Ascanio/t1-5

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Michel Levy Frères. (Tome 1p. 76-91).

V

GÉNIE ET ROYAUTÉ.

En effet, derrière Scozzone le roi François Ier entrait dans la cour avec toute sa suite. Il donnait la main à la duchesse d’Étampes. Le roi de Navarre suivait avec la dauphine Catherine de Médicis. Le dauphin qui fut Henri II venait ensuite avec sa tante Marguerite de Valois, reine de Navarre. Presque toute la noblesse les accompagnait.

Benvenuto alla au-devant d’eux et reçut, sans embarras et sans trouble les rois, les princes, les grands seigneurs et les belles dames, comme un ami reçoit des amis. Il y avait là pourtant les noms les plus illustres de France et les beautés les plus éclatantes du monde. Marguerite charmait, madame d’Étampes ravissait, Catherine de Médicis étonnait, Diane de Poitiers éblouissait. Mais quoi ! Benvenuto était familier avec les types les plus purs de l’antiquité et du seizième siècle italien, comme aussi l’élève aimé de Michel-Ange était tout habitué aux rois.

— Il va falloir que vous nous permettiez, madame, d’admirer à côté de vous, dit François Ier à la duchesse d’Étampes, qui sourit.

Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes, qui, depuis le retour du roi de sa captivité d’Espagne, avait succédé dans sa faveur à la comtesse de Chateaubriand, était alors dans tout l’éclat d’une beauté véritablement royale. Droite et bien prise dans sa fine taille, elle portait sa charmante tête avec une dignité et une grâce féline qui tenait à la fois de la chatte et de la panthère, mais elle en avait aussi et les bonds inattendus et les appétits meurtriers ; avec cela la courtisane royale savait prendre des airs de candeur où se serait trompé le plus soupçonneux. Rien n’était plus mobile et plus perfide que la physionomie de cette femme aux lèvres pâles, tantôt Hermione et tantôt Galatée, au sourire parfois agaçant et parfois terrible, au regard par momens caressant et prometteur, l’instant d’après flamboyant et courroucé. Elle avait une si lente façon de relever ses paupières, qu’on ne savait jamais si elles se relevaient sur la langueur ou sur la menace. Hautaine et impérieuse, elle subjuguait François Ier en l’enivrant ; fière et jalouse, elle avait exigé de lui qu’il redemandât à la comtesse de Chateaubriand les bijoux qu’il lui avait donnés, et la belle et mélancolique comtesse avait du moins, en les renvoyant en lingots, protesté contre cette profanation. Enfin, souple et dissimulée ? elle avait plus d’une fois fermé les yeux lorsque, dans son caprice, le roi avait paru distinguer quelque jeune et charmante fille de la cour, qu’en effet il abandonnait bientôt pour revenir à sa belle et puissante enchanteresse.

— J’avais hâte de vous voir, Benvenuto, car voilà deux mois tout à l’heure, je pense, que vous êtes arrivé dans notre royaume, et les tristes soucis des affaires m’ont précisément depuis ce temps empêché de songer aux nobles soins de l’art. Prenez-vous-en à mon frère et cousin l’empereur, qui ne me donne pas un moment de repos.

— Je lui écrirai si vous voulez, sire, et je le prierai de vous laisser être grand ami des arts, puisque vous lui avez prouvé déjà que vous êtes grand capitaine.

— Connaissez-vous donc Charles-Quint ? demanda le roi de Navarre.

— J’ai eu l’honneur, sire, de présenter il y a quatre ans, à Rome, un missel de ma façon à Sa Majesté sacrée, et de lui faire un discours dont elle a paru fort touchée.

— Et que vous a dit Sa Majesté sacrée ?

— Qu’elle me connaissait déjà, ayant vu de moi, trois ans auparavant, sur la chappe du pape, un bouton d’orfèvrerie qui me faisait honneur.

— Oh ! mais, je vois que vous êtes gâté à l’endroit des complimens royaux, dit François Ier.

— Il est vrai, sire, que j’ai eu le bonheur de satisfaire un assez grand nombre de cardinaux, de grands-ducs, de princes et de rois.

— Montrez-moi donc vos beaux ouvrages, que je voie si je ne serai pas un juge plus difficile que les autres.

— Sire, j’ai eu bien peu de temps ; voici pourtant un vase et un bassin d’argent que j’ai commencés, et qui ne sont peut-être pas trop indignes de l’attention de Votre Majesté.

