Au-delà/Vie fortunée

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Au delàFischbacher éd. (p. 182-185).

VIE FORTUNÉE.


 
Heureux le paysan à l’existence austère,
Qui vit dans sa chaumière et cultive ses prés,
Qui jette avec espoir la semence en la terre
Et recueille la gerbe et les épis dorés.

Il sait qu’il ne dépend ici-bas de personne :
La pluie et le soleil lui sont donnés à tour ;
Si la récolte est forte et si l’année est bonne,
Il rend grâces au ciel, puis reprend son labour.


Il se lève avec l’aube, et, l’outil sur l’épaule,
Il s’en va dans les champs tout humides encor,
Où sur chaque brin d’herbe et sur chaque corolle
Tremble une goutte d’eau, perle de nacre et d’or ;

Et là, tout enivré des parfums de l’aurore,
Il se met à chanter en aiguisant sa faux…
Le ciel gris, lentement, bleuit et se colore ;
Dans le taillis voisin s’éveillent les oiseaux.

Autour de lui bientôt tombe l’herbe fleurie…
Il revient au village et soigne son bétail.
Les vaches, les bœufs roux rêvant dans l’écurie,
Patients compagnons de son rude travail.

Puis il lui faut planter, herser, passer sans trêve  :
D’un labeur à quelqu’autre ;… il n’a jamais le temps
De se croiser les bras et d’ébaucher un rêve :
La réalité seule absorbe ses instants.

Il ne se forge point d’idéales chimères ;
Il vit au jour le jour, sans regrets, sans désirs,

Sans transports insensés, sans tristesses amères,
Sans mornes désespoirs, comme sans vifs plaisirs.

Il est heureux pourtant, heureux… et je l’envie,
Et quand les paysans, le soir, causent entre eux,
Je les entends de loin, et j’admire la vie
De ces hommes obscurs, mais forts et valeureux.

Dans leur franche rudesse et dans leur ignorance,
Dans la sainte fatigue infligée à leur corps,
Ils ne connaissent pas l’indicible souffrance
De l’esprit qui s’épuise en stériles efforts.

Asservis à la vie humble et matérielle,
Ils n’ont pas le désir d’échapper à ses lois ;
Ils ne se doutent pas que leur âme a son aile…
L’idéal les appelle, ils ignorent sa voix.

Ainsi les compagnons d’un héros de la Grèce,
Rendus sourds aux appels des nymphes de la mer,
Passèrent sans ouïr leur voix enchanteresse
Qui montait séduisante et divine dans l’air ;


Seul, Ulysse, attaché sur le pont du navire,
Entendit cet appel mystique et fugitif,
Sans parvenir, malgré son farouche délire,
A rompre les liens qui le tenaient captif.


Champillet, 9 septembre 1882.