Articles sur le Parnasse contemporain (Barbey d’Aurevilly, 1866)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Ajouter un fac-similé pour vérification, — comment faire ?
Le Nain Jaune, 1866
Jules Barbey d’Aurevilly

Le Parnasse comtemporain


Article 1 (27 octobre 1866)[modifier]

LE PARNASSE CONTEMPORAIN
(Premier article)


C’est ainsi qu’en 1810, de lointaine mémoire, ils auraient nommé un pareil livre s’ils l’avaient fait, mais je ne l’en aime que davantage sous ce titre-là. C’est un livre curieux, une bonne pièce... Je ne le connaissais pas, il y a seulement quelques jours, mais à présent je le connais et je dois vous en parler. Je ne peux pas décemment vous laisser ignorer cet Almanach des Muses de 1866, lesquelles sont trente-sept, ici, ni plus ni moins ; pourquoi pas quarante ? car peut-être étiez-vous comme moi. Peut-être étiez-vous, vous aussi, en retard avec toute cette gloire... avec ces trente-sept Muses de notre temps. Le Parnasse contemporain, c’est typographiquement un beau livre, bien établi, bien conditionné par l’éditeur Lemerre, qui me l’a envoyé avec beaucoup de politesse, ce dont ici, publiquement, je le remercie, m’ayant, ainsi faisant, procuré un de ces plaisirs — honnêtes — que je vais essayer de vous faire partager. Littérairement, c’est autre chose. C’est un livre, sinon beau, au moins qui se croit tel, sûr de lui, tranquille, immodeste, sans préface, nu comme la main, avec ses propres charmes, et se présentant devant le public, comme Phryné devant ses juges. Encore Phryné, si j’en crois le tableau de Gérôme, faisait-elle des façons, et ce Parnasse n’en fait pas ! La Phryné du tableau a deux bras dans lesquels elle s’entortille le nez avec une honte — archéologiquement absurde, — mais assez gracieuse et honorable. Le livre que voici n’a point lui cette absurdité. Il n’a point la moindre pudeur de s’intituler lui-même de ce grand diable de nom classique embarrassant : « Le Parnasse contemporain. » Il ne s’en excuse, ni ne s’en explique. Une préface ! pas même une épigraphe ! Ni feuille de figuier, ni feuille de vigne, ni feuille de rien du tout. Seules, la splendeur du beau et la hardiesse du vrai ! Le titre sur la première page... On la tourne, et le défilé des trente-sept Muses contemporaines commence... Vous vous imaginez que c’est à M. Viennet, ou à M. Lebrun, ou à M. de Pongerville, qu’il commence. Eh bien ! pas du tout. Charmante surprise ! C’est à M. Théophile Gautier.

Comment ?... Oui, c’est à M. Gautier, à M. Théophile Gautier, le Jeune France, le Romantique à tout crin, l’Issu de la cuisse turbulente et puissante de M. V. Hugo, aux jours de lutte, mais moins jeune France maintenant, moins à tout crin, moins turbulent que ne le serait aujourd’hui encore la cuisse à papa, — c’est à M. Gautier enfin, devenu mûr et sage, presque officiel, presque académique, presque Académicien, car qui est déjà d’un Parnasse peut bien être d’une Académie ! Parnasse, Académie, même langue et mêmes gens. Certes, malgré le temps qui amène tout, l’affreux coquin ! j’avoue que M. Gautier sur un Parnasse quelconque, M. Gautier commençant un recueil qui ose s’appeler de ce vieux nom ridicule et qu’entre romantiques nous avons assez sifflé, le Parnasse, me fait un effet singulier. Je le trouve là sous une drôle de rubrique. Je le trouve là, qu’il me permette de le lui dire, légèrement enviennettisé. Et ce que j’écris là du reste pour M. Gautier en particulier, qui est en tête de ce recueil, je ne l’écris pas moins pour les trente-six Muses qui le suivent. Tous les poètes du Parnasse contemporain sont, en fin de compte, tous, plus ou moins romantiques, ne fût-ce que d’origine, — qu’ils le veuillent ou non, de fait, ils le sont tous. Ils sont tous progressifs, modernes, individuels, croyant et prétendant engager la poésie dans les voies nouvelles, l’appeler à de plus hautes destinées ; et tous, à trente-sept qu’ils étaient, quand il s’est agi de s’exprimer eux et leurs idées, ils n’ont rien trouvé de mieux que cette vieille expression prudhommesque : « Le Parnasse », auquel les plus spirituels d’entre eux ont ajouté pour toute invention l’adjectif : contemporain !!!

