Asie Britannique. De la Force du préjugé chez les Indous

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VARIÉTÉS ET MÉLANGES.




ASIE BRITANNIQUE.




DE LA FORCE DU PRÉJUGÉ CHEZ LES HINDOUS.




Les Femmes.

C’est un penchant naturel à tous les Anglais d’admirer presque exclusivement les institutions de leur pays, et de mesurer le bien-être des autres nations par le plus ou moins de ressemblance qu’elles ont avec la leur. Partout où ils se sont fixés, ils ont introduit les habitudes de la mère-patrie : l’Inde seule a résisté jusqu’ici à cette invasion de mœurs ; la différence de religion, et de hautes considérations politiques s’y sont opposées. Les Hindous regardent les Anglais comme des hommes d’une classe supérieure, et cette impression si favorable à la domination britannique pourrait disparaître à la suite de communications plus intimes. Les Anglais n’ont d’autres rapports avec les Hindous que ceux qui existent entre les gouverneurs et les gouvernés, entre les maîtres et les sujets.

Il importe cependant de ne pas heurter les préjugés de ce peuple ; l’instant qui exciterait en lui un mouvement de colère pourrait bien aussi éveiller dans son ame le sentiment de sa force, instant terrible, et pour jamais fatal à la puissance britannique. C’est ce que paraissent ignorer la plupart des jeunes civilians[1] qui arrivent d’Europe. Ils affichent une sorte de mépris pour des usages qui diffèrent entièrement des mœurs européennes. Ils ne réfléchissent pas que ces usages, qui doivent presque tous leur origine à un principe religieux, ont acquis aujourd’hui l’autorité du temps, et qu’entreprendre de les détruire, soit par la violence, soit par le ridicule, ce serait imposer à une nation superstitieuse un joug mille fois plus dur que celui de la conquête.

Je ne veux citer ici qu’un seul exemple. Saluer une femme en public c’est offenser mortellement le mari ; c’est exposer cette femme à tous les excès d’une jalousie brutale. De jeunes étourdis affectent quelquefois cette marque d’intimité. Le fait suivant montre les conséquences fatales d’une conduite trop légère. Les circonstances en font frémir.

Un jeune juge fut envoyé dans l’intérieur d’une province, pour terminer un procès de longue durée qui exigeait un séjour de plusieurs mois. Arrivé dans la ville principale du district, il découvrit que la maison qu’il habitait dominait celle d’un raj-pout de distinction. Ce dernier avait une femme extrêmement belle, qu’il aimait passionnément. Le jeune Anglais ne l’eût pas plus tôt entrevue, qu’il conçut l’idée de la séduire ; toutefois, comme il ne pouvait trouver aucune occasion de lui parler, il s’efforça de communiquer par signes avec elle. Un voisin, témoin de ce qui se passait, en informa le mari. Comme le juge avait la réputation de courtiser le beau sexe, le raj-pout n’eut pas de peine à croire le rapport de son ami. Il résolut d’examiner de près la conduite de sa femme ; mais il n’y trouva rien de blâmable. Un jour cependant il aperçut le jeune juge qui, du haut de la terrasse, recommençait ses signes accoutumés. Le lendemain, la femme du raj-pout fut trouvée morte dans son lit. Le mari ne cacha pas la part qu’il avait prise à ce meurtre ; il déclara qu’il l’avait commis pour sauver son propre honneur et celui de sa femme. Il fut arrêté, et amené devant le jeune Anglais, qui, en sa qualité de seul magistrat européen, se vit contraint, non-seulement de recevoir les aveux du mari, mais encore d’assister à une enquête sur le corps de sa victime. Comment décrire la situation déchirante de ce jeune homme ?… car, à part quelque trait d’étourderie et de vanité, il possédait les sentimens les plus nobles et les plus élevés. Le raj-pout, convaincu par sa propre déclaration, fut condamné à mort ; mais, en présence de son juge, il l’accusa hautement comme l’auteur de son crime. La même nécessité qui avait forcé le magistrat anglais à présider au procès du malheureux raj-pout, l’obligea encore d’être présent à l’exécution. Ce dernier coup mit le comble à son désespoir. Par un effort inouï, il remplit ce devoir horrible ; mais rentré chez lui, ayant toujours devant les yeux l’image de ce couple infortuné, il ne put supporter plus long-temps les angoisses de sa conscience. D’un coup de pistolet il mit fin à la fois à son existence et à ses remords…

B***…


  1. Employés de la compagnie.