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Atticus, un Ami des grands dans les derniers jours de la République romaine

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Atticus, un Ami des grands dans les derniers jours de la République romaine
Revue des Deux Mondes2e période, tome 45 (p. 528-553).
ATTICUS

UN AMI DES GRANDS DANS LES DERNIERS JOURS DE LA REPUBLIQUE ROMAIN

Il n’y a pas d’histoire qu’on étudie plus volontiers aujourd’hui que celle des dernières années de la république romaine. De savans ouvrages ont été publiés récemment sur ce sujet en France, en Angleterre et surtout en Allemagne, et le public les a lus avec avidité. L’importance des questions qui se débattaient alors, la vivacité dramatique des événemens, la grandeur des personnages justifient cet intérêt ; mais ce qui explique encore mieux l’attrait que nous éprouvons pour cette curieuse époque, c’est qu’elle nous a été racontée par les lettres de Cicéron. Un contemporain disait de ces lettres que celui qui les lirait ne serait pas tenté de chercher ailleurs l’histoire de ce temps, et en effet nous la retrouvons là bien plus vivante et bien plus vraie que dans des ouvrages suivis et composés tout exprès pour nous l’enseigner. Que nous apprendraient de plus Asinius Pollion, Tite-Live ou Cremutius Cordus, si nous les avions conservés ? Ils nous donneraient leur opinion personnelle sur les événemens et sur les hommes ; mais cette opinion est, la plupart du temps, suspecte : elle vient de gens qui n’ont pas voulu ou qui n’ont pas pu dire toute la vérité, qui écrivaient à la cour des empereurs, comme Tite-Live, ou qui, comme Pollion, espéraient se faire pardonner leur trahison en disant le plus de mal possible de ceux qu’ils avaient trahis. Il vaut donc mieux, au lieu de recevoir une opinion toute faite, se la faire soi-même, et c’est ce que nous rend possible la lecture des lettres de Cicéron. Elle nous jette au milieu des événemens et nous les fait suivre jour par jour. Malgré les dix-huit siècles qui nous en séparent, il nous semble que nous les voyons se passer sous nos yeux, et nous nous trouvons placés dans cette position unique d’être assez près des faits pour en voir la couleur véritable, et assez éloignés d’eux pour les juger sans passion.

Ce n’est pas seulement Cicéron que ces lettres nous font connaître, mais aussi ses correspondans, c’est-à-dire tous les hommes importans de cette époque, car, grâce à son humeur complaisante, il les a tous connus et fréquentés, en sorte qu’on pourrait en tirer comme une galerie de portraits qui feraient revivre pour nous cette grande société. De tous ces correspondans, aucun n’entretint avec lui un commerce plus long et plus régulier qu’Atticus. Leurs relations durèrent, sans interruption et sans nuage, jusqu’à leur mort. À la moindre absence ils s’écrivaient, et, quand c’était possible, plus d’une fois par jour. Ces lettres tantôt courtes, pour échanger un souvenir rapide, tantôt longues et raisonnées, quand les événemens étaient plus graves, folâtres ou sérieuses, selon les circonstances, qu’on écrivait en toute hâte, où l’on se trouvait, au sénat, dans sa litière, si l’on voyageait, ou même sur la table d’une salle à manger, au milieu du bruit des convives, ces lettres contenaient toute la vie des deux amis. Cicéron les a heureusement caractérisées quand il a dit : « C’était une conversation entre nous deux. » Malheureusement nous n’entendons plus aujourd’hui qu’un des deux interlocuteurs, et la conversation est devenue un monologue. En publiant les lettres de son ami, Atticus se garda bien d’y joindre les siennes. Sans doute il ne voulait pas qu’on pût lire trop à découvert dans ses sentimens, et sa prudence cherchait à dérober au public la connaissance de ses opinions secrètes et l’accès de sa vie intime ; mais il a eu beau vouloir se cacher, la volumineuse correspondance que Cicéron entretint avec lui suffit pour le faire connaître, et il est facile d’y prendre une idée exacte du personnage à qui elle est adressée. Ce personnage est assurément l’un des plus curieux d’une époque importante qui, par tant de côtés, ressemble à la nôtre, et il vaut la peine qu’on l’étudie de près.


I

Atticus avait vingt ans quand commença la guerre de Marius et de Sylla. Il vit de près les proscriptions et faillit en être victime ; le tribun Sulpitius, l’un des principaux chefs du parti populaire, qui était son parent, fut tué, après la victoire de Sylla, avec ses partisans et ses amis, et comme Atticus le fréquentait beaucoup, il courut alors quelques risques. Les contemporains ont raconté quelle émotion et quel effroi saisirent les honnêtes gens de Rome au spectacle de ces premières proscriptions. On avait vu jusque-là des citoyens tués dans les émeutes populaires et pendant l’emportement de la lutte ; mais on ne connaissait pas encore ces massacres après la victoire, discutés et réglés d’avance, ordonnés de sang-froid, exécutés régulièrement et comme une consigne. Cette sorte de discipline et d’ordre, cette apparence cruelle de légalité, les rendaient plus odieux encore et plus effrayans. Qu’on juge de l’effet qu’ils devaient produire sur un jeune homme qui voyait ainsi périr d’un coup ses protecteurs et ses parens, et qui n’était pas sans crainte pour lui-même ! Ce premier spectacle décida de toute sa vie. Comme il était, malgré son âge, un esprit ferme et prudent, il ne se laissa pas abattre : il réfléchit et raisonna. S’il avait eu jusque-là quelques velléités d’ambition politique et la pensée de chercher les honneurs, il y renonça sans peine en voyant de quel prix il fallait quelquefois les payer. Il comprit qu’une république où l’on pouvait impunément donner de pareils exemples était perdue, et qu’en périssant elle risquait d’entraîner avec elle ceux qui l’auraient servie. Il résolut donc de se tenir loin des affaires, et toute sa politique consista désormais à se faire une situation sûre, en dehors des partis, à l’abri des dangers.

On demandait un jour à Sieyès : « Qu’avez-vous fait pendant la terreur ? — Ce que j’ai fait ! répondit-il, j’ai vécu. » C’était beaucoup. Atticus a fait bien plus encore. Il a vécu, non pas seulement pendant une terreur de quelques mois, mais pendant une terreur de plusieurs années. Comme pour mettre à l’épreuve sa prudence et son habileté, il a été placé dans l’époque la plus troublée de l’histoire. Il a assisté à trois guerres civiles, il a vu Rome envahie quatre fois par des maîtres différens, et les massacres recommencer à chaque victoire nouvelle. Il a vécu, non pas humble, ignoré, se faisant oublier dans quelque ville lointaine, mais à Rome et en pleine lumière. Tout contribuait à attirer les yeux sur lui ; il était riche, ce qui était un motif suffisant d’être proscrit ; il avait une grande réputation d’homme d’esprit ; il fréquentait volontiers les puissans, et, par ses liaisons au moins, il était regardé comme un personnage. Cependant il sut échapper à tous les dangers que lui créaient sa position et sa fortune, et même il trouva moyen de grandir à chacune de ces révolutions qui semblaient devoir le perdre. Chaque changement de régime qui précipitait ses amis du pouvoir le laissait plus riche et mieux assis, si bien qu’au dernier il se trouva tout naturellement placé presque à côté du nouveau maître. Par quelle merveille d’habileté, par quel prodige de savantes combinaisons parvint-il à vivre honoré, riche et puissant dans un temps où il était si difficile seulement de vivre ? C’était un problème plein de difficultés ; voici comment il le résolut.