II

Et ceci — qu’on ne s’y méprenne pas ! n’est point la critique, microscopique et vaine, d’un chercheur de petite bête jusque dans le titre, non pas ! mais c’est le signe du reste ; c’est le signe du livre et du temps, de ce mal du temps que je retrouve partout — l’absence absolue d’invention, le manque radical d’originalité. N’avoir d’idées sur rien, tel est le caractère du livre qui n’a pas su même se nommer. Tel aussi le caractère de l’époque à laquelle appartient ce livre, laquelle non plus n’a pas plus d’idées en haut qu’en bas, dans les plus grandes choses que dans les plus petites, dans les poésies de ses poètes, par exemple, puisque aujourd’hui nous parlons poésie, que dans les plus frivoles ajustements de ses femmes, cette poésie inférieure, je le veux bien, mais encore pourtant cette poésie ! Les chapeaux du XVIIIe siècle, les robes de l’Empire, montrent autant de sécheresse d’esprit de la part des sottes modistes qui y reviennent, que le titre de Parnasse donné à un recueil de vers par des poètes vides qui reviennent aux mêmes métaphores, cette mode passée des mots ! Cela pourrait n’être qu’un titre manqué, mais c’est mieux et voilà pourquoi je m’y appesantis. C’est une révélation tout entière. Vous n’avez qu’à les lire, ces poètes du Parnasse contemporain, et vous verrez s’ils ne sont pas attestés tout entiers dans la pénurie de ce titre dont ils ont cru étoiler leur recueil ! Ils ne sont pas plus neufs que lui. Ils n’expriment pas plus d’idées nouvelles, ils n’ont pas une inspiration qui, en propre, leur appartienne. Ils n’ont pas plus de force à eux que d’inspiration. Ils n’existent vraiment ni par le fond, ni par la forme. Eux ! pour parler comme eux, « un Parnasse », mais tout au plus un Carnaval ! Masques derrière lesquels point de visages ! Arlequins bâtis et bariolés de mille centons arrachés, coupés à d’autres poètes, ils ne sont là en somme et sans exception qu’un troupeau servile ou naif d’imitateurs, — et d’imitateurs ingrats, qui font pis que de renier les maîtres qu’ils imitent, car pour renier il faut encore un certain courage, et ils se contentent de n’en pas parler !

En effet, ils ont écrit Parnasse contemporain au frontispice de leur livre qui a pour prétention d’être le livre d’or de la poésie française à ce moment du XIXe siècle et non seulement ils ont oublié les plus illustres et les plus grands contemporains de cet âge, mais les contemporains sans lesquels, eux, les greffiers sans droit de ce Livre d’Or, les Inscripteurs qui n’y ont inscrit qu’eux, n’auraient jamais existé ! Ils y ont oublié, — c’est à peine croyable —, Victor Hugo, leur père à tous, Victor Hugo qu’ils imitent tous ; Lamartine qui a l’honneur, le fier honneur de n’être plus populaire parmi eux, Alfred de Musset, qui l’est, lui, Alfred de Musset cette étoile d’amour charmante dont ils cherchent à refléter et à retenir la lueur épuisée sur leur dos de caméléons ; Alfred de Vigny, ce mort vivant, Auguste Barbier, ce vivant mort ; Sainte-Beuve, qui fit Joseph Delorme ; Amédée Pommier, l’infatigable qui vient d’écrire ce poème de ’’Paris’’, en cinq mille vers dont nous parlions hier, et si vous y trouvez Théophile Gautier, ce contemporain des grands Oubliés qu’on n’y trouve pas, Théophile Gautier digne d’y être oublié comme eux, on se demande si c’est pour lui un honneur ou une injure ! On se demande ce qu’il a fait ou ce qu’il est devenu pour ne s’être pas arraché à une telle compagnie et à un tel hommage !... À l’exception de deux ou trois dont les noms, dans ces derniers temps, ont un peu retenti, et grâce encore à l’écho plus distinct qu’ils ont été de ces grandes voix, exilées par eux de leur « Parnasse », que sont-ils tous en cette populace de poètes obscurs, pour dire à Théophile Gautier, par exemple : « Vous nous appartenez, vous ! vous êtes, vous, de notre Parnasse ! Mais Victor Hugo, Lamartine, de Musset, Barbier, Sainte-Beuve, Pommier n’en sont pas ! » Eux, pour la plupart, je ne dis pas poètes, non ! mais écrivains en vers, infiniment petits encore, talent de troisième ou de cinquième ou de nul degré, les uns jeunes, ce qui n’est pas un mal, les autres vieux, ce qui n’est pas un bien, et ce qui serait égal si la flamme du génie était en ces jeunesses et en ces vieillesses, qu’ont-ils fait en définitive, pour se constituer de leur pleine autorité en Parnasse du XIXe siècle et pour étaler dans ce livre, qui est leur livre collectif, chacun d’eux, non une œuvre quelconque, mais quelques pleutres vers, rares et choisis, et qui sait ? peut-être pondus tout exprès pour cette Exposition publique qui ressemble à la Gloire, comme l’espalier ressemble au plein vent !

