniquement de s’opposer aux plans désorganisateurs du ban Jellachich et des Slaves soulevés. Plus tard, au commencement de décembre, elles avaient encore écouté sa voix qui leur affirmait qu’en dépit des événemens survenus elles pouvaient, sans manquer à leurs sermens prêtés à la couronne impériale, continuer à se battre pour Ferdinand V, roi de Hongrie, et pour la constitution sanctionnée par lui. On se figure quel dut être l’immense découragement de ces hommes lorsqu’ils s’aperçurent qu’on les trompait, lorsque Kossuth, leur héros de la veille, ne fut plus pour eux qu’un sublime parleur (on sait ce que vaut ce titre aux yeux du soldat en campagne), et lorsqu’enfin ils en vinrent à se douter que le grand orateur n’était au fond qu’un républicain. À l’ardeur belliqueuse succéda tout à coup l’hésitation. Une partie des officiers quitta les rangs, ceux qui restèrent ne montraient plus qu’un zèle douteux. Seul, Goergei pouvait, à ce moment critique, raviver la confiance attiédie de ces intrépides vétérans. Il le fit par sa proclamation de Waitzen, document politique et militaire, ordre du jour et profession de foi.

« 1° Le corps d’armée du Haut-Danube a pris les armes pour le roi Ferdinand V et la constitution sanctionnée par lui du royaume de Hongrie, et, fidèle à son serment, jure de continuer à les défendre, au prix de son sang, l’un et l’autre contre tout ennemi extérieur.

« 2" Le corps d’armée sous les ordres du général Goergei se réserve de combattre avec le même entraînement quiconque, dans l’intérieur du pays, tenterait, par d’intempestives menées républicaines, d’entraver le triomphe de la constitution du royaume.

« 3° De l’idée que le corps d’armée du Haut-Danube se fait de la monarchie constitutionnelle, idée pour laquelle il est résolu à sacrifier jusqu’à son dernier homme, il résulte qu’il n’accepte et ne reconnaît d’autres chefs que ceux qui lui sont envoyés par le ministre de la guerre, responsable ou son remplaçant légal.

« 4" Le corps d’armée du Haut-Danube, pénétré de ce qu’il doit à la constitution de la Hongrie, à laquelle il a prêté serment, et aussi de ce que son propre honneur lui commande, déclare qu’il ne ratifierait aucune espèce de négociation conclue, avec l’ennemi qui n’aurait point pour objet, d’une part, de garantir la susdite constitution à laquelle le corps d’armée a piété serment, de l’autre, de sauvegarder son honneur militaire. »

Observons qu’à cette époque le mot de séparation d’avec l’Autriche n’avait pas encore été prononcé ; mais Goergei connaissait son monde et pressentait de loin les terribles abîmes où l’illusion d’une victoire ne manquerait pas d’entraîner tôt ou tard l’esprit aventureux de Kossuth. Quelques heures après le succès de Waitzen, le jeune général, cachetant son rapport au gouvernement provisoire, disait à l’un de ses amis, le général Gaspar : « J’ai presque envie de ne pas envoyer à Débreczin la nouvelle de cette affaire, car ces imbéciles sont capables de proclamer l’indépendance. » Patience, on ne perdait rien pour attendre, et ce qu’on n’avait pas osé faire au lendemain de Waitzen, on l’entreprit audacieusement après la victoire d’Issaszeg, où la fortune des armes hongroises atteignit son point culminant. La fougue de Kossuth n’y tenait plus, son ivresse touchait à la démence, et le malheur voulait que la démence de Kossuth fût à cette heure suprême l’unique évangile de cette généreuse nation.

Le triomphe des Autrichiens à Kapolna avait eu, comme on sait, pour conséquence la proclamation de la constitution octroyée du 4 mars 1849. Cette constitution, en mettant la Hongrie au rang de province conquise, en l’assimilant aux autres nationalités dépendant de la couronne impériale, rompait brusquement en visière avec la constitution de 1848, et frappait de mort tous les antiques privilèges du royaume. Il semble que c’était plus que jamais le cas de se poser sur le terrain légal, et que le jeune empereur, en déchirant le fameux traité pragmatique, la donnait belle aux chevaleresques défenseurs du vieux droit féodal. On savait au moins à quoi s’en tenir et de quel côté de la Laytha ou de la Theiss étaient les véritables ennemis de la constitution hongroise, ce qui, à vrai dire, avait pu passer jusqu’à l’acte de mars 1849 pour un point assez mal éclairé, attendu que si, d’une part, le gouvernement révolutionnaire invoquait les garanties de la constitution de 1848, de l’autre le maréchal Windisch-Graetz n’avait jamais auparavant renoncé à l’honneur de s’intituler « constitutionnel » dans ses proclamations. Je le répète, la constitution octroyée était, si l’on se place au véritable point de vue des sincères amis de la cause hongroise, ce qui pouvait alors advenir de plus heureux. L’ambition de l’Autriche se démasquait ouvertement, ses projets centralisateurs, défi jeté à tous les instincts nationaux, apparaissaient au grand jour. Plus de doute, d’équivoque possible ; la lumière se faisait sur les deux camps. Comment Kossuth ne comprit-il pas quelle admirable position défensive ce nouvel état de choses lui créait ? Comment se laissa-t-il éblouir au point d’échanger cette situation après tout légale contre une situation provocatrice, dont le moindre inconvénient devait être d’amener à l’instant et de justifier devant l’Europe l’intervention des Russes ? Ne sentait-il pas, le 14 avril, alors qu’il proclamait la déchéance de la maison de Habsbourg, qu’il ôtait à la cause de la Hongrie son caractère national, et transformait en guerre de principe une guerre d’indépendance ? Sans doute le coup d’état du 14 avril ne constituait pas ouvertement la Hongrie en république ; sur la forme ultérieure du gouvernement, on ne s’expliquait pas ; on se contentait pour le moment de proclamer la séparation. Or une Hongrie indépendante, dans les conditions où se trouvait le monde à cette époque, ne pouvait avoir la prétention de se fonder et de vivre qu’en s’appuyant sur un nouveau système d’équilibre européen, le système républicain fédéral, par exemple, remplaçant le système monarchique. Une république du Danube entraînait fatalement l’existence d’une république allemande et d’une république italienne. À dater de l’acte incendiaire de Débreczin, il était évident qu’une guerre simplement défensive ne pouvait plus sauver la Hongrie. Il fallait désormais franchir ses frontières et promener la révolution du nord à l’orient, de l’orient au couchant ; il fallait jeter une armée en Gallicie pour y proclamer la résurrection de la Pologne ; il fallait attirer à soi, par la perspective d’une république roumane, les populations hostiles de la Transylvanie et de la Valachie, faire appel aux Serbes de la Hongrie et de la Turquie, aux Croates eux-mêmes, et changer de mortels antagonistes en amis, en alliés, par le talismanique appât d’une république illyrienne fédérale ; il fallait conduire dans Vienne ses régimens victorieux, anéantir la couronne impériale et planter sur la flèche de Saint-Étienne l’étendard triomphateur de l’Allemagne révolutionnaire, mais avant tout et surtout il fallait renoncer à l’idée madgyare et dire adieu au fantôme tant caressé de l’antique tradition féodale.


II

Les conséquences de la déclaration du 14 avril, si elles échappaient à l’incorrigible optimisme de Kossuth, préoccupèrent plus d’un membre de la diète de Débreczin. Quant à Goergei, il n’avait pas attendu que la bombe éclatât pour en calculer froidement les désastreux effets. J’ouvre le second volume de ces édifians et curieux mémoires, et j’y trouve cette conversation, qui mérite d’être consignée ici. C’était le 7 avril 1849 (quelques jours avant le coup d’état) : Kossuth et Goergei se rencontrèrent à Godollo ; le président, après avoir complimenté le jeune général de ses récens exploits et parlé beaucoup de la reconnaissance éternelle du pays, emmena Goergei chez lui, et là tous deux eurent ensemble un entretien où les tendances de la politique de Kossuth se dévoilèrent.

« La patience de la nation est à bout, dit l’agitateur en commençant, et je ne vois qu’une manière de répondre à la constitution octroyée du 4 mars : c’est de proclamer la déchéance et la séparation de la Hongrie d’avec l’Autriche. Les peuples de l’Europe ont les yeux sur nous, et de l’attitude que la nation hongroise va prendre vis-à-vis de cette constitution dépendront, n’en doutez pas, toutes leurs sympathies. L’Angleterre, la France, l’Italie, la Turquie, l’Allemagne elle-même et les propres états héréditaires de l’Autriche guettent le moment où nous déclarerons l’indépendance, pour accourir à notre aide et regagner le temps perdu. La Pologne, cette nation sœur de la nôtre, si indignement asservie, va suivre cet exemple, et, s’unissant à la Hongrie, trouvera une puissante et sûre alliée dans la Porte Ottomane, heureuse de venger enfin ses intérêts si long-temps outragés par la politique russe et autrichienne. Avec la cause de la liberté hongroise la cause de la liberté européenne succombe, tandis que nous ne saurions vaincre sans que nos victoires amènent aussitôt contre un principe de gouvernement détesté autant de levées de bouchers qu’il y a de peuples asservis en Europe. »

De telles illusions chez un homme investi de la confiance d’un peuple ne seraient en vérité point croyables, si nous n’avions nous-mêmes vu, hélas ! un moment à l’œuvre d’illustres représentons de cette politique sentimentale. Idéologue, Arthur Goergei ne le fut jamais, et quiconque voudrait s’en convaincre n’aurait qu’à lire la réponse qu’il fit à Kossuth à cette occasion :

« A vous parler franchement, dit Goergei [5], tout ceci ne me persuade guère. Ce qu’il faut à la cause de la Hongrie, ce ne sont plus des discours, mais des actes ; or ces actes, pas un bras en dehors du pays ne se lèvera, comptez-y bien, pour les accomplir ; je vais plus loin : des armées entières se mettront en campagne pour empêcher qu’ils ne s’exécutent. Et maintenant supposons que la Hongrie fût assez forte pour se séparer momentanément de l’Autriche : lui arrivera-t-il jamais, je vous le demande, de pouvoir se maintenir à l’état indépendant dans un voisinage auquel la Porte, en dépit d’une situation infiniment meilleure, doit désormais de ne vivre en quelque sorte que par grâce ? Nous venons de battre l’ennemi, et à plusieurs reprises, cela est certain ; mais ces succès, comment les avons-nous obtenus, si ce n’est par la tension de toutes nos forces ? Or, parmi ces forces, compterez-vous pour rien celle de la légalité ? La séparation de la Hongrie d’avec l’Europe nous entraînerait en dehors du droit. Nous battre pour cette cause, ce ne serait plus nous battre pour, mais contre la loi. De défensive notre politique deviendrait agressive, et nous attaquerions… quoi ? — L’existence fondamentale de la monarchie autrichienne ! Y songez-vous ? N’avez-vous donc pas réfléchi aux milliards d’intérêts et de sympathies que nous blesserions à mort, aux incalculables fléaux que nous attirerions sur notre malheureuse patrie, à la désolante confusion morale que vous jetteriez dans les vieilles troupes, noyau de notre armée, en les forçant à se parjurer ? ne comprenez-vous pas que chaque jour nous trouvera plus faibles et plus désunis, que chaque pays voisin ira grossir la masse de nos ennemis, et que nous ne serons plus que les perturbateurs de l’équilibre européen ? J’admets que nous refusions de reconnaître en silence la constitution octroyée ; mais appellerez-vous une attitude silencieuse celle que jusqu’ici nous avions prise ? Pouvions-nous répondre à la constitution octroyée du 4 mars plus dignement que nous no l’avons fait ? Je ne suis pas ici pour décider ce qui convient aux peuples de l’Europe ; mais ce que je sais pertinemment, c’est que, dans les circonstances présentes, la moindre victoire remportée sur le champ de bataille nous vaut plus d’avantages et d’honneur que le plus foudroyant manifeste, et que les victoires gagnées au nom du roi Ferdinand Ier, notre roi légitime, et de la constitution sanctionnée par lui sont la meilleure réponse de la Hongrie aux vaines imaginations des membres du cabinet de Vienne. »

