Atrée & Thyeſte/Acte premier

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Atrée & Thyeſte
Imprimerie Royale (p. 91-110).


SCÈNE I.
Atrée, Euryſthène, Alcimédon, gardes.
A T R É E.

Avec l’éclat du jour je vois enfin renaître
L’eſpoir & la douceur de me venger d’un traître.
Les vents, qu’un dieu contraire enchaînait loin de nous,
Semblent avec les flots exciter mon courroux ;
Le calme, ſi longtemps fatal à ma vengeance,
Avec mes ennemis n’eſt plus d’intelligence ;
Le ſoldat ne craint plus qu’un indigne repos
Aviliſſe l’honneur de ſes derniers travaux.

Allez, Alcimédon ; que la flotte d’Atrée
Se prépare à voguer loin de l’île d’Eubée :
Puiſque les dieux jaloux ne l’y retiennent plus,
Portez à tous ſes chefs mes ordres abſolus ;
Que tout ſoit prêt.


SCÈNE II.
Atrée, Euryſthène, gardes.
ATRÉE, à ſes gardes.

Que tout ſoit prêt.Et vous, que l’on cherche Pliſthène ;
Je l’attends en ces lieux. Toi, demeure, Euryſthène.


SCÈNE III.
Atrée, Euryſthène.
A T R É E.

Enfin ce jour heureux, ce jour tant ſouhaité
Ranime dans mon cœur l’eſpoir & la fierté.
Athènes, trop longtemps l’aſile de Thyeſte,
Éprouvera bientôt le ſort le plus funeſte ;
Mon fils, prêt à ſervir un ſi juſte tranſport,
Va porter dans ſes murs & la flamme & la mort.

E U R Y S T H È N E.

Ainſi, loin d’épargner l’infortuné Thyeſte,
Vous détruiſez encor l’aſile qui lui reſte.
Ah ! Seigneur, ſi le ſang qui vous unit tous deux
N’eſt plus qu’un titre vain pour ce roi malheureux,
Songez que rien ne peut mieux remplir votre envie

Que le barbare ſoin de prolonger ſa vie :
Accablé des malheurs qu’il éprouve aujourd’hui,
Le laiſſer vivre encor, c’eſt ſe venger de lui.

A T R É E.

Que je l’épargne, moi ! Laſſé de le pourſuivre,
Pour me venger de lui, que je le laiſſe vivre !
Ah ! Quels que ſoient les maux que Thyeſte ait ſoufferts,
Il n’aura contre moi d’aſile qu’aux enfers :
Mon implacable cœur l’y pourſuivrait encore,
S’il pouvait s’y venger d’un traître que j’abhorre :
Après l’indigne affront que m’a fait ſon amour
Je ſerai ſans honneur tant qu’il verra le jour.
Un ennemi qui peut pardonner une offenſe,
Ou manque de courage, ou manque de puiſſance.
Rien ne peut arrêter mes tranſports furieux :
Je voudrais me venger, fût-ce même des dieux.
Du plus puiſſant de tous j’ai reçu la naiſſance ;
Je le ſens au plaiſir que me fait la vengeance :
Enfin mon cœur ſe plaît dans cette inimitié ;
Et s’il a des vertus, ce n’eſt pas la pitié.
Ne m’oppoſe donc plus un ſang que je déteſte ;
Ma raiſon m’abandonne au ſeul nom de Thyeſte :
Inſtruit par ſes fureurs à ne rien ménager,
Dans les flots de ſon ſang je voudrais le plonger.
Qu’il n’accuſe que lui du malheur qui l’accable.

Le ſang qui nous unit me rend-il ſeul coupable ?
D’un criminel amour le perfide enivré
A-t-il eu quelque égard pour un nœud ſi ſacré ?
Mon cœur, qui ſans pitié lui déclare la guerre,
Ne cherche à le punir qu’au défaut du tonnerre.

E U R Y S T H È N E.

Depuis vingt ans entiers ce courroux affaibli
Sembloit pourtant laiſſer Thyeſte dans l’oubli.

A T R É E.