En présence des premiers massacres dont il avait été témoin, Atticus s’était décidé à vivre désormais loin des affaires et des partis ; mais cela n’est pas aussi facile qu’on serait tenté de le croire, et la plus ferme volonté ne suffit pas toujours pour y réussir. On a beau déclarer qu’on veut rester neutre, le monde s’obstine à vous classer d’après le nom que vous portez, les traditions de votre famille, vos liaisons personnelles et les premières manifestations de vos préférences, Atticus comprit que, pour échapper à cette sorte d’enrôlement forcé et pour dérouter tout à fait l’opinion publique, il fallait quitter Rome et la quitter pour longtemps. Il espérait, par cet exil volontaire, reprendre la pleine possession de lui-même et rompre les liens qui, malgré lui, l’attachaient encore au passé ; mais, s’il voulait se dérober aux yeux de ses concitoyens, il prétendait n’être pas oublié de tout le monde. Comme il comptait revenir, il ne voulait pas revenir comme un étranger qu’on ne connaît plus, et perdre tout le bénéfice de ses premières amitiés. Aussi ne choisit-il pas pour son séjour quelque propriété lointaine, dans une province ignorée, ou quelqu’une de ces villes inconnues sur lesquelles les yeux du peuple romain ne s’arrêtaient jamais. Il se retira à Athènes, c’est-à-dire dans la seule ville qui eût conservé un grand renom et qui se soutînt encore dans l’admiration des peuples en face de Rome. Là, par quelques libéralités bien placées, il s’attira d’abord l’affection de tout le monde. Il distribua du blé aux citoyens, il prêta de l’argent sans intérêt à cette ville de beaux esprits dont les finances étaient toujours embarrassées. Il fit plus, il flatta les Athéniens par un endroit qui leur était plus sensible. Le premier de tous les Romains, il osa ouvertement déclarer le goût qu’il avait pour les lettres et les arts de la Grèce. Jusque-là c’était la mode, chez ses compatriotes, d’estimer et de cultiver les muses grecques en secret et de s’en moquer en public. Cicéron lui-même, qui bravait en tant d’occasions ce sot préjugé, n’osait pas paraître savoir trop couramment le nom d’un grand sculpteur ; mais Cicéron était un homme d’état à qui il convenait de montrer, au moins par momens, ce mépris superbe des autres peuples qui constituait en partie ce qu’on appelait la gravité romaine. Il fallait bien flatter cette faiblesse nationale, si l’on voulait plaire au peuple. Atticus, qui ne comptait rien lui demander, était plus libre ; aussi se moqua-t-il ouvertement des usages. Dès son arrivée, il se mit à parler et à écrire en grec, à fréquenter sans se cacher les ateliers des sculpteurs et des peintres, à acheter des statues et des tableaux, et même à composer des ouvrages sur les beaux-arts. Les Athéniens étaient aussi charmés que surpris de voir un de leurs vainqueurs partager leur goût le plus cher et protester ainsi contre l’injuste dédain des autres. Leur reconnaissance, qui, comme l’on sait, était toujours très bruyante, accabla Atticus de flatteries de toute sorte. On multiplia les décrets en son honneur ; on lui offrit toutes les dignités de la cité ; on voulut même lui élever des statues. Atticus s’empressa de tout refuser ; mais l’effet était produit, et le bruit de tant de popularité ne manquait pas d’arriver à Rome, apporté par ces jeunes gens de grande famille qui venaient terminer leur éducation en Grèce. De cette façon, le nom d’Atticus ne perdait rien à son absence ; les gens de goût s’entretenaient de cet amateur éclairé des arts qui s’était fait remarquer même à Athènes, et pendant ce temps le grand nombre, en ne le voyant plus, perdait l’habitude de le ranger dans un parti politique.

C’était un pas de fait. Il en restait un plus important à faire. Atticus avait vu de bonne heure que la première condition pour être indépendant, c’est d’être riche. Cette vérité générale était encore plus évidente à cette époque que jamais. Que de gens dont la conduite pendant les guerres civiles ne peut s’expliquer que par l’état de leur fortune ! Pour servir César qu’il n’aimait pas, Curion n’avait qu’un seul motif, l’exigence de ses créanciers, et Cicéron lui-même place toujours parmi les raisons principales qui l’empêchent de se rendre au camp de Pompée, où l’appellent toutes ses sympathies, l’argent que César lui avait prêté, et qu’il ne pouvait pas lui rendre. Pour échapper aux embarras de cette sorte et conquérir sa pleine liberté, Atticus résolut d’être riche, et il le devint. Il importe, je crois, de donner ici quelques détails pour faire voir comment on s’enrichissait à Rome. Son père lui avait laissé une fortune assez modique, 2 millions de sesterces (400,000 francs). Lorsqu’il quitta Rome, il vendit presque tous les biens de sa famille, pour ne rien laisser derrière lui qui pût tenter les proscripteurs, et acheta des terres en Épire, dans ce pays des grands troupeaux, où la terre rapporte tant. Il est probable qu’il ne les paya pas cher. Mithridate venait de ravager la Grèce, et comme il n’y restait plus d’argent, tout s’y vendait à vil prix. Entre des mains habiles, ce domaine prospéra vite : tous les ans, de nouvelles terres étaient achetées sur l’épargne du revenu, et Atticus finit par être un des grands propriétaires du pays. Mais est-il vraisemblable que sa fortune lui vînt uniquement de la bonne administration de ses champs ? Il aurait bien voulu le faire croire, pour se donner ainsi quelque ressemblance avec Caton et les vieux Romains. Malheureusement pour lui, son ami Cicéron le trahit. En lisant cette correspondance indiscrète, on ne tarde pas à reconnaître qu’Atticus avait beaucoup d’autres moyens pour s’enrichir que la vente de ses blés et de ses troupeaux. Cet habile agriculteur était en même temps un adroit négociant qui a fait heureusement tous les commerces. Il excellait à tirer profit non-seulement des folies des autres, ce qui est l’ordinaire, mais même de ses plaisirs, et son talent consistait à s’enrichir où d’autres se ruinent. On sait par exemple qu’il aimait beaucoup les beaux livres : c’était alors, comme aujourd’hui, une manie fort coûteuse ; il sut en faire une source de beaux bénéfices. Il avait réuni chez lui un grand nombre de copistes habiles qu’il formait lui-même ; après les avoir fait travailler pour lui, et quand sa passion était satisfaite, il les faisait travailler pour les autres, et vendait très cher au public les livres qu’ils copiaient. C’est ainsi qu’il fut un véritable éditeur pour Cicéron, et comme les ouvrages de son ami se vendaient beaucoup, il arriva que cette amitié, qui était pleine d’agrémens pour son cœur, ne fut pas inutile à sa fortune. À la rigueur, ce commerce pouvait s’avouer, et il n’était pas défendu à un ami des lettres de se faire libraire ; mais Atticus s’est mêlé aussi de beaucoup d’autres opérations qui auraient dû lui répugner davantage. Comme il voyait le succès qu’obtenaient partout les combats de gladiateurs, et qu’il n’y avait plus de fête sans quelqu’une de ces grandes tueries, il songea à élever des gladiateurs dans ses domaines. Il les faisait instruire soigneusement dans l’art de mourir avec grâce, et les louait très cher aux villes qui voulaient se divertir. Il faut avouer que ce n’est pas un métier qui convienne à un savant et à un sage ; mais on y gagnait beaucoup, et la sagesse d’Atticus était accommodante dès qu’il y avait un honnête profit à faire. De plus, il était banquier à l’occasion et prêtait à gros intérêts, comme faisaient sans scrupule les plus grands seigneurs de Rome. Seulement il y mettait un peu plus de ménagemens que les autres, et prenait soin de paraître le moins possible dans les affaires qu’il traitait ; il avait dans l’Italie et dans la Grèce des agens fort adroits qui faisaient valoir ses fonds. Ses relations s’étendaient dans le monde entier ; on lui connaît des débiteurs en Macédoine, en Epire, à Éphèse, à Délos, un peu partout. Il prêtait aux particuliers ; il prêtait aussi aux villes, mais tout à fait en secret, car cette industrie était alors aussi peu estimée qu’elle était lucrative, et les gens qui s’y livraient ne passaient pas pour être honnêtes ni scrupuleux. Aussi Atticus, qui tenait autant à sa réputation qu’à sa fortune, ne voulait-il laisser savoir à personne qu’il ne négligeait pas ces sortes de profits. Il le cachait soigneusement même à son ami Cicéron, et nous l’ignorerions aujourd’hui, s’il n’avait point éprouvé quelques contre-temps dans ce commerce aventureux. Quoiqu’on y fît d’ordinaire de grands bénéfices, on y pouvait courir aussi quelques dangers. Après avoir subi pendant deux siècles la domination romaine, toutes les villes alliées et municipales, surtout celles de l’Asie, étaient complètement ruinées. Elles avaient toutes moins de revenus que de dettes, et les proconsuls, unis aux fermiers de l’impôt, achevaient si bien de leur enlever leurs dernières ressources, qu’il ne restait plus rien à prendre aux créanciers ; quand ils ne se pressaient pas. C’est ce qui arriva une fois à Atticus malgré son activité. On voit que Cicéron le plaisante, dans une de ses lettres, sur le siège qu’il est allé mettre devant Sicyone : ce siège était évidemment celui de quelques débiteurs récalcitrans ; Atticus n’a jamais fait d’autres campagnes. Du reste, celle-là lui réussit mal. Pendant qu’il allait ainsi en guerre contre cette malheureuse ville endettée, le sénat en prit pitié, et la protégea par un décret contre ses créanciers trop exigeans, en sorte qu’Atticus, qui était parti d’Épire en conquérant, enseignes déployées, fut réduit, dit Cicéron, quand il fut arrivé sous les murailles, à arracher aux Sicyoniens quelques pauvres petits écus (nummulorum aliquid) à force de prières et de caresses. Il faut croire cependant qu’Atticus était ordinairement plus heureux dans le placement de ses fonds, et sa prudence bien connue nous assure qu’il savait choisir des débiteurs plus solvables. Ce qui est certain, c’est que tous ces métiers qu’il faisait n’auraient pas tardé à le rendre très riche ; mais il n’eut même pas besoin de se donner tant de peine, et pendant qu’il travaillait si adroitement à faire sa fortune, elle lui arriva toute faite d’un autre côté. Il avait un oncle, Q. Caecilius, qui passait pour le plus terrible usurier de Rome, où il y en avait tant, et qui ne consentait à prêter à ses parens les plus proches, comme une insigne faveur, qu’à 1 pour 100 par mois. C’était un homme dur, intraitable, et qui s’était rendu tellement odieux à tout le monde qu’on ne put empêcher le peuple d’outrager son cadavre le jour de ses funérailles. Atticus était le seul qui eût trouvé le moyen de vivre bien avec lui. Caecilius l’adopta par son testament et lui laissa la plus grande partie de son héritage, 10 millions de sesterces, un peu plus de 2 millions de francs. Désormais sa fortune était faite, il était indépendant de tout le monde est maître de se conduire à son gré.