Le roi, pendant près de cinq minutes, examina sans dire un mot. Il semblait que l’œuvre lui fît oublier l’ouvrier ; puis enfin, comme les dames s’approchaient curieusement : « Voyez, mesdames, s’écria François Ier, quelle merveille ! Une forme de vase si nouvelle et si hardie ! que de finesse et de modelé, mon Dieu ! dans ces bas-reliefs et ces rondes-bosses ! J’admire surtout la beauté de ces lignes ; et voyez comme les attitudes des figures sont variées et vraies. Tenez, celle-ci qui élève le bras au-dessus de sa tête : ce geste fugitif est si naïvement saisi qu’on s’étonne qu’elle ne continue pas le mouvement. En vérité, je crois que jamais les anciens n’ont rien fait d’aussi beau. Je me souviens des meilleurs ouvrages de l’antiquité et de ceux des plus habiles artistes de l’Italie ; mais rien ne m’a fait plus d’impression que ceci. Oh ! regardez donc, madame de Navarre, ce joli enfant perdu dans les fleurs et son petit pied qui s’agite en l’air ; comme tout cela est vivant, gracieux et joli ! »

— Mon grand roi, s’écria Benvenuto, les autres me complimentaient, mais vous me comprenez, vous !

— Autre chose ? fit le roi avec une sorte d’avidité.

— Voici une médaille représentant Léda et son cygne, faite pour le cardinal Gabriel Cesarini ; voici un cachet où j’ai gravé en creux, représentant saint Jean et saint Ambroise ; un reliquaire émaillé par moi…

— Quoi ? vous frappez les médailles ? dit madame d’Étampes.

— Comme Cavadone de Milan, madame.

— Vous émaillez l’or ? dit Marguerite.

— Comme Amerigo de Florence.

— Vous gravez les cachets ? dit Catherine.

— Comme Lantizco de Perouse. Croyez-vous donc, madame, que mon talent se borne aux fins joyaux d’or et aux grandes pièces d’argent ? Je sais faire un peu de tout, grâce à Dieu ! Je suis ingénieur militaire passable, et j’ai empêché deux fois qu’on ne prît Rome. Je tourne assez bien un sonnet, et Votre Majesté n’a qu’à me commander un poème, pourvu qu’il soit à sa louange, et je m’engage à l’exécuter ni plus ni moins que si je m’appelais Clément Marot. Quant à la musique, que mon père m’enseignait à coups de bâton, la méthode m’a profité, et je joue de la flûte et du cornet avec assez de talent pour que Clément VII m’ait engagé à vingt-quatre ans au nombre de ses musiciens. J’ai trouvé de plus un secret pour faire d’excellente poudre, et je puis fabriquer aussi des escopettes admirables et des instrumens de chirurgie. Si Voire Majesté a la guerre et qu’elle veuille m’employer comme homme d’armes, elle verra que je ne suis pas maladroit, et que je sais aussi bien manier une arquebuse que pointer une coulevrine. Comme chasseur, j’ai tué jusqu’à vingt-cinq paons dans un jour, et comme artilleur, j’ai débarrassé l’empereur du prince d’Orange, et Votre Majesté du connétable de Bourbon, les traîtres n’ayant pas, à ce qu’il paraît, de bonheur avec moi.

— Ah çà ! de quoi êtes-vous le plus fier, interrompit le jeune dauphin, est-ce d’avoir tué le connétable ou d’avoir abattu les vingt-cinq paons ?

— Je ne suis fier ni de l’un ni de l’autre, monseigneur. L’adresse comme tous les autres dons vient de Dieu, et j’ai usé de mon adresse.

— Mais j’ignorais vraiment que vous m’eussiez déjà rendu un service pareil, dit le roi, service que d’ailleurs ma sœur Marguerite aura de la peine à vous pardonner. Ah ! c’est vous qui avez tué le connétable de Bourbon ? Et comment cela s’est-il passé ?

— Mon Dieu ! de la façon la plus simple. L’armée du connétable était arrivée à l’improviste devant Rome et donnait l’assaut aux remparts. J’allai, avec quelques amis, pour voir. En sortant de chez moi, j’avais machinalement pris mon arquebuse sur l’épaule. En arrivant sur le mur, je vis qu’il n’y avait rien à faire. Il ne faut pourtant pas, dis-je, que je sois venu pour si peu. Alors, dirigeant mon arquebuse vers l’endroit où je voyais un groupe de combattans plus nombreux et plus serrés, je visai précisément celui que je voyais dépasser les autres de la tête. Il tomba, et tout à coup un grand tumulte se fit, causé par ce coup que j’avais tiré. J’avais tué, en effet, Bourbon. C’était, comme on a su depuis, celui qui était plus élevé que les autres.