Kossulh alors demanda d’un air quelque peu ricaneur à Goergei s’il croyait qu’en effet les vieilles troupes eussent jamais songé sérieusement à Ferdinand V et à la constitution de 1848 :

« Et à quoi, s’il vous plait, auraient-elles pensé ? s’écria le général. Ignorez-vous qu’après l’évacuation des capitales ma proclamation de Waitzen était l’unique moyen qui nous restât de retenir sous le drapeau de la Hongrie ces braves gens résolus à passer à l’ennemi ? Comment expliquerez-vous le sens de la démonstration faite à Kaschau par mon corps d’armée contre le général Dembinski, si ce n’est par la crainte qui les possédait tous de perdre en moi un chef ayant la religion du serment prêté ? J’ai vécu avec ces troupes, j’ai partagé leurs joies et leurs souffrances, je connais leur esprit et leurs sentimens : eh bien ! si en ce moment le roi Ferdinand V était là, je n’aurais pas la moindre hésitation à l’inviter à m’accompagner au camp et à venir seul au milieu d’eux et sans défiance recevoir leurs acclamations et leurs hommages ! »

Qu’était-ce que cette protestation du corps d’armée du Haut-Danube contre le général Dembinski ? Cet incident nous ramène aux actes qui avaient marqué la carrière militaire de Goergei entre le manifeste de Waitzen et cette entrevue avec Kossuth. Un jour, au milieu de février 1849, le mécontentement éclate au camp de Kaschau. Les vieux soldats murmurent, les officiers menacent de briser leur épée ; une division tout entière, la division Kinety, fait dire à son jeune chef qu’elle est prête à s’insurger et, s’il veut se mettre à sa tête, à marcher sur le congrès de Débreczin. Ce mécontentement, cette agitation, cette défiance, qui les provoque ? Le bruit d’une mesure que le comité de défense nationale vient de prendre. Par arrêté du ministre de la guerre, le général Dembinski est nommé commandant supérieur de l’armée hongroise, et Goergei passe ainsi naturellement sous ses ordres. La politique d’initiative révolutionnaire que cet acte malencontreux semblait inaugurer, on la devine. Au manifeste de Waitzen le gouvernement répondait par le choix d’un homme dont le moindre défaut aux yeux du corps d’armée du Haut-Danube était de ne pas reconnaître ce manifeste. La cause de la république avançait d’un pas dans les conseils de Débreczin. Bem en Transylvanie, Dembinski général en chef, décidément l’émigration polonaise triomphait. Goergei ressentit amèrement cette injure, et s’il ne se révolta pas contre les décrets ministériels, si, par crainte de voir se disperser un corps d’armée vis-à-vis duquel il pouvait garantir encore par sa présence les principes soutenus dans sa proclamation de Waitzen, il ne s’éloigna pas, on peut dire que la sourde indignation de son ame passa dans son ordre du jour :

« Un arrêté du ministre de la guerre en date du 12 février 1849 place sous les ordres du lieutenant-général Dembinski le corps d’armée du Haut-Danube, qui prend désormais le nom de 16e division de l’armée royale hongroise.

« En portant ce fait à la connaissance de la 16e division, je recommande solennellement à tous les officiers sous mes ordres de supporter cette espèce d’humiliation avec le même calme que je mets à me désister de mon propre commandement et à me ranger, conformément à la décision du gouvernement, sous les ordres du lieutenant-général Dembinski, homme capable à ce qu’on assure et vieilli dans la carrière militaire. »

Ce document, on en conviendra, n’était point de nature à concilier à Goergei les bonnes grâces de son nouveau chef, et dès la première entrevue la glace fut brisée. À peine Goergei avait-il fini de lui présenter les officiers de sa suite, que Dembinski entama à son endroit une mercuriale des plus acerbes, ayant bien soin d’ailleurs de ne point perdre de vue, au milieu des récriminations, l’immensité du sacrifice qu’il faisait au salut de la patrie madgyare. « J’ai déposé le commandement en chef dans mon propre pays [6], s’écria-t-il, pour venir au secours de cette malheureuse nation, et je viens encore de sauver votre propre corps d’armée, dont vous ignorez jusqu’à la position. Savez-vous, par exemple, où sont vos divisions ? Non, monsieur, vous ne vous en doutez pas. Apprenez que, si je suis venu en Hongrie, c’est à cette seule condition que j’aurais le commandement en chef de toutes les forces hongroises, et que votre gouvernement m’a remis le pouvoir de vous faire fusiller pour peu que vous refusiez de m’obéir. J’ai voulu d’abord user de bienveillance, parce que je sais que c’est un crève-cœur pour tout Hongrois de servir sous un chef étranger ; mais aujourd’hui vous critiquez mes ordres au lieu d’y obéir, et je me lasse. » J’ai déjà parlé de l’humeur intraitable de Goergei. Lorsque le vieux Meszaros lui reprochait un jour d’avoir été créé et mis au monde uniquement pour donner un démenti au proverbe qui dit que quiconque prétend commander doit savoir obéir, Meszaros pouvait avoir raison ; mais cette fois le général Dembinski était-il bien venu à prendre ainsi des airs de Frédéric-le-Grand et à traiter en sous-officier raisonneur cet homme atteint au plus vif de son orgueil militaire et de ses susceptibilités patriotiques ? Une victoire en pareil cas eût beaucoup mieux valu qu’une gourmade, j’avoue même que c’était le seul moyen (et la suite ne l’a que trop prouvé) de se maintenir à la tête de cette armée royaliste et hongroise, c’est-à-dire deux fois prévenue contre un capitaine polonais et républicain.

Cependant les victoires ne se succédaient pas, tant s’en faut ! L’affaire de Rima-Szombath, — où Dembinski, en détournant sur Miskolcz le corps de Klapka, offrait à l’ennemi en déroute un avantage imprévu si héroïquement exploité par le lieutenant feld-maréchal comte Schlik, — l’affaire de Rima-Szombath avait fort entamé auprès des officiers de la 16e division le crédit du chef polonais ; la bataille de Kapolna vint mettre le comble à leur découragement. Le valeureux soldat de Smolensk, le tacticien justement renommé pour sa campagne de Lithuanie, jouait de malheur sur ce sol ingrat de la Hongrie. Le militaire ne le connaissait pas, il ignorait la langue du pays, et ses plans d’opérations, irréprochables sur le papier, trouvaient toujours à l’exécution quelque difficulté soudaine qui les empêchait de réussir selon les règles. À Kapolna, par exemple, ce fut l’ennemi qui eut l’impertinence d’attaquer plus tôt qu’on ne s’y attendait.

« Le 26 février dans la matinée, j’arrivai derechef à Erlau pour y prendre les ordres du général (c’est Goergei qui parle, et naturellement nous lui laissons la responsabilité de l’épisode qu’on va lire, épisode raconté d’ailleurs avec une verve, un esprit, un entrain qui donnent à certains chapitres de ce livre un caractère humoristique des plus divertissans). Dembinski était descendu chez un chanoine et nous retint à dîner, moi et le chef de mon état-major-général, qui m’accompagnait dans ma visite. Le banquet tirait à sa fin, et nous commencions à sabler joyeusement le fameux vin d’Erlau, connu du monde entier, quand tout à coup on nous annonça que la canonnade se faisait entendre dans la direction de Verpelét. La chose parut à priori si parfaitement impossible à Dembinski, qu’il refusa d’y croire, maugréant contre les trouble-fêtes qui ne se lassaient pas de réitérer leurs avertissemens intempestifs. Pendant ce temps, j’avais ouvert la fenêtre et m’étais assuré par mes oreilles de la vérité du propos. J’invitai Dembinski à en faire autant. Il quitta donc la table, vint à la fenêtre, et prêta l’oreille de l’air d’un homme persuadé que nous nous trompions tous. Il n’y avait pas à s’y méprendre, c’était bien en effet la canonnade. Éperdu, hors de lui, Dembinski demande sur-le-champ une voiture et des chevaux. Il n’y avait en ce moment de disponible au quartier-général du commandant en chef qu’une mauvaise cariole qui nous avait amenés, mon officier et moi, de Mezo-Kovesd à Erlau. Nous engageâmes Dembinski à la partager avec nous. Le choix n’était pas permis, et nous partîmes. La misérable patache pouvait bien avoir fait deux cents pas dans l’intérieur de la ville, lorsque tout à coup nous nous vîmes entourés d’un public nombreux ; des orateurs se détachèrent de la foule, et, saisissant les brides de nos chevaux, nous déclarèrent en bon hongrois qu’ils ne souffriraient pas que le général commandant en chef fit un pas de plus dans un aussi indigne véhicule, et ils ajoutèrent que ce serait là une honte éternelle pour la ville d’Erlau et pour la nation tout entière. Exaspéré par cette sotte manifestation, j’envoyai à tous les diables les malencontreux défenseurs de l’honneur municipal et national. Dembinski, qui ne comprenait pas un mot de hongrois, entra dans une colère encore plus violente ; il gesticulait, s’emportait, menaçait, et, mon chef d’état-major s’étant mis de la partie, nous finîmes par avoir raison de ce tas d’imbéciles, et nous allions nous remettre en route quand Dembinski me demanda ce que voulaient ces braves gens. Je lui traduisis leurs intentions essentiellement patriotiques, et, me croira-t-on ? le général, émerveillé de la justesse de ce point de vue, ordonna d’arrêter et d’attendre là jusqu’à ce qu’on se fut procuré de meilleurs chevaux et un équipage plus convenable. Cependant Dembinski ne tarda pas à se repentir de sa résolution, car, en dépit de l’empressement avec lequel un des citoyens d’Erlau s’était lancé à la découverte d’une berline quelconque, une bonne demi-heure s’écoula sans qu’on vît apparaître le moindre véhicule, et la canonnade, en attendant, allait toujours son train. Nous avions, par mesure de prudence, gardé nos places dans la cariole, car le patriote en question pouvait ou arriver trop tard ou même ne pas venir du tout. À chaque coup de canon qui ébranlait l’atmosphère, Dembinski bondissait, puis retombait plus furieux sur le sac de paille qui nous servait de siège. Comme cette situation pouvait à la longue devenir ridicule, même aux yeux des citoyens d’Erlau, je conseillai au général de descendre ; mais Dembinski, à bout de voie, ne voulait plus ni descendre ni attendre, et commandait qu’on poussât en avant la patache, manœuvre désormais devenue impossible, vu le flot toujours grossissant des patriotes de la ville, lesquels ne cessaient de nous annoncer la prochaine venue de la calèche. Enfin elle parut, et l’on n’eut point à regretter un conflit inégal entre l’impétueux général et les trop flegmatiques citoyens d’Erlau. »

À peine a-t-on changé de voiture, que voilà cette singulière course au canon qui recommence. « Nous galopions vers Verpelét, et plus nous approchions du champ de bataille, plus s’exaltait la fureur de Dembinski. Autant que j’en pouvais juger par les exclamations dont il nous régalait chemin faisant, notre général se trouvait pris au dépourvu. « Je ne voulais point cela, s’écriait-il, c’est trop tôt ! » J’avoue que, s’il en était ainsi, on ne saurait trop vivement tancer et réprimander messieurs les généraux autrichiens pour s’être permis d’engager de la sorte une affaire sans prévenir leur monde et s’informer au préalable s’il lui convenait d’être attaqué à tel jour et à telle heure. »