Mais n’était-il pas à craindre que, quand il serait de retour à Rome, cette résolution qu’il prenait de fuir tous les engagemens n’eût un mauvais air ? Pour se tenir en dehors des partis, il ne pouvait pas décemment prétexter l’indifférence ou la frayeur ; il lui fallait un motif plus honnête et qu’on pût afficher : une école de philosophie le lui fournit. Les épicuriens, sacrifiant tout à la commodité de la vie, disaient qu’il était bon de fuir les emplois publics pour éviter les tracas qu’ils attirent. « Ne pas s’occuper de politique » était leur maxime favorite. Atticus fit profession d’être épicurien : dès lors son abstention avait un prétexte plausible, la fidélité aux opinions de sa secte, et si on le blâmait, le blâme retombait sur toute l’école, ce qui rend toujours la part de chacun plus légère. En réalité, Atticus était-il un épicurien véritable et complet ? C’est une question que les savans discutent, et que le caractère du personnage permet facilement de résoudre. Ce serait le mal connaître que de supposer qu’en quoi que ce soit il s’attachât scrupuleusement à une école et s’engageât à en être un disciple fidèle. Il les avait toutes étudiées pour le plaisir que cette étude causait à son esprit curieux, mais il prétendait bien ne pas s’asservir à leurs systèmes. Il avait trouvé dans la morale épicurienne un principe qui lui convenait, et il s’en était emparé pour justifier sa conduite politique. Quant à Épicure lui-même et à sa doctrine, il s’en souciait fort peu, et il était prêt à l’abandonner au premier prétexte. C’est ce que montre très agréablement Cicéron dans un passage du Traité des Lois. Il s’est représenté dans cet ouvrage causant avec Atticus, aux bords du Fibrène, sous les ombrages enchantés d’Arpinum. Comme il veut faire remonter jusqu’aux dieux l’origine des lois, il lui faut établir d’abord que les dieux s’occupent des hommes, ce que niaient les épicuriens. Il s’adresse alors à son ami, et lui dit : « M’accordez-vous, Pomponius, que la puissance des dieux immortels, leur raison, leur sagesse, ou, si vous aimez mieux, leur providence, régit l’univers ? Si vous ne l’admettez pas, il faudra commencer par le démontrer. — Allons, répond Atticus, je l’accorde, si vous le voulez, car, grâce à ces oiseaux qui chantent et au murmure de ces ruisseaux, je n’ai pas peur qu’aucun de mes condisciples m’entende. » Voilà un philosophe fort accommodant, et l’école ne tirera pas grand profit d’un adepte qui l’abandonne dès qu’il est sûr qu’on ne le saura pas. On retrouve bien là le caractère d’Atticus. Embrasser résolument une opinion, c’est s’engager à la défendre, c’est s’exposer à combattre pour elle. Or les querelles philosophiques, bien qu’elles ne soient pas sanglantes, ne sont pas moins acharnées que les autres ; c’est de la guerre encore, et Atticus, en toutes choses, veut la paix, au moins pour lui. Il est piquant d’examiner le rôle que Cicéron lui donne dans les dialogues philosophiques où il l’introduit. En général il ne discute pas, il provoque à discuter. Curieux et insatiable, il demande, il interroge toujours ; il excite à répondre, il soulève les objections, il anime les combattans, et pendant ce temps il jouit tranquillement du combat, sans y entrer jamais. On verra tout à l’heure que c’était justement là son rôle en politique.

Atticus demeura vingt-trois ans loin de Rome, ne la visitant qu’à des intervalles très éloignés et n’y restant jamais, que peu de temps. Quand il pensa que, par sa longue absence, il s’était tout à fait dégagé des liens qui l’attachaient aux partis politiques, quand il eut conquis l’indépendance avec la fortune, quand il se fut assuré contre tous les reproches qu’on pouvait faire à sa conduite en prêtant à sa prudence l’apparence d’une conviction philosophique, il songea à retourner définitivement à Rome et à y reprendre sa vie interrompue. Il choisit pour revenir un moment où tout était calme, et, comme pour achever de rompre avec son passé, il revint avec un surnom nouveau, sous lequel on prit désormais l’habitude de le désigner. Ce nom d’Atticus, qu’il rapportait d’Athènes, semblait indiquer hautement qu’il ne voulait plus vivre que dans l’étude des lettres et les jouissances des arts.

À partir de ce moment, il partagea son temps entre le séjour de Rome et celui de ses maisons de campagne. Il acheva de liquider sans bruit ses affaires de banque, dont quelques-unes étaient encore en souffrance, et s’arrangea pour dérober au public les sources de sa richesse. Il ne conserva guère plus que ses terres d’Épire et ses maisons de Rome, qui lui rapportaient beaucoup et dont il pouvait avouer les profits. Sa fortune s’accroissait toujours, grâce à la façon dont il l’administrait. Il n’avait d’ailleurs aucun des défauts qui pouvaient la compromettre : il n’aimait pas à acheter ou à bâtir, il ne possédait point de ces splendides villas aux portes de Rome ou aux bords de la mer, dont l’entretien ruinait Cicéron. Il prêtait encore quelquefois de l’argent, mais, à ce qu’il semble, plutôt pour obliger que pour s’enrichir. Il avait soin du reste de choisir des personnes sûres, et il se montrait sans pitié le jour de l’échéance. C’était par intérêt pour elles, disait-il, qu’il agissait ainsi, car, en tolérant leur négligence, on les encourage à se ruiner. Quant à ceux avec lesquels son argent eût couru quelques risques, même ses plus proches parens, il ne se gênait pas pour les éconduire. Cicéron, en lui racontant un jour que leur neveu commun, le jeune Quintus, est venu le trouver et qu’il a essayé de l’émouvoir par le tableau de sa misère, ajoute : « J’ai pris alors quelque chose de votre éloquence ; je n’ai rien répondu. » Le moyen était bon, et Atticus a dû l’employer plus d’une fois à l’égard de son beau-frère et de son neveu, qui étaient toujours sans argent. Pour lui, il avait su se faire à peu de frais une grande existence. Il vivait dans sa maison du Quirinal, qui était plus spacieuse et plus commode à l’intérieur que belle d’apparence, et qu’il réparait le moins possible, parmi les objets d’art qu’il avait choisis en Grèce et les esclaves lettrés qu’il avait pris soin de former lui-même et que tout le monde lui enviait. Il réunissait souvent les gens d’esprit de Rome dans des repas où l’on faisait surtout, à ce qu’il semble, grande chère d’érudition. Sa munificence ne lui coûtait guère, s’il est vrai, comme le prétend Cornélius Népos, qui avait vu les comptes, qu’il ne dépensait que 3,000 as (150 fr.) par mois pour sa table. Cicéron, toujours indiscret, raconte qu’on y servait des légumes fort ordinaires sur des plats très précieux ; mais qu’importe ? tout le monde s’estimait heureux de faire partie de ces réunions d’élite dans lesquelles on entendait causer Atticus et lire les plus beaux ouvrages de Cicéron avant qu’ils ne fussent publiés, et l’on peut dire que tout ce qu’il y a eu de plus distingué dans ce siècle, qui fut si grand, a tenu à honneur de fréquenter cette maison du Quirinal.


I

De tous les bonheurs d’Atticus, celui qu’on est le plus tenté d’envier, c’est l’heureuse fortune qu’il a eue de s’attacher tant d’amis. Il y prit beaucoup de peine. Dès son arrivée à Rome, on le voit occupé à se mettre bien avec tout le monde et se servir de tous les moyens pour plaire aux gens de tous les partis. Sa naissance, sa fortune, la façon dont il l’avait acquise, le rapprochaient des chevaliers : ces riches fermiers de l’impôt public étaient ses amis naturels, et il eut bientôt parmi eux un grand crédit ; mais il n’était pas moins lié avec les patriciens, si dédaigneux d’ordinaire pour tout ce qui n’était pas de leur caste. Il avait pris, pour se les concilier, la route la plus sûre, qui était de flatter leur vanité. Il profita de ses connaissances historiques pour leur fabriquer des généalogies complaisantes dans lesquelles il se faisait le complice de beaucoup de mensonges, et appuyait de sa science leurs plus chimériques prétentions. Cet exemple nous montre déjà comme il connaissait bien le monde, et le parti qu’il en tirait quand il voulait gagner l’amitié de quelqu’un. Rien qu’à voir la nature des services qu’il rendait à chaque personne, on devine quel profond observateur ce devait être, et le talent qu’il avait pour saisir le faible des gens et en profiter. Il avait proposé à Caton de s’occuper de ses affaires à Rome pendant son absence, et Caton s’était empressé d’accepter : un intendant de ce mérite n’était pas à dédaigner pour un homme qui tenait tant à sa fortune. Il avait séduit le vaniteux Pompée en s’occupant à choisir en Grèce de belles statues pour orner le théâtre qu’il faisait bâtir. Comme il savait bien que le ferme esprit de César n’était pas accessible au même genre de flatteries, et qu’il fallait, pour se l’attirer, des services plus réels, il lui prêtait de l’argent. C’était naturellement aux chefs de parti qu’il s’attachait de préférence ; mais il ne négligeait pas non plus les autres quand ils pouvaient le servir. Il cultivait soigneusement Balbus et Théophane, les confidens de César et de Pompée ; il allait même visiter quelquefois Clodius et sa sœur Clodia, ainsi que d’autres gens de réputation suspecte. N’ayant ni scrupules farouches comme Caton, ni répugnances violentes comme Cicéron, il s’accommodait de tout le monde ; sa complaisance se prêtait à tout ; il convenait à tous les âges comme à tous les caractères. Cornélius Népos fait remarquer avec admiration qu’étant très jeune il charma le vieux Sylla, et qu’étant très âgé il sut plaire au jeune Brutus. Entre tous ces amis si différens d’humeur, de condition, d’opinions et d’âge, Atticus formait un lien commun. Il allait perpétuellement de l’un à l’autre, comme une sorte d’ambassadeur pacifique, cherchant à les rapprocher et à les unir, « car c’était sa manie, dit Cicéron, de former des amitiés. » Il dissipait les soupçons et les préjugés qui les empêchaient de se connaître ; il leur inspirait le désir de se voir et de se lier, et si plus tard quelque différend s’élevait entre eux, il se faisait leur intermédiaire et amenait des explications qui renouaient tout. Son chef-d’œuvre en ce genre est d’être parvenu à réconcilier Hortensius et Cicéron, et à les faire bien vivre ensemble malgré l’ardente jalousie qui les séparait. Que de peines ne dut-il pas avoir pour calmer ces deux vanités irritables, toujours prêtes à s’emporter, et que le sort semblait prendre plaisir à exciter encore davantage en les opposant sans cesse l’une à l’autre !

