Mozilla.svg

Au-dessus de la mêlée/Introduction

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Au-dessus de la mêléeLibrairie Paul Ollendorff (p. 1-4).

INTRODUCTION


Un grand peuple assailli par la guerre n’a pas seulement ses frontières à défendre : il a aussi sa raison. Il lui faut la sauver des hallucinations, des injustices, des sottises, que le fléau déchaîne. À chacun son office : aux armées, de garder le sol de la patrie. Aux hommes de pensée, de défendre sa pensée. S’ils la mettent au service des passions de leur peuple, il se peut qu’ils en soient d’utiles instruments ; mais ils risquent de trahir l’esprit, qui n’est pas la moindre part du patrimoine de ce peuple. Un jour, l’histoire fera le compte de chacune des nations en guerre ; elle pèsera leur somme d’erreurs, de mensonges et de folies haineuses. Tâchons que devant elle la nôtre soit légère !

On apprend à l’enfant l’Évangile de Jésus ! l’idéal chrétien. Tout, dans l’éducation qu’il reçoit à l’école, est fait pour stimuler en lui la compréhension intellectuelle de la grande famille humaine. L’enseignement classique lui fait voir, par delà les différences de races, les racines et tronc communs de notre civilisation. L’art lui fait aimer les sources profondes du génie des peuple. La science lui impose la foi dans l’unité de la raison. Le grand mouvement social qui renouvelle le monde lui montre autour de lui l’effort organisé des classes travailleuses pour s’unir en des espoirs et des luttes qui brisent les barrières des nations. Les plus lumineux génies de la terre chantent, comme Walt Whitman et Tolstoï, la fraternité universelle dans la joie ou la souffrance, ou, comme nos esprits latins, percent de leur critique les préjugés de haine et d’ignorance qui séparent les individus et les peuples.

Comme tous les hommes de mon temps, j’ai été nourri de ces pensées ; j’ai tâché, à mon tour, d’en partager le pain de vie avec mes frères plus jeunes ou moins fortunés. Quand la guerre est venue, je n’ai pas cru devoir les renier, parce que l’heure était arrivée de les mettre à l’épreuve. J’ai été outragé. Je savais que je le serais et j’allais au devant. Mais je ne savais point que je serais outragé, sans même être entendu. Pendant plusieurs mois, personne en France n’a pu connaître mes écrits que par des lambeaux de phrases artificieusement découpés, déformés par mes ennemis. C’est une grande lâcheté. Elle a duré presque un an. Si quelques journaux socialistes ou syndicalistes réussirent, çà et là, à faire passer quelques fragments[1], ce n’est qu’au mois de juin 1915 que, pour la première fois, mon principal article, celui qui était l’objet des pires accusations, — Au-dessus de la Mêlée, — datant de septembre 1914, put être publié intégralement (presque intégralement), grâce au zèle malveillant d’un pamphlétaire maladroit, à qui je suis redevable d’avoir pu faire pénétrer, pour la première fois, ma parole dans le public de France.

Un Français ne juge pas l’adversaire sans l’entendre. Qui le fait, c’est lui-même qu’il juge et qu’il condamne : car il prouve qu’il a peur de la lumière. — Je mets sous les yeux de tous, les textes diffamés[2]. Je ne les défendrai pas. Qu’ils se défendent eux-mêmes !

J’ajouterai un seul mot. Je me suis trouvé, depuis un an, bien riche en ennemis. Je tiens à leur dire ceci : ils peuvent me haïr, ils ne parviendront pas à m’apprendre la haine. Je n’ai pas affaire à eux. Ma tâche est de dire ce que je crois juste et humain. Que cela plaise ou que cela irrite, cela ne me regarde plus. Je sais que les paroles dites font d’elles-mêmes leur chemin. Je les sème dans la terre ensanglantée. J’ai confiance. La moisson lèvera.

Septembre 1915.
Romain Rolland.
  1. Un seul article, les Idoles, put, je crois, être publié en entier dans la Bataille Syndicaliste.
  2. Je laisse mes articles dans l’ordre chronologique. Je n’y ai rien changé. On y remarquera, dans le trouble des événements, certaines contradictions et des jugements hâtifs que je modifierais aujourd’hui… D’une façon générale, les sentiments ont évolué de l’indignation à la pitié. À mesure que s’étend l’immensité des ruines, on sent la pauvreté des protestations, comme devant un tremblement de terre, « Il y a plus qu’une guerre, m’écrivait le vieux Bodin, le 1er octobre 1914. Ce qui se passe est comme un châtiment qui tombe sur tout le monde. »