Le 26 donc au matin, les colonnes autrichiennes Schwarzenberg et Wrbna tombaient sur les Hongrois à une lieue environ du petit village de Kapolna. Le général Dembinski, saisi à l’improviste, essaya d’abord de lancer contre l’aile gauche des impériaux, espérant y porter le désordre, deux bataillons de honveds postés à la garde d’un bois situé au versant des monts Matra, sur lesquels s’appuyait l’aile droite des Hongrois. Vains efforts, le bois fut emporté à la baïonnette par l’infanterie autrichienne. Alors s’avança la cavalerie tout entière pour briser le centre des impériaux ; mais, les deux colonnes Schwarzenberg et Wrbna ayant vigoureusement repoussé le choc, la confusion se mit dans les rangs des Hongrois, qui se retirèrent en pleine débandade sur Kapolna et Kal. L’obscurité de la nuit mit fin à cette première rencontre. Schlik, à qui les Autrichiens devaient en grande partie le succès de cette affaire, le vaillant Schlik, après s’être battu toute la journée en héros dans les défilés de Sirok, opéra vers le soir, au-dessus de Verpelét, sa jonction avec le maréchal Windisch-Graetz. Le maréchal, enhardi par l’heureuse issue de ce combat, ordonna de reprendre l’attaque le lendemain. L’église de Kapolna, où le bataillon italien Zanini s’était retranché, fut assiégée par la brigade Wiss. Après une lutte opiniâtre, les Italiens, complètement débusqués, laissèrent deux cents prisonniers aux mains des Autrichiens. Les Hongrois tentèrent alors un effort désespéré pour reprendre Kapolna, cette clé de leurs positions stratégiques, et ouvrirent contre les Autrichiens un feu d’artillerie formidable. Cependant la brigade Colloredo occupait la hauteur, et en même temps qu’il maltraitait l’aile gauche des Hongrois et les repoussait sur la route de Miskolcz, le lieutenant-feld-maréchal Schwarzenberg, attaquant leur droite, emportait le village de Kal et les refoulait vers Maklar. Pour la seconde fois, la nuit vint mettre un terme au choc des deux armées. Les Hongrois étaient en pleine retraite, et si, au lieu de dresser ses tentes et d’allumer ses feux de bivouac, l’armée impériale se fût acharnée à leur poursuite, ils eussent pu être exterminés.

Ici Goergei s’arrête pour se poser une question qui, du reste, revient souvent dans ses mémoires : Que faisait le maréchal Windisch-Graetz ? Un vainqueur qui, après la victoire et lorsque les circonstances l’y invitent, ne charge pas à outrance, se place involontairement sur le même niveau moral que le vaincu, et n’est par le fait pas plus à craindre à la suite de son succès qu’il ne l’était avant. Au dire de Goergei, le maréchal prince Windisch-Graetz fut un vainqueur de ce genre, « et c’est pourquoi, ajoute le général madgyar, je me permis de trouver si déplorables en cette occasion les dispositions éperdûment rétrogressives du général Dembinski après la bataille. » Quoi qu’il en soit, les Hongrois eurent le temps de se retirer à Tisza-Fured, de l’autre côté de la Theiss, et Goergei, foulant aux pieds, selon sa louable habitude, les ordres du général polonais, vint prendre à Poröslo, derrière les marais de la Theiss, une position excellente qui protégea et assura la marche de l’armée [7].

Si l’on a pu justement reprocher au maréchal Windisch-Graetz ses lenteurs et ses indécisions après Kapolna, comment apprécier la conduite du général en chef de l’armée autrichienne, quand on assiste à ce qui se passait un peu plus tard au camp hongrois ? A Tisza-Fured, en effet, se jouait un de ces drames soldatesques moitié tragiques, moitié bouffons, renouvelés de la guerre de trente ans. L’état-major tout entier, ayant à sa tête les généraux Goergei, Vetter et Klapka, rejetaient hautement sur Dembinski la responsabilité des désastres de Kapolna. On reprochait au général polonais d’avoir : 1° pendant la première journée, compromis gravement le salut des troupes en lançant la cavalerie à travers des terrains marécageux ; 2° d’avoir, en attribuant à un corps d’armée des divisions appartenant à un autre, mis les chefs respectifs de ces différens corps dans l’impossibilité d’utiliser les bataillons selon leur aptitude et leur plus ou moins d’expérience ; 3° d’avoir, à Poröslo, par des mesures prises en dépit des règles les plus élémentaires de la stratégie, exposé à des périls certains le corps d’armée du général Goergei, périls auxquels le jeune capitaine n’avait échappé qu’en contrevenant ouvertement aux ordres de son commandant supérieur. Les officiers accusaient en outre le général polonais d’avoir, durant un combat de trois jours, laissé les troupes sans subsistance. « Battre l’ennemi et bien manger, à la bonne heure ; être battu et bien manger, passe encore ; mais subir à la fois et la défaite avec toutes ses horreurs et la faim avec ses tortures, oh ! pour le coup, c’en était trop, et nous ne voulions pas en supporter davantage. »

L’armée émit donc un vote de non confiance, et là-dessus un personnage fut adressé au général pour savoir ce qu’il comptait faire. « Lors de ma retraite de Lithuanie, répliqua le général, quelques-uns de mes officiers vinrent me trouver, demandant où je prétendais les conduire : « Messieurs, leur répondis-je, vous voyez ce bonnet, n’est-ce pas ? Eh bien ! si je pouvais un seul instant me douter qu’il soupçonne ce que je pense, je m’empresserais de le jeter au feu, même au risque d’aller nu-tête. » Ce fut là toute la réponse que donna le général au mandataire de l’état-major. « Mais, objecte avec son persiflage ordinaire le mordant Goergei, il y avait cependant entre les officiers de Lithuanie et nous une différence notoire que Dembinski méconnaissait gravement, car ceux-là, plus curieux, voulaient savoir d’avance où il les conduisait, tandis que nous demandions, nous, tout simplement où il nous avait conduits. »

La situation était, on le voit, excessivement tendue. Dembinski en écrivit à Kossuth, lequel se mit en route sur-le-champ pour évoquer l’affaire devant un conseil de guerre. Malheureusement le dictateur arriva trop tard, et la première chose qu’il apprit en débarquant à Tisza-Fured, ce fut qu’une compagnie de grenadiers venait d’arrêter, au nom de l’armée, le lieutenant-général Dembinski, fâcheuse nouvelle dont il ne reconnut que trop la vérité en apercevant les deux gigantesques bonnets à poil postés en faction par ordre de Goergei à la porte de l’ex-commandant en chef. Le tour était fait. Que dire ? L’accueil froid et dédaigneux des officiers et de l’armée convainquit dès son arrivée le président du gouvernement provisoire qu’il serait maladroit de se raidir contre la volonté du camp. Kossuth prouva son tact en ne se point fâchant. D’ailleurs, quelle admirable chose en politique que les faits accomplis pour mettre les gens d’esprit à leur aise avec les événemens et les hommes ! Le dictateur emmena son général, et, comme Kossuth demandait à Goergei quelle mesure il pensait que Dembinski aurait dû prendre quand on refusait d’obéir à ses ordres : « Je l’ignore, répondit Goergei en souriant ; mais ce que je puis dire, c’est que si j’eusse été à la place de Dembinski, moi, j’aurais fait pendre Goergei. »

Ainsi la proclamation de Waitzen triomphait des sourdes menées du congrès de Débreczin ; l’armée royale du Haut-Danube, un moment menacée de s’engloutir dans le flot révolutionnaire d’une armée hongro-polonaise, recouvrait son indépendance et sa liberté d’action, et c’en était fait pour cette fois du moins du fameux triumvirat où Kossuth devait s’arroger le rôle d’Octave, tandis que Bem et Dembinski auraient pris à ses côtés les personnages d’Antoine et de Lépide. Kossuth, tout en ayant l’air de se résigner de bonne grâce, s’arrangea cependant de manière que le commandement supérieur de l’armée, au lieu d’échoir à Goergei, comme on s’y attendait, fût donné au général Vetter par le congrès de Débreczin. Vetter et Dembinski se détestaient. Autant de héros, autant de haines dans cette iliade madgyare, et de cette animosité des deux chefs devait à son tour profiter Goergei, le premier par l’ancienneté après Damjanich.

Physionomie originale et brillante que ce Damjanich, cœur de lion, tempérament à la Kléber ! La première fois que lui et Goergei se rencontrèrent, c’était la nuit. Goergei, arrivé tard à Tisza-Fured, demande le quartier de Damjanich ; on lui indique une chambre où le général et Klapka viennent de se retirer. Il entre, tous les deux sont endormis. Goergei imagine d’en faire autant, et, comme il n’y a plus de chaises libres, se couche tout de son long sur le sol. Au point du jour, Damjanich se réveille, et, voyant un étranger se frotter les yeux, ouvrir les fenêtres et demander brusquement du schnaps : « C’est mon homme, c’est Goergei ! » s’écrie-t-il, et, se levant, il lui saute au cou et l’embrasse. « Frère, poursuit Damjanich, le génie de la guerre est avec toi, tu seras général en chef et ministre. Ne t’inquiète pas de Vetter : nous le coulerons. Tu prendras Komorn, tu prendras Pesth, et tu nous réconcilieras avec le roi. Quant à moi, je marche avec mes braves à Débreczin, et je tombe à la baïonnette sur tous ces blagueurs du congrès. »

Damjanich ne manquait pas une occasion de se rendre coupable des plus flagrantes insubordinations à l’égard du général Vetter, dont il bafouait les talens militaires et qu’il narguait à tout propos, disant qu’il était impossible qu’un homme aussi laid fût un bon capitaine. Les choses en étaient là lorsqu’un matin Goergei reçut de son camarade un billet laconique ainsi conçu : « Cher cœur de frère, nous en voilà enfin débarrassés ; le Vetter est au lit avec une fièvre bilieuse à laquelle je puis me vanter, pour ma part de n’avoir pas médiocrement contribué. — Damjanich. »

Force fut à Kossuth de faire à mauvais jeu bonne mine et de rendre alors à Goergei ce bâton de commandement dont, par sa brillante campagne d’avril, le jeune généralissime prouva sur-le-champ qu’il était digne. On connaît quel avait été jusque-là le plan militaire de Goergei : se retirer dans l’intérieur du pays tout en harcelant les Autrichiens sur divers points, de manière à les contraindre à étendre à l’infini leurs lignes d’opérations. À dater de ce moment, l’armée hongroise change de système, et, se retournant contre l’ennemi, prend tout à coup une vigoureuse offensive. Après avoir refoulé les Autrichiens depuis Hatvan jusque devant les murs de Pesth, Goergei laisse là dix ou douze mille hommes sous la conduite d’Aulich pour tromper le maréchal Windisch-Graetz et lui faire croire à la concentration des forces hongroises sur ce point. Quant à lui, Goergei, il se retourne avec le gros de son armée du côté des Karpathes et vient rejoindre Damjanich devant Waitzen. Là dix mille Autrichiens commandés par le général Goetz sont attaqués par les Hongrois. Le combat se poursuit dans les rues avec un acharnement terrible. Au plus fort de la mêlée, la balle d’un étudiant qui tire des fenêtres d’un pensionnat vient frapper à mort le général Goetz, et c’est Goergei qui reçoit dans ses bras le dernier soupir de l’officier autrichien. Le lendemain, noble et solennelle façon de consacrer ses succès de la veille, Goergei accorda à la dépouille restée en son pouvoir du général ennemi de généreuses funérailles. Quatorze bataillons de honveds suivaient le cercueil de l’officier impérial, et cent coups de canon saluèrent son inhumation. Les papiers trouvés sur le général Goetz, ainsi que ses dernières volontés, furent en outre, par ordre du chef madgyar, remis au quartier-général du prince Windisch-Graetz. Goergei se porta ensuite à marches forcées vers Leva, battit Wolgemuth à Nagy-Sarlo, et le 20 avril entra victorieux dans Komorn.