Certainement toutes ces liaisons d’Atticus n’étaient pas de véritables amitiés. Il y a beaucoup de ces personnages qu’il n’a fréquentés que pour le profit qu’en pouvait tirer sa sûreté ou sa fortune ; mais il y en a d’autres aussi, et en grand nombre, qui furent vraiment ses amis. Pour nous en tenir aux plus grands, Cicéron n’a aimé personne autant que lui, Brutus lui a témoigné jusqu’à la fin une confiance sans réserve, et la veille de Philippes il lui écrivait encore ses dernières confidences. Il reste trop de preuves éclatantes de ces deux illustres amitiés pour qu’on puisse les révoquer en doute, et il faut reconnaître qu’il a su inspirer une vive affection à deux des plus nobles âmes de ce temps. On en est d’abord très surpris. Sa réserve prudente, ce parti-pris hautement avoué de se soustraire à tous les engagemens pour échapper à tous les dangers devaient, à ce qu’il semble, éloigner de lui des gens de cœur qui sacrifiaient leur fortune et leur vie à leurs opinions. Par quel mérite a-t-il su pourtant se les attacher ? Comment un homme si occupé de lui, si soigneux de ses intérêts, a-t-il pu jouir aussi pleinement des agrémens de l’amitié, qui semblent exiger d’abord le dévouement et l’oubli de soi-même ? Comment est-il parvenu à faire mentir les moralistes qui prétendent que l’égoïsme est la mort des affections véritables [1] ?

C’est encore un problème parmi tant d’autres dont la vie d’Atticus est pleine, et celui-là est le plus difficile à résoudre. Vu à distance, même à travers les éloges de Cicéron, Atticus ne semble pas attrayant, et ce n’est pas lui qu’on serait tenté de choisir pour son ami. Il est pourtant certain que ceux qui ont vécu auprès de lui ne l’ont pas jugé comme nous. On l’aimait, et on se sentait tout d’abord porté à l’aimer. Cette bienveillance générale qu’il inspira, cette obstination de tout le monde à ne pas voir ou à pardonner ses défauts, ces vives amitiés qu’il a fait naître sont des témoignages auxquels il est impossible de résister, quelque surprise qu’ils nous causent. Il y avait donc dans ce personnage autre chose que ce qui nous semble y être, et il faut qu’il ait possédé une sorte d’attrait inexplicable pour nous, qui tenait uniquement à lui, et qui disparu avec lui. Voilà pourquoi il ne nous est plus possible de comprendre d’une façon complète cette séduction étrange qu’il exerçait à première vue sur tous ses contemporains. On peut cependant s’en faire quelque idée, et les écrivains qui l’ont connu, Cicéron surtont, laissent entrevoir quelques-unes de ces qualités brillantes ou solides par lesquelles il gagnait ceux qui l’approchaient. Je vais les énumérer d’après leur témoignage, et si elles ne semblent pas encore suffisantes pour justifier tout à fait le nombre et la vivacité de ses amitiés, il faudra y joindre par la pensée ce charme tout personnel, qu’il est impossible, aujourd’hui de définir ou de retrouver, parce qu’il s’est évanoui tout entier avec lui.

Il avait d’abord beaucoup d’esprit, tout le monde en est d’accord, et un genre d’esprit particulièrement propre à être goûté de la société qu’il fréquentait. Ce n’était pas seulement un de ces hommes agréables et légers qui charment un moment, dans une réunion de passage, mais qui n’ont pas de ressources et de provisions pour une liaison plus longue. Il avait beaucoup d’étude et de solide savoir, non pas qu’il fût un savant véritable, ce titre n’est pas une grande recommandation dans les relations du monde. Cicéron trouvait que les gens comme Varron qui sont des puits de science, ne sont pas toujours amusans, et il raconte que quand il venait le voir à Tusculum, il ne déchirait pas son manteau pour le retenir. Mais sans être véritablement un savant, Atticus, dans ses études, avait touché à tout, aux beaux-arts, à la poésie, à la grammaire, à la philosophie et à l’histoire, il possédait sur tous ces sujets des idées justes, quelquefois originales ; il pouvait, sans trop de désavantage, discuter avec les érudits, et il avait toujours à apprendre, à ceux qui ne l’étaient pas, quelque détail curieux qu’ils ignoraient. Pascal l’eût appelé un honnête homme ; c’était en toute chose un amateur intelligent et éclairé. Or pour plusieurs raisons la science qu’acquiert un amateur est de celles qui sont le plus de mise dans le monde. D’abord, comme il n’étudie pas par principes, il s’intéresse surtout aux curiosités ; il connaît de préférence les détails piquans et nouveaux, et c’est précisément ce que les gens du monde tiennent à connaître. De plus la multiplicité même des études qui le tentent l’empêche d’en pousser aucune jusqu’au bout ; son caprice l’emporte toujours ailleurs avant qu’il ait achevé de rien approfondir. Il en résulte qu’il sait beaucoup de choses, et toujours dans les limites où il plaît aux gens du monde de les savoir. Enfin le propre de l’amateur est de faire tout avec passion, même ce qu’il ne fait qu’un moment. Comme c’est un goût tout personnel qui le porte à ses études et qu’il ne les continue qu’autant qu’elles l’intéressent, sa parole est plus vive quand il les expose, son ton plus libre et plus original, par conséquent plus agréable que celui des gens d’école, qui travaillent par métier. Telle est l’idée qu’il faut se faire de la science d’Atticus. Elle était trop étendue pour que l’entretien avec lui devînt jamais monotone ; elle n’était pas assez profonde pour qu’il courût le risque d’être ennuyeux ; elle était vivante enfin, car lorsqu’on fait les choses avec passion, il est naturel qu’on en parle avec intérêt. Voilà ce qui donnait tant d’attrait à sa conversation, et c’est par là qu’il a charmé les esprits les plus difficiles et les moins prévenus. Il était bien jeune encore quand le vieux Sylla, qui n’avait pas de raisons pour l’aimer, le rencontra à Athènes. Il prit tant de plaisir à l’entendre lire des vers grecs et latins et causer de littérature, qu’il ne le quittait pas et voulait à toute force le ramener avec lui à Rome. Longtemps après, Auguste éprouva le même charme ; il ne se lassait pas d’entendre causer Atticus, et quand il ne pouvait pas l’aller trouver, il lui écrivait tous les jours rien que pour recevoir ses réponses et continuer ainsi de quelque façon ces longs entretiens dont il était ravi.

On peut donc se figurer que la première fois qu’on rencontrait cet homme spirituel on se sentait rapproché de lui par les agrémens de sa conversation. À mesure qu’on le connaissait davantage, on découvrait d’autres qualités plus solides qui retenaient ceux que son esprit avait attirés. C’était d’abord une grande sûreté de commerce. Quoiqu’il fût lié avec des gens d’opinions très différentes et qu’il eût par eux le secret de tous les partis, on ne lui a jamais reproché de l’avoir trahi pour personne. On ne voit pas non plus qu’il ait fourni à aucun de ses amis de prétexte sérieux pour s’éloigner de lui, et qu’aucune de ses relations se soit brisée autrement que par la mort. Ce commerce si sûr était en même temps très facile. Personne n’a jamais été plus indulgent et plus commode. Il se gardait bien de fatiguer par ses exigences ou de rebuter par ses brusqueries. On n’avait pas à craindre dans son amitié ces orages qui troublèrent si souvent celle de Cicéron et de Brutus. C’était plutôt une de ces intimités calmes et sans secousses qui s’affermissent tous les jours par leur durée régulière. Voilà surtout ce qui devait charmer ces hommes politiques, étourdis et fatigués par cette activité bruyante où s’épuisait leur vie. Au sortir de ce tourbillon des affaires, ils étaient heureux de trouver, à quelques pas du Forum, cette maison paisible du Quirinal où les bruits du dehors ne parvenaient pas, et d’aller causer un moment avec cet homme d’esprit d’une humeur si égale, qui les accueillait toujours avec le même sourire et dans l’affection duquel on se reposait si tranquillement.