Dis plutôt qu’à punir mon âme ingénieuſe
Méditait dès ce temps une vengeance affreuſe :
Je n’épargnais l’ingrat que pour mieux l’accabler :
C’eſt un projet enfin à te faire trembler.
Inſtruit des noirs tranſports où mon âme eſt livrée,
Lis mieux dans le ſecret & dans le cœur d’Atrée.
Je ne veux découvrir l’un & l’autre qu’à toi ;
Et je te les cachais, ſans ſoupçonner ta foi.
Écoute. Il te ſouvient de ce triſte hyménée
Qui d’Aerope à mon ſort unit la deſtinée :
Cet hymen me mettait au comble de mes vœux ;
Mais à peine aux autels j’en eus formé les nœuds,
Qu’à ces mêmes autels, & par la main d’un frère,
Je me vis enlever une épouſe ſi chère.
Tes yeux furent témoins des tranſports de mon cœur :
À peine mon amour égalait ma fureur ;

Jamais amant trahi ne l’a plus ſignalée.
Mycènes, tu le ſais, ſans pitié déſolée,
Par le fer & le feu vit déchirer ſon ſein ;
Mon amour outragé me rendit inhumain.
Enfin par ma valeur Aerope recouvrée
Après un an revint entre les mains d’Atrée.
Quoique déjà l’hymen, ou plutôt le dépit,
Euſſent depuis ce temps mis une autre en mon lit,
Malgré tous les appas d’une épouſe nouvelle,
Aerope à mes regards n’en parut que plus belle.
Mais en vain mon amour brûlait de nouveaux feux.
Elle avait à Thyeſte engagé tous ſes vœux ;
Et liée à l’ingrat d’une ſecrète chaîne,
Aerope, le dirai-je ? En eut pour fruit Pliſthène.

E U R Y S T H È N E.

Dieux ! Qu’eſt-ce que j’entends ? Quoi ! Phiſthène, Seigneur,
Reconnu dans Argos pour votre ſuccesseur,
Pour votre fils enfin ?

A T R É E.

Pour votre fils enfin ?C’eſt lui-même, Euryſthène ;
C’eſt ce même guerrier, c’eſt ce même Pliſthène,
Que ma cour aujourd’hui croit encor ſous ce nom
Frère de Ménélas, frère d’Agamemnon.
Tu ſais, pour me venger de ſa perfide mère,
À quel excès fatal me porta ma colère.

Heureux ſi le poiſon qui ſervit ma fureur
De mon indigne amour eût étouffé l’ardeur !
Celui de l’infidèle éclatait pour Thyeſte
Au milieu des horreurs du ſort le plus funeſte.
Je ne puis, ſans frémir, y penſer aujourd’hui ;
Aerope, en expirant, brûlait encor pour lui.
Voilà ce qu’en un mot ſurprit ma vigilance
À ceux qui de l’ingrate avaient la confidence.

Il lui montre en ce moment une lettre d’Aerope.

Lettre d’Aerope.

D’Atrée en ce moment j’éprouve le courroux,
Cher Thyeſte, & je meurs ſans regretter la vie :
Puiſque je ne l’aimais que pour vivre avec vous,
Je ne murmure point qu’elle me ſoit ravie.
Pliſthène fut le fruit de nos triſtes amours :
S’il paſſe juſqu’à vous, prenez ſoin de ſes jours ;
Qu’il faſſe quelquefois reſſouvenir ſon père
Du malheureux amour qu’avait pour lui ſa mère.
Juge de quel ſuccès ſes ſoins furent ſuivis ;
Je retins à la fois ſon billet & ſon fils.
Je voulus étouffer ce monſtre en ſa naiſſance :
Mais mon cœur plus prudent l’adopta par vengeance ;
Et, méditant dès lors le plus affreux projet,
Je le fis au palais apporter en ſecret.
Un fils venait de naître à la nouvelle reine ;
Pour remplir mes projets, je le nommai Pliſthène,

Et mis le fils d’Aerope au berceau de ce fils,
Dont depuis m’ont privé les deſtins ennemis.
C’eſt ſous un nom ſi cher qu’Argos l’a vu paraître :
Je fis périr tous ceux qui pouvaient le connaître ;
Et, laiſſant ce ſecret entre les dieux & moi,
Je ne l’ai juſqu’ici confié qu’à ta foi.
Après ce que tu ſais, ſans que je te l’apprenne,
Tu vois à quel deſſein j’ai conſervé Pliſthène ;
Et, puiſque la pitié n’a point ſauvé ſes jours,
À quel uſage enfin j’en deſtine le cours.

E U R Y S T H È N E.

