Atar-Gull/07

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CHAPITRE III.

Monsieur Brulart.


Peut-être, messieurs, ne savez-vous pas ce que c’est que le pal ?
Jules Janin. — L’Âne mort.


Je frissonnai, et je crus que ma dernière heure était arrivée.
P. Mérimée. — L’Enlèvement de la redoute.


En vérité, il méritait bien de commander la Hyène et son hideux équipage.

Telle fut la première réflexion du capitaine Benoît lorsqu’il se trouva face à face avec ce personnage.

Figurez-vous un homme de taille athlétique, avec un visage pâle et plombé, un front plissé, un nez long et mince, d’épais sourcils d’un noir de jais, et des yeux d’un bleu clair et vitreux d’une fixité insupportable ; un menton large et carré, des joues creuses, recouvertes d’une barbe épaisse à moitié longue, et puis enfin une bouche bordée de lèvres minces et blafardes, agitées par un tremblement convulsif presque continuel, qui, par exemple, laissaient voir, pourquoi ne l’avouerait-on pas, de fort belles dents parfaitement rangées.

Pour tout vêtement, il portait une grosse chemise bleue à moitié usée qu’il attachait ordinairement autour de ses reins avec un bout de bitord ; aussi Benoît put-il admirer à son aise la force puissante de ses membres musculeux, bruns et velus.

Seulement ses mains, toutes malpropres, toutes noires qu’elles étaient, témoignaient, par leur forme longue et effilée, par la délicatesse de leurs contours, témoignaient, dis-je, d’une certaine distinction de race…

Le commandant Brulart (car il avait un nom et s’appelait Brulart), même aucuns disent un nom ancien, un nom historique, qui, déjà illustre sous François Ier, fit pâlir plus d’une fois les généraux de Charles-Quint ; quant à moi, je ne crois guère à ces dire ;

toujours est-il que M. Brulart était assis sur un vieux coffre, et avait devant lui une petite table tachée de graisse et de vin sur laquelle il s’appuya quand il vit entrer Benoit.

Ce fut donc la tête dans ses mains, les coudes sur la table, son regard clair et perçant attaché sur le bonhomme, qu’il s’apprêta à engager la conversation.

Benoît, voulant lui épargner la peine de commencer, prit la parole avec dignité :

« Saurai-je enfin pourquoi… » — Mais M. Brulart l’interrompit de sa grosse voix :

« Pourquoi toi-même ! chien ; au lieu de m’interroger, réponds… Pourquoi as-tu été si longtemps à mettre ton Ourque en panne ? »

À ces mots, le front de M. Benoît se colora d’une vive et légitime indignation ; il fût peut-être resté impassible pour une injure adressée à lui personnellement, mais insulter son brick… sa Catherine ! appeler son joli navire une Ourque… c’était plus qu’il n’en pouvait supporter ; aussi reprit-il vivement :

« Mon brick n’est pas une Ourque, entendez-vous, malhonnête ! et, si je n’avais pas un bas mât trop pesant, je rendrais les huniers à votre bateau. »

Ici M. Brulart fit trembler la goëlette aux éclats de son gros rire, et continua sans changer de position :