Mais rien assurément n’a dû lui concilier autant d’amis que son obligeance. Elle était inépuisable, et l’on ne pouvait pas prétendre qu’elle fût intéressée, puisque, contrairement à l’usage, il donnait beaucoup et n’exigeait rien. C’est encore là une des raisons pour lesquelles ses amitiés furent si solides, car ce sont toujours ces sortes d’échanges qu’on se croit en droit de réclamer, ces comparaisons qu’on fait malgré soi entre les bons offices qu’on rend et ceux qu’on a reçus, qui finissent par troubler les affections les plus fermes. Atticus, qui le savait bien, s’était arrangé de façon à n’avoir besoin de personne. Il était riche, il n’avait jamais de procès, il ne sollicitait pas les dignités, en sorte qu’un ami déterminé à reconnaître les services qu’il en avait reçus n’en pouvait guère trouver l’occasion. On demeurait son obligé, et la dette allait toujours en s’agrandissant, car il ne se lassait jamais d’être utile. Nous avons un moyen facile d’apprécier l’étendue de cette obligeance, de l’avoir de près, et pour ainsi dire à l’œuvre : c’est de rappeler rapidement les services de tout genre qu’il a rendus à Cicéron pendant leur longue intimité. Cicéron avait grand besoin d’un ami comme Atticus. Il était de ces hommes d’esprit qui n’entendent rien à calculer ; quand on lui présentait ses livres de comptes, il eût volontiers répondu, comme son élève Pline le Jeune, qu’il était habitué à une autre littérature : aliis sum chartis, aliis liiteris initialus. Atticus se fît son homme d’affaires ; on sait le talent qu’il avait pour ce métier. Il affermait les biens de Cicéron très cher, sauvait le plus qu’il pouvait sur les revenus, et payait les dettes les plus pressées. Quand il en découvrait de nouvelles, il osait gronder son ami, qui s’empressait de lui répondre très humblement qu’il serait plus rangé à l’avenir. Atticus, qui n’y croyait guère, se mettait alors en campagne pour combler ce déficit. Il allait trouver l’opulent Balbus ou les autres grands banquiers de Rome avec lesquels il était en relation d’affaires. Si le malheur des temps rendait le crédit difficile, il n’hésitait pas, et puisait dans sa propre bourse. Ceux qui le connaissent ne trouveront pas cette générosité sans mérite. Quand Cicéron voulait acheter quelque terre, Atticus commençait par se fâcher ; mais si son ami ne se rendait pas, il allait vite la visiter et en discuter le prix. S’agissait-il d’y bâtir quelque élégante villa, Atticus prêtait son architecte, l’habile Cyrus corrigeait les plans et surveillait l’ouvrage. La maison bâtie, il fallait l’orner ; Atticus faisait venir des statues de la Grèce. Il excellait à les bien choisir, et Cicéron ne tarit pas d’éloges sur les Hermathènes en marbre pentélique qu’il lui a procurés. Dans une villa de Cicéron, la bibliothèque, on le comprend, n’était pas oubliée ; c’est encore de chez Atticus que venaient les livres. Il en faisait commerce et réservait les plus beaux pour son ami. Les livres achetés, il fallait les mettre en place ; aussitôt Atticus expédiait son bibliothécaire Tyrannion avec ses ouvriers, qui peignaient les rayons, collaient les feuilles de papyrus détachées, mettaient des étiquettes sur les rouleaux, et disposaient tout dans un si bel ordre que Cicéron enchanté écrivait : « Depuis que Tyrannion a arrangé mes livres, on dirait que ma maison a pris une âme. »

Mais Atticus ne s’en tenait pas à ces services pour ainsi dire tout extérieurs ; il pénétrait dans la maison, il en connaissait les secrets. Cicéron n’avait rien de caché pour lui, et lui confiait sans réserve tous ses chagrins domestiques. Il lui racontait les violences de son frère et les folies de son neveu ; il le consultait sur les ennuis que lui causaient sa femme et son fils. Quand Tullia est en âge d’être pourvue, c’est Atticus qui lui cherche un mari. Celui qu’il proposait était le fils d’un chevalier riche et rangé. « Revenez, disait-il sagement à Cicéron, revenez à votre ancien troupeau. » Malheureusement on ne voulut pas l’écouter. On préféra au riche financier un grand seigneur ruiné qui dévora la dot de Tullia et la força de le quitter. Quand Tullia est morte, peut-être de chagrin, Atticus va visiter chez la nourrice le petit enfant qu’elle a laissé et prend soin que rien ne lui manque. Au même moment Cicéron lui donnait beaucoup d’occupations avec ses deux divorces. Après qu’il eut renvoyé sa première femme, Térentia, c’est Atticus qu’il chargeait de la faire tester en sa faveur. C’est encore à lui qu’il donnait la commission désagréable d’éconduire la seconde, Publilia, quand elle prétendait rentrer de force au domicile de son mari, qui ne voulait plus d’elle.

Voilà sans doute de grands services ; il en rendait d’autres plus délicats, plus appréciés encore. C’est à lui que Cicéron confiait ce qu’il avait de plus cher au monde, sa gloire littéraire. Il lui communiquait ses ouvrages dès qu’il les avait écrits, il les corrigeait d’après ses conseils, il attendait sa décision pour les publier. Aussi le traitait-il comme un ami devant lequel on se met à l’aise et l’on se découvre tout entier. Quoiqu’il tînt beaucoup à ce qu’on prît au sérieux son éloquence, quand il était sûr de n’être entendu que d’Atticus, il ne se faisait aucun scrupule de plaisanter de lui-même et de ses ouvrages. Il l’introduisait sans façon dans tous les secrets du métier, et lui montrait la recette de ses effets les plus applaudis. « Cette fois, lui disait-il gaîment, j’ai employé toute la boîte à essences d’Isocrate et tous les coffrets de ses disciples. » Il n’y a rien de plus curieux que la manière dont il lui raconte un jour un de ses plus grands succès de tribune. Il s’agissait de célébrer le grand consulat, sujet dans lequel, comme on sait, il était inépuisable. Ce jour-là, il avait une raison de parler avec plus d’éclat que de coutume : Pompée était présent ; or Pompée avait la faiblesse d’être jaloux de la gloire de Cicéron. L’occasion était bonne de le faire enrager ; Cicéron se garda bien de la négliger : « Quand mon tour fut venu de parler, écrit-il à Atticus, bon Dieu ! comme je me donnai carrière ! Quel plaisir je pris à me combler d’éloges en présence de Pompée, qui ne m’avait pas entendu vanter mon consulat ! Si jamais j’appelai à mon aide périodes, enthymèmes, métaphores et toutes les autres figures de rhétorique, ce fut bien alors. Je ne parlais plus, je criais, car il s’agissait de mes lieux-communs ordinaires, la sagesse du sénat, la bonne volonté des chevaliers, l’union de toute l’Italie, les restes de la conjuration étouffés, l’abondance et la paix rétablies, etc. Vous savez la musique que je fais quand je traite ces sujets. Elle fut si belle ce jour-là que je n’ai pas besoin de vous en parler davantage ; vous devez l’avoir entendue d’Athènes. » Il n’est pas possible de se moquer de soi plus gaîment. Atticus payait ces confidences par la peine qu’il se donnait pour le succès des œuvres de son ami. Comme il les avait vues naître, et qu’il s’était occupé d’elles avant qu’elles ne fussent connues du public, il se regardait sinon comme leur père, au moins comme leur parrain. C’est lui qui se chargeait de les lancer dans le monde et de les faire réussir. Cicéron dit qu’il s’y entendait à merveille, et cela ne nous surprend pas. Le moyen qu’il employait le plus souvent pour en donner une bonne opinion était d’en faire lire les plus beaux endroits par ses meilleurs lecteurs aux gens d’esprit qu’il réunissait à sa table. Cicéron, qui connaissait la frugalité ordinaire de ses repas, le prie de s’en départir un peu pour ces circonstances : « Ayez soin, lui écrit-il, de bien traiter vos convives, car, s’ils avaient quelque humeur contre vous, c’est sur moi qu’ils la déchargeraient. »

