Au-delà/La Lumière inconnue

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Au delàFischbacher éd. (p. 154-157).

LA LUMIERE INCONNUE.


 
Lorsque la nuit descend, nuageuse ou sereine,
Je vois soudain briller sur la hauteur lointaine
Un feu que l’on prendrait pour une étoile d’or.
Chaque soir, sans jamais y manquer, il s’allume
A l’heure où les coteaux s’effacent dans la brume
Qui voile avec lenteur la terre qui s’endort.

Je contemple souvent ce rayon solitaire
Qui jusqu’à moi descend plein d’un vague mystère ;

Il me semble parfois qu’il m’appelle vers lui,
Et mon être ressent mille étranges envies :
Je voudrais m’élancer hors des routes suivies,
Jusqu’à cette clarté qui rayonne et qui luit.

Je laisse aller mon cœur au gré de mes pensées,
Et mille visions, aussitôt effacées,
S’en viennent tour à tour flotter devant mes yeux.
… C’est une jeune fille avec des tresses blondes,
Avec de grands yeux bleus pleins de clartés profondes,
Si sereins et si purs qu’ils font songer aux cieux.

Pensive et diligente, elle coud sans relâche,
Elle veut achever, le soir même, sa tâche ;
Mais parfois ses regards s’en vont, doux et brillants,
Vers le large fauteuil où son aïeul sommeille,
Et la lampe répand une clarté vermeille
Sur ce front de vieillard aux nobles cheveux blancs.

Ou bien c’est un joyeux berger des pâturages
Qui, pour se reposer de ses rudes ouvrages,
Vient trouver sa promise et près d’elle s’assied ;
Il est robuste et fort, elle est active et belle,

Et près d’eux un chien-loup, leur compagnon fidèle,
Dort la tête appuyée aux briques du foyer.

Ils se disent tout bas de ravissantes choses ;
Ils comptent s’épouser dans la saison des roses,
Au temps où les oiseaux travaillent à leur nid ;
Puis de rire !… Le chien redresse un peu l’oreille
Et, comme un sûr et vieux ami qui les surveille,
Il entr’ouvre à moitié son grand œil endormi.

C’est peut-être un savant, un rêveur, un artiste,
Qui recherche le calme et que la foule attriste,
Et qui donne au travail les veilles de la nuit.
Il se croit oublié dans sa retraire austère,
Sans songer que, perçant les brumes de la terre,
Mon âme le devine, et mon regard le suit.

Ou, retrouvant encore au fond de ma mémoire
Les lambeaux oubliés d’une très vieille histoire,
Je pense à quelque gnome assis près d’un tombeau
Où dort une princesse aux longs cheveux d’ébène,
A la figure pâle étrangement sereine,
Et que doit éveiller un prince jeune et beau…


Hélas ! et c’est ainsi que je garde mon rêve !
Je le poursuis toujours sans fatigue et sans trêve ;
Plus d’une fois déjà je me suis dit : « Demain,
Dès la pointe du jour, je m’en irai moi-même
Chercher le dernier mot de ce lointain problème… »
Jamais l’aube qui suit ne me trouve en chemin.

J’ai peur de voir crouler mon palais de chimères :
Les douces visions de mon cœur me sont chères,
J’aime tant rêver, seul, dans l’obscurité.
En te voyant de près, ô lumière discrète,
Je me dirais sans doute : « Hélas ! pauvre poète,
Tes songes valaient mieux que la réalité ! »


22 février 1882.