Cependant, du haut de la citadelle d’Ofen, les canons du maréchal prince Windisch-Graetz continuaient de rester braqués sur la capitale historique de la Hongrie, et si la diète et le gouvernement avaient à bon droit reconnu que Pesth et Ofen étaient, au point de vue stratégique, d’une importance secondaire, au point de vue de l’orgueil madgyar la chose changeait d’aspect. Ces victoires successives, dont la fortune, par un tardif, mais glorieux retour, couronnait les armes nationales, où les célébrer, sinon dans l’antique cité métropolitaine ? « A quoi sert de vaincre ? murmuraient ceux-ci, pourvoir la ville sacrée, où nos vieux rois ceignaient jadis le diadème de saint Etienne, incessamment tenue en respect par l’artillerie des impériaux, pour voir Buda menacer Pesth d’un bombardement fratricide ? — A quoi sert de vaincre, soupiraient celles-là, s’il nous est interdit de goûter aux fruits si doux de la victoire ? Eh quoi ! je suis la femme du triomphateur, et je ne trône point dans un palais ? Eli quoi ! je suis la sœur du souverain, et nul ne sait où venir me rendre hommage ? Eh quoi ! point de réceptions ni de galas, point de Te Deum ni de bals, et vous appelez cela vaincre ! Dérision ! Il faut reconquérir Pesth, il faut reconquérir Buda : un pays où le gouvernement n’a point de capitale pour y placer son siège, un pays où l’on ne danse pas, n’est point une patrie. Aux armes ! Nous voulons danser, aux armes ! et que Windisch-Graetz paie les violons ! » Ainsi parlait l’escadron féminin, ainsi d’aveugles politiques se prononçaient au sein de la diète. Et Goergei reçut l’ordre d’abandonner le terrain de ses opérations, d’interrompre ses plans de campagne et de venir, toute affaire cessante, mettre le siège devant Ofen. « Misérable régiment de cotillons ! s’écria le jeune héros de Komorn en recevant cette injonction funeste, dorénavant tout est perdu. » On se demande comment ce Goergei, auquel d’habitude un acte de révolte coûtait si peu, au lieu de refuser hautement d’obéir cette fois à l’absurde volonté de Kossuth, baissa la tête et s’en fit l’instrument. Il n’y a qu’une manière d’expliquer cette contradiction : c’est qu’à dater de ce moment, Goergei entrevoit le terme inévitable de la lutte impossible qu’il soutient au nom de son pays, et sa dernière illusion, si tant est qu’il en ait jamais eu, s’évanouit et disparaît. Il devient fataliste et se résigne.

Lorsque de Waitzen vous descendez le Danube jusqu’à Pesth, vous voyez, sur la rive droite du fleuve, s’élever, presque vis-à-vis de la cité madgyare, un groupe de collines formant amphithéâtre. Le Kalvarienberg, le grand et petit Schwabenberg, le Spitzberg et le Blocksberg composent la galerie la plus élevée de ce pittoresque pourtour au pied duquel se déroule majestueusement le Danube. Au bord du fleuve, et comme au sein de cet amphithéâtre, se dresse un pic aigu que surmonte une citadelle : c’est Ofen. De même que ce plateau domine le Danube, ainsi le Kalvarienberg et le Blocksberg dominent ce plateau, et de ces sommets il est aussi facile de bombarder Ofen qu’il est aisé d’écraser Pesth du haut de la forteresse d’Ofen, d’où les gens du métier pourront conclure que Ofen ne devient une position stratégique tenable qu’autant qu’elle aura pour la défendre des forts détachés placés sur les hauteurs du Kalvarienberg et du Blocksberg. Comme tel n’était point le cas lors de l’entrée en Hongrie du maréchal Windisch-Graelz, les Madgyars jugèrent à propos d’évacuer la place sans livrer bataille. Les Autrichiens n’en avaient pas moins laissé garnison dans la citadelle, soit afin de couvrir leur retraite, soit pour ne pas abandonner à l’ennemi le matériel de guerre entassé là, soit enfin qu’ils estimassent à juste titre que les Madgyars renonceraient désormais à l’idée d’un siège dont la première conséquence serait le bombardement impitoyable de leur belle ville de Pesth. Lorsque Goergei reçut l’ordre d’attaquer Ofen, la garnison autrichienne de cette place se composait en tout de cinq mille hommes, commandés par ce glorieux Hentzi, auquel, sur le sol témoin de sa mort héroïque, le jeune empereur François-Joseph élevait hier un monument aux yeux de la Hongrie pacifiée. Les Hongrois ne s’attendaient point d’abord à trouver là cette terrible résistance que le vieux caporal leur ménageait. Autant de fois ils se montrèrent sur les palissades du pont de chaînes, autant de fois ils furent repoussés, si bien qu’il fallut entreprendre un siège en règle. Goergei amena ses batteries sur les hauteurs, le Blocksberg et le Kalvarienberg se changèrent en arsenaux, et le 4 mai le bombardement commença. Après avoir montré à l’ennemi qu’il ne tenait qu’à lui désormais de réduire la forteresse tout entière en un monceau de ruines, Goergei voulut essayer sur Hentzi une dernière voie de capitulation, déclarant, au cas où ses offres seraient repoussées, qu’il ne laisserait pas ame qui vive dans la garnison ; à quoi le vieux reitre se contenta de répondre en quatre mots : « J’entends faire ce que m’ordonnent mon devoir et l’honneur, et défendrai la place jusqu’à mon dernier homme ; et, si les deux cités jumelles y périssent, que la responsabilité en retombe sur vous ! » A ce laconisme austère, la bouche du canon riposta, le siège fut repris de plus belle, et durant dix-sept jours se prolongea sans discontinuer ; de toutes les cimes environnantes, une pluie de bombes et de grenades ne cessait de tomber. À tout instant, les Hongrois revenaient à l’assaut : ce n’étaient plus alors ces gauches enrôlés de la veille, ces volontaires empêchés, raillerie et désarroi des bonnes troupes, mais de bardis honveds, dont, à force de patience et de discipline, Goergei avait fait des soldats, et qui, portant le courage jusqu’à l’audace et l’enthousiasme jusqu’au fanatisme, ne savaient plus reculer sous le feu que pour mourir. De son côté, Hentzi tenait parole, et, en même temps qu’il rejetait les assaillans, foudroyait Pesth, étendue à ses pieds. Bientôt la ville entière ne représenta plus qu’un immense incendie. Dans la nuit du 13, l’embrasement fut général. L’église de Léopold brûlait, les bains du Danube brûlaient, et aussi la redoute, le casino, le théâtre, l’hôtellerie de la Reine d’Angleterre. Enfin, le 21, Goergei donna l’assaut à la citadelle. Les volontaires s’élancèrent les premiers, puis vint le bataillon dom Miguel, puis le 49e honveds, qu’on appelait les bonnets rouges. Les Autrichiens se battaient comme des lions. Calme, résolu, impassible, le vieux Hentzi dirige la défense. Tout à coup une balle l’atteint, et il tombe sur la brèche au moment où les Hongrois vont triompher. Vers quatre heures, Goergei, dont la lunette est restée braquée sur le donjon de Wissembourg, y voit flotter l’étendard madgyar. « Enfin, s’écrie-t-il, vivent les trois couleurs ! vive la honved ! » Aussitôt un commissaire du gouvernement s’approche et lui demande s’il ne doit pas envoyer à Débreczin les nouvelles de la victoire. — « Souvenez-vous de Mélas à Marengo, lui répond sèchement le jeune général en chef ; vous, monsieur, vous pouvez le faire. Quant à moi, je n’oserais encore m’y risquer. » La citadelle fut prise. En témoignage de sa haute satisfaction pour un si beau fait d’armes, Kossuth prétendit investir le vainqueur de la dignité de lieutenant-feld-maréchal, et, prodigue en ses munificences, le dictateur joignit à ce nouveau grade le diplôme de grand’-croix de l’ordre du mérite militaire. Goergei ne serait plus ce héros sceptique et frondeur que nous connaissons, s’il se fût laissé prendre à de telles misères. — « Lorsqu’autrefois, dit-il, j’acceptai la seconde classe de cet ordre dont vous m’offrez les honneurs maintenant, il n’y avait point encore de république en Hongrie. Aujourd’hui de pareilles distinctions n’ont plus de sens, et vos législateurs de Débreczin devraient savoir que, dans nos institutions nouvelles, il n’existe désormais que de simples généraux parmi lesquels, en temps de guerre, on en choisit un pour commander en chef. »

J’ai mainte fois ouï dire que Goergei, pendant le siège d’Ofen, fit tirer à boulets rouges sur le Burg royal pour empêcher Mme Kossuth, qu’il détestait au fond de l’ame, d’y établir jamais sa cour. Ce Burg, ancienne résidence de l’archiduc palatin, est construit sur l’emplacement de l’antique château des rois de Hongrie, lequel fut mis en ruines au temps des Turcs. C’est un vaste et pittoresque bâtiment dont il faut surtout louer l’admirable situation au bord du plateau du Schlossberg. Là résidait la fameuse couronne de saint Etienne, ce mystique diadème qui, selon la tradition constitutionnelle, avait seule le don de conférer la royauté madgyare, sacra regni corona cum clenodiis suis ! Dans la loi historique hongroise, différente en cela du principe de la vieille monarchie française, le roi meurt, et, durant l’intervalle qui s’étend d’un souverain à l’autre, c’est la couronne, prise non plus au figuré, mais en quelque sorte à l’état personnel, qui règne, et cela jusqu’à ce que le nouveau monarque l’ait épousée. Alors seulement que le diadème de saint Étienne a touché votre front, vous êtes roi de Hongrie, sinon non ; de là le terme si souvent usité : Neocoronata sanctissima majestas. On voit que nous n’avons point tort de parler de cette couronne comme d’une individualité royale. Elle résidait en effet dans une partie de l’édifice, environnée de ses pierreries, cum clenodiis suis, espèce de princesse d’un conte de fées historique siégeant au milieu de sa progéniture. La couronne de Hongrie avait ses appartemens privés où nul ne pénétrait. Nuit et jour, dans son antichambre, veillaient en se promenant de long en large deux officiers de sa garde particulière, laquelle se composait de soixante-quatre hommes d’élite ayant leur caserne vis-à-vis de l’aile qu’elle habitait. Les fenêtres de sa chambre étaient murées, et l’air ne s’en renouvelait qu’au moyen de trois trous pratiqués dans la pierre, unique ouverture dont le regard des profanes se pût servir pour contempler de loin le mystérieux tabernacle. Quatre dignitaires possédaient seuls la clé de la porte, close à triple verrou, de l’impénétrable sanctuaire : c’étaient l’archevêque primat, l’archiduc palatin et les deux grands officiers de la couronne, choisis d’ordinaire parmi les plus puissans magnats du royaume. Dans cette chambre était la couronne, précieusement emprisonnée dans un étui que renfermait un coffre de fer scellé des cinq sceaux du roi, du primat, du palatin et des deux grands officiers. À chaque nouveau couronnement, ses gardes-du-corps venaient la prendre et la conduire à Presbourg ; puis, après qu’elle avait touché le roi au front et la reine à l’épaule droite, elle regagnait sa mystérieuse et sombre cellule avec le même cérémonial. Jamais d’ailleurs princesse romanesque n’eut une si aventureuse existence que cette couronne de Hongrie. D’Arpad à Kossuth, le nombre de ses escapades et de ses disparitions ne saurait se compter. Elle a été retenue en otage, par un empereur d’Allemagne, elle a séjourné en Transylvanie des années entières au château d’un noble ravisseur ; puis des brigands l’ont enlevée, puis elle a couru la poste en Bohème, et Joseph II, au grand mécontentement des Hongrois, a voulu l’avoir à Vienne. Enfin elle est retournée, sous l’empereur Léopold II, à son antique résidence d’Ofen, et son voyage, à cette époque, fut un véritable triomphe. Fille de Byzance et de Rome [8], elle est comme un symbole de cette nationalité madgyare placée ainsi au nord des deux péninsules italienne et grecque et participant à la fois par sa situation géographique, sa politique, ses mœurs, sa religion, de l’Orient et de l’Occident. Il va sans dire que l’errante princesse devait profiter des événemens de 1848 pour disparaître de nouveau, et le dictateur Kossuth ne pouvait manquer de prêter des mains à son évasion. Dans quel sanctuaire ou dans quelle échoppe repose aujourd’hui l’objet sacré ? Quel grand-prêtre Joad ou quel Juif immonde tient à cette heure en sa possession l’auguste relique ? Je doute qu’on le sache jamais, et surtout qu’on s’en inquiète fort. En effet ; quel intérêt aurait-on à découvrir cette couronne, maintenant que l’idée symbolique qui s’y attachait semble s’être évanouie et que le récent voyage du jeune empereur François-Joseph à travers ces populations enthousiastes, moins conquises par ses armes que par sa gracieuse présence, a prouvé qu’on pouvait parfaitement être roi de Hongrie sans avoir mis sur sa tête le gothique diadème d’Arpad ?