Il était naturel que Cicéron lui sût un gré infini de tous ces services ; mais ce serait le mal juger que de supposer qu’il ne s’était attaché à lui que pour les profits qu’il en tirait. Il l’aimait véritablement, et toutes ses lettres sont pleines des témoignages de la plus sincère affection. Il n’était heureux qu’avec lui ; il ne se lassait jamais de le fréquenter ; à peine l’avait-il quitté qu’il souhaitait ardemment le revoir. « Que je meure, lui écrivait-il, si non-seulement ma maison de Tusculum, où je me trouve si bien, mais les îles Fortunées pourraient me plaire sans vous ! » Quelque plaisir qu’il éprouvât à être fêté, applaudi, caressé, à avoir autour de lui des complaisans et des admirateurs, du milieu de cette foule et de ce bruit, il se retournait toujours avec regret vers son ami absent. « Avec tout ce monde, lui disait-il, je me trouve beaucoup plus seul que si je n’avais que vous. » Tout ce monde en effet se compose d’amis politiques qui changent avec les événemens, qu’une communauté d’intérêt vous donne et qu’une rivalité d’ambition vous enlève ; avec eux, Cicéron est forcé d’être réservé, discret, ce qui est un supplice pour une nature aussi ouverte. Au contraire il peut tout dire à Atticus, et se confier à lui sans contrainte. Aussi s’empresse-t-il de réclamer sa présence au moindre ennui qui lui survient. « Je vous désire, lui écrit-il, j’ai besoin de vous, je vous attends. J’ai mille choses qui m’inquiètent, qui me chagrinent, et dont une seule promenade avec vous me soulagera. » On n’en finirait pas, si l’on voulait réunir tous ces mots charmans dont la correspondance est remplie, et par lesquels le cœur s’exprime. Ils ne laissent aucun doute sur les sentimens de Cicéron ; ils prouvent qu’il ne regardait pas seulement Atticus comme un de ces amis solides et sérieux sur l’appui desquels on peut compter, mais aussi, ce qui est plus surprenant, comme une âme délicate et tendre : « vous prenez votre part, lui dit-il, de toutes les afflictions des autres. »

Voilà qui nous éloigne beaucoup de l’idée que nous nous faisons ordinairement de lui, et pourtant il n’est guère possible de résister à des témoignages si formels. Comment pourrions-nous prétendre qu’il n’avait pour ses amis qu’une affection douteuse, quand nous voyons tous ses amis s’en contenter ? Avons-nous le droit d’être plus exigeans qu’eux, et ne serait-ce pas faire injure à des gens comme Brutus et Cicéron, que de supposer qu’ils ont si longtemps été dupes, et qu’ils ne s’en sont jamais aperçus ? D’un autre côté, comment expliquer que la postérité, qui ne juge que d’après les documens que lui ont fournis les amis d’Atticus, tire de ces documens mêmes une opinion tout à fait contraire à celle qu’ils avaient de lui ? Évidemment c’est que la postérité et les contemporains ne se mettent pas pour juger les gens au même point de vue. Nous avons vu qu’Atticus, qui avait pris pour règle de ne pas se mêler des affaires publiques, ne se croyait pas tenu de partager les dangers que ses amis pouvaient courir pour s’en être occupés. Il leur en laissait tout à fait et les honneurs et les périls. Tendre, obligeant, dévoué pour eux pendant tout le cours ordinaire de la vie, quand survenait une grande crise politique qui les compromettait, il se mettait à l’écart, et les laissait s’exposer seuls. Or, lorsqu’on regarde les faits à distance et qu’on est séparé d’eux, comme nous le sommes, par plusieurs siècles, on n’aperçoit plus guère que les événement les plus importans, et surtout les révolutions politiques, c’est-à-dire précisément les circonstances dans lesquelles s’éclipsait l’amitié d’Atticus. De là le jugement sévère que nous portons sur elle ; mais les contemporains apprécient les choses autrement. Ces grandes crises ne sont après tout que des exceptions rares et passagères ; sans doute ils en sont très frappés, mais ils le sont bien plus encore de ces mille petits incidens que la postérité n’aperçoit plus, et dont la succession compose la vie de tous les jours. C’est sur ces bons offices qui se reproduisent à chaque moment, qui s’emparent d’eux par leur multiplicité même, qu’ils jugent l’amitié d’un homme, beaucoup plus que sur un service signalé qui leur serait rendu dans quelqu’une de ces grandes et rares occasions. Voilà pourquoi ils avaient d’Atticus une opinion si différente de la nôtre.

Ce qui reste hors de doute, et comme l’un des traits caractéristiques de ce personnage, c’est le besoin qu’il avait de se faire beaucoup d’amis, et la peine qu’il prenait pour les attirer et les retenir. On peut refuser d’admettre, si l’on veut, que ce besoin fût chez lui l’effet d’une nature généreuse et sympathique, qu’il vînt de ce que Cicéron appelle admirablement « l’élan de l’âme qui veut aimer ; » mais, en supposant même qu’il ne songeât qu’à occuper et qu’à remplir sa vie, il faut reconnaître que ce n’est pas la marque d’une nature vulgaire que de la remplir de cette façon. Cet épicurien raffiné, ce maître dans l’art de bien vivre savait que « la vie n’est plus la vie, si l’on ne peut se reposer dans l’affection d’un ami [2]. » Il avait renoncé aux émotions des luttes politiques, aux triomphes de la parole, aux joies de l’ambition satisfaite ; mais en revanche il prétendait jouir de tous les charmes de la vie intérieure. Plus il s’était renfermé et retranché en elle, plus il était difficile et délicat sur les plaisirs qu’elle peut donner ; comme il ne s’était laissé que ceux-là, il voulait les goûter pleinement, les savourer, en vivre. Il lui fallait des amis, et parmi eux les plus grands esprits, les plus nobles âmes de son temps. Son activité, qu’il n’employait pas ailleurs, il la mettait toute à se procurer les douceurs de la société que Bossuet appelle le plus grand bien de la vie humaine. Ce bien, l’heureux Atticus en a joui au-delà même de ses désirs, et l’amitié l’a largement payé de tout le mal qu’il s’était donné pour elle. Elle était son unique passion ; il a pu complètement la satisfaire, et après avoir embelli sa vie, c’est encore l’amitié qui a illustré son nom.


III

La vie privée est donc favorable à Atticus. Il est moins heureux quand on étudie la conduite qu’il tint dans les affaires publiques. Sur ce point, les reproches ne lui ont pas été épargnés, et il n’est pas facile de le défendre.

Nous ne lui serions pourtant pas très défavorables, si nous jugions sa conduite tout à fait avec les idées de nos jours. L’opinion est devenue beaucoup moins sévère aujourd’hui pour ceux qui font ouvertement profession de vivre loin de la politique. Il y a tant de gens qui aspirent à gouverner leur pays, et il est devenu si difficile de faire un choix parmi cette foule, qu’on est tenté de savoir quelque gré à ceux qui n’ont pas cette ambition. Loin de les blâmer, on les appelle des modérés et des sages ; c’est une exception qu’on encourage pour débarrasser un peu cette route encombrée. À Rome, on pensait tout autrement, et il n’est pas difficile de trouver les raisons de cette différence. Là, ce qu’on pourrait appeler le corps politique était en réalité fort restreint. En dehors des esclaves, qui ne comptaient pas, du peuple, qui se contentait de donner ou plutôt de vendre sa voix dans les élections, et dont c’était le plus grand privilège d’être amusé aux frais des candidats et nourri aux dépens du trésor public [3], il restait quelques familles d’ancienne race ou d’illustration plus récente qui se partageaient tous les emplois. Cette aristocratie de naissance et de fortune n’était pas très nombreuse, et c’est à peine si elle suffisait à fournir ce qu’il fallait de magistrats de toute sorte pour gouverner le monde. On tenait donc à ce que personne ne fît défaut, et vivre dans la retraite était regardé comme une désertion. Les choses ne se passent plus de même dans notre démocratie. Comme toutes les fonctions sont ouvertes à tout le monde, et que, grâce à la diffusion des lumières, il peut naître dans tous les rangs des hommes dignes de les occuper, il n’est guère à craindre que l’absence de quelques esprits tranquilles, amis de la paix et du repos ; fasse un vide sensible et regrettable dans ces rangs pressés qui se précipitent de tous les côtés à l’assaut du pouvoir. D’ailleurs nous pensons aujourd’hui qu’en dehors de la vie publique il y a mille manières de servir son pays. Les Romains n’en connaissaient pas d’autre. Ils n’avaient point d’industrie ; ils ne considéraient le commerce que comme un moyen assez peu honorable qu’un particulier emploie pour faire sa fortune, et ne voyaient pas ce que l’état peut y gagner ; ils n’aimaient pas la littérature, qui ne leur semblait qu’un passe-temps futile, et n’en comprenaient point l’importance sociale. Il s’ensuit que chez eux un homme d’un certain rang ne pouvait trouver qu’une seule façon honnête d’employer son activité et d’être utile à son pays, c’était de remplir des fonctions politiques. Faire autre chose était pour eux ne rien faire ; ils donnaient le nom d’oisifs aux savans les plus laborieux, et il ne leur venait pas dans l’esprit qu’en dehors du service de l’état il y eût rien qui valût la peine d’occuper le temps d’un citoyen. C’est ainsi que pensaient tous les vieux Romains, et ils auraient éprouvé une surprise étrange s’ils avaient vu quelqu’un s’arroger, comme le fit Atticus, le droit de ne point servir son pays dans la limite de ses forces et de ses talens. Assurément Caton, qui ne se reposa jamais, qui à quatre-vingt-dix ans quittait bravement sa villa de Tusculum pour venir accuser Servius Galba, le bourreau des Lusitaniens, aurait trouvé que rester dans sa maison du Quirinal ou dans sa terre de l’Épire, au milieu de ses livres et de ses statues, tandis que le sort de Rome se décidait sur le Forum ou à Pharsale, c’était commettre le même crime que de demeurer sous sa tente un jour de bataille.