Quoi ! Seigneur, ſans frémir du tranſport qui vous guide,
Vous pourriez réſerver Pliſthène au parricide !

A T R É E.

Oui, je veux que ce fruit d’un amour odieux
Signale quelque jour ma fureur en ces lieux ;
Sous le nom de mon fils, utile à ma colère,
Qu’il porte le poignard dans le ſein de ſon père ;
Que Thyeſte, en mourant, de ſon malheur inſtruit,
De ſes lâches amours reconnaiſſe le fruit.
Oui, je veux que, baigné dans le ſang de ce traître,
Pliſthène verſe un jour le ſang qui l’a fait naître ;
Et que le ſien après, par mes mains répandu,
Dans ſa ſource à l’inſtant ſe trouve confondu.
Contre Thyeſte enfin tout paraît légitime ;

Je n’arme contre lui que le fruit de ſon crime :
Son forfait mit au jour ce prince malheureux ;
Il faut par un forfait les en priver tous deux.
Thyeſte eſt ſans ſoupçons ; & ſon âme abuſée
Ne me croit occupé que de l’île d’Eubée :
Je ne ſuis en effet deſcendu dans ces lieux
Que pour mieux dérober mon ſecret à ſes yeux.
Athènes, diſposée à ſervir ma vengeance,
Avec moi dès longtemps agit d’intelligence ;
Et ſon roi, craignant tout de ma juſte fureur,
De ſon nom ſeulement cherche à couvrir l’honneur.
Du jour que mes vaiſſeaux menaceront Athènes,
De ce jour, tu verras Thyeſte dans mes chaînes.
Ma flotte me répond de ce qu’on m’a promis,
Je répondrai bientôt & du père & du fils.

E U R Y S T H È N E.

Eh bien ! Sur votre frère épuiſez votre haine ;
Mais du moins épargnez les vertus de Pliſthène.

A T R É E.

Pliſthène, né d’un ſang au crime accoutumé,
Ne démentira point le ſang qui l’a formé ;
Et, comme il a déjà tous les traits de ſa mère,
Il aurait quelque jour les vices de ſon père.
Quel peut être le fruit d’un couple inceſtueux ?
Moi-même j’avais cru Thyeſte vertueux ;

Il m’a trompé ; ſon fils me tromperait de même.
D’ailleurs, il lui faudrait laiſſer mon diadème ;
Le titre de mon fils l’aſſure de ce rang :
En faudra-t-il pour lui priver mon propre ſang ;
Que dis-je ? Pour venger l’affront le plus funeſte,
En dépouiller mes fils pour le fils de Thyeſte ?
C’eſt ma ſeule fureur qui prolonge ſes jours ;
Il eſt temps déſormais qu’elle en tranche le cours.
Je veux, par les forfaits où ma haine me livre,
Me payer des moments que je l’ai laiſſé vivre.
Que l’on approuve ou non un deſſein ſi fatal,
Il m’eſt doux de verſer tout le ſang d’un rival.


SCÈNE IV.
Atrée, Pliſthène, Euryſthène, Theſſandre, gardes.
ATRÉE, bas, à Euryſthène.

Mais Pliſthène paroît. Songe que ma vengeance
Renferme des ſecrets conſacrés au ſilence.

À Pliſthène.

Prince, cet heureux jour, mais ſi lent à mon gré,
Preſſe enfin un départ trop longtemps différé.
Tout ſemble en ce moment proſcrire un infidèle ;
La mer mugit au loin, & le vent vous appelle :

Le ſoldat, dont ce bruit a réveillé l’ardeur,
Au ſeul nom de ſon chef, ſe croit déjà vainqueur.
Il n’en attend pas moins de ſa valeur ſuprême
Que ce qu’en vit Élis, Rhodes, cette île même ;
Et moi, que ce héros ne ſert point à demi,
J’en attends encor plus que n’en craint l’ennemi.
Je connais de ce chef la valeur & le zèle ;
Je ſais que je n’ai point de ſujet plus fidèle.
Aujourd’hui cependant ſouffrez, ſans murmurer,
Que votre père encor cherche à s’en aſſurer.
L’affront eſt grand, l’ardeur de s’en venger extrême ;
Jurez-moi donc, mon fils, par les dieux, par moi-même,
Si le deſtin pour nous ſe déclare jamais,
Que vous me vengerez au gré de mes ſouhaits.
Oui, je puis m’en flatter, je connais trop Pliſthène ;
Plus ardent que moi-même, il ſervira ma haine :
À peine mon courroux égale ſon grand cœur :
Il vengera ſon père.