III

Ce qu’ils ont fait ?... Lisez ce livre ! Voilà justement la question que j’ai posée et que je veux débattre ! Ce qu’ils ont fait ?... Ah ! s’ils n’avaient fait que du mauvais !... le mauvais est parfois respectable, quand il trahit un rude effort, quelque enragé martèlement, une nature violente, emportée, indomptée, capable un jour de faire mieux ! Le mauvais dans les choses de l’esprit, — dans les choses de la poésie, — est comme la laideur dans les choses physiques : il peut avoir son expression, son intérêt, son originalité. J’ai vu des femmes laides, — et qui n’en a pas aimé ? — qui avaient leur charme, souvent étrange de profondeur. Mais ce mauvais-là n’a pas été leur besogne. Ils n’ont point fait de ce mauvais, mais — écoutez-moi bien et pesez mes paroles que je justifierai — ils n’ont absolument rien fait, ils ont répété. Parmi les trente-sept Muses de ce Parnasse contemporain et... inconnu, qui ne sont pas même des Musettes, il n’y en a pas une qui ne soit cette chose sans face qu’on appelle un écho et qui ne serait pas, si quelqu’un — une personne — n’avait pas changé ! Ils ont répété, en l’amoindrissant, ou en le changeant, ou en le dépravant ce que d’autres avaient dit mieux qu’eux, plus simplement qu’eux, plus fortement qu’eux ! Ils ont été enfin... j’ai déjà dit ce mot terrible à l’amour-propre des hommes qu’il frappe... des imitateurs. Et ils l’ont été tellement qu’ils n’ont pas uniquement imité des esprits originaux, des génies personnels, les seuls qui comptent, après tout, dans les littératures, mais qu’ils ont imité des imitants, qu’ils ont été des imitateurs d’imitateurs. Ils ont offert aux esprits gais, à ceux qui aiment encore à rire, des généalogies d’imitateurs des plus plaisantes. M. Catulle Mendès, qui fera, lorsque nous vous en parlerons, votre bonheur comme il a fait le nôtre, a imité, par exemple, mais jusqu’à la fureur, M. Leconte de L’Isle, lequel a imité M. Victor Hugo, puis Ossian, façon Macpherson, puis tous les poètes indiens, et c’est ainsi qu’ont lieu, en ce Parnasse d’imitation, les plus comiques enfilades d’imitateurs, les uns par les autres ! Imitateurs compromettant l’imité toujours, comme les valets compromettent leurs maîtres en mettant leurs habits, caudataires écourtés de gens riches en queue, en porteurs de traînes, petits négrillons de la littérature qui s’imaginent aller tout seuls et ne rien porter et qui ne vont que par derrière et qui portent, ils sont là tous dans ce Parnasse, — ennuyeux si vous les prenez tous ensemble : dur bloc, difficile à avaler et à digérer ; mais si vous les prenez un à un et comme ils sont, sans importance, — légers, gentils et amusants, quelquefois à vous désopiler ! Or, c’est ainsi que nous les prendrons, s’il vous plaît. Nous ne vous ferons pas tort d’un seul. Nous les évoquerons tous, les uns après les autres... Nous ne nous bornerons pas à des considérations générales sur ce livre d’échantillons du génie français en poésie au XIXe siècle, et que ces Messieurs viennent de publier. À ces considérations générales qui ne touchent personne, parce qu’elles s’adressent à tout le monde, ils répondraient si elles étaient seules, qu’en matière de goût, surtout, une opinion ne fait pas loi, que des idées générales ne serrent pas d’assez près l’individualité pour qu’ils s’en émeuvent ; et ils opposeraient à nos affirmations le contentement et la sécurité des leurs ! Eh bien ! il ne nous convient pas qu’il en soit ainsi et que le débat soit si rapidement enterré ! Le fait d’avoir publié un livre collectif sur la poésie du dix-neuvième siècle, et de l’avoir appelé de ce nom ridicule, mais exclusif de Parnasse contemporain, est un fait grave, qui mérite que la critique s’arrête devant et le contrôle, mais un tel fait, injurieux pour la poésie française, en général, puisqu’il dit : « Hors de mon Parnasse, point de Parnasse » et outrageant pour chaque poète qui ne se trouve pas dans ce Parnasse contemporain en particulier, nous en prétendons égayer la gravité en montrant un par un, ceux qui l’ont commis ! Nous voulons que chacun des imitateurs, qui se croient des maîtres, passent devant vous comme ils passent dans le Parnasse contemporain, mais avec le nom de l’homme qu’ils imitent, écrit en regard de leur propre nom ! Nous voulons enfin que cette armée de singes qui se croient des hommes et qui défilent en tambourinant eux-mêmes leur gloire sur la peau d’âne du Parnasse contemporain, la critique ne s’oppose nullement à leur défilé de parade, mais que tout doucettement sans se fâcher, de l’extrémité de ses doigts délicats, joyeux, inoffensifs, — extremi digiti — elle leur passe au cou un joli petit collier sur lequel elle aura gravé le nom de ceux à qui ils appartiennent, car tout imitateur appartient à celui qu’il imite, afin que nous soyons fixés sur la valeur de ces grimaces poétiques, accumulées dans le Parnasse dit contemporain et qu’on ne puisse désormais confondre avec les vrais poètes leurs magots !