À quelques jours de l’assaut victorieux donné à la capitale hongroise (5 juin), Kossuth revint en pompe triomphale dans sa bonne ville de Pesth. Son entrée fut d’un empereur. Dans une magnifique voiture attelée de quatre chevaux, Mme Kossuth à sa droite, escorté de la légion allemande, de la garde nationale à cheval et suivi d’un splendide état-major, Kossuth traversa solennellement les rues joyeuses de la ville, dont les saignantes cicatrices disparaissaient sous des tapis de fleurs. On imagine quel pitoyable effet cet appareil théâtral devait produire sur l’esprit de Goergei, de plus en plus en proie aux sombres pressentimens de l’avenir. À un dîner chez Kossuth, où de maladroits flatteurs s’amusaient à comparer le jeune capitaine aux grands hommes de l’ancienne Rome : « Moi, un républicain ! s’écria Goergei ; quelle plaisanterie ! moi, un vieux Romain ! quelle sottise ! Hélas ! pour être ce que vous dites là, il faut avoir au cœur plus d’héroïsme que je n’en ai. Et si j’étais par hasard ce grand homme que vous vous figurez, je n’en ferais ni une ni deux, et je me camperais une balle dans la cervelle, car, sachez-le bien, messieurs, la Hongrie est perdue ! »


III

On avait gaspillé beaucoup de temps, on allait en gaspiller encore davantage, et tandis que, du fond des provinces de son immense empire, la Russie évoquait des légions intactes, tandis que l’armée autrichienne pansait ses blessures, et, voyant de jour en jour grandir ses forces, prenait à Presbourg, sur les deux rives du Danube, une position de plus en plus vigoureuse et menaçante, l’Annibal hongrois consumait ses momens dans les vains travaux d’un siège intempestif. Quant à Kossuth, enivré de puissance et d’ovations, il s’abandonnait fastueusement aux délices de la Capoue nouvelle. La nature orientale du Madgyar, dédaignant les soucis du lendemain, jouissait de l’heure présente, et l’avenir sur lequel ses victoires d’hier projetaient un rayon décevant lui apparaissait riant et lumineux dans un horizon prismatique. Aux périls qui de tous côtés s’amoncelaient, à peine si quelques hommes prenaient garde, et les journaux ne parlaient de l’invasion russe qu’en accompagnant ce bruit de commentaires propres à les démentir. On a prétendu qu’il était faux que Goergei eût jamais désapprouvé l’ordre formel qu’il reçut du gouvernement d’enlever Ofen à tout prix. Lui-même évite de s’expliquer là-dessus dans ses mémoires. S’il en était ainsi, nous aurions à signaler une contradiction de plus dans la conduite de ce personnage trop souvent énigmatique. Le siège d’Ofen impliquait en effet l’entier abandon du plan de campagne entrepris à la poursuite des Autrichiens, et qui jusque-là semblait lui réussir. Pour attaquer Ofen et l’emporter d’assaut, il ne fallait rien moins (l’issue de cette affaire l’a démontré) qu’une armée au complet ; or il était évident qu’après avoir payé le sanglant tribut qu’un pareil exploit exigeait, les troupes hongroises ne se trouveraient plus en état de se mesurer en rase campagne avec une armée autrichienne de cinquante à soixante mille hommes. L’armée madgyare de l’ouest, sous les ordres des généraux Damjanich, Klapka, Guspar, Aulich, ne s’élevait pas, après les rudes pertes essuyées à Halvan, Aszad et Tapio-Biske, à plus de soixante mille hommes, et de ce nombre il fallait détacher une bonne partie opérant sur le Bas-Danube et trente mille hommes concentrés sous la main de Goergei pour le siège d’Ofen et l’occupation de Pesth. Restaient donc vingt-cinq mille hommes disponibles pour continuer le plan de campagne commencé contre les Autrichiens. Vouloir poursuivre l’ennemi et tenter une invasion sur son territoire avec un contingent si minime eût été un acte de folie, et personne n’y songea. Aussi long-temps donc que le siège se prolongea devant Ofen, toutes les opérations de l’armée de l’ouest furent paralysées, ce qui mit l’année autrichienne en mesure de remonter son moral, de réparer ses brèches et de prendre sur le Danube cette position forte et décisive dont nous parlions. Au commencement de mai, lorsque le général Welden fut rappelé et que le jeune empereur prit le commandement en chef, les troupes impériales s’élevaient à soixante-dix mille hommes. Dès le 5 mai, de légers mouvemens d’offensive furent essayés sur Raab et sur divers points de la ligne d’opérations de l’ouest, non qu’on se proposât de pénétrer de nouveau dans l’intérieur du pays, mais pour tromper les Hongrois par des semblans d’attaques qui les maintiendraient en respect, et donner au corps d’invasion russe le temps de se masser sur la frontière.

Tels étaient les menaçans auspices sous lesquels Goergei entreprit sa dernière campagne. Kossuth, dont les rancunes ne pardonnaient pas, voulut d’abord, contre l’avis du jeune général, faire de Szegedin le point stratégique des opérations de l’armée hongroise, ce qui paraissait à Goergei le comble de la déraison tant que Témeswar n’aurait pas capitulé et que Jellachich garderait ses positions. Rien n’est plus ridicule, ajoutait-il, que de vouloir manœuvrer en front, lorsqu’on est à la fois menacé par le flanc et sur les derrières ; on devait au contraire établir à Komorn le pivot de ses mouvemens, et de là s’efforcer de porter la guerre sur la rive droite du Danube. L’heure des résolutions suprêmes approchait. Georgei rêvait un coup de main survienne, lorsque l’apparition subite de la division russe Panjutine vint rendre impossible l’accomplissement de ce projet. Repoussé à Zsigard et à Péred, battu à Raab, il reçoit d’un chevau-léger, à la journée d’Acs, un violent coup de sabre sur la nuque, et n’a que le temps de se jeter dans Komorn.

Une telle irrésolution, une telle anarchie régnaient alors dans les conseils de la Hongrie, qu’au moment même où les forces combinées de la Russie et de l’Autriche envahissaient les divers points du territoire, pas un plan d’opérations n’avait pu être adopté du consentement unanime des généraux. Au lieu d’envoyer à Goergei des ordres catégoriques et d’exiger de lui, une fois pour toutes, une catégorique obéissance, au risque, s’il la refusait, d’exécuter rigoureusement la loi militaire en pareil cas, on intrigue, on ruse, on complote ; on n’ose le destituer ouvertement, on travaille à le supplanter. Ainsi à Komorn, tandis que le lion, encore tout sanglant de sa blessure de la veille, rugit sur son lit de douleur, Kossuth cherche à le garrotter. « Le 2 juillet 1849, immédiatement après la bataille, le général Klapka recevait, en même temps que tous les officiers de mon état-major, une dépêche du gouvernement qui les informait de la nomination du général Meszâros au commandement en chef de toutes les forces hongroises. Quant à moi, j’étais rappelé par Kossuth, et l’on m’invitait à m’appliquer exclusivement à la direction du ministère de la guerre [9]. » Ce Meszaros, fort impopulaire d’ailleurs auprès des officiers de l’armée, passait pour être l’alter ego du général Dembinski. On le voit, c’était la parfaite reproduction de la pièce déjà jouée à Kapolna. Kossuth se servait assez volontiers de l’émigration polonaise pour battre en brèche, de temps à autre, les chefs madgyars qui le gênaient. Le moyen pouvait être bon, seulement il n’eût point fallu en abuser. D’ailleurs les fiers Madgyars ne se laissaient pas faire. À Kapolna, on s’en souvient, tous les officiers de l’année de Goergei avaient pris parti pour leur jeune chef ; à Komorn, leur indignation fut la même. L’état-major tout entier signa une déclaration portant que l’année du nord était décidée à ne servir que sous les ordres de Goergei. Ce péremptoire manifeste, confié aux soins des généraux Klapka et Nagy-Sandor, fut remis par eux à Kossuth, qui s’excusa de son mieux en disant qu’on s’était mépris sur ses intentions, et qu’il n’avait voulu qu’amener Goergei à opter entre le portefeuille de la guerre et le bâton de commandant en chef.

En ce moment, Goergei eut véritablement dans ses mains le sort de la Hongrie. Libre de ses mouvemens, affranchi pour jamais du joug d’un gouvernement inepte dont il venait de briser la dernière intrigue, il pouvait, sinon vaincre, du moins négocier encore avec autorité, et, par un acte de soumission solennelle, sauvegarder peut-être, en même temps que la vie de tous ses valeureux compagnons d’armes, l’existence nationale de son pays. Déclarer publiquement à la Hongrie ce que tant d’autres avaient intérêt à lui cacher : à savoir que toute espèce de résistance était devenue impossible ; puis, à la tête de soixante mille hommes de troupes aguerries, adossé sur la citadelle de Komorn, ce Gibraltar de l’Autriche, se réconcilier avec la couronne impériale, — il semble que c’eût été là mettre un noble terme à ces fastes tragiques, et bien des funérailles que la cloche d’Arad sonna plus tard eussent sans doute été évitées. Pourquoi Goergei hésita-t-il ? Qui l’arrêta ? Ce ne furent point à coup sûr ses illusions ; quant à des scrupules, est-il permis de les supposer chez un homme qui devait, à quelques semaines de là, remettre au fourreau, sans conditions, cette épée qui pouvait encore, à cette époque, obtenir beaucoup du monarque en s’abaissant devant lui ? « Tu nous réconcilieras avec l’empereur, » comment cette belle parole du chevaleresque Damjanich, un des paladins de sa table-ronde, ne revint-elle pas à son esprit ? Il pouvait être le Monk de cette révolution hongroise. Son royalisme bien connu, son dévouement au drapeau constitutionnel de l’Autriche, sa haine de la démagogie, tout paraissait lui indiquer ce rôle ; il hésita1, et n’en fut que le Dumouriez.