Pendant que Benvenuto faisait ce récit avec une parfaite insouciance, le cercle des dames et des seigneurs s’était un peu élargi autour de lui, et tous considéraient avec respect et presque avec effroi le héros sans le savoir. François Ier seul était resté aux côtés de Cellini.

— Ainsi, mon très cher, lui dit-il, je vois qu’avant de me consacrer votre génie vous m’avez prêté votre bravoure.

— Sire, reprit gaîment Benvenuto, je crois, tenez, que je suis né votre serviteur. Une aventure de ma première enfance me l’a toujours fait penser. Vous avez pour armes une salamandre, n’est-ce pas ?

— Oui, avec cette devise : Nutrisco et extinguo.

— Eh bien ! j’avais cinq ans environ, j’étais avec mon père dans une petite salle où l’on avait coulé la lessive et où flambait encore un bon feu de jeune chêne. Il faisait grand froid. En regardant par hasard dans le feu, j’aperçus au milieu des flammes un petit animal semblable à un lézard, qui se récréait dans l’endroit le plus ardent. Je le montrai à mon père, et mon père (pardonnez-moi ce détail familier d’un usage un peu brutal de mon pays), m’appliquant un violent soufflet, me dit avec douceur : « Je ne te frappe pas parce que tu as mal fait, cher enfant, mais afin que tu te rappelles que ce petit lézard que tu as vu dans le feu est une salamandre. Aucune personne connue n’a vu cet animal avant toi. » N’est-ce pas là, sire, un avertissement du sort ? Il y a, je crois, des prédestinations, et j’allais à vingt ans partir pour l’Angleterre quand le ciseleur Pierre Toreggiano, qui voulait m’y emmener avec lui, me raconta comment, enfant, dans une querelle d’atelier, il avait un jour frappé au visage notre Michel-Ange. Oh ! tout a été dit : pour un titre de prince je ne serais pas parti avec un homme qui avait porté la main sur mon grand sculpteur. Je restai en Italie, et de l’Italie, au lieu d’aller en Angleterre, je vins en France.

— La France, fière d’avoir été choisie par vous, Benvenuto, fera en sorte que vous ne regrettiez pas votre patrie,

— Oh ! ma patrie à moi, c’est l’art ; mon prince, c’est celui qui me fait ciseler la plus riche coupe.

— Et avez-vous actuellement en tête quelque belle composition, Cellini ?

— Oh ! oui, sire, un Christ. Non pas un Christ sur la croix, mais un Christ dans sa gloire et dans sa lumière, et j’imiterai autant que possible cette beauté infinie sous laquelle il s’est fait voir à moi.

— Quoi ! dit Marguerite la sceptique en riant, outre tous les rois de la terre, avez-vous vu aussi le roi des cieux ?

— Oui, madame, répondit Benvenuto avec une simplicité d’enfant.

— Oh ! racontez-nous donc encore cela, dit la reine de Navarre.

— Volontiers, madame, répondit Benvenuto Cellini avec une confiance qui indiquait qu’il ne pensait même pas que l’on pût mettre en doute aucune partie de son récit. J’avais vu quelque temps auparavant, continua Benvenuto, j’avais vu Satan et toutes les légions du Diable, qu’un prêtre nécromant de mes amis avait évoqués devant moi au Colysée, et dont nous eûmes vraiment beaucoup de peine à nous défaire ; mais le terrible souvenir de ces infernales visions fut bien à tout jamais effacé de mon esprit quand à mon ardente prière m’apparut, pour me réconforter dans les misères de ma prison, le divin Sauveur des hommes, au milieu du soleil, et tout couronné de ses rayons.

— Et vous êtes véritablement sûr, demanda la reine de Navarre, sûr sans aucun mélange de doute, que le Christ vous soit apparu ?

— Je n’en doute pas, madame.

— Allons, Benvenuto, faites-nous donc un Christ pour notre chapelle, reprit François Ier avec sa bonne humeur habituelle.

— Sire, si Votre Majesté a cette bonté, elle me commandera quelque autre chose, et j’ajournerai encore cet ouvrage.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que j’ai promis à Dieu de ne le faire pour aucun autre souverain que pour lui.