Et quand je dis « leurs magots » il est bien entendu que je parle la langue des poètes et que je serai compris de ceux qui croient l’être... Ces Messieurs du Parnasse contemporain qui, pour la plupart, me sont inconnus, peuvent donner beaucoup de vanité à Mesdames leurs mères. Ils peuvent être dans leur personnes de très jolis et séduisants garçons, et pour en finir je mettrai, si cela leur fait plaisir, qu’ils sont tous... oui, des Alcibiades, mais depuis qu’il y a une langue française et des métaphores dans le monde, imitation a toujours eu pour synonyme singerie. Le peuple singe, depuis qu’il existe, a toujours passé pour le peuple souverainement imitateur. Quand je dis donc les singes du Parnasse contemporain, je ne les prends que sur leur Parnasse. Je ne veux, en aucune manière, porter atteinte au succès dans le monde de ces messieurs et empêcher le mariage d’aimables jeunes gens, et je n’entends parler que des singes poétiques et de leur succès dans les livres, hélas ! Je n’entends parler que de cette grimerie en talents supérieurs, pratiqués par des talents médiocres, qui réussit parfois en littérature comme au théâtre ! J’ai vu de mauvaises actrices se grimer en Rachel et lui ressembler... J’ai vu des acteurs de néant oser ressembler à Frédéric-Lemaître, l’acteur de génie ! Cela dit suivons le défilé de ce volume, le Parnasse contemporain et dans l’ordre de ce volume, mais en le suivant, croquons en quelques mots au fur et à mesure, tous ces profils de babouins et de ouistitis poétiques qui vont passer. Un jour dans ce même Nain Jaune dont le bonnet à sonnettes m’a toujours été une coupole favorable, j’écrivis les Médaillons de l’Académie. Eh bien ! Les poètes que voici ne sont pas encore Académiciens. Au talent qu’ils ont, laissez faire, ils le seront, je n’en doute pas, je le leur prédis... mais enfin, ils ne le sont pas encore. Ils ne sont encore que des parnassiens. Ils ne commencent qu’à brouter l’herbe dont ils auront le foin plus tard, et le sentiment de la hiérarchie me défend de les traiter avec une importance explicite et égale à celle que je mis à graver le profil de leurs devanciers, ces gros personnages... Parnassiens et Académiciens ! Respectons les distances. Les Académiciens eurent leurs médaillons. Les Parnassiens vont avoir leurs Médaillonnets !