Cette abstention systématique d’Atticus n’était donc pas une idée romaine, il la tenait des Grecs. Dans ces petites républiques ingouvernables de la Grèce, où l’on ne connaissait pas le repos, et qui passaient sans trêve et sans motif de la tyrannie la plus dure à la licence la plus effrénée, on comprend que les hommes tranquilles et studieux aient uni par se lasser de toutes ces agitations stériles. Aussi cessèrent-ils de souhaiter des dignités qu’on n’obtenait qu’en flattant une multitude capricieuse, et qu’on ne gardait qu’à la condition de lui obéir. D’ailleurs ce pouvoir si difficilement acquis, si rarement conservé, quel prix pouvait-il avoir quand il fallait le partager avec les plus obscurs démagogues, et valait-il bien la peine de se donner tant de mal pour devenir le successeur ou le collègue de Cléon ? En même temps que la lassitude et le dégoût écartaient les honnêtes gens de ces luttes mesquines, la philosophie, tous les jours plus étudiée, communiquait à ses disciples une sorte d’orgueil qui les amenait au même résultat. Des hommes qui passaient leur temps à s’occuper de Dieu et du monde, et qui essayaient de saisir les lois qui régissent l’univers, ne daignaient pas descendre de ces hauteurs à gouverner des états de quelques lieues carrées. Aussi était-ce une question discutée ordinairement dans les écoles que de savoir s’il fallait ou non s’occuper des choses publiques, si le sage doit rechercher les honneurs, et laquelle vaut mieux de la vie contemplative ou de la vie d’action. Quelques philosophes donnaient timidement la préférence à la vie active, le plus grand nombre soutenait l’opinion contraire, et, à la faveur de ces discussions, bien des gens s’étaient crus autorisés à se faire une sorte d’oisiveté élégante, dans de voluptueuses retraites, embellies par les lettres et les arts, où ils vivaient heureux, tandis que la Grèce périssait.

Atticus suivit leur exemple. Important à Rome cette habitude de la Grèce, il annonça hautement la résolution qu’il avait prise de ne point se mêler aux discussions politiques. Il commença par se tenir habilement à l’écart pendant toutes ces querelles qui ne cessèrent d’agiter Rome depuis le consulat de Cicéron jusqu’aux guerres civiles. Au moment même où ces luttes étaient le plus vives, il fréquentait tous les partis, il avait des amis de tous les côtés, et trouvait dans ces amitiés éparses un nouveau prétexte pour rester neutre. Quand César passa le Rubicon, Atticus avait soixante-cinq ans, l’âge où cessait pour les Romains le service militaire. C’était une raison de plus de se tenir tranquille ; il ne manqua pas de s’en servir. « J’ai pris ma retraite, » répondait-il à ceux, qui voulaient l’enrôler. Il tint la même conduite, et avec le même succès, après la mort de César ; mais alors il trompa davantage l’opinion publique. On le savait si bien l’ami de Brutus, qu’on pensait que cette fois il n’hésiterait pas à se déclarer. Cicéron lui-même, qui devait le connaître, y comptait ; mais Atticus ne se démentit pas, et il profita d’une occasion importante pour faire savoir au public qu’il ne voulait pas qu’on l’engageât malgré lui. fendant que Brutus levait une armée en Grèce, quelques chevaliers, ses amis, avaient eu l’idée de faire une souscription parmi les plus riches de Rome pour lui donner les moyens de nourrir ses soldats. On s’adressa d’abord à Atticus, dont on voulait mettre le nom en tête de la liste ; mais Atticus refusa net de souscrire. Il répondit que sa fortune était à la disposition de Brutus, s’il en avait besoin et la lui demandait comme à un ami ; mais il déclara en même temps qu’il ne s’associerait pas à une manifestation politique, et son refus fit manquer la souscription. À la même époque, fidèle à son usage de caresser toutes les opinions, il accueillait bien Fulvie, la femme d’Antoine, ainsi que Volumnius, son préfet des ouvriers, et, sûr d’avoir partout des amis, il attendit sans trop de crainte le résultat de la lutte.

Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que cet homme si obstiné à rester neutre n’était pourtant pas un indifférent. Son biographe lui donne cet éloge, qu’il a toujours été du meilleur parti, et cela est vrai ; seulement il s’imposait la loi de ne pas servir son parti : il se contentait de faire des vœux pour lui, mais ces vœux, il les faisait les plus ardens du monde. Il avait, le croira-t-on ? des passions politiques qui, dans l’intimité, osaient s’exprimer avec une vivacité incroyable. Il détestait tellement César qu’il allait jusqu’à blâmer Brutus d’avoir permis qu’on l’enterrât. Il eût voulu sans doute, comme le demandaient les plus furieux, qu’on jetât son corps dans le Tibre. Ainsi il ne s’interdisait pas d’avoir des préférences, et de les témoigner à ses amis les plus secrets. C’est lorsqu’il fallait agir que commençait sa réserve. Jamais il ne consentit à entrer dans la lutte ; mais, s’il n’en partageait pas les dangers, il en ressentait au moins toutes les émotions. On sourit de le voir s’animer et s’échauffer, comme s’il était un combattant véritable : il prend sa part de tous les succès et de tous les revers, il félicite les énergiques, il adjure les tièdes, et même il gronde les défaillans, et se permet de donner des avis et des réprimandes à ceux qui lui semblent agir trop mollement, lui qui n’agissait pas du tout. Il fait bon entendre les reproches qu’il adresse à Cicéron, quand il le voit hésiter à aller rejoindre Pompée : il prend le ton le plus pathétique, il lui rappelle ses actions et ses paroles, il le conjure au nom de sa gloire, il lui cite ses propres écrits pour le décider. Cet excès d’audace où il se laisse ainsi entraîner pour les autres a produit quelquefois des incidens assez comiques. Au moment où Pompée venait de s’enfermer dans Brindes, Atticus, ému de la plus vive douleur, voulait qu’on tentât quelque chose pour le sauver, et il allait jusqu’à demander à Cicéron de faire, avant de partir, quelque action d’éclat. « Il ne faut qu’un drapeau, lui disait-il, tout le monde viendra s’y ranger. » Le bon Cicéron se sentait tout excité par ces vives exhortations de son ami, et il y avait des momens où il était tenté d’avoir de l’audace et où il ne demandait qu’une occasion pour frapper un grand coup. L’occasion s’offrit, et voici comment il raconte qu’il en profita. « Comme j’arrivais à ma maison de Pompéi, Ninnius, votre ami, vint me dire que les centurions de trois cohortes qui s’y trouvaient demandaient à me voir le lendemain, qu’ils voulaient me livrer la place. Savez-vous ce que je fis ? Je partis avant le jour, afin de ne pas les voir. En effet, qu’est-ce que trois cohortes ? Et quand il y en aurait eu davantage, qu’est-ce que j’en aurais fait ? » C’était parler en homme sage, et qui se connaît bien. Quant à Atticus, on se demande, s’il était bien sincère dans l’ardeur qu’il témoignait pour sa cause, quand on le voit refuser obstinément de la servir. Ces grandes passions qui s’enferment si prudemment dans le cœur et ne se manifestent jamais au dehors sont à bon droit suspectes. Peut-être voulait-il seulement animer un peu ce rôle de spectateur qu’il s’était réservé, en prenant part jusqu’à un certain point aux émotions de la lutte. Le sage d’Epicure reste sur ses hauteurs sereines, d’où il jouit tranquillement de la vue "des naufrages et du spectacle des mêlées humaines ; mais il en jouit de trop loin, et l’agrément qu’il éprouve est diminué par la distance. Atticus est plus habile et entend mieux son plaisir : il descend au milieu de la mêlée même, il la voit de près et s’y associe, toujours sûr de s’en retirer à temps.

La seule difficulté qu’il éprouvait, c’était de faire accepter sa neutralité à tout le monde. Cette difficulté était d’autant plus grande pour lui que sa conduite blessait surtout ceux dont il tenait le plus à conserver l’estime. Le parti républicain, qu’il préférait, et dans lequel il comptait le plus d’amis, devait être beaucoup moins porté à la lui pardonner que celui de César. On a fait dans l’antiquité même, et plus encore de nos jours, un grand éloge de ce mot que prononça César au début de la guerre civile : « Qui n’est pas contre moi est pour moi, » et l’on a fort blâmé le mot tout contraire de Pompée : « Qui n’est pas pour moi est contre moi. » Cependant, à bien regarder les choses, cet éloge et ce blâme paraissent également peu raisonnables. Chacun des deux rivaux, quand il s’exprime ainsi, est dans son rôle, et leurs paroles étaient dictées par leurs situations. César, de quelque façon qu’on le juge, venait renverser l’ordre établi, et il devait savoir beaucoup de gré à ceux qui le laissaient faire. Que pouvait-il raisonnablement leur demander de plus ? En réalité, ceux qui ne l’empêchaient pas le servaient ; mais l’ordre légal, l’ordre établi se croit en droit d’appeler tout le monde à le défendre, et de regarder comme des ennemis tous ceux qui ne répondent pas à son appel, car ; c’est un principe généralement reconnu que celui qui ne porte pas secours à la loi ouvertement attaquée devant lui se fait le complice deceuxquilaviolent.il était donc naturel que César, en arrivant à Rome, accueillît bien Atticus et tous ceux qui n’étaient pas allés a Pharsale, comme il l’était aussi qu’on fût très irrité contre eux au camp de Pompée. Atticus ne s’émut pas beaucoup de cette colère : il laissa dire cette jeunesse légère et emportée, qui ne se consolait pas d’avoir quitté Rome, et qui menaçait de s’en venger sur ceux qui y étaient restés. Que lui faisaient-ces menaces ? Il était sûr d’avoir conservé l’estime des deux hommes les plus importans et les plus respectés du parti, et il pouvait opposer leur témoignage à tous les emportemens des autres. Cicéron et Brutus, malgré l’ardeur de leurs convictions, ne lui en ont jamais voulu de sa conduite, et ils ont paru approuver qu’il ne se mêlât pas des affairés publiques. « Je connais l’honnêteté et la noblesse de vos sentimens, lui disait Cicéron un jour qu’Atticus avait cru devoir se défendre ; il n’y a entre nous qu’une différence, c’est que nous avons réglé notre vie autrement. Je ne sais quelle ambition m’a fait souhaiter les honneurs, tandis que des motifs qui ne sont nullement blâmables vous ont fait prendre le parti d’une honnête oisiveté. » D’un autre côté, Brutus lui écrivait vers la fin de sa vie : « Je me garde bien de vous blâmer, Atticus ; votre âge, votre caractère, votre famille, tout vous fait aimer le repos. »