L’irrésolution de Goergei ne tarda pas à porter ses fruits. Incertain et flottant, il se décide enfin à subir l’inspiration d’un gouvernement qu’il méprise et qu’il a si souvent humilié. Le 11 juillet, Klapka reçoit ordre d’engager le feu pour masquer le gros de l’armée qui se dirige sur Grand Waitzen. Après trois jours de marches forcées, Goergei atteint cette dernière ville, et là ses reconnaissances lui démontrent qu’il doit renoncer à l’idée de rompre la ligne de bataille de l’armée russe. Il fallait se replier vers le nord. Nagy-Sandor lève trop tôt ses avant-postes, et les Russes, avertis du mouvement rétrograde des Hongrois, fondent sur Waitzen avant que les parcs d’artillerie aient eu le temps de passer le pont. Goergei se retourne avec sa réserve, accepte le combat qu’on lui livre, et finit par repousser l’ennemi jusque sur les hauteurs d’où il est descendu. Cette affaire du pont de Waitzen est restée dans la mémoire de tous ceux qui en furent témoins comme un des plus beaux traits de bravoure dont Goergei ait donné l’exemple. Huit grenades russes, en éclatant à ses pieds, avaient incendié le pont, et lui, pâle et superbe, multipliant les coups de sabre et les houras, électrisait par sa présence ses hardis pionniers, qui reprenaient courage en voyant de loin en loin l’héroïque Madgyar dans son attila rouge apparaître au milieu de l’embrasement et des balles.

Il lui fallut alors revenir à son ancien échiquier du nord de la Hongrie. Prompt à l’action, habile à réparer ses pertes, déjouant par ses marches et contre-marches tous les calculs de l’ennemi, le rapide, l’adroit, l’insaisissable Goergei eut beau multiplier les prodiges, se montrer sur vingt points à la fois, être partout et nulle part : tant de présence d’esprit, de valeur, de talens militaires, ne devaient aboutir qu’à de stériles résultats, et le destin avait d’avance marqué l’heure où cette infatigable armée passerait sous les fourches caudines de Vilagos. C’était à cette époque une belle et redoutable armée que celle-là. À l’instar de Zumalacarreguy, Goergei l’avait en quelque sorte fait sortir de terre. Que de vaillans soldats s’étaient révélés dans ses rangs, que d’illustres chefs s’étaient montrés, qui dans d’autres circonstances n’eussent jamais rêvé la gloire des champs de bataille ! Involontairement cette guerre de Hongrie vous rappelle par instans nos guerres de la Vendée et leurs généraux improvisés, les Ronchamp, les Stofflet, les Gaston ! Et la honved jadis tant bafouée par Goergei lui-même, qui l’aurait maintenant reconnue ? Comme en lions rugissans tous ces lièvres d’autrefois s’étaient changés ! Efforts superflus, vaine résistance, les Autrichiens et les Russes avaient engagé la partie de manière à ne laisser à leur antagoniste aucune chance, et le maréchal Paskiewistch, aussi bien que le baron Haynau, pouvaient, comme ce fameux joueur d’échecs arabe, indiquer d’avance au général hongrois dans quelle case ils le feraient mat. Pendant plus d’un mois, les troupes de Goergei manœuvrèrent à travers des forêts de baïonnettes russes et de piques cosaques. « Il me trompe toujours, cet homme ! » s’écriait le comte d’Erivan. N’importe, la partie était perdue, et ni la vigoureuse résistance de Goergei à Sajo, ni sa brillante affaire de Hernad ne pouvaient changer le sort des armes. Tout ce qu’il obtenait à force d’audace et de périlleux coups de main, c’était de ralentir la marche des Russes. « Nous avançons péniblement, écrivait le prince Paskiewistch dans un de ses bulletins, parce qu’il est impossible en ce pays de se procurer le moindre renseignement sur la position de l’ennemi. Tous les habitans tiennent pour Goergei, et je ne puis, à quelque prix que ce soit, avoir d’espion. »

Cependant le 2 août, vers deux heures du matin, les Russes tombaient sur Nagy-Sandor. Les Hongrois étaient parvenus à cacher si adroitement leur artillerie dans les champs de maïs qui entourent Débreczin, que les batteries russes durent arrêter leur feu et se retirer ; néanmoins, il ne manœuvre en liane du général Gillenschmidt ayant forcé l’artillerie hongroise de changer de position, elle se vit tout à coup attaquée et mise en déroule par les masses de la cavalerie russe. Ce mouvement décida de la journée ; le corps d’armée de Nagy-Sandor prit la fuite du côté de Débreczin, harcelé par les cavaliers musulmans et cosaques qui le poursuivirent jusqu’à travers les rues de la ville. La défaite des Hongrois était complète ; Goergei se réunit, à Grosswardein avec ce qui restait des troupes de Nagy-Sandor. Tant de marches, de travaux et de privations avaient épuisé cette armée, que son général aux abois voyait de jour en jour diminuer et se fondre. La guerre de partisans n’était même plus soutenable à cette heure. Goergei alors se retira sur Arad pour y faire sa jonction avec l’armée du sud et y prendre, d’après les ordres du gouvernement, le commandement supérieur de toutes les forces militantes de la Hongrie. Comme il était campé dans Alt-Arad, Kossuth, toujours en incubation de fourberies nouvelles, dépêcha de la citadelle d’Arad un courrier chargé de l’informer que les Autrichiens venaient d’être battus à plat. Naturellement l’histoire était fausse. Goergei n’eut pas de peine à s’en douter, et ses pressentimens ne furent que trop justifiés, lorsqu’il apprit quelques heures plus tard l’entière déconfiture de Dembinski, lorsqu’il sut que Bem, après être parvenu à prolonger d’un moment la bataille, n’en avait pas moins essuyé une déroute telle que de cinquante mille hommes (et cela de l’aveu de Kossuth lui-même), il lui en restait tout au plus six mille. Le 10 août au soir, Goergei fit son entrée dans la citadelle d’Arad ; le 11, il prenait la dictature, et le premier usage qu’il faisait de ses pouvoirs discrétionnaires sur la nation et sur l’armée était de conclure avec le prince de Varsovie, par l’entremise du général Rüdiger, l’acte de capitulation qui devait le surlendemain recevoir son exécution à Vilagos. On se tromperait fort à croire que Goergei eût attendu jusque-là pour agiter dans sa pensée des projets de capitulation avec la Russie. « Dès que la Hongrie doit succomber, peu importe laquelle des deux puissances de la Russie ou de l’Autriche lui frappera les derniers coups ; mais ce qui nous intéresse, c’est de savoir à laquelle des deux elle restera en partage ; ce qui nous intéresse, c’est que les suprêmes efforts de notre désespoir atteignent celle-ci plutôt que celle-là. » Ainsi parlait Goergei le 26 juin, dans le dernier conseil où il siégea en qualité de ministre de la guerre [10], alors que l’invasion de l’armée russe, écartant d’emblée toute idée de salut ultérieur, ne laissait plus debout qu’une question : vendre le plus cher possible son agonie à l’ennemi qu’on détestait davantage. Or cet ennemi, qui en doute ? c’était l’Autrichien abhorré, l’Autrichien premier coupable, en fin décompte, de tous les maux infligés à la patrie madgyare. Multiplier les rencontres avec les impériaux et leur porter les plus fréquentes et les plus douloureuses blessures, en attendant la venue des Russes ; les Russes une fois en présence, entamer avec eux des négociations pacifiques, — voilà quels furent véritablement les principes de la politique de Goergei pendant cette période de convulsion. Et cette politique, il n’en fit point mystère, il la pratiqua dès le commencement au vu et su de chacun, de Kossuth tout le premier, qui ne la désapprouvait pas, du moins ouvertement. Quel sens autrement faudrait-il attribuer à cette visite au quartier-général de Nyir-Adony (le 1er août) des ministres Széméré et Casimir Batthyanyi, chargés tous deux officiellement de s’entendre avec Goergci sur les moyens d’offrir la couronne de Hongrie au duc de Leuchtenberg, et de sauver, en la mettant sous la protection de la dynastie des Romanow, cette indépendance de la patrie pour laquelle il était bien reconnu désormais que le manifeste révolutionnaire du 14 avril ne pouvait plus rien ? Il y a certaines illusions dont jamais, si optimiste qu’on le suppose, Kossuth ne fut la dupe ; par exemple, il est impossible d’imaginer qu’il ait cru même un seul instant que la Hongrie soutiendrait à elle seule le double choc de la Russie et de l’Autriche. Non, cette prétendue confiance n’était chez lui qu’une affaire de mise en scène. Voyez, à dater du 14 avril, quel mal il se donne pour tromper la nation sur les dangers qui la menacent du côté de la Russie, dangers sur lesquels il réussit à endormir si bien son monde, que le général Rem lui-même, jouet de cette parole illusoire, perd les défilés de Transylvanie avant de s’être douté seulement qu’ils fussent au moment d’être attaques. Voyez avec quel aplomb incroyable il parvient à persuader à ce malheureux pays que lui, Kossuth, exerce sur la politique générale de l’Europe une influence énorme à l’aide de laquelle il doit finalement (je cite ici ses propres expressions), sinon aboutir à vaincre la coalition austro-russe, du moins procurer à son pays une paix honorable achetée sans doute au prix de cruels et nombreux sacrifices, mais qui aura pour résultat de garantir la liberté. Ainsi, même avec cette intervention tant annoncée de la France, de l’Angleterre, des États-Unis et de la Turquie, point de victoire définitive, mais tout simplement une paix honorable achetée au prix de nombreux sacrifices ! C’est, il faut l’avouer, se montrer modeste en ses ambitions, et un pareil homme aurait jamais pu croire de bonne foi que son peuple, comme il l’appelait, était assez fort pour battre à lui seul les Russes et les Autrichiens ! Quelle plaisanterie ! Kossuth a de ces retours qui vous confondent en vous laissant voir à tout instant le comédien narquois et vantard à côté de l’homme politique capable, je ne dirai pas de mener à bout, mais d’entreprendre de grands desseins. Les expédiens, voilà son vrai cheval de bataille. « Si Dieu nous refuse son secours, que le diable nous vienne en aide ! » J’ignore si ce mot qu’on lui attribue est de lui, en tout cas il le peint à merveille. Républicain à Débreczin, nous le voyons brusquement se convertir à la foi monarchique et mettre la couronne de saint Etienne aux pieds du gendre de l’empereur Nicolas. Athée, ou pour le moins sceptique en matière religieuse, il recommande publiquement le jeûne et les macérations comme un moyen d’arrêter la marche des Autrichiens et des Russes. Goergei, dans l’exposé très complet qu’il donne de ses négociations avec le général Rüdiger, y rapporte un trait qui touche au sublime de ce genre héroï-comique où Kossuth excelle. « Le gouverneur me demanda alors ce que j’entendais faire au cas où, la nouvelle de la victoire de Dembinski à Témeswar se confirmant, je réussirais à opérer ma jonction avec lui et serais investi par le gouvernement du commandement supérieur des deux armées ? Je lui répondis qu’en ce cas je m’arrangerais de manière à prendre les. Autrichiens à partie et à leur livrer bataille avec toutes mnies forces rassemblées. — Et si c’étaient au contraire les Autrichiens qui eussent vaincu à Témeswar ? dit Kossuth. -Alors je mettrais bas les armes ! — Et moi, répliqua Kossuth, je me brûlerais la cervelle [11] ! » Ce mot fut prononcé avec un accent si profondément convaincu, avec une telle vérité d’expression et de pantomime, que Goergei le prit au sérieux et chercha naïvement à dissuader Kossuth d’un acte si répréhensible, lui disant qu’il devait préférer la fuite au suicide, vu que son existence importait encore à la pairie, dont il pourrait servir la cause à l’étranger. Mais n’insistons pas davantage sur cette parole fort heureusement non suivie d’effet. Ce qui reste établi, c’est que Kossuth était dans l’entière confidence des projets de Goergei touchant la capitulation.