Lettre parue le 3 novembre 1866[modifier]

Mon cher rédacteur en chef,

Vous me communiquez la lettre que M. de Ricard vous a écrite sur le Parnasse contemporain. Je l’ai lue, et suis, comme vous, d’avis de la publier dans votre prochain numéro.

Les poëtes se remuent, mais ils ne me stupéfient point.

Je vous envoie pour le même numéro mes Médaillonnets.

Tout à vous.

Jules Barbey d’Aurevilly.___

Note du 7 novembre 1866[modifier]

Voici une lettre que le Nain Jaune a non pas la justice, comme dit son signataire, M. Louis-Xavier de Ricard, mais la générosité d’insérer, nulle obligation de droit strict ne pouvant être invoquée à cet égard.

Cette lettre, en effet, n’est pas une réponse à notre premier article sur le Parnasse contemporain, que nous avons jugé en donnant nos raisons, bonnes ou mauvaises. Les compétents apprécieront... Non, c’est tout sim­plement un petit raconto istorice qu’on aurait pu mettre en préface, mais dont on s’est abstenu, on ne dit pas pourquoi... C’est l’histoire de la cuisine du Parnasse contemporain, dans lequel, à ce qu’il paraît, M. de Ricard tenait la queue de la poêle. C’est surtout celle des provisions qu’on n’a pas faites. En quoi le détail de toute cette cuisine peut-il intéresser le public et nous ? Nous, nous avons trouvé la chose qu’on a servie détestable. Est-ce là une rai­son pour que ceux qui l’ont faite se fâchent plus que ceux qui l’ont avalée ?

Mais les poëtes seront toujours les mêmes ! Genus irritabile vatum ! Éternelle comédie !

Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons !
Pour les trouver ainsi, vous avez vos raisons.

Et la suite... Nous avions compté là-dessus, du reste. Des prosateurs, jugés aussi durement que les poëtes du Parnasse contemporain, n’auraient pas sourcillé. Mais la vanité des poëtes n’a d’égale que dans la vanité des fem­mes... qui en ont. M. de Ricard dit aigrement et d’un ton contraint qu’il ne se plaint pas, au contraire ! Mais avec sa lettre, nous en avons reçu une autre anonyme et du style de ces lettres-là, signée simplement : « Un des trente-sept, » ce qui nous a fait plaindre les trente six autres d’avoir si mau­vaise compagnie avec eux !

Quant à M. Amédée Pommier que M. de Ricard juge, comme nous avons jugé les Parnassiens, mais qui a, lui, quoique poëte, le cœur trop mâle et l’esprit trop haut pour récriminer petitement contre une critique littéraire, nous ne nous sentons pas le moins du monde entamés dans notre admiration par les opinions de M. de Ricard. Et pour le prouver à ce dernier, nous le prions de vouloir bien taire tenir au Nain Jaune le manuscrit qu’il a depuis trois mois oublié de rendre à M. Amédée Pommier.

Nous y publierions volontiers la pièce refusée par messieurs les dé­licats et les pudiques du Parnasse contemporain, en nous en rapportant tou­jours aux compétents, — qui sont les seuls juges !


Article 2 (7 novembre 1866)[modifier]

LES TRENTE-SEPT MÉDAILLONNETS DU PARNASSE CONTEMPORAIN
(Deuxième article)


Le deuxième article contient une première série de dix-huit médaillonnets, ceux relatifs aux poètes suivants : Théophile Gautier, Théodore de Banville, Leconte de Lisle, José-Maria de Heredia, Louis Ménard, François Coppée, Auguste Vacquerie, Catulle Mendès, Charles Baudelaire, Léon Dierx, Sully Prudhomme, André Le Moyne, Louis-Xavier de Ricard, Antony Deschamps, Paul Verlaine, Arsène Houssaye, Léon Valade, Stéphane Mallarmé.