Cette complaisance de la part de Brutus et de Cicéron est d’autant plus surprenante qu’ils n’ignoraient pas le mal qu’un exemple pareil pouvait faire à la cause qu’ils défendaient : Ce n’est pas seulement par l’audace de ses ennemis que la république périssait, c’était aussi par l’apathie de ses partisans. Le triste spectacle qu’elle offrait depuis cinquante ans, la vente publique des dignités, les violences scandaleuses qui avaient lieu sur le Forum chaque fois qu’on discutait une loi nouvelle, les batailles qui, à chaque élection, ensanglantaient le champ de Mars, ces armées de gladiateurs dont il fallait s’entourer pour se défendre, tous ces désordres honteux, toutes ces basses intrigues dans lesquelles les dernières forcés de Rome achevaient de s’user avaient complètement découragé les honnêtes gens. Ils s’éloignaient de la vie publique ; ils n’avaient plus de goût pour le pouvoir depuis qu’on était forcé de le disputer aux gens de violence et de coup de main. Il fallait avoir l’intrépidité de Caton pour retourner au Forum quand on y avait été reçu à coups de pierres, et qu’on en était sorti la toge déchirée et la tête en sang. Ainsi plus les audacieux entreprenaient, plus les timides laissaient faire, et dès l’époque du premier triumvirat et du consulat de Bibulus il fut évident que l’apathie des honnêtes gens livrerait la république aux grands ambitieux qui la convoitaient. Cicéron le voyait bien, et dans ses lettres il ne tarissait pas d’amères railleries contre ces riches indolens, amoureux de leurs viviers, et qui se consolaient de la ruine qu’on prévoyait en pensant qu’ils sauveraient au moins leurs murènes. Dans l’introduction de sa République, il attaque avec une admirable énergie ceux qui, découragés eux-mêmes, essaient de décourager les autres, qui soutiennent qu’on a le droit de ne pas servir son pays et de se faire une fortune en dehors de la sienne. « N’écoutons pas, dit-il en finissant, ce signal de la retraite qui retentit à nos oreilles et voudrait rappeler en arrière ceux qui se sont déjà avancés dans la carrière. ». Brutus connaissait, lui aussi, ce mal dont se mourait la république, et il s’est plaint plus d’une fois de la faiblesse et du découragement des Romains. « Croyez-moi, écrivait-il, nous craignons trop l’exil, la mort, la pauvreté. » Et celui à qui il écrit ces belles paroles, c’est Atticus, et il ne songe pas à lui en faire l’application ! Quel charme étrange possédait donc cet homme, quel empire exerçait son amitié, pour que ces deux grands citoyens se soient ainsi démentis en sa faveur, et qu’ils lui aient si hautement pardonné ce qu’ils condamnaient chez les autres ?

Plus on y songe, et moins on imagine les raisons qu’il pouvait leur donner pour justifier sa conduite. S’il avait été un de ces savans qui, enfermés dans leurs recherches d’histoire ou de philosophie, n’habitent jamais que le passé ou l’avenir, et ne sont véritablement pas les contemporains des gens avec lesquels ils vivent, on aurait compris à la rigueur qu’il ne participât pas à leurs luttes, puisqu’il se tenait en dehors de leurs passions ; mais on sait qu’au contraire il avait le goût le plus vif pour toutes les petites agitations et les intrigues obscures de la politique de son temps. Il tenait à les connaître, il excellait à les démêler ; c’était une des nourritures ordinaires qu’il donnait à son esprit curieux, et Cicéron s’adressait à lui de préférence quand il voulait les savoir. Il n’était pas davantage une de ces âmes douces et timides, faites pour la réflexion et la solitude, et qui ne se trouvent pas en elles-mêmes le ressort qui est nécessaire pour la vie active. Cet homme d’affaires, à l’esprit net et positif, eût fait au contraire un excellent homme d’état. Pour être utile à son pays, il n’aurait eu besoin que d’employer à son service un peu de cette activité et de cette intelligence qu’il avait mises à s’enrichir, et Cicéron avait raison de lui trouver le tempérament politique. Enfin il ne s’était pas même laissé la triste ressource de prétendre qu’il ne prenait aucun parti parce que tous les partis lui étaient indifférens, et que, n’ayant pas d’opinion formée, il ne savait de quel côté se ranger. Dans ses lettres, adressées à Cicéron et à Brutus, il avait dit cent fois le contraire ; il les avait cent fois charmés par l’ardeur de son zèle républicain. Pourtant il resta tranquille quand arriva l’occasion de servir ce gouvernement auquel il se disait si attaché. Au lieu de faire un seul effort pour retarder sa chute, il ne s’occupa qu’à n’être pas écrasé sous ses débris. Mais s’il n’a pas essayé de le défendre, lui a-t-il au moins rendu ce dernier hommage de paraître le regretter ? A-t-il témoigné de quelque façon que, quoiqu’il n’eût pas paru dans le combat, il prenait sa part de la défaite ? A-t-il su se faire, en vieillissant sous un pouvoir qu’il était forcé de subir, une de ces retraites dignes et tristes qui forcent le vainqueur même au respect ? Non, et c’est assurément ce qui nous répugne le plus dans sa vie ; il a mis un empressement fâcheux à s’accommoder au régime nouveau. Le lendemain du jour où il avait été proscrit lui-même, on le voit devenir l’ami des proscripteurs. Il prodigué pour eux toutes les séductions de son esprit, il fréquente assidûment leurs maisons, il est de toutes leurs fêtes. Quelque habitué qu’on soit à le voir bien accueillir tous les gouvernemens qui triomphent, on ne peut se faire à l’idée que l’ami de Brutus et le confident de Cicéron soit devenu si vite le familier d’Antoine et d’Octave. Les plus disposés à l’indulgence trouveront certainement que ces illustres amitiés lui créaient des devoirs qu’il n’a pas remplis, et que c’était trahir la mémoire de ces hommes qui l’avaient honoré de leur affection que de leur donner précisément leurs bourreaux pour successeurs.

Si nous ne sommes pas disposé à nous montrer pour lui aussi complaisant que Cicéron et que Brutus, à plus forte raison ne partagerons-nous pas l’enthousiasme naïf qu’il inspire à Cornélius Népos. Cet indulgent biographe n’est frappé, dans toute la vie de son héros, que de l’heureuse chance qu’il a eue d’éviter de si grands dangers. Il n’en revient pas quand il le voit, depuis Sylla jusqu’à Auguste, se soustraire, à tant de guerres civiles, survivre à tant de proscriptions, et se conserver si adroitement où tant d’autres périssaient. « Si l’on comble d’éloges, dit-il, le pilote qui sauve son vaisseau des rochers et de la tempête, ne doit-on pas tenir aussi pour admirable la prudence d’un homme qui, au milieu de ces violens orages politiques, parvient à se sauver ? » L’admiration est de trop ici. Nous gardons la nôtre pour ces gens de cœur qui mirent leurs actions d’accord avec leurs principes, et qui surent mourir pour défendre leurs opinions. Leur mauvais succès ne leur nuit pas dans notre estime, et, quoi qu’en dise l’ami d’Atticus, il y a des navigations heureuses dont on retire moins d’honneur que de certains naufrages. Le seul éloge qu’il mérite complètement, c’est celui que son biographe lui donne avec tant de complaisance, d’avoir été le plus habile homme de ce temps ; mais on sait bien qu’il y a d’autres éloges qui valent mieux que celui-là.



GASTON BOISSIER.

  1. C’est le mot de Tacite : pessimum veri affectus venenum sua cuique utilitas.
  2. Cui potest esse vita vitalis, ut ait Ennius, qui non in amici mutua benevolentia conquiescat. Cicéron, de Amicit., 6.
  3. C’était un vrai privilège en effet, et les inscriptions nous montrent combien on était fier de cette aumône distribuée par l’état. On trouve souvent sur les pierres tumulaires ces mots : percepit frumentum. Cela veut dire que le défunt était citoyen romain. Ainsi donc prendre part a des distributions gratuites était devenu la plus belle prérogative et le signe distinctif du citoyen !