— À la bonne heure I Eh bien ! Benvenuto, j’ai besoin de douze candélabres pour ma table.

— Oh I cela c’est autre chose, et sur ce point vous serez obéi, sire.

— Je veux que ces candélabres soient douze statues d’argent.

— Sire, ce sera magnifique.

— Ces statues représenteront six dieux et six déesses, et seront exactement à ma taille.

— À votre taille, en effet, sire.

— Mais c’est tout un poëme que vous commandez là, dit la duchesse d’Étampes, une merveille tout à fait étonnante ; n’est-ce pas, monsieur Benvenuto ?

— Je ne m’étonne jamais, madame.

— Je m’étonnerais, moi, reprit la duchesse piquée, que d’autres sculpteurs que les sculpteurs de l’antiquité vinssent à bout d’une œuvre pareille.

— J’espère pourtant l’achever aussi bien que les anciens l’eussent pu faire, répondit Benvenuto avec sang-froid.

— Oh ! ne vous vantez-vous pas un peu, maître Benvenuto ?

— Je ne me vante jamais, madame.

Disant cela avec calme, Cellini regardait madame d’Étampes, et la fière duchesse baissa malgré elle les yeux sous ce regard ferme, confiant, et qui n’était pas même courroucé. Anne conçut un sourd ressentiment contre Cellini de cette supériorité qu’elle subissait en y résistant et sans savoir de quoi elle se composait. Elle avait cru jusqu’alors que la beauté était la première puissance de ce monde : elle avait oublié le génie.

— Quels trésors, dit-elle avec amertume, suffiraient donc à payer un talent comme le vôtre ?

— Ce ne seront certes pas les miens, reprit François Ier, et à ce propos, Benvenuto, je me rappelle que vous n’avez touché encore que cinq cents écus d’or de bienvenue. Serez-vous satisfait des appointemens que je donnais à mon peintre Léonard de Vinci, c’est-à-dire de sept cents écus d’or par an ? Je vous paierai en outre tous les ouvrages que vous ferez pour moi.

— Sire, ces offres sont dignes d’un roi tel que François Ier, et, j’ose le dire, d’un artiste tel que Cellini. J’aurai pourtant la hardiesse d’adresser encore une demande à Votre Majesté.

— Elle vous est d’avance octroyée, Benvenuto.

— Sire, je suis mal et à l’étroit dans cet hôtel pour travailler. Un de mes élèves a trouvé un emplacement mieux disposé que celui-ci pour les grands ouvrages que mon roi pourra me commander. Cette propriété appartient à Votre Majesté. C’est le Grand-Nesle. Elle est à la disposition du prévôt de Paris, mais il ne l’habite pas ; il occupe seulement le Petit-Nesle, que je lui laisserais volontiers.

— Eh bien ! soit, Benvenuto, dit François Ier, installez-vous au Grand-Nesle, et je n’aurai que la Seine à traverser pour aller causer avec vous et admirer vos chefs-d’œuvre.

— Comment, sire, interrompit madame d’Étampes, mais vous privez là sans motif d’un bien qui lui appartient un homme à moi, un gentilhomme !

Benvenuto la regarda, et pour la seconde fois Anne baissa les yeux sous ce singulier coup d’œil fixe et pénétrant. Cellini reprit avec la même naïve bonne foi qu’en parlant de ses apparitions :

— Mais je suis noble aussi, moi, madame : ma famille descend d’un gâlant homme premier capitaine de Jules César, nommé Fiorino, qui était de Cellino, près Montefiascone, et qui a donné son nom à Florence, tandis que votre prévôt et ses aïeux n’ont, si j’ai bonne mémoire, encore donné leur nom à rien. Cependant, continua Benvenuto en se retournant vers François Ier et en changeant à la fois de regard et d’accent, peut-être me suis-je montré bien hardi, peut-être exciterai-je contre moi des haines puissantes, et qui, malgré la protection de Votre Majesté, pourraient m’accabler à la fin. Le prévôt de Paris a, dit-on, une espèce d’armée à ses ordres.

— On m’a raconté, interrompit le roi, qu’un jour, à Rome, un certain Cellini, orfèvre, avait gardé, faute de paiement, un vase d’argent que lui avait commandé monseigneur Farnèse, alors cardinal et aujourd’hui pape.

— C’est vrai, sire.

— On ajoutait que toute la maison du cardinal s’en vint l’épée au poing assiéger la boutique de l’orfèvre pour emporter le vase de vive force.

— C’est encore vrai.