Voir Les Trente-sept Médaillonnets du Parnasse contemporain.

Article 3 (10 novembre 1866)[modifier]

LES TRENTE-SEPT MÉDAILLONNETS DU PARNASSE CONTEMPORAIN
(Troisième article)



Le troisième article contient la deuxième et dernière série de médaillonnets, ceux relatifs aux poètes suivants : Henri Cazalis, Philoxène Boyer, Emmanuel Des Essarts, Émile Deschamps, Albert Mérat, Henri Winter, Armand Renaud, Ernest Le Fébure, Edmond Lepelletier, Auguste de Châtillon, Jules Forni, Charles Coran, Eugène Villemin, Robert Luzarche, Alexandre Piedagnel, Auguste Villiers de L’Isle-Adam, M. Fertiaut & M. Francis Tesson, Alexix Martin.

Voir Les Trente-sept Médaillonnets du Parnasse contemporain.

L'article se conclut par : « Et maintenant vous les avez tous ! Concluons ! »

Article 4 (14 novembre 1866)[modifier]

UN DERNIER MOT SUR LE PARNASSE CONTEMPORAIN

J’ai ri... Il y avait de quoi. Mais je sais être grave. Je voudrais donner à ce dernier mot sur le Parnasse contemporain la précision d’un syllogisme. Qu’ai-je, en effet, voulu prouver et mettre dans la plus saillante des lumières, si ce n’est le caractère exclusivement imitateur d’un livre à prétentions exor­bitantes, et cette preuve, je crois l’avoir faite, non pas seulement d’un bloc, mais par le menu le plus menu, en examinant nom par nom, et pièce de vers par pièce de vers, la poésie de chacun des trente-sept poètes de ce plaisant Parnasse ? Dans l’impossibilité où j’étais de citer tous les vers d’un livre qu’il faudrait copier tout entier pour convaincre le lecteur de l’inanité de son contenu et de l’immense ennui qui s’en épanche, j’ai signalé l’origine de cha­que poésie, entassée dans ce malheureux livre et, punition juste de l’imita­teur, j’ai mis à chacun de ces Parnassiens serviles le carcan du nom de l’hom­me qu’il avait imité. Rarement on a fait plus consciencieuse et plus détaillée la preuve qu’on voulait faire. Rarement on a vu de critique qui ait plus ser­ré, plus vivement étreint l’objet critiqué, mais jamais non plus, jamais on n’est arrivé à une conclusion plus curieuse que celle par laquelle je vais ter­miner ce travail !

Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on fait des livres comme le Parnasse contemporain. En Angleterre, en Allemagne, partout, il s’en publie, et de­puis des années. Partout on sait réunir sous la même couverture, tous les échantillons plus ou moins bien choisis de la poésie d’une époque détermi­née, pitoyables publications, du reste, qui ne sont inventées que pour le be­soin des natures superficielles et vaniteuses, lesquelles veulent avoir sur tout des notions d’à-peu-près, c’est-à-dire sans exactitude et sans profondeur. D’ordinaire ce sont des marchands, des spéculateurs sur la vanité, la paresse et la curiosité publiques qui éditent ces méprisables livres réputés commodes ; mais il peut se rencontrer que ce soient des Ecoles, qui ne sont pas d’hier non plus dans le monde, et qui exposent parfois dans un volume commun des poésies communes entre elles par une inspiration générale ou par des procédés particuliers de composition. Si je ne me trompe, en Angleterre, l’école des Lakistes a fait de ces publications... Mais ni en Angleterre, ni en Allemagne, ni nulle part, on n’a vu, dans un recueil quelconque, le phénomène qui vient de se produire dans le Parnasse contemporain, à sa­voir : que trente-six cervelles pouvaient n’équivaloir mathématiquement qu’à une, et que pour faire toutes ces poésies, on pouvait s’épargner l’em­ploi de ces trente-six cervelles — une seule suffisait !