P L I S T H È N E.

Il vengera ſon père.En doutez-vous, ſeigneur ?
Eh ! Depuis quand ma foi vous eſt-elle ſuspecte ?
Avez-vous des deſſeins que mon cœur ne reſpecte ?
Ah ! Si vous en doutiez, de mon ſang le plus pur…

A T R É E.

Mon fils, ſans en douter, je veux en être sûr.

Jurez-moi qu’à mes lois votre main aſſervie
Vengera mes affronts au gré de mon envie.

P L I S T H È N E.

Seigneur, je n’ai point cru que, pour ſervir mon roi,
Il fallût exciter ni ma main, ni ma foi.
Faut-il par des ſerments que mon cœur vous raſſure ?
Le ſoupçonner, ſeigneur, c’eſt lui faire une injure.
Vous me verrez toujours contre vos ennemis
Remplir tous les devoirs de ſujet & de fils.
Oui, j’atteſte des dieux la majeſté ſacrée
Que je ſerai ſoumis aux volontés d’Atrée ;
Que par moi ſeul enfin ſon courroux aſſouvi
Fera voir à quel point je lui ſuis aſſervi.

A T R É E.

Ainſi, prêt à punir l’ennemi qui m’offenſe,
Je puis tout eſpérer de votre obéiſſance ;
Et le lâche, à mes yeux par vos mains égorgé,
Ne triomphera plus de m’avoir outragé.
Allez ; que votre bras, à l’Attique funeſte,
S’apprête à m’immoler le perfide Thyeſte.

P L I S T H È N E.

Moi, ſeigneur ?

A T R É E.

Moi, ſeigneur ?Oui, mon fils. D’où naît ce changement ?

Quel repentir ſuccède à votre empreſſement ?
Quelle était donc l’ardeur que vous faiſiez paraître ?
Tremblez-vous, lorſqu’il faut me délivrer d’un traître ?

P L I S T H È N E.

Non ; mais daignez m’armer pour un emploi plus beau :
Je ſerai ſon vainqueur, & non pas ſon bourreau.
Songez-vous bien quel nœud vous unit l’un & l’autre ?
En répandant ſon ſang, je répandrais le vôtre.
Ah ! Seigneur, eſt-ce ainſi que l’on ſurprend ma foi ?

A T R É E.

Les dieux m’en ſont garants ; c’en eſt aſſez pour moi.

P L I S T H È N E.

Juſte ciel !

A T R É E.

Juſte ciel !J’entrevois dans votre âme interdite
De ſecrets ſentiments dont la mienne s’irrite.
Étouffez des regrets déſormais ſuperflus :
Partez, obéiſſez, & ne répliquez plus.
Des bords athéniens j’attends quelque nouvelle.
Vous, cependant, volez où l’honneur vous appelle.
Que ma flotte avec vous ſe diſpose à partir ;
Et, quand tout ſera prêt, venez m’en avertir :
Je veux de ce départ être témoin moi-même.



SCÈNE V.
Pliſthène, Theſſandre.
P L I S T H È N E.

Qu’ai-je fait, malheureux ? Quelle imprudence extrême !
Je ne ſais quel effroi s’empare de mon cœur ;
Mais tout mon ſang ſe glace, & je frémis d’horreur.
Dieux, que dans mes ſerments malgré moi j’intéreſſe,
Perdez le ſouvenir d’une indigne promeſſe ;
Ou recevez ici le ſerment que je fais,
En duſſé-je périr, de n’obéir jamais.
Mais pourquoi m’alarmer d’un ſerment ſi funeſte ?
Que peut craindre un grand cœur quand ſa vertu lui reſte ?
Athènes me répond d’un trépas glorieux,
Et j’y cours m’affranchir d’un ſerment odieux.
Survivre aux maux cruels dont le deſtin m’accable,
Ce ſerait, plus que lui, m’en rendre un jour coupable.
Haï, perſécuté, chargé d’un crime affreux,
Dévoré ſans eſpoir d’un amour malheureux,
Malgré tant de mépris, que je chéris encore,
La mort eſt déſormais le ſeul dieu que j’implore ;
Trop heureux de pouvoir arracher en un jour
Ma gloire à mes ſerments, mon cœur à ſon amour !

T H E S S A N D R E.

Que dites-vous, ſeigneur ? Quoi ! Pour une inconnue…

P L I S T H È N E.

Peux-tu me condamner, Theſſandre ? Tu l’as vue :
Non, jamais plus de grace & plus de majeſté
N’ont diſtingué les traits de la divinité.
Sa beauté, tout enfin, juſqu’à ſon malheur même,
N’offre en elle qu’un front digne du diadême :
De ſuperbes débris, une noble fierté,
Tout en elle du ſang marque la dignité.
Je te dirai bien plus : cette même inconnue
Voit mon âme à regret dans ſes fers retenue ;
Et qui peut dédaigner mon amour & mon rang
Ne peut être formé que d’un illuſtre ſang.
Quoi qu’il en ſoit, mon cœur, charmé de ce qu’il aime,
N’examine plus rien dans ſon amour extrême.
Quel cœur n’eût-elle pas attendri, juſtes dieux !
Dans l’état où le ſort vint l’offrir à mes yeux,
Déplorable jouet des vents & de l’orage,
Qui, même en l’y pouſſant, l’envioient au rivage ;
Roulant parmi les flots, les morts, & les débris,
Des horreurs du trépas les traits déjà flétris,
Mourante entre les bras de ſon malheureux père,
Tout prêt lui-même à ſuivre une fille ſi chère !…
J’entends du bruit. On vient : peut-être c’eſt le roi…


SCÈNE VI.
Théodamie, Léonide, Pliſthène, Theſſandre.
PLISTHÈNE, à Theſſandre.

Mais non ; c’eſt l’étrangère. Ah ! Qu’eſt-ce que je vois,
Theſſandre ? Un ſoin preſſant ſemble occuper ſon âme.

À Théodamie.

Où portez-vous vos pas ? Me cherchez-vous, madame ?
Du trouble où je vous vois ne puis-je être éclairci ?

T H É O D A M I E.

C’eſt vous-même, ſeigneur, que je cherchais ici.
D’Athènes dès longtemps embraſſant la conquête,
On dit qu’à s’éloigner votre flotte s’apprête ;
Que, chaque inſtant d’Atrée excitant le courroux,
Pour ſortir de Chalcys elle n’attend que vous.
Si ce n’eſt pas vous faire une injuſte prière,
Je viens vous demander un vaiſſeau pour mon père.
Le ſien, vous le ſavez, périt preſque à vos yeux,
Et nous n’avons d’appui que de vous en ces lieux.
Vous ſauvâtes des flots & le père & la fille,
Achevez de ſauver une triſte famille.

P L I S T H È N E.

Voyez ce que je puis, voyez ce que je dois.

D’Atrée en ce climat tout reſpecte les lois :
Il n’eſt que trop jaloux de ſon pouvoir ſuprême ;
Je ne puis rien ici, ſi ce n’eſt par lui-même.
Il reverra bientôt ſes vaiſſeaux avec ſoin,
Et du départ lui-même il doit être témoin :
Voyez-le. Il vous ſouvient comme il vous a reçue,
Le jour que ce palais vous offrit à ſa vue ;
Il plaignit vos malheurs, vous offrit ſon appui :
Son cœur ne ſera pas moins ſensible aujourd’hui ;
Vous n’en éprouverez qu’une bonté facile.
Mais qui peut vous forcer à quitter cet aſile ?
Quel déplaiſir ſecret vous chaſſe de ces lieux ?
Mon amour vous rend-il ce ſéjour odieux ?
Ces bords ſont-ils pour vous une terre étrangère ?
N’y reverra-t-on plus ni vous, ni votre père ?
Quel eſt ſon nom, le vôtre ? Où portez-vous vos pas ?
Ne connaîtrai-je enfin de vous que vos appas ?

T H É O D A M I E.

Seigneur, trop de bonté pour nous vous intéreſſe.
Mon nom eſt peu connu, ma patrie eſt la Grèce ;
Et j’ignore en quel lieu, ſortant de ces climats,
Mon père infortuné doit adreſſer ſes pas.

P L I S T H È N E.

Je ne vous preſſe point d’éclaircir ce myſtère ;
Je ſouscris au ſecret que vous voulez m’en faire.

Abandonnez ces lieux, ôtez-moi pour jamais
Le dangereux eſpoir de revoir vos attraits.
Fuyez un malheureux ; puniſſez-le, madame,
D’oſer brûler pour vous de la plus vive flamme :
Et moi, prêt d’adorer juſqu’à votre rigueur,
J’attendrai que la mort vous chaſſe de mon cœur :
C’eſt, dans mon ſort cruel, mon unique eſpérance.
Mon amour, cependant, n’a rien qui vous offenſe ;
Le ciel m’en eſt témoin : & jamais vos beaux yeux
N’ont peut-être allumé de moins coupables feux.
Ce cœur, à qui le vôtre eſt toujours ſi ſévère,
N’offrit jamais aux dieux d’hommage plus ſincère.
Inutiles reſpects ! Reproches ſuperflus !
Tout va nous ſéparer ; je ne vous verrai plus.
Adieu, madame, adieu ; prompt à vous ſatisfaire,
Je reviendrai pour vous m’employer près d’un père :
Quel qu’en ſoit le ſuccès, je vous réponds du moins,
Malgré votre rigueur, de mes plus tendres ſoins.


SCÈNE VII.
Théodamie, Léonide.
T H É O D A M I E.

Où ſommes-nous, hélas ! Ma chère Léonide ?
Quel aſtre injurieux en ces climats nous guide ?
Ô vous, qui nous jetez ſur ces bords odieux,
Cachez-nous au tyran qui règne dans ces lieux,
Dieux puiſſants ! Sauvez-nous d’une main ennemie !
Quel ſéjour pour Thyeſte & pour Théodamie !
Du ſort qui nous pourſuit vois quelle eſt la rigueur.
Atrée, après vingt ans, rallumant ſa fureur,
Sous d’autres intérêts déguiſant ce myſtère,
Arme pour déſoler l’aſile de ſon frère.
L’infortuné Thyeſte, inſtruit de ce danger,
À ſon tour, en ſecret, arme pour ſe venger,
Flatté du vain eſpoir de rentrer dans Mycènes,
Tandis que l’ennemi voguerait vers Athènes,
Ou pendant que Chalcys, par de puiſſants efforts,
Retiendrait le tyran ſur ces funeſtes bords.
Inutiles projets ! Inutile eſpérance !
L’Euripe a tout détruit ; plus d’eſpoir de vengeance :
Et c’eſt ce même amant, ce prince généreux,
Sans qui nous périſſions ſur ce rivage affreux,

Ce prince, à qui je dois le ſalut de mon père,
Qui, la foudre à la main, va combler ſa miſère.
Athènes va tomber, ſi, pour comble de maux,
Thyeſte dans ces murs n’accable ce héros.
Trop heureux cependant, ſi de l’île d’Eubée
Il pouvait s’éloigner ſans le ſecours d’Atrée !
Sauvez l’en, s’il ſe peut, grands dieux ! Votre courroux
Pourſuit-il des mortels ſi ſemblables à vous ?
Ciel, puiſqu’il faut punir, venge-toi ſur ſon frère :
Atrée eſt un objet digne de ta colère.
Je tremble à chaque pas que je fais en ces lieux :
Hélas ! Thyeſte en vain s’y cache à tous les yeux ;
Quoique abſent dès longtemps, on peut le reconnaître :
Heureux que ſa langueur l’empêche d’y paraître !

L É O N I D E.

Eſpérez du deſtin un traitement plus doux ;
Que craindre d’un tyran, quand ſon fils eſt pour vous ?
Attendez tout d’un cœur & généreux & tendre :
La main qui nous ſauva peut encor vous défendre.
Tout n’eſt pas contre vous dans ce fatal ſéjour,
Puiſque déjà vos yeux y donnent de l’amour.

T H É O D A M I E.

Ne comptes-tu pour rien un amour ſi funeſte ?
Le fils d’Atrée aimer la fille de Thyeſte !
Hélas ! Si cet amour eſt un crime pour lui,

Comment nommer le feu dont je brûle aujourd’hui ?
Car enfin ne crois pas que j’y ſois moins livrée ;
La fille de Thyeſte aime le fils d’Atrée.
Contre tant de vertus mon cœur mal affermi
Craint plus en lui l’amant qu’il ne craint l’ennemi.
Mais mon père m’attend : allons lui faire entendre,
Pour un départ ſi prompt, le parti qu’il faut prendre :
Heureuſe cependant ſi ce funeſte jour
Ne voit d’autres malheurs que ceux de notre amour.