— Mais ce Cellini, en embuscade derrière la porte, et l’escopette au poing, s’était défendu vaillamment, avait mis les gens de monseigneur en fuite, et avait été payé le lendemain par le cardinal.

— Tout cela, sire, c’est l’exacte vérité.

— Eh bien ! n’êtes-vous pas ce Cellini ?

— Oui, sire, que Votre Majesté me conserve seulement ses bonnes grâces, et rien n’est capable de m’épouvanter.

— Allez donc droit devant vous, fit le roi en souriant dans sa barbe, allez donc, puisque vous êtes gentilhomme. Madame d’Étampes se tut, mais elle jura de ce moment à Cellini une haine mortelle, une haine de femme offensée.

— Sire, une dernière faveur, dit encore Cellini. Je ne puis vous présenter tous mes ouvriers : ils sont dix, tant Français qu’Allemands, tous braves et habiles compagnons ; mais voici mes deux élèves que j’ai amenés d’Italie avec moi, Pagolo et Ascanio. Avancez donc, Pagolo, et relevez un peu la tête et le regard, non pas impudemment, mais en honnête homme, qui n’a à rougir d’aucune action mauvaise. Celui-ci manque peut-être d’invention, sire, et un peu aussi d’ardeur, mais c’est un exact et consciencieux artiste, qui travaille lentement, mais bien, qui conçoit parfaitement mes idées et les exécute fidèlement. Voici maintement Ascanio, mon noble et gracieux élève, et mon enfant bien-aimé. Celui-là n’a pas sans doute la vigueur de création qui fera se heurter et se déchirer dans un bas-relief les bataillons de deux armées, ou s’attacher puissamment aux bords d’un vase les griffes d’un lion ou les dents d’un tigre. Il n’a pas non plus la fantaisie originale qui invente les monstrueuses chimères et les dragons impossibles ; non, mais son âme, qui ressemble à son corps, a l’instinct d’un idéal, pour ainsi parler, divin. Demandez-lui de vous poser un ange ou de vous grouper des nymphes, et nul n’atteindra à sa poésie exquise et à sa grâce choisie. Avec Pagolo j’ai quatre bras, avec Ascanio j’ai deux âmes ; et puis il m’aime, et je suis bien heureux d’avoir auprès de moi un cœur pur et dévoué comme le sien.

Pendant que son maître parlait ainsi, Ascanio se tenait debout près de lui, modestement mais sans embarras, dans une attitude pleine d’élégance, et madame d’Étampes ne pouvait détacher ses regards du jeune et charmant Italien aux yeux et aux cheveux noirs, et qui semblait une copie vivante de l’Apollino.

— Si Ascanio, dit-elle, s’entend si bien aux choses gracieuses et qu’il veuille passer à mon hôtel d’Étampes un matin, je lui fournirai des pierreries et de l’or dont il pourra me faire épanouir quelque fleur merveilleuse.

Ascanio s’inclina avec un doux regard de remercîment.

— Et moi, dit le roi, je lui assigne, ainsi qu’à Pagolo, cent écus d’or par an.

— Je me charge de leur faire bien gagner cet argent, sire, dit Benvenuto.

— Mais quelle est donc cette belle enfant aux longs cils qui se cache dans ce coin ? dit François Ier en apercevant Scozzone pour la première fois.

— Oh ! ne faites pas attention, sire, répondit Benvenuto en fronçant le sourcil : c’est la seule des belles choses de cet atelier que je n’aime pas qu’on remarque.

— Ah ! vous êtes jaloux, mons Benvenuto ?

— Mon Dieu ! sire, je n’aime pas que l’on touche à mon bien ; soit dit sans comparaison, c’est comme si quelqu’un s’avisait de penser à madame d’Étampes : vous seriez furieux, sire. Scozzone, c’est ma duchesse, à moi.

La duchesse, qui contemplait Ascanio, interrompue ainsi brusquement, se mordit les lèvres. Beaucoup de courtisans ne purent s’empêcher de sourire, et toutes les dames chuchotèrent. Quant au roi, il rit franchement.

— Allons, allons, foi de gentilhomme ! votre jalousie est dans son droit, Benvenuto, et d’artiste à roi on se comprend.

— Adieu, mon ami ; je vous recommande mes statues. Vous commencerez par Jupiter, naturellement, et quand vous aurez achevé le modèle, vous me le montrerez. Adieu ; bonne chance ! à l’hôtel de Nesle !