Oui, un seul de ces Parnassiens suffisait pour nous jeter, en une fois, ces trente-six cruches d’ennui sur la tête, mais ceci est particulier à ce temps délicieux où tout le monde veut être l’égal de tout le monde, et dont nous avons bien raison d’être fiers... Les Parnassiens sont tous entre eux égaux, et, par conséquent (j’excepte toujours M. Théophile Gautier) n’ont point de raison pour être trente-six. Le mot de Piron devient une vé­rité. De son temps, ce n’était là qu’une épigramme. Ils sont quarante — di­sait-il des Académiciens — et ils ont de l’esprit comme quatre. Les Par­nassiens, eux, qui sont trente-six, n’en ont pas comme un. Ces trente-six frères Siamois de la même poésie, unis, tous les trente-six, par la même lon­ge, n’ont aucune individualité distincte l’une de l’autre. Il y a entre eux des différences de force dans le faux, mais il n’y en a point dans l’essence même. Il est évident que M. Le Conte de L’Isle, par exemple, — M. Le Conte de L’isle , à qui j’en veux, parce que le système tue en lui le vrai poète qui peut-être y est, — ne saurait jamais tomber au niveau de M. Catulle Mendès, son Vacquerie, quoiqu’ils soient Indiens tous les deux ; mais M. Le Conte de Flsle et M. Mendès — il m’en coûte de le dire — n’en sont pas moins égaux par le fond des choses, par la préoccupation, par le système, par le parti-pris, par l’absence de nature et de conviction... La conviction il n’y en a aucune, d’au­cune espèce, dans ce Parnasse contemporain et dans ces Parnassiens, et ce n’est pas seulement leur faute, mais leur crime ! Que sont-ils de croyance, de devoir, d’enthousiasme ? En qui croient-ils, si ce n’est à eux, pagodes grotesques dont ils sont eux-mêmes les grotesques adorateurs ? Croient-ils à Zeus, ces païens faux-teint, à Vénus Aphrodite (avec l’accent grave) à Dyonisos, à tous ces autres vieux coquins ou vieilles coquines du ciel antique ? Croient-ils à Bouddha, ces faux Indiens ? À Odin, ces faux Scandinaves ?... Ont-ils (excepté M. Eugène Villemin, chez qui j’ai entendu cette corde d’ai­rain résonner) ont-ils le moindre sentiment de la moralité humaine ?... ont-ils ce sentiment moral qui fut parfois chez ces Anciens qu’ils imitent , — qui y fut, fragmenté, affaibli, souillé, — mais qui y fut comme le diamant est sous la fange, et n’en est pas moins le diamant pour cela ?... Non ! ils ne l’ont jamais eu. Et j’insiste sur ce point, j’insiste parce qu’un poète (qui ne leur ressemble pas) m’a fait cette noble objection pendant que j’écrivais les Médaillonnets de ces Parnassiens de même visage : «que j’avais tort, au moment où la littérature est justement accusée d’abaissement d’attaquer à plaisir les poètes qui sont l’expression de la littérature la plus élevée». Certes ce serait la vérité si la poésie du Parnasse contemporain n’était mauvaise que par la forme , mais elle est radicalement mauvaise par l’inspiration, et c’est pour cela qu’il faut être implacable ! La poésie des Parnassiens ne pense ni ne sent. Elle n’est qu’un vil exercice à rime, à coupes de vers, à enjambements. Enjambements, ronds de jambes de danseuses, et toutes les indécences qui suivent d’ordinaire ces sortes de ronds ! Elle ne chante ni Dieu, ni la patrie, ni l’amour qui est le sacrifice, ni aucun des mérites de nos pauvres coeurs ! En cela d’autant plus coupable, en cela d’autant plus basse, d’autant plus digne de la cravache et du fouet de poste de la Critique, qu’elle ne croit qu’à la matière et aux attachements matériels ! Dans l’ordre des coupables, les plus coupables sont les sacrilèges et les poètes sont des sacrilèges, lorsqu’ils prostituent à d’indignes ou de puérils usages les vases sacrés de leur autel !

Et, ceci, par quoi je veux finir, est plus haut, Messieurs du Parnasse, qu’une question de forme ou d’amour-propre littéraire — qu’une question de Trissotin !