Au Pays breton/02

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Au Pays breton
Revue des Deux Mondes6e période, tome 58 (p. 556-570).
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Au pays breton


II. AVEC LES PÊCHEURS (ÉTÉ) [1]

De la cale du bourg, les yeux se tournent d’eux-mêmes, toujours, vers l’ouverture de l’estuaire. Cette petite ligne d’infini tendue là-bas, entre la lande et les vieux bois familiers, attire étrangement, bien plus que le demi-cercle du large déployé devant une côte. On perçoit la profondeur de l’espace : c’est une issue vers un au-delà visible, et dont le désir renaît toujours. Par ces parfaits matins d’été, nous sortons souvent, et parfois pour toute la journée. Ce qui nous prend si fort, dans ces longues courses en mer, où l’on est seul sur un très petit bateau, ou bien avec des marins qui parlent peu, c’est la simplicité cosmique des choses. Un morceau du monde éternel apparaît, et l’on oublie son être distinct ; le petit mouvement de l’esprit s’arrête, on participe à la grandeur de cet univers qui vous porte, et par lequel il est bon de se sentir porté. Rien qui tranquillise et purifie davantage. A trois milles au large, la terre, qui est basse, se réduit à rien : une ligne imperceptible, le plus mince ruban de fumée bleuâtre, sans un détail auquel on puisse donner un nom. Simplement, c’est la terre, qui pourrait être celle de l’Inde ou de la Chine, aussi bien que le continent d’Europe. On retrouve le sentiment de la planète.

Par les plus beaux jours, un voile vaporeux enveloppe l’horizon, et la côte ne tarde pas à s’y évanouir. Il n’y a plus rien que la plaine liquide, l’étendue claire, où pas un objet n’arrête le regard, où tout est mouvement, fuite, glissante ondulation, et le profond ciel pâle où l’astre poursuit sa course. Nul changement au long des heures que sa montée, son progrès, et puis son long déclin oblique, son éclipse, et, enfin, les grandes solennités du crépuscule.

D’une telle journée, qui semble un intervalle de lumière et de paix dans le courant ordinaire de la vie, le premier moment, celui du départ, dans les silences du petit matin, c’est peut-être ce qui laisse le souvenir le plus profond. Je ne sais pas d’aspect plus mystérieux de la mer que celui de cette heure-là, quand elle sort de la nuit, et que le soleil ne l’a pas touchée encore. Qu’y a-t-il en elle, alors, qui la fait apparaître si éternelle et si pure ? Nulle prunelle grise ou bleue qui donne à ce point le sentiment de la virginité dormante. Froide virginité, ancienne comme le monde, et qui survivra à toute vie.


Hier, elle était d’abord toute voilée de brume, comme souvent par ces trop beaux jours, à l’heure où l’aube vient couler dans la nuit. Plus de côtes, rien de visible ; pas un bruit, pas un frisson d’eau. La mer, alors, n’est plus que fumée sous des fumées, et l’on dirait chaque fois que cela est pour toujours, cet évanouissement du monde, et qu’il ne se réveillera pas.

Le marin, Jean-Marie, était venu me prendre à la cale. Nous devions aller ramasser des casiers, et puis courir le maquereau, du côté de l’Ile aux Moutons. Pas dans notre bateau : avec des amis à lui, à qui il « donne la main » depuis huit jours, pour remplacer un « collègue » malade. A l’aveuglette, dans la plate, il m’a conduit à bord, de l’autre côté de la rivière. Cinq minutes après, les bateaux voisins s’ébauchaient, et puis la côte prochaine : exactement une image photographique qui commence à se révéler.

Quatre heures et demie. L’étale de marée basse. Peut-être déjà commencement de flot. Nous étions en avance. Rien à faire qu’à regarder le paysage familier se reformer encore une fois, après la longue et froide lustration de la nuit. Minutes singulières, insolites, qui semblent hors du courant de la vie. Rien de changé ; chaque chose est à sa place. Voici le creux du port sous les ramures des grands arbres, voici les rochers, la petite chapelle, la rude cale qui finit en goémons glissants. Voici les vieux bateaux de pêche à leurs corps morts. Voici le thonnier qui est entré hier soir avec le Ilot. Chaque chose est à sa place, et, pourtant, rien ne semble tout à fait réel. C’est l’instant ambigu, entre la nuit et le jour, où le monde, sans les humains, prend des apparences de vision. Comme tout semble essentiel ! Calme blanc entre les deux pointes. La mer n’est rien que le reflet de l’aube, un pâle miroir, où, vers cinq heures, commence à glisser un peu d’argent et de lilas. Les phares n’ont pas encore cessé leur veille. Danse silencieuse, mystérieuse, là-bas, dehors, de deux feux. Rouge, blanc : Penfret, l’île aux Moutons. Ils palpitent, s’éteignent, reviennent, trempés, demi-noyés, au ras de la ligne liquide, chacun dédoublé par son propre reflet. Nulle vie que celle-là, si étrange, dont le domaine est la nuit, et qui va s’évanouir avec le jour !

A cinq heures, les premiers bruits humains. Comme ils croissent vite ! Claquement de sabots du côté du quai, et puis vague, rapide clameur bretonne. Parait, sous les grands arbres, une théorie d’hommes fantômes : ils portent de longs agrès. Alors, la cale se peuple, et puis les plates, les bateaux autour de nous ; des chaînes ferraillent, en même temps que les voix se taisent. Dans chaque équipage, chacun sait son travail à bord, et s’y met en silence.

Les nôtres arrivent les derniers : deux anciens, des inconnus pour moi, avec qui je vais passer toute la journée. Jean-Marie excuse d’un mot leur retard : « C’est lundi. » Alors, en effet, deux vieux peuvent bien ne commencer qu’à cinq heures du matin une journée qui finira Dieu sait quand !

Nous partons après tous les autres. On hisse la misaine, mais pas de vent encore. Jean-Marie se met à la godille. Le long aviron coupe le lustre vierge de l’eau, l’ouvrant d’une profonde et toute lisse déchirure. A part le cri grêle, entrecoupé des coqs appelant le soleil, on n’entend que son crissement et son toc, tac, en cadence, sur les taquets. A mi-chemin de la première bouée, au moment où la pulsation de la houle, si longue, si douce, si puissante, commence à soulever les plans lisses avec les goémons qui flottent, un petit souffle nous arrive, chargé de l’odeur des bois, — rien qu’une imperceptible haleine, mais qui vient droit de l’arrière. L’homme rentre sa godille et ouvre la bouche :

— Toujours le même temps. Les vents de la partie Nord pour commencer, et puis ils halent à l’Est. Le soir, ils viennent à calmir en passant au suroît, et ils restent là.

Maintenant, l’aviron ne brisant plus l’ondulante surface, l’écoute de misaine choquée en grand, nous n’avons plus qu’à nous laisser aller entre les deux aurores croissantes du ciel et de la mer. Passent lentement les promontoires, les bouquets de pins suspendus dans le vide ; passe le petit bois dont la pente vient tomber sur les varechs (un long vol de mouettes ourle de blanc sa verte tapisserie), fassent les champs, les landes, un manoir, et déjà c’est le Coq, la bouée rouge, dont le rouge coule, ondule, tournoie profondément dans son reflet, le courant par dessous, se brisant à une roche.

Sans mot dire, près de moi, le poing au menton, le plus vieux, qui semble très vieux, l’air triste et maladif, regarde passer ce paysage de toute sa vie.

Tintement de l’angélus, deux notes, fluides, toutes pures, qui s’égouttent sur le grand silence, et puis reviennent. A l’arrière s’éloigne le fin clocher à jour, gris sur les petits cirrus gris.

Mais, déjà, la baie commence à s’ouvrir, et aussitôt un faible, nombreux, profond bruissement nous arrive, et se prolonge : un peu de ressac, la respiration de la mer tout au long de la pointe de Combrit. Avec quelle tranquillité souveraine se poursuivent ses ondes ! Elle respire, mais elle dort, et les jeux d’ombre bleue, les lignes de gris et de rose, qui fuient, se suivent, s’entremêlent sans arrêt par-dessus ce profond et rythmique gonflement, semblent une fantasmagorie de rêve dans un sommeil.

Ce qui n’a pas l’air d’un rêve, c’est le bateau, un vieux sardinier de vingt-quatre pieds, si grossier, et gluant comme un poisson, puant le poisson, avec des relents de vieille eau de cale. Il est plein d’un humide pêle-mêle : cordages, lignes, chaînes, casiers, lièges, (avirons, crochets, — toutes choses qui parlent de dur travail quotidien.

L’ancien, qui regardait passer la rive, se lève, ouvre le coffre, y farfouille et en tire des tourteaux. Avec une hachette, il commence à les briser : de la boette pour les casiers. Mais le voici qui s’arrête, et, de la tête, montre quelque chose à l’avant : « ar brizli ! » Les maquereaux. C’est tout un banc qui danse à la surface. Innombrable bouillonnement où passent des éclairs, et que nous traversons. Ils sautent à deux pieds de nous. Voilà plusieurs jours que c’est comme ça, le matin, à l’entrée de la rivière. « Pas la peine de perdre du temps avec ceux-là, » dit Jean-Marie. « Ils sont à jouer. Ils ne mordent pas. » Pure joie de la vie, j’imagine, sous les influences du beau temps, de l’eau lucide, du jeune été. Sans doute, ils montent à la lumière, ils viennent danser à la surface comme les papillons se poursuivent, par ces parfaits matins, jusque sur la nappe radieuse, comme s’essorent, là-bas, les alouettes chantantes. Allégresse d’énergie toute neuve, qui veut se dépenser.

Et maintenant, nous sommes « dehors. » A l’Est, à l’Ouest, des plages se déploient, qui sont le littoral de la France : sables roses, sous les pâles, bleuissantes fumées qui montent de la campagne, mêlées au bleu des bois. L’homme a repris la nage. Les lointains apparaissent : à deux lieues d’ici, la pointe de Mousterlin, la longue d’une et toutes les roches qui la débordent loin, à ce moment de la marée. Par-là, le soleil vient de surgir, et la mer n’est que fourmillement, raies frissonnantes de feu. Mais au Sud, du côté du large, entre des régions où elle semble fondre, se perdre, elle allonge sur les vides rosés du ciel un segment de bleu si clair et si lisse que cela ne semble pas appartenir à la matière : un insubstantiel reflet comme ceux qui viennent luire dans une nacre oblique. On le remarquerait à peine, mais, là-bas, à des distances infinies (l’étendue semblant toujours grandir en ces jours de rayonnante placidité) quelque chose attire les yeux, un hérissement de petites plumes posées droites sur l’eau : toute la flottille de l’Ile Tudy, soixante-dix voiles rassemblées sur un banc de sardines.

— La sardine qui travaille bien, — remarque l’homme qui godille. — Y a pas à se plaindre.

A six heures et demie, nous sommes sur les marques (la pointe de Saint-Gilles par le clocher de Plounéour, l’entrée du Groasquin par un toit lointain). Alors on voit tout de suite les flotteurs.

Les trois hommes ont passé leurs cirés pour recevoir les casiers ruisselants. Le vieux à l’air malade, Kervien, a pris l’aviron. Jean-Marie, le plus leste, en bottes de mer, debout sur un banc, amène avec la galle chaque paquet de lièges à mesure qu’il se présente, et haie sur l’orin. Une ombre finit par monter ; l’énorme et ronde nasse apparaît, émerge, et vient se poser au ras de la lisse. Le maigre patron l’embarque d’un coup de côté : ruisselante, elle inonde une partie du bateau. J’entends annoncer et commenter les prises :

Nétra ! (rien).

— Une petite !

Une petite, c’est un homard de deux livres. — C’est pas avec ceux-là qu’on aura du pain comme il faut.

Daou ! (deux).

— Y aura pas la douzaine.

Nétra.

— Ah ! oui, mauvaise pêche !

Ya.

Tri grank ! (trois crabes).

Les beaux homards, d’un bleu si intense et profond, dont les queues claquent brusquement, s’en vont dans le vivier. Sept en tout. Le mareyeur paie quatorze francs la douzaine ; deux petits comptent pour un ; au-dessous de vingt centimètres, ils ne sont pas « comptables. »

Les trente paniers s’entassent à l’arrière. Le petit patron, Pierre-Yves, a tiré du coffre d’avant un congre mort, une visqueuse bête qui sent très fort, et, de son couteau rouillé, il taille dans la belle chair nacrée. On mêle ça aux morceaux de tourteaux, on reboette, et de cent mètres en cent mètres, on remouille un casier, qui coule vite, lesté de son gros caillou. Dans l’intervalle, quelquefois, on recommence à parler. On regarde les énormes crabes brun rose qui ne bougent pas, les pinces repliées.

Naou krank ! (neuf crabes).

— Y en a qui disent krabed. Ceux-là, chez nous, on appelle plutôt dormeurs. Comment qu’ils disent à l’Ile Tudy ?

Louerien.

Krank saoz, dans le Nord, côté Paimpol. Dans le temps, j’ai été par-là, avec des gas de Loguivy.

— Y a un nom dans chaque pays. En France, tourteaux qu’ils disent.

— Y en a qu’on appelle Parisiens, par ici.

— Pourquoi ça ?

— Ceux-là qui sont blancs, qui ont pas de couleur.

Cette malice m’est dite par Pierre-Yves, sans un sourire. Il est si simple, et comme raidi dans le sérieux de la besogne de tous les jours. Je lui ai demandé son âge. Pemp war tri urgend — soixante-cinq ans. Pas un poil blanc : une sommaire figure de marionnette dont le vernis serait parti. Une toison brune en fait le tour, découpée comme au couteau, et appliquée sous le menton, collée sur la joue creuse et rase.

Il a fait sa barbe hier dimanche. De petits yeux vrillés profond, d’un bleu glacé, qui miroitent sans plus d’expression que deux parcelles d’acier. La bouche, une simple fente. Il vit dans la maison où il est né, pas loin de la cale. Avec ses homards à quatorze francs la douzaine, il a bien leuvé (élevé) huit enfants : deux filles et six garçons. Il y en a qui sont sur la mer, au commerce, à l’État. Il ne sait pas très bien où, ni lesquels.

L’autre vieux n’a que cinq ans de plus, et en parait davantage. Celui-là n’observe pas tous les rites du dimanche : il est inculte. Barbe et cheveux mêlés, en grise broussaille, la lèvre supérieure hérissée en paillasson, une longue lèvre qui avance et pend un peu comme celle d’un vieux singe. D’énormes mains déformées, mangées par les panaris, comme si souvent celles des marins. Quelque chose de souffrant, de lent, de refroidi. On dirait qu’il n’a plus de sang ; ses yeux sont éteints. Il crachote beaucoup, et puis reste la bouche entr’ouverte, d’un air vague, fatigué, montrant des restes de dents jaunes. C’est lui qui mène le bateau. D’un mouvement large, en 8, qui fait travailler tout son vieux corps, il pèse et haie sur la lourde rame.

Il y a un mois, ils ont retrouvé en mer le canot de Jean-Marie parti en dérive. Alors il leur rend ce service de remplacer le collègue malade (tombé à la renverse, les reins sur le liston, en pesant sur une drisse qui -a cassé) — un jeune, qui travaille à part égale, bien que le bateau soit aux deux compères. « Ils ont plus assez de force pour trente casiers, — m’a dit Jean-Marie. — Et puis si ça calmirait pour de bon… »

A six heures et demie, les roses du matin évanouies du ciel et de la mer, le bleu de tout le jour commençant à régner, l’eau n’est plus autour de nous que nacre ondoyante et splendide. Le plus jeune a pris l’aviron, et de temps en temps regarde derrière lui, comme s’il attendait quelque chose. Tout d’un coup, il s’arrête :

— Cette fois, ça y est ! Via les vents qui tombent.

Lèvent qui se lève, dirait un terrien. Là-bas, entre nous et la côte, on voit une ambre frémissante, qui semble à peine progresser : la risée, celle que nous « espérions » par ici, où, libre des écrans de la terre, le vent vient en effet « tomber. » Et bientôt, avant même que la ligne sombre nous ait rattrapés, une rumeur d’eau s’éveille autour de nous, le bateau s’émeut, prend sa vitesse ; tout se met à vivre. Une tourelle qui, tout à l’heure, semblait encore lointaine, approche vite, un noir cormoran perché, ailes ouvertes, à côté du voyant noir.

Jean-Marie quitte la godille, et s’apprête à changer l’amure. Il amène la misaine, la décroche, la raccroche de l’autre côté du mât, et puis, ayant craché dans ses mains, lourdement suspendu à la drisse, il se met à haler, d’un effort pesant, prolongé, répété, pour étarquer la voile, pour la hisser bien à pic. Puis il se rassied, et, méditativement, suit des yeux la balise qui s’enfuit.

— Celui-là qu’est encore à faire sécher ses ailes ! dit-il, montrant l’oiseau, dont les grands bras, toujours étendus, font là-bas, sur le ciel, une figure héraldique. — Ah ! si on aurait un fusil ! Oh ! on serait sûr de l’avoir ! S’envoler, il pourrait pas sans venir sur nous : ils ne s’envolent que debout au vent. C’est bon à manger : y a qu’à les écorcher pour que ça sente pas trop l’huile… Quand j’étais mousse, mon défunt père nous faisait des pâtés avec ceux-là, comme les pâtés d’albatros…

— Des pâtés d’albatros ?

— C’est des oiseaux qu’on appelle comme ça dans les mers du Sud. Ça repose du biscuit et du poisson. Mon père a navigué à l’Etat par là-bas, du temps des voiliers. Gabier, qu’il était. Tous les vieux de la côte ont passé Magellan, et ils connaissent les pâtés d’albatros, pas vrai, père Yvon ? (Le patron fait signe que oui). On prend ça au stoken (ligne traînante.) Paraîtrait qu’on avait le temps sur ces voiliers, dans le Pacifique. On restait des semaines sans changer l’amure, à courir toujours sur le même bord.

Magellan, les mers du Sud, les campagnes de trois ans, de l’autre côté de la Terre, j’avais oublié qu’on parle encore parfois de tout cela, et plus familièrement que de Paris, sur la cale du bourg, au pied de la mince église qui voit la mer monter dans les bois. Le monde de ces marins, qui firent leur service « à l’État, » c’est d’abord cette rivière, le petit havre natal, avec les fonds de pêche de leur côté, des Penmarc’h à Groix, dont ils savent les basses, les feux, les alignements ; et puis c’est aussi toute la vaste mer, avec, çà et là, les ports, dont ils ont vu monter les phares, après deux jours, après quinze jours, après deux mois de navigation : Plymouth ou Lisbonne, Rio de Janeiro ou Hong Kong, le Cap ou Nouméa. Je me rappelle une chaumière, dans un pli de lande, près de Porspoder, où l’on comparait, un soir, les agréments de Brest et ceux de Colombo, Brest, Colombo, ce n’étaient pas la France et l’Inde, c’étaient seulement deux villes parmi toutes celles qui sont venues se lever à l’horizon monotone du marin. Sûr ! il y avait de bons débits à Colombo, mais rien à comparer avec le Bar de l’Annam ou le Retour du Cap Horn, au bas de la rue du Siam ;

Il y a longtemps que je connais Jean-Marie, mon compagnon habituel à présent, en mer. Je revois son père, le vieux à mine morose et dure, dans ses favoris à la mode des anciens maîtres de la marine, et qui n’ouvrait la bouche que pour y mettre sa chique, ou pour dire en crachant, quand les embruns nous fouettaient la figure, au plus près, du côté des Glénans : « C’est toujours salé. »

Le fils a bien changé. Il avait vingt-deux ans quand j’ai commencé de « sortir » avec lui. Il rentrait du service, et s’y était dégourdi. C’était un moderne. Il parlait l’argot des villes ; il disait zut, bouffer, boire une verte, il blaguait ses officiers, et même se haussait à la politique. Il avait fait les Echelles du Levant avec l’escadre de la Méditerranée, et se gaussait des marins du Midi : « Des espèces de Parisiens qui se nourrissent de cigarettes et se mettent à trois pour haler sur une drisse qu’un de nous autres hisserait d’un seul bras… Quand on allait à terre en permission, nous autres, les Bretons, on n’avait jamais moins de dix francs dans la poche, et on les dépensait dans la journée. Un bon déjeuner, un bon dîner, plus d’une heure à table, chaque fois, avec tout ce qu’il faut : l’apéritif, le café, le cognac. Mais ceux-là ! Nous disions : V’là les Mokos qui va encore crever de faim à terre… Ah ! on n’était pas collègue avec eux ! »

Le grave pays l’a repris. Sa chair s’est réduite, sa figure s’est faite de cuir, il ne changera plus ; toute son allure semble ralentie, alourdie. Quand il se lève pour une manœuvre, c’est le geste gauche et lent, le fléchissement lourd des jarrets (dans le pesant pantalon rapiécé) d’un vieux marin qui chique. Les yeux, qui parlaient facilement, sont devenus vagues, ne traduisant plus rien que patience, résistance de l’âme ankylosée dans la monotonie de la vie. On ne le voit plus rire, et c’est rare, à présent, quand il dit vingt mots de suite, comme il vient de le faire. Et puis l’antique sentiment des distances sociales lui est revenu ; il parle avec cérémonie des châtelains de la rivière. Il ne se permet plus comme jadis de les désigner par leurs noms de famille tout court. Il a repris sa place dans son ordre natal. Et on le respecte. Il a deux bateaux, dont une grande péniche, l’Espoir-en-Dieu, pour faire le sablier en hiver, et il emploie un homme. Dur métier. Il faut trimer jusqu’aux Glénans, à douze milles en mer, y passer la nuit à charger du sable, dans un mouillage qui n’est pas sûr, et puis rentrer par temps bouché, le plus souvent, de novembre à la fin de mars, à l’époque où les vents sont « lourds. » Et alors, remonter les cinq lieues de rivière, pour aller vendre à la ville, quinze ou dix-huit francs, sa batelée de sable. On dort au fond du bateau, en se relayant.

— C’est vrai, j’ai maigri ; mais je suis plus fort, tout de même, et j’ai pas tant de mal à me lever sur les bras.

Voilà le rude et monotone labeur où l’homme, seul sur la mer, avec son compagnon, toujours le même, prend l’habitude du silence, où la figure se tanne et se fixe en un sérieux définitif, perd vite sa jeunesse, — le front, les yeux se plissant dans l’effort pour regarder à travers le soleil et la brume, la peau se brûlant au sel des embruns.

Il ne se plaint pas : il est marié, il a trois enfants.

— Ça fait de la misère, trois enfants, si on ne travaille pas. J’ai mes bras, et y a toujours du sable, aux îles. Et puis y a des pommes de terre dans le champ, et le poisson n’est pas cher, ici, — même que, souvent, y a pas besoin d’en acheter. En rentrant des Glénans, je mets les lignes dehors : c’est vite fait de ramasser une douzaine de lieus ou de maquereaux.

Un seul plaisir : le débit. Il n’est pas facile d’en détourner l’homme qui rentre transi, raidi, après une journée ou une nuit en mer, quand ça crachine ou que ça « mouille. » Six sous d’eau-de-vie (« de fantaisie »), c’est assez pour rompre la monotonie de l’existence, mettre du soleil dans le cœur et sur les choses. Mais il ne boit pas tous les jours. « Je sais me réserver, » dit-il. Il n’est pas, non plus, de ces Bretons que saisit, après des semaines d’abstinence, l’irrésistible besoin d’une bordée, et qu’on voit « saouls perdus » pendant deux jours. Simplement, le dimanche, après vêpres, quelquefois en semaine, quand il rentre de la ville, avec l’argent de son sable en poche, il va faire un tour au débit avec les camarades. Gravement, sans beaucoup parler, on s’enfile quelque chose de raide, et qui vous cale. On s’essuie la bouche d’un revers de main, en faisant claquer sa langue. On paie sa tournée, et l’on se sent un homme avec des hommes.

A présent, la bouée de la Voleuse passée, nous allons chercher, du côté de l’ile aux Moutons, des fonds où le maquereau donne. Jean-Marie se lève :

— Allons, faut parer les lignes, j’ai des juliennes fraîches.

D’un panier plein de goémons, il extrait une anguille vivante, l’empoigne par la queue et, à toute volée, lui frappe la tête sur l’avant. « Ah ! la sale bête ! Ceux-là qui sont durs à tuer ! » Puis, dans la fluide et toujours ondulante queue, il découpe des languettes qu’il accroche aux grands hameçons d’acier. Alors on file les lignes. Les lourds chapelets de plomb tombent, entraînant la boette, dont la blancheur, en se dégradant jusqu’à s’effacer, nous révèle le mystérieux dessous de la mer… Peu à peu, la corde se tend obliquement sous l’effort du bateau. Il faut de l’habitude, à travers cette masse de plomb, dont la résistance fait continuellement vibrer toute la longue ligne, et nous scie les doigts, pour sentir les touches du poisson. Mais on en prend, et beaucoup : des maquereaux qui viennent apparaître, quand, vite, on ramène le filin, en bougeantes taches vagues, et tout de suite se réalisent, se révèlent d’argent vivant, tombent d’un coup mat sur le plancher, où commence leur danse d’agonie, avec des arrêts, des spasmes, des sursauts, de longs bâillements dans l’air mortel. Ils sont si beaux ! Quelle décision et quelle fluidité des lignes ! Ils ne diffèrent que par la taille. En chacun le type éternel de l’espèce s’atteste dans son énergique et précise pureté. Ils brillent de tous les orients de la mer, de toutes ses radieuses et changeantes nuances, par un calme crépuscule, quand le soleil a disparu, et que l’étendue placide, sous un ciel encore doré, n’est que miroitante clarté, lisse blancheur où passent des lueurs de bleu et de vert, de fugitifs ondoiements de feu rose. Lente est leur agonie. Ils sont inertes ; depuis un quart d’heure on les croit bien morts, quand, soudain, convulsés en demi-cercle, battant le plancher, ils recommencent à bondir, et puis retombent impuissants, se remettent à béer, traversés d’ondes, enfin d’un suprême et long frémissement. On regarde cette vie étrange s’épuiser. On songe qu’à travers toutes les distances des espèces, des classes zoologiques, elle s’apparente à la nôtre, que c’est toujours la vie, l’immortelle énergie qui, depuis le commencement des âges, circule à travers la matière, suscitant en myriades de formes les individus périssables. On s’étonne de contempler de si près le débat contre la mort de ces vivants si lointains, qui ne communiquent pas avec nous. Tout à l’heure invisibles dans l’invisible profondeur que rien ne révèle (la mer ne paraissant que surface, pure étendue de bleu), ils étaient pour nous comme s’ils n’étaient pas. Et les voici brusquement apparus dans notre élément, qui meurent sous les yeux des hommes…

A dix heures, avec les couteaux qui servent à ouvrir les poissons comme à ouvrir les panaris, on taille dans un quignon de pain ; on puise du beurre salé dans un pot, et l’on mange les tartines avec des oignons crus. J’ai beaucoup de mal à faire accepter un peu de ma propre « boette » (nourriture), et seulement quand ils se sont persuadés que j’ai fini mon repas. Cependant on pêche toujours, en tirant des bords sur les basses.

A deux heures, les vents mollissant, c’est fini. Autre pêche, au mouillage, cette fois, sur fond de roche. On enlève le couvercle d’une casserole : grouillement de petits crabes verts là-dedans. On en prend, on arrache une à une leurs tendres pattes. Restent de lamentables corps dont on voit remuer tous les moignons, — longtemps, parfois, jusqu’à ce que vienne pour chacun, au cours de la pèche, son tour d’être coupé en quatre. Pauvres crabes ! — de l’espèce que nous avons tourmentés sur les plages, si courageux alors, si intelligents, si prompts à nous faire face, bras étendus, pinces ouvertes, à suivre nos gestes humains, à s’y accorder pour s’en défendre. Je risque cette remarque :

— Si on nous faisait ça, à nous autres : nous arracher les membres un à un, et puis nous tailler en morceaux pour nous pendre à des crochets ?

On rit, et on approuve de la tête.

— Sûr ! Vaut mieux être des hommes. Vaut mieux ne pas servir pour de la boette.

Et l’on continue cruellement, innocemment, de démembrer ces pauvres vivants. Ça s’est toujours fait, ça fait partie de l’ordre des choses.

Pourtant Jean-Marie ajoute :

— Ils ont pas le Paradis, eux, pour se consoler.

Le triste Kervien hoche la tête :

— Le Paradis ? C’est plus pour nous, ça…

Sombre parole, que je ne parviens pas à lui faire expliquer. Lestée d’un galet (on ne va pas risquer de perdre un plomb) la ligne descend à un pied du fond, et tacots et pironneaux mordent vile. A chaque instant, l’un de nous rentre son filin, le faisant courir vite d’une main à l’autre, et puis s’arrête court, attentif. Alors, s’il se remet à haler, on est sûr de voir un beau tacot doré tomber et battre le fond du bateau. Il y en a déjà plus de vingt qui dansent ensemble leur danse de mort, qui n’est pas celle des maquereaux. Leurs yeux, par le changement de pression, s’exorbitent, et puis se soufflent de plus en plus, comme des bulles de savon : ils montent d’un fond de trente mètres. Souvent il a fallu leur déchirer à moitié la tête pour en arracher un hameçon dont l’amorce est un morceau pantelant de bête. Il y a du sang sur les bancs, et de la cale monte l’ancienne odeur du poisson pourri. En somme, c’est horrible, cette pêche. Ce bateau qui doit sembler dormir si doucement sur les eaux radieuses y promène le carnage et la torture.


Ainsi passent les heures. Toujours le même ciel, le même abîme d’azur pâle, vaguement rosé dans le Sud, par-dessus les si vagues, légers miroitements qui sont tout ce qu’on voit de la mer aux lointains du large. Le vent a continué de mollir : à trois heures et demie, c’est le calme, — inattendu, bien inquiétant, à ce moment de la journée. Nous ne serons chez nous qu’à la nuit, si la brise ne revient pas. Nous sommes loin, à six milles, au moins, et le bateau est lourd.

On taille encore dans le quignon de pain, on fait un peu de propreté, et l’on se met résolument à la nage. Trois avirons, le troisième à l’arrière, tenu par Kervien. D’autres heures passent. Trop de bleu, trop de lumière ; le soleil brûle, sa flamme emplit l’espace, et l’étendue n’est que miroir, — un peu de houle, toujours, soulevant l’inerte surface rayonnante. Un mirage s’est établi du côté des Glénans, qu’on ne reconnaît plus : des tours, de blanches mosquées viennent d’y surgir, et puis, sur les bords, des forêts, en franges sombres, qu’un vent illusoire fait trembler. Les roches se suspendent. Deux bateaux flottent par-là, ailes pendantes, dans une sorte de buée blanche, comme des mouches prises dans une glu lumineuse. Les miroitements du large paraisssent de plus en plus lointains, l’horizon étrangement reculé. On dirait l’Océan d’une planète plus grande que la nôtre, de courbure plus ample. On nage toujours, sans dire un mot. Kervien est allé se coucher à l’avant, sur le plancher dont les saillies doivent être dures à de vieux os.

Ainsi, patiemment, jusqu’au baisser du soleil. Alors les vents reviennent, tout à fait descendus, comme Jean-Marie l’avait bien dit : une légère brise du Sud. Et c’est fini de la misère. La voile grande ouverte, tendue avec une gaffe, on n’a plus qu’à se laisser porter vers la petite chose pâle que l’on ne distinguerait pas si l’on ne savait qu’elle est là, dans le ruban bleuté de la côte : le grand phare, à l’invisible entrée de la rivière. Lentement le soleil descend, et sous des rayons de plus en plus obliques, la mer, de minute en minute, se glace d’un lustre plus intense et plus doux. Sans s’obscurcir, sans même s’empourprer, tant la base du ciel est lucide, le grand disque palpitant vient toucher l’horizon : une terre lointaine du pays de Penmarc’h, dont le profil commence à l’entamer. Et peu à peu ce noir écran grandit, l’occulte, jusqu’au dernier segment qui, si vite, se dérobe, jusqu’à la suprême pointe de feu qui palpite, verdit, et n’est plus.

Imagination ou perception véritable ? Soudain, en ces ultimes secondes, il semble que l’on voie monter en tournant le plan de l’étendue. On croit percevoir la lente rotation de la chose énorme qui nous porte sans nous connaître, et nous entraîne en silence dans l’espace.

Alors le ciel est vide, et l’on dirait que la lumière n’est plus que dans les eaux. C’est d’elle, à présent, que vient toute clarté, comme si, des profondeurs, remontaient les rayons qu’elle a bus pendant la journée. Et peu à peu tout s’apaise, tout se solennise et se simplifie. L’horizon s’est effacé, comme fondu. Nous flottons, le rude bateau, et tout ce qu’il porte de misère et de mort, flotte dans une sorte de vide éthéré, une sphère bleuâtre où, par en bas, un mystérieux élément, tout de reflets et de clartés, serait en train de se rassembler. Dans ce miroir vaguement suspendu, une lame d’or s’allonge encore, du côté où le soleil s’est évanoui, et longtemps elle s’y attarde. Mais à l’orient, on voit la nuit monter et envahir le monde. L’étendue, par là-bas, se perd dans une ombre limpide et d’un bleu pourtant presque noir, où passent, se suivent, à d’inappréciables distances, de pâles luisants d’eau, des plis clairs, en longues lignes lisses, imperceptiblement tremblantes, comme frôlées par un invisible archet.

Nous ne sommes pas à deux milles de la terre, quand nous croisons une flottille de noirs bateaux de pêche qui reviennent, grand largue, de l’Est. Des sardiniers. Nous passons au milieu d’eux, on se regarde, mais on ne se hèle pas : on n’est pas du même pays. L’immobilité des figures qui nous observent, le silence de cette rencontre ont quelque chose de farouche. A l’arrière, tous portent le grand D qui signale les bateaux du quartier de Douarnenez. Quelques noms se laissent lire : Danton, Esclave du Riche, Le Berceau des Esclaves, Misère : la propagande révolutionnaire travaille depuis quelque temps tous les grands ports de pêche. Mais je vois aussi l’Étoile-de-la-Mer, le Marie-Dieu-te-protège ! le Saint-Michel, le Marche-avec-Dieu. J’avais oublié. C’est la vieille querelle française, notre grande affaire métaphysique, qui vient passer dans le crépuscule, sur le calme infini de la mer. Ils s’éloignent ; ils ne sont plus qu’un petit essaim qui ne semble pas bouger, qui s’endort dans le silence du monde.

Le soleil est couché depuis un quart d’heure, quand on voit que les phares sont allumés sur les îles et sur la côte : pâles pointes de lumière qui frémissent comme une aile de moustique dans l’espace encore clair. A cet instant, l’aspect de la mer change toujours. C’est comme un frisson, comme une brusque tristesse qui la traverse. Soudain, elle a semblé plus solitaire et plus vaste sous les froides et dernières ardeurs de l’espace.

Mais on y voit encore quand, appuyés par le courant, nous entrons « en rivière ». Bientôt la campagne familière se reforme autour de nous ; les bois nous prennent, nous enveloppent, frangeant de noir la profondeur pâlissante ; leur profonde senteur nous arrive. Et puis voici le petit havre, les chênes suspendus sur leur reflet, les grands châtaigniers où s’appuient les agrès, — et la cale, et la chapelle, et les humbles maisons d’où montent des fumées bleues.

Sensation de bon refuge, d’intimité retrouvée. Les hommes l’éprouvent-ils ? Le vieux Kervien dit simplement, avec son pauvre sourire :

— Voilà chez nous… Manger la soupe… Tranquille, maintenant, jusque demain matin quatre heures.


André Chevrilllon.
(À suivre)


  1. Voyez la Revue du 1er juillet.