— Que j’aille le montrer, c’est bientôt dit, sire ; mais comment entrerai-je au Louvre ?

— Votre nom sera donné aux portes avec l’ordre de vous introduire jusqu’à moi.

Cellini s’inclina, et suivi de Pagolo et d’Ascanio, accompagna le roi et la cour jusqu’à la porte de la rue. Arrivé là, il s’agenouilla et baisa la main de François Ier.

— Sire, dit-il d’un ton pénétré, vous m’avez déjà, par l’entremise de monseigneur de Montluc, sauvé de la captivité et peut-être de la mort ; vous m’avez comblé de richesses, vous avez honoré mon pauvre atelier de votre présence ; mais ce qui passe tout cela, sire, ce qui fait que je ne sais comment vous remercier, c’est que vous allez si magnifiquement au-devant de tous mes rêves. Nous ne travaillons d’ordinaire que pour une race d’élite disséminée à travers les siècles, mais moi j’aurai eu le bonheur de trouver vivant un juge toujours présent, toujours éclairé. Je n’ai été jusqu’à présent que l’ouvrier de l’avenir, laissez-moi me dire désormais l’orfèvre de Votre Majesté.

— Mon ouvrier, mon orfèvre, mon artiste et mon ami, Benvenuto, si ce titre ne vous paraît pas plus à dédaigner que les autres. Adieu, ou plutôt au revoir

Il va sans dire que tous les princes et seigneurs, à l’exception de madame d’Étampes, imitèrent le roi et comblèrent Cellini d’amitiés et d’éloges.

Quand tous furent partis, et que Benvenuto resta seul dans la cour avec ses deux élèves, ceux-ci le remercièrent, Ascanio avec effusion, Pagolo presque avec contrainte.

— Ne me remerciez pas, mes enfans, cela n’en vaut pas la peine. Mais tenez, si vous croyez véritablement m’avoir quelque obligation, je veux, puisque ce sujet de conversation s’est présenté aujourd’hui, vous demander un service ; c’est pour quelque chose qui tient au cœur de mon cœur. Vous avez entendu ce que j’ai dit au roi à propos de Catherine ; ce que j’ai dit répond au plus intime de mon être, Cette enfant est nécessaire à ma vie, mes amis, à ma vie d’artiste, puisqu’elle se prête si gaîment, vous le savez, à me servir de modèle ; à ma vie d’homme, parce que je crois qu’elle m’aime. Eh bien ! je vous en prie, bien qu’elle soit belle et que vous soyez jeunes comme elle est jeune, ne portez pas vos pensées sur Catherine ; il y a bien assez d’autres jolies filles au monde. Ne déchirez pas mon cœur, n’injuriez pas mon amitié en jetant sur ma Scozzone un regard trop hardi, et même surveillez la en mon absence et conseillez-la comme des frères. Je vous en conjure, car je me connais, je me sens, et je jure Dieu que si je m’apercevais de quelque mal, je la tuerais, elle et son complice.

— Maître, dit Ascanio, je vous respecte comme mon maître et je vous aime comme mon père ; soyez tranquille.

— Bon Jésus ! s’écria Pagolo en joignant les mains, que Dieu me garde de penser à une pareille infamie ! Ne sais-je pas, bien que je vous dois tout, et ne serait-ce pas un crime abominable que d’abuser de la sainte confiance que vous me témoignez en reconnaissant vos bienfaits par une si lâche perfidie !

— Merci, mes amis, dit Benvenuto en leur serrant les mains ; merci mille fois. Je suis content et j’ai foi en vous. Maintenant, Pagolo, remets-toi à ton ouvrage, attendu que j’ai promis pour demain à M. de Villeroi le cachet auquel tu travailles ; tandis qu’Ascanio et moi nous allons visiter la propriété dont notre gracieux roi vient de nous gratifier, et dont dimanche prochain, pour nous reposer, nous entrerons de gré ou de force en possession.

Puis se retournant vers Ascanio :

— Allons, Ascanio, lui dit-il, allons voir si ce fameux séjour de Nesle, qui t’a paru si convenable à l’extérieur, est digne à l’intérieur de sa réputation.

Et avant qu’Ascanio eût eu le temps de faire la moindre observation, Benvenuto jeta un dernier coup d’œil sur l’atelier pour voir si chaque travailleur était à sa place, donna un petit soufflet sur la joue ronde et rose de Scozzone, et passant son bras sous celui de son élève, il l’entraîna vers la porte et sortit avec lui.