« Tu mériterais bien, vieille carcasse démâtée, que je te fisse amarrer à une ligne de lock, et que je te f… à la mer, à la remorque de ma goéëlette, pour que tu puisses juger si elle file bien : mais je te réserve mieux que ça… oui, mon vieux, mieux que ça, — dit Brulart en voyant l’air étonné de Benoît ; — mais ce n’est pas encore l’heure ; dis-moi, d’où viens-tu ? — Je viens de la côte d’Afrique, je fais la traite, j’ai mon chargement, et je vais à la Jamaïque pour y vendre mes noirs. — Je savais tout cela mieux que toi, je te le demandais pour voir si tu mentirais. — Vous le saviez ?… — Je te suis depuis Gorée. — C’est donc vous que j’ai vu avant l’ouragan… dans la brume ? — Un peu… ainsi, touche là, confrère, salut ! — dit Brulart en tirant une mèche de ses épais cheveux noirs, comme si c’eût été la corne d’un chapeau ; — ah ! nous faisons la traite ! et moi aussi… j’en suis enchanté. — J’étais sûr que nous nous entendrions, — dit Benoît un peu rassuré par cette parité d’état. — Mais, dis-moi, tes noirs, où les as-tu pris ? car l’ouragan nous a séparés, et je ne t’ai retrouvé que celle nuit. — Sur la côte, à l’embouchure de la rivière des Poissons ; ils m’ont été vendus par un chef de Kraal des grands Namaquois : c’est une partie des petits Namaquois qui provenait d’une prise faite pendant la guerre. — Ah ! vraiment… — Mon Dieu, oui : j’avais même eu l’idée, si mon chargement n’eût pas été complet, de descendre jusqu’au fleuve Rouge, qui est à peu près à trente lieues dans le sud-est de la rivière des Poissons. — Pour ?… — Pour compléter mon chargement avec des grands Namaquois, car ils se sont fait des prises des deux côtés ; et, si les grands Namaquois vendent les petits, les petits mangent les grands Namaquois. — Ah ! ils les mangent ! — Ils les mangent à la croque-au-sel, — répéta Benoît tout à fait rassuré, en faisant l’agréable : — ainsi commandant, vous voyez, puisqu’ils les mangent, ils les vendraient peut-être à bon marché aussi, et je vous enseigne cet endroit comme un bon coin. — Oh ! moi, je prends mes cargaisons de noirs ailleurs ; c’est une combinaison à part, une espèce de tontine dans laquelle }’amortis beaucoup. — Ah ! — fit Benoît ouvrant ses petits yeux, — c’est une tontine ; pourrai-je en être ? Comment ! mon brave, tu y es déjà ! — Déjà… dit Benoît, qui n’y comprenait rien. — Déjà… Mais, dis-moi, tu as quitté la rivière des Poissons ? — Hier soir… mais cette tontine… — Bien ; ton estime t’éloigné de la rivière ?… — De vingt lieues environ… et cette tontine que ?… — Et tu es sûr que les petits Namaquois du fleuve Rouge ont aussi fait prisonniers des grands Namaquois ? — Sûr, sûr : c’est leur chef Tavoo qui me l’a dit ; mais vous voyez, commandant, que je m’amuse aux lanternes, tout ce que je puis faire pour vous, c’est de vous donner six tonnes d’eau et deux barils de biscuit : vous concevez qu’avec près de quatre-vingts noirs à bord, et vingt hommes d’équipage, c’est beaucoup ; mais nous causerons de la tontine, et, vrai comme Catherine est mon épouse, je me saigne pour vous. — C’est le mot, — dit Brulart en souriant d’une façon singulière. — Je ne puis pas faire un fifrelin de plus, — ajouta Benoît d’un air décidé. — Je te jure pourtant, moi, par tous les reins que j’ai brisés ! » cria Brulart.

Et il leva sa tête d’entre ses mains…

« Par tous les crânes que j’ai fendus… »

El il se dressa debout.

« Par tous les gosiers que j’ai échancrés ! »

El il marcha sur Benoît.

« Par tous les navires que j’ai pillés ! »

Et il regarda le malheureux capitaine sous le nez.

« Que tu feras davantage pour moi, monsieur des grands Namaquois. — Me trahirais-tu ? — demanda Benoît pâle comme la mort. — Si je te trahis ?… »

Et à peine Brulart avait-il terminé ces mois, qui furent accentués lentement, qu’un rire tout homérique, ou plutôt tout méphistophélétique, ou mieux encore, un vrai rire de hyène, souleva sa large poitrine.

« Ah ! gredin… bigre de forban… » dit l’honnête Benoît en lui sautant au cou…

Mais Brulart saisissant les deux bras de Benoît les emprisonna dans son poignet de fer, tandis que de l’autre main il dénoua la corde qui lui servait de ceinture, et, en quelques minutes, Benoît fut ficelé, lié, enchevêtré, de manière à ne pouvoir faire le plus léger mouvement ; après quoi Brulart le posa en travers sur son grand coffre, en lui disant :

« À tout à l’heure, nous allons rire… confrère. »

Et il monta sur le pont au bruit des imprécations, des injures, des bigres, des hurlements du malheureux Benoît, qui sautait par soubresauts sur son coffre comme un poisson sur le sable.