Au-dessus de la mêlée/Lettre à Frédéric Van Eeden

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Librairie Paul Ollendorff (pp. 109-113).

XII

LETTRE À FRÉDÉRIC VAN EEDEN


12 janvier 1915.


Mon cher ami,

Vous m’offrez l’hospitalité de votre journal De Amsterdammer. Je vous remercie et j’accepte. Il fait bon se grouper entre âmes libres qui se défendent contre les passions des nationalismes déchaînés. Dans l’abominable mêlée où les peuples qui se ruent les uns contre les autres déchirent notre Europe, sauvons au moins le drapeau et rassemblons-nous autour. Il s’agit de reformer une opinion publique européenne. C’est la tâche la plus urgente. Parmi ces millions d’hommes qui ne savent être qu’Allemands, Autrichiens, Français, Russes, Anglais, etc., etc., efforçons-nous d’être des hommes, qui, par delà les intérêts égoïstes des nations éphémères, ne perdent pas de vue ceux de la civilisation humaine tout entière, — cette civilisation que chaque race identifie criminellement avec la sienne, pour détruire celle des autres. Je voudrais que votre fier pays[1], qui a su toujours défendre son indépendance politique et morale, entre les blocs énormes des grands États qui l’entourent, pût devenir, en ces jours, le cœur de l’Europe idéale, en qui nous avons foi, — le foyer où se concentreront les volontés de ceux qui aspirent à la reconstituer.

Il en est, de toutes parts, qui s’ignorent mutuellement. Connaissons-les et aidons-les à se connaître. Je vous en présente aujourd’hui deux groupes importants, — dont l’un nous vient du Nord et l’autre du Midi : — les intellectuels catalans, qui ont fondé à Barcelone la société des Amis de l’Union morale de l’Europe (je vous envoie leur beau manifeste), et l’Union of Democratic Control, qui a surgi à Londres de l’indignation causée par cette guerre européenne et de la volonté ferme que les diplomaties et les partis militaires soient mis dans l’impossibilité d’en provoquer jamais une seconde. Je vous en fais envoyer les programmes et les premières publications. Cette Union, qui compte dans son Conseil général des membres du Parlement et des écrivains comme Israël Zangwill, Norman Angell, Vernon Lee, a déjà des ramifications dans vingt villes de la Grande-Bretagne.

Entre ces organisations, dont chacune a sa couleur de race et sa physionomie individuelle, mais qui toutes visent à rétablir, par des moyens divers, l’unité européenne, tâchons de former des liens intimes et permanents. Prenons conscience, avec elles, de notre force commune. Ensuite, nous agirons.


Quelle sera notre action ? De tenter d’arrêter le combat ? Il n’y faut plus songer. La bête est lâchée, et les gouvernements se sont si bien appliqués à déchaîner les violences et les haines que, quand ils le voudraient à présent, ils ne pourraient plus la faire rentrer dans le chenil. L’irréparable est accompli. Il est possible que les neutres d’Europe et les États-Unis d’Amérique se décident un jour à s’interposer pour essayer de mettre fin à une guerre qui, en s’éternisant, menace de les ruiner, aussi bien que les belligérants. Mais je ne sais ce qu’il faut attendre de cette intervention, trop tardive.

En tous cas, je vois un autre emploi à notre activité. Que la guerre soit ce qu’elle soit, nous n’y pouvons plus rien ; mais nous devons au moins tâcher que de ce fléau sorte le moins de mal et le plus de bien possible. Et pour cela, il faut intéresser l’opinion publique du monde entier à ce que la paix future soit juste, à ce que les appétits du vainqueur, quel qu’il soit, et les intrigues de la diplomatie n’en fassent plus l’amorce d’une nouvelle guerre de revanche, à ce que les crimes moraux commis dans le passé ne se renouvellent plus, ou ne s’aggravent encore. C’est pourquoi je regarde comme un principe sacré ce premier article de l’Union of Democratie Control qu’aucun pays ne puisse passer d’un gouvernement sous un autre, sans le consentement explicite, librement affirmé, de sa population. Il s’agit de faire justice des maximes odieuses qui ont trop longtemps pesé sur le monde esclave et que, récemment encore, le professeur Lasson osait répéter, comme une menace prochaine, dans son cynique catéchisme de la Force (Das Kulturideal und der Krieg)[2].

Et il faut que ce principe soit posé, tout de suite, sans attendre. Si l’on remettait, pour le proclamer, au moment où, la guerre finie, se réunira le Congrès des puissances, on serait suspect de vouloir faire servir la justice au profit du vaincu. C’est à présent, où les forces des deux partis sont égales, qu’il faut établir ce droit primordial, qui plane au-dessus de toutes les armées.

De ce principe découle une application immédiate. Puisque l’Europe tout entière est bouleversée, qu’on en profite pour faire de l’ordre dans cette maison malpropre. Depuis longtemps on y a laissé s’accumuler les injustices. C’est le moment de les réparer, quand viendra l’heure de la liquidation de comptes générale. Notre devoir, à tous ceux d’entre nous qui ont le sentiment de la fraternité humaine, est de rappeler alors les droits des petites nationalités opprimées. Il en est dans les deux camps : Sleswig, Alsace-Lorraine, Pologne, nations baltiques, Arménie, peuple juif. Au début de la guerre, la Russie a fait de généreuses promesses. La conscience du monde les a enregistrées. Qu’elle ne les oublie point ! Nous sommes solidaires aussi bien de la Pologne écartelée entre les serres des trois aigles impériales que de la Belgique crucifiée. Tout se tient. C’est parce que nos pères ont laissé, par réalisme borné et par peureux égoïsme, violer les droits des peuples de l’Europe orientale, qu’aujourd’hui l’Occident est broyé et la menace suspendue sur tous les petits peuples, sur le vôtre, mes amis, comme sur celui dont je suis l’hôte, sur la Suisse. Qui fait tort à l’un d’eux fait tort à tous les autres. Unissons-nous ! Au-dessus de toutes les questions de races, qui ne sont le plus souvent qu’un mensonge sous lequel se dissimulent l’orgueil de la multitude et l’intérêt de castes financières ou féodales, il y a une loi humaine, éternelle, universelle, dont nous devons tous être les serviteurs et les défenseurs : c’est celle du droit des peuples à disposer d’euxmêmes. Et qui viole cette loi, qu’il soit l’en nemi de tousl

R. R.


De Amsterdammer, Weckblad voor Nederland 24 janvier 1915.)
  1. La Hollande.
  2. « Laisser un peuple, dit-il, ou à plus forte raison une fraction d’un peuple décider de questions internationales, par exemple son attribution à tel ou tel État, équivaudrait à faire voter les enfants d’une maison sur le choix de leur père. C’est le mensonge le plus frivole que jamais tête welsche ait inventé. »