Ces projets, Kossuth les approuvait in petto ou les condamnait : s’il les condamnait, pourquoi ne faisait-il pas arrêter sur-le-champ le coupable ? Une chose certaine, c’est qu’au moment où Goergei déclarait qu’il mettrait bas les armes au cas où se confirmerait le bruit de la défaite de l’année de Dembinski, le dictateur Kossuth tenait entre ses mains la vie du jeune général. Où se passait la scène que nous venons de raconter ? Dans la citadelle d’Arad, dont un officier rival de Goergei avait alors le commandement supérieur. Or on sait ce qu’étaient au camp hongrois ces rivalités entre généraux. En laissant, après un aveu aussi dépourvu d’artifice, Goergei s’en retourner libre et seul à son quartier-général d’Alt-Arad, lorsqu’il eût suffi d’un mot pour lui ôter tout moyen d’exécuter l’acte qu’il préméditait, Kossuth ne donnait-il pas à cet acte une sorte d’approbation tacite ? Sans nul doute, mais il était de la politique de Kossuth de ne point s’expliquer à cette heure, de se réserver pour le fait accompli. Ce qui le préoccupe surtout pendant cet épilogue de la tragédie madgyare, c’est de sauver ses jours sans trop exposer sa popularité ; car n’oublions jamais que s’il y a par éclairs du Cromwell chez cet homme, il y a aussi du Scapin et beaucoup. Les tours qu’il ourdit contre Goergei avant de se résoudre à abdiquer sont impayables ; on dirait la lutte du renard et du lion. Goergei, pour ôter à ses négociations toute apparence de révolte contre l’autorité constituée et de trahison, dut exiger de la part du gouverneur une démission formelle qui transférât au général leur chef de l’armée les pouvoirs politiques d’un dictateur civil. Aussi long-temps que Kossuth restait investi de l’autorité suprême, Goergei ne pouvait espérer stipuler vis-à-vis des Russes d’autres intérêts que ceux de son armée. À quel litre en effet aurait-il essayé d’obtenir des garanties pour la nation hongroise, n’étant point dictateur lui-même ? Aurait-on voulu par hasard, qu’il se donnât pour le représentant de ce gouvernement provisoire que les Russes avaient toujours refusé de reconnaître, et dont les dépêches diplomatiques n’étaient jamais parvenues au camp du maréchal Paskiewistch que sous le firman militaire de Goergei ? L’abdication de Kossuth n’eut donc pas d’autre objet que de mettre Goergei en situation de faire, comme général et chef politique du pays, ce que lui Kossuth ne pouvait faire ni comme général, puisqu’il ne commandait point aux troupes, ni comme chef politique, puisque les Russes ne le reconnaissaient point en cette qualité. Il abdiqua donc et disparut aussitôt, comme par une trappe, du théâtre de ses derniers exploits ; mais le Parthe, enfuyant, lançait sa flèche sous forme de proclamation. J’ai dit qu’en sauvant ses jours Kossuth avait surtout à cœur de ménager sa popularité ; tel est le sens qui se cache dans les paroles pleines de ruse et de perfidie à l’endroit de Goergei qu’il adresse à la nation hongroise avant de quitter la forteresse d’Arad. Le sublime de ce document, chef-d’œuvre d’astuce et de rouerie, c’est de prétendre faire croire à ce malheureux pays qu’il peut encore être sauvé par les armes, et, en désespoir de cause, obtenir tout d’une négociation pacifique habilement conduite. On voit quelle responsabilité menaçante cette proclamation posthume s’évertue à rejeter sur Goergei, dont elle travaille d’avance à faire ce fameux bouc émissaire que tant d’honnêtes dupes ont encore aujourd’hui dans une si sainte horreur.

C’est ainsi qu’en partant je te fais mes adieux.

Sauver le pays par les armes ! après l’entière mise en déroute de Bem en Transylvanie, après les défaites de Nagy-Sandor à Débreczin, de Dembinski à Témeswar ! sauver le pays par les armes, au milieu de l’immobilité et du silence de l’Europe, désormais à peine sympathique pour une cause dont la révolution s’était bruyamment emparée ! Garantir l’existence politique de la Hongrie, le salut de ses libertés, négocier sur des bases avantageuses avec qui ? Avec les Russes partout victorieux, partout maîtres du terrain. « Je répondis à Széméré, écrit Goergei, que je n’avais rien à faire dire aux Russes, parce que j’étais persuadé qu’ils ne traiteraient pus avec nous ; et si cette conviction m’eût manqué, il m’aurait suffi pour l’acquérir de me mettre un seul instant à la place du maréchal Paskiewitsch. Ce que je sais, c’est qu’à la tête des forces dont il dispose, moi je ne traiterais pas, et rien ne m’autorise à penser qu’il doive agir différemment que je n’agirais dans sa position. » Mettre bas les armes n’est point négocier, et jamais il ne fut question que d’un acte de soumission pure et simple. Autrement, aurait-on vu un officier en sous-ordre, le général Rüdiger, remplir dans toute cette affaire, vis-à-vis de Goergei, généralissime et dictateur, le rôle de plénipotentiaire russe, tandis que le chef de l’armée, le maréchal Paskiewistch, affectait de rester à distance et rappelait par son attitude en quelque sorte désintéressée le mot du prince Windisch-Graetz : « Je ne traite pas avec des rebelles ! »

À la proclamation traîtreusement chimérique de Kossuth, le général Goergei oppose, le soir même du jour qui précéda la catastrophe de Vilagos, un manifeste raisonné, véridique, sérieux. C’est la parole d’un homme ferme et déterminé qui renonce à la lutte, parce qu’à ses yeux la lutte est devenue impossible, et qu’il condamne toute inutile effusion de sang. C’est la prose, si l’on veut, après la poésie. Dès le 11 août, Goergei se mit donc en rapports avec le général Rüdiger, qui s’était avancé jusque dans le voisinage d’Arad, et lui annonça sa résolution définitive de capituler. Cependant, comme l’avant-garde des Autrichiens, sous les ordres de Schlik, s’était en même temps approchée, Goergei indiqua au général russe la direction qu’il devait prendre, afin de mettre ses troupes entre les Autrichiens et l’armée hongroise, l’acte suprême ne devant avoir lieu qu’en présence des Russes seuls. « Hâtez-vous, général, si vous voulez éviter de nouveaux malheurs, et faites que ce triste dénoûment s’accomplisse au plus tôt ; faites surtout qu’il n’ait pour témoins que les troupes de S. M. l’empereur de Russie, car, je vous le déclare sur mon honneur, j’aimerais mieux être anéanti avec tout le corps que je commande dans une rencontre désespérée que de déposer les armes sans conditions devant les Autrichiens ! » Toute cette lettre au général Rüdiger, testament politique de Goergei, nous donne l’explication la plus complète de sa conduite et de sa situation. « Vous connaissez la déplorable histoire de mon pays, et vous m’épargnerez de revenir sur cet enchaînement de circonstances fatales qui, après nous avoir mis les armes à la main pour la revendication de nos droits légitimes, devait nous amener à combattre pour notre propre existence. » Une fois de plus, il nous est démontré que Goergei, si tant est qu’il se fût jamais senti la moindre confiance dans l’avenir de la cause qu’il soutenait, avait perdu tout espoir dès la première nouvelle de l’intervention russe.

Cependant cette lettre, pas plus que les mémoires du général madgyar, ne lève deux ou trois objections graves qui se présentent et que Goergei n’affronte nulle part, sans doute parce que sa conscience lui dit que s’il essayait d’y répondre, les bonnes raisons lui manqueraient. Écartons cette idée ridicule de haute trahison, à laquelle les plus acharnés adversaires du jeune général semblent avoir eux-mêmes renoncé : il n’en reste pas moins à se demander pourquoi Goergei, ayant acquis l’inébranlable certitude qu’il ne pouvait plus rien désormais contre les forces combinées de l’Autriche et de la Russie, gardait son commandement et continuait la guerre ? Autre énigme. La déclaration du 14 avril ouvre un abîme infranchissable entre le gouvernement provisoire et le général de l’armée du Haut-Danube. Deux partis s’offraient alors à Goergei : abdiquer ses fonctions, refuser publiquement le concours de son épée à une cause qui cessait d’être la sienne, ou relever fièrement la tête contre une autorité révolutionnaire, proclamer sa déchéance, et puiser dans le vieux royalisme de ses compagnons d’armes l’audace d’un de ces coups d’état qui tranchent les situations. Au lieu d’en venir à ces glorieuses extrémités, il hésite et perd son temps à calculer l’influence que son éloignement pourrait avoir sur les troupes ; incapable à la fois d’agir et de se démettre, il va d’irrésolution en irrésolution, et finit par consentir à recevoir des mains d’un gouvernement qu’il méprise le portefeuille de ministre de la guerre et le commandement d’une armée, qu’en se ravisant alors qu’il était temps encore, on aurait pu faire servir à de grands desseins. Quelques-uns des anciens amis de Goergei m’ont souvent assuré que la chose au monde qui manquait le plus au vainqueur de Waitzen, c’était la confiance en ses propres mérites. Douter de soi-même, en dernière analyse on trouverait là peut-être le secret de bien des mouvemens dont le sens nous échappe. Ce défaut va même si loin, qu’au début de la campagne Goergei ne voulait point croire à ses talens stratégiques, et parlait d’obtenir quelque jour, en récompense des services qu’il pourrait avoir rendus, une place de professeur de chimie à l’université de Pesth. « Si je bats l’ennemi et que la guerre se termine à notre avantage, disait parfois le jeune capitaine, je demanderai à mon pays de me voter une somme de cinquante mille florins pour la fondation d’un laboratoire de chimie. C’est énorme ce qu’avec cinquante mille florins on pourrait faire chez nous pour les progrès de la science. » Au lendemain de Vilagos, à peine installé à Klagenfurt, lieu désigné à son exil, Goergei reprenait le cours de ses chères études. Un jour Kossuth, véritable Madgyar pour la munificence et la prodigalité, voulant assurer l’avenir de son jeune général et peut-être aussi fléchir ses gênantes raideurs, lui décréta une somme de deux cent mille florins que, par excès de délicatesse, le dictateur fit offrir à Mme Goergei. Dès qu’il eut connaissance de ce don, Goergei le refusa, et renvoya à Kossuth son riche présent avec ces paroles d’une héroïque simplicité : « Si je meurs, je n’ai besoin de rien, et ma femme redeviendra gouvernante, ce qu’elle fut jadis ; si nous sommes vaincus et que j’échappe, je me ferai professeur en pays étranger, et si nous triomphons et que je survive à nos victoires, moins que jamais j’aurai besoin d’argent. »

Un homme pourvu à L’endroit de lui-même d’une pareille dose de scepticisme n’offrait, on le devine, qu’un champ très peu favorable au charlatanisme d’autrui. Nous avons vu ses dédains pour les vantardises de Perczel, ses hauteurs envers Kossuth, dont la pompe lyrique et le fracas déclamatoire ne lui inspirèrent jamais d’autre admiration que celle qui revient en partage au comédien habile. Faiblesse inhérente à l’orgueil humain ! ascendant irrésistible d’un esprit solide et maître de lui-même sur l’enthousiasme gonflé de gaz et le patriotisme de tempérament ! Un homme poursuit Kossuth de son sarcasme, le harcèle de ses persiflages, et c’est juste cet homme que le dictateur triomphant ne se lasse pas de circonvenir et d’enlacer. Pour un hommage de ce Miltiade sardonique, dont les lauriers l’empêchaient de dormir, le potentat républicain eût tout donné. Vaines avances, le superbe, le froid, l’aristocrate Goergei conservait sur sa bouche ce pli fatal des cœurs désabusés, le masque d’airain ne se déridait pas, et ce Kossuth, qu’entouraient alors tant d’adulations, en était réduit à voir ses flatteries échouer devant cet amer antagonisme qu’il ne pouvait briser !

