Au Pays breton/04

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Au pays breton


IV. [1]
TÊTE-A-TÊTE EN MER


Mi-septembre. — Du bleu, du bleu languide, automnal déjà : bleu du ciel et de la mer, sans un nuage, sans une fumée, tout le jour et tous les jours. Sur l’étendue lisse et pénétrée de lumière, sur les plages claires et les promontoires, tout se tait, tout se suspend comme en extasie. Les heures, pareilles, ne semblent plus passer. On dirait que cet enchantement de la mer et de la vieille terre bretonne est à présent pour toujours. Au frais matin, nous « sortons, » sous prétexte de pêche, en réalité pour mieux posséder cette lumière, plus divine à sa naissance, pour nous éloigner de tout ce qui fait ombre sur la terre et sur l’esprit, pour nous perdre au sein de l’immensité radieuse.

Bonne sensation de retrouver l’étroit bateau où l’on va passer la journée avec un homme simple qui ne sait que les vents et les courants, les choses de la pêche et du petit port. On est sûr que jusqu’à l’heure où le disque du soleil s’abaissera, pur comme la veille, derrière les pâles champs liquides, jusqu’au crépuscule rose, jusqu’à la nuit, rien n’arrivera ; que l’on va sentir peu à peu le vide se faire en soi : vide bienfaisant, tout de lumière et de silence, comme celui de l’espace et de la mer.

On part au soleil levant. L’aviron plonge dans l’eau lourde ; elle est si calme qu’il faut cette splendide déchirure pour en révéler la surface ; ou bien, çà et là, de petites bulles d’écume, des herbes imperceptiblement ondulantes. Saint-Gilles débordé, le vent « tombe : » une petite brise d’Est. Alors hisse la grand’voile ! Une rumeur d’eau se fait autour de nous ; le bateau se met à vivre et prend sa vitesse. Passent, passent les innombrables crêtes tremblantes…

Une telle journée est si simple que, si l’on essaye d’en noter quelque chose, on revient presque au style des journaux de bord :

Sept heures et demie : Nous passons le Taro : une de ces tourelles rouges, plus ou moins haute suivant le moment de la marée, qui prennent pour les yeux une telle valeur dans le mouvant désert. Il y a toujours sur le voyant une notre famille de cormorans éployés dans une immobilité mystérieuse. Le vent fraîchit.

Neuf heures : Concarneau sort des sables pâles de Beg-Meil. La jumelle montre un vague, ondulant ruban de claires façades qui tremblent, étrangement agrandies : cité fantastique dans le mirage que produit, en été, le vent d’Est.

Dix heures : Nous passons à toucher la bouée de la Voleuse ; long fuseau, oblique sous la poussée du jusant, et qui monte, plonge avec la houle, la longue houle d’Atlantique. Elle commence par ici, où les abris lointains du pays de Penmarc’h reculent dans le Nord.

Dix heures et demie : Deux sardiniers de Douarnenez, tout près, par tribord. Ils font route à couper la nôtre. Le premier vient passer à vingt mètres devant nous ; il court au plus près, ses deux voiles bordées plat, l’enveloppant de l’avant à l’arrière, masquant l’équipage. L’autre va croiser notre sillage, mais ne présente d’abord que son avant. Etrange impression de le voir arriver obliquement, et passer derrière nous, qui courons au Sud-Est. On retