Attente de Dieu/Sa vocation intellectuelle

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Simone Weil Sa vocation intellectuelle

s. d., 1942. Publiée dans Attente de Dieu, 1966


s. d., De Casablanca.

Chère S.,

Je vous envoie quatre choses.

D’abord une lettre personnelle pour le P. Perrin. Elle est fort longue et ne contient rien qui ne puisse attendre indéfiniment. Ne la lui envoyez pas ; donnez-la-lui quand vous le verrez, et dites-lui de n’en prendre connaissance qu’un jour où il aura du loisir et de la liberté d’esprit.

Deuxièmement (sous enveloppe fermée, pour plus de commodité, mais vous l’ouvrirez, ainsi que les deux autres) le commentaire des textes pythagoriciens, que je n’avais pas eu le temps de finir, à joindre au travail que je vous avais laissé en partant. Ce sera facile, car c’est numéroté. C’est horriblement mal rédigé et mal composé, certainement très difficile à suivre en cas de lecture à haute voix, et beaucoup trop long pour être transcrit. Mais je ne peux que l’envoyer tel quel.

Dites au P. Perrin que finalement, comme je le lui avais dit d’abord, je désire que tout l’ensemble de ce travail soit confié en fin de compte à la garde de Thibon et joint à mes cahiers. Mais que le P. Perrin le conserve aussi longtemps qu’il pensera pouvoir peut-être encore en extraire une goutte de jus à son propre usage. Qu’il le fasse voir aussi à qui il jugera bon. Je lui lègue cela en toute propriété, sans réserve. J’ai peur seulement que sauf les textes grecs eux-mêmes ce soit un présent de valeur nulle. Mais je n’ai rien d’autre.

Troisièmement, j’ai mis encore la copie d’une traduction d’un fragment de Sophocle que j’ai trouvée parmi mes papiers. C’est le dialogue entier d’Électre et d’Oreste, dont j’avais transcrit seulement quelques vers dans le travail que vous avez. En le copiant, chaque mot a eu au centre même de mon être une résonance si profonde et si secrète que l’interprétation assimilant Électre à l’âme humaine et Oreste au Christ est presque aussi sûre pour moi que si j’avais moi-même écrit ces vers. Dites cela aussi au P. Perrin. En lisant ce texte il comprendra.

Lisez-lui aussi ce que voici ; j’espère du fond du cœur que cela ne lui fera pas de peine.

En achevant le travail sur les pythagoriciens, j’ai senti d’une manière, autant qu’un être humain a le droit d’employer ces deux mots, définitive et certaine que ma vocation m’impose de rester hors de l’Église, et même sans aucune espèce d’engagement même implicite envers elle ni envers le dogme chrétien ; en tout cas aussi longtemps que je ne serai pas tout à fait incapable de travail intellectuel. Et cela pour le service de Dieu et de la foi chrétienne dans le domaine de l’intelligence. Le degré de probité intellectuelle qui est obligatoire pour moi, en raison de ma vocation propre, exige que ma pensée soit indifférente à toutes les idées sans exception, y compris par exemple le matérialisme et l’athéisme ; également accueillante et également réservée à l’égard de toutes. Ainsi l’eau est indifférente aux objets qui y tombent ; elle ne les pèse pas ; ce sont eux qui s’y pèsent eux-mêmes après un certain temps d’oscillation.

Je sais bien que je ne suis pas vraiment ainsi, ce serait trop beau ; mais j’ai l’obligation d’être ainsi ; et je ne pourrais aucunement être ainsi si j’étais dans l’Église. Dans mon cas particulier, pour être engendrée à partir de l’eau et de l’esprit, je dois m’abstenir de l’eau visible.

Ce n’est pas que je me sente des capacités de création intellectuelle. Mais je sens des obligations qui ont rapport à une telle création. Ce n’est pas ma faute. Je ne peux pas m’en empêcher. Personne autre que moi ne peut apprécier ces obligations. Les conditions de la création intellectuelle ou artistique sont chose tellement intime et secrète que nul ne peut y pénétrer du dehors. Je sais que les artistes excusent ainsi leurs mauvaises actions. Mais il s’agit de tout autre chose pour moi.

Cette indifférence de la pensée au niveau de l’intelligence n’est aucunement incompatible avec l’amour de Dieu, et même avec un vœu d’amour intérieurement renouvelé à chaque seconde de chaque journée, chaque fois éternel et chaque fois entièrement intact et nouveau. Je serais ainsi si j’étais ce que je dois être.

Cela semble une position d’équilibre instable, mais la fidélité dont j’espère que Dieu ne me refusera pas la grâce, permet d’y demeurer indéfiniment sans bouger, — en grec dans le texte — (en hupomonè).

C’est pour le service du Christ en tant qu’il est la Vérité que je me prive d’avoir part à sa chair de la manière qu’il a instituée. Il m’en prive, plus exactement, car jamais je n’ai eu jusqu’ici même une seconde l’impression d'avoir le choix. Je suis aussi certaine qu’un être humain a le droit de l’être que je suis ainsi privée pour toute ma vie ; sauf peut-être — seulement peut-être — au cas où les circonstances m’ôteraient définitivement et totalement la possibilité du travail intellectuel.

Si cela doit faire de la peine au P. Perrin, je peux seulement souhaiter qu’il m’oublie rapidement ; car j’aimerais infiniment mieux n’avoir aucune part en ses pensées que d’être cause pour lui du moindre chagrin. Sauf pourtant au cas où il pourrait en tirer un bien.

Pour revenir à ma liste, je vous envoie aussi le papier sur l’usage spirituel des études scolaires que j’avais emporté par erreur. Il est aussi pour le P. P., en raison de ses rapports indirects avec les jécistes de Montpellier. Au reste, qu’il en fasse tout ce qu’il voudra.

Laissez-moi vous remercier encore du fond du cœur pour votre gentillesse à mon égard. Je penserai souvent à vous. J’espère que nous pourrons avoir de temps en temps des nouvelles l’une de l’autre ; mais ce n’est pas sûr.

Amicalement,

Simone Weil xxxxxxxxxxxxx