Calme dans la bonne fortune, indifférent à la mauvaise, Goergei voit les individus et les événemens avec l’impassibilité d’un chimiste procédant à son analyse, et son attitude sur les champs de bataille prouve qu’il a pour la mort le même mépris que pour les hommes. Moins royaliste peut-être que patricien, il n’est Madgyar qu’en de justes mesures, et sait aussi bien se garder des faiblesses de nationalité que des autres faiblesses d’amour-propre. À l’armée, tous ses ordres du jour et tous ses bulletins, qui, soit dit en passant, se recommandent par la netteté et la distinction au style, étaient rédigés en langue allemande, crime impardonnable à cette époque aux yeux d’une foule de gens possédés de la lièvre madgyare, et qui, lorsque leurs propres noms leur semblaient avoir une tournure par trop germanique, en madgyarisaient les désinences ; mais Goergei se souciait fort peu des oppositions de ce genre, qu’elles vinssent d’en haut ou d’en bas, et passait outre aux clabauderies en répondant : « J’ai l’habitude d’écrire et de parler pour me faire comprendre des gens auxquels je m’adresse. Or, quand je donne un ordre en allemand, tout le monde le comprend au quartier, tandis que si je leur parle madgyar, la moitié d’entre eux ne savent pas ce que je veux leur dire. »

C’est aussi en allemand que Goergei a écrit l’histoire de sa vie militaire. Ces mémoires sont l’un des ouvrages les plus curieux et les plus charmans qui se puissent lire. Je laisse aux juges compétens d’apprécier à sa haute valeur la partie stratégique, tous ces plans d’opérations, tous ces exposés de manœuvres, tous ces récits de marches et de contremarches ; mais ce que je ne saurais trop louer, c’est l’originalité parfaite de ces deux volumes, qui pouvaient en somme n’être que le monument toujours assez peu accessible d’un tacticien habile, et qui sont, au contraire, l’œuvre d’un homme d’esprit, d’un observateur plein de finesse et de tact, d’une plume à qui pas un ridicule n’échappe. Comme tous les détails de cette guerre de Hongrie, l’un des épisodes les plus émouvans des annales contemporaines, y sont saisis et commentés ! Comme tous ces personnages mis eu évidence par les événemens et jusqu’alors, hélas ! si défigurés par la polémique banale des journaux, s’animent pour la première fois ; et pour la première fois vivent à nos yeux de la vie de l’histoire ! Quel tableau de la Hongrie que ce livre écrit par un homme qui ne se passionne jamais, et raconte froidement les choses grandes et petites auxquelles il a pris part ! En présence de ces divisions intestines, de ces querelles entre généraux qui rappellent incessamment le camp de Waldstein, en présence de cet éternel désarroi, on se demande à chaque page de ce livre comment l’Autriche a dû finir par faire appel aux armes russes : « Ah ! si Windisch-Graetz avait pu voir où nous en étions en ce moment ! » s’écrie quelque part Goergei, énumérant les misères du début. C’est qu’en effet le prince Windisch-Graetz ne voyait rien et ne voulait rien voir, et plus tard, quand les véritables hommes d’action entrèrent en campagne, le tour était joué, les ongles avaient cru au lion hongrois, les honveds avaient appris à marcher à l’ennemi. À propos des honveds, je noterai dans l’ouvrage de Goergei une lacune regrettable. Pourquoi, par exemple, ce silence obstiné sur la manière dont se forma son armée ? Nous venons de laisser Goergei tout à l’heure aux prises avec de misérables recrues qu’il bafoue et dont il désespère, et voilà que nous le retrouvons tout à coup à la tête de troupes fermes et résolues avec lesquelles il bat les Autrichiens aux deux journées décisives de Waitzen et d’Issaszeg ! Ces troupes, comment se sont-elles si vite ravisées ? Par quel prodige cette milice ridicule est-elle en quelques semaines devenue une armée sérieuse ? Pourquoi Goergei ne le dit-il point ? Serait-ce, par hasard, que l’insurmontable antipathie que Kossuth lui inspire l’empêche de rendre au dictateur la juste part d’éloges qui lui revient en cette affaire ? L’éloquence de Kossuth, impuissante sur les champs de bataille, avait l’inappréciable mérite de savoir susciter les populations des campagnes et les préparer à la discipline du drapeau, et puis Kossuth était l’homme des ressources infinies. Nul mieux que lui ne s’entendait à procurer de l’argent aux généraux. Dans un pays où l’agriculture est eu quelque sorte l’unique industrie, où le commerce n’existe qu’à l’état le plus élémentaire, le numéraire doit naturellement n’avoir qu’une circulation allanguie et médiocre, et l’argent, livré partout ailleurs au va-et-vient des transactions, finit par s’accumuler aux mains des riches particuliers. Cette loi d’économie politique, spécialement applicable à son pays, Kossuth ne l’ignorait pas, et ce fut le grand art de sa parole de remuer les espèces au fond des coffres-forts, et d’amener sur l’autel de la patrie les doublons qui dormaient au fond des escarcelles. Dans quelle mesure l’éloquence du dictateur, et au besoin les argumens irrésistibles que tout pouvoir révolutionnaire sait employer lorsque les circonstances le commandent, — dans quelle mesure ces divers élémens combinés aidèrent-ils à la formation de l’armée de Goergei ? Nous ne le saurions dire. Cependant, comme l’argent passe assez généralement pour le nerf de la guerre, et que Kossuth avait le secret d’en trouver, il nous paraît impossible que le dictateur madgyar n’ait pas eu quelque influence sur la formation du corps d’armée de Goergei, et nous persistons à reprocher au général d’avoir refusé, dans ses mémoires, de rendre à Kossuth ce qui appartient à Kossuth.

Ces injustes réticences, hâtons-nous de le dire, n’atteignent que l’ennemi domestique (celui de tous, il est vrai, envers lequel on aime le moins à se montrer généreux) ; elles ne se reproduisent point à l’égard des autres adversaires que Goergei rencontre journellement sur le terrain du combat ; car, s’il n’arrive jamais au général hongrois (et qui oserait le lui demander ?) d’afficher une grande prévention en faveur des troupes autrichiennes, il lui est cependant impossible de ne rien laisser transpirer au dehors de la secrète estime où il tient cette armée régulière et disciplinée, et de l’envie que, du milieu des bandes tumultueuses qui l’entourent, il porte lui, chef involontaire d’une nuée de partisans, à ces généraux commandant des corps homogènes, à tous ces nobles officiers qu’il ne peut oublier d’avoir eus jadis pour frères d’armes. Quand cet homme, qui, trois ans plus tôt, aurait versé jusqu’à la dernière goutte de son sang pour mériter la croix de Marie-Thérèse, repousse ironiquement les honneurs à lui décernés par Kossuth, il y a dans l’amertume de son refus quelque chose des remords que dut ressentir Moreau en tirant l’épée contre le drapeau de sa jeunesse. Au premier rang des officiers impériaux qui figurent dans l’ouvrage de Goergei, il en est un, le général Schlik, que les chances de la victoire ramènent sur la scène à tout instant. Kapolna, Kaschau, Miskolcz, belles journées pour les armes autrichiennes, et dont la promptitude d’esprit et la bravoure de Schlik firent le succès ! Pour nous qui avons connu à cette époque l’intrépide général, c’est une véritable joie de voir cette chevaleresque physionomie se profiler à l’horizon, et de retrouver là cet homme aimé de tous, ce glorieux soldat à qui le jeune empereur devant Raab criait : « Bravo, Schlik ! » et que ses ennemis, écrivant dans l’exil leurs commentaires, appellent un héros.

Goergei comptait à peine trente-deux ans lorsque la capitulation de Vilagos vint mettre un terme bien prématuré à une carrière militaire qui n’avait pas été sans éclat. Hélas ! combien de jeunes renommées ont ainsi dévorées les événemens de 1848 ! Le même embrasement volcanique qui développait leur trop hâtive efflorescence les devait dessécher avant l’heure. C’est l’histoire de cette carrière brillante et rapide que le jeune général a entrepris de retracer dans ses loisirs forcés de Klagenfurt, dans ce recueillement indéfini où la triste loi de son destin le condamne. Je ne reviendrai pas sur les graves témoignages que le livre même de Goergei semble porter en certains endroits contre sa conduite ; je ne redirai pas comment en un acte formel d’accusation se change ça et là cet ingénieux, cet entraînant plaidoyer qu’on croirait écrit par la plume d’un Beaumarchais, si les documens stratégiques et les commentaires ne nous montraient à chaque instant le tacticien à côté du lettré, l’homme de guerre à côté de l’homme d’esprit. À quelque point de vue qu’on se place, Goergei a manqué de résolution ; il en a manqué vis-à-vis du pouvoir (quel qu’il fût, je ne le discute pas) qui lui déléguait le commandement ; il en a manqué vis-à-vis de la cause qu’en son ame et conscience il prétendait défendre. Arrêter, en ses mille péripéties plus sanglantes les unes que les autres, cette guerre néfaste ; mesurer tout de suite, avec la justesse de son coup d’œil, ce qui était possible et ce qui ne l’était pas ; former un dessein, s’y tenir et vouloir comme on sait vouloir quand on a quarante mille hommes sous ses ordres et qu’on est maître de Komorn, — à un moment donné Goergei pouvait tout cela : il ne l’a point fait. Idole du soldat, constitution de fer, nature douée sur le champ de bataille de ce regard concentrique que Napoléon appelait l’ame du général d’armée, l’occasion l’a trouvé faible, indécis, sans volonté. Il n’a pas su franchir à temps le Rubicon, et lorsque les catastrophes qu’il prévoyait sont survenues, quand la capitulation de Vilagos a marqué la suprême étape de cette sinistre campagne, tous lui ont jeté la pierre, ceux-ci parce que c’était trop lot, ceux-là parce que c’était trop tard.


H. BLAZE DE BURY.


  1. Mein Leben t. Ier, p. 51.
  2. Mein Leben, t. Ier, p. 59.
  3. Mein Leben, t. Ier, p. 70.
  4. Mein Leben, t. Ier, p. 136.
  5. Mein Leben, t. Ier, p. 154.
  6. « Quel commandement ? observe Goergei. Le général Dembinski voulait-il par hasard parler de ce commandement in spe qui ne saurait manquer de lui échoir au cas d’une résurrection de la Pologne ? » Mein Leben, p. 214.
  7. Voir Schütte, la Hongrie et la Guerre de l’indépendance hongroise, t. II, p. 209.
  8. La partie formant le bandeau provient de l’empereur Ducas, qui eu fit don au roi de Hongrie Geysa Ier vers l’an 1076, tandis que les arceaux de la partie supérieure arrondie en globe se composent des fragmens de la couronne que le pape Sylvestre envoya vers l’an 1,000 à saint Etienne.
  9. Mein Leben, t. II, p. 225.
  10. Mein Leben, t. II, p. 189.
  11. Mein Leben, t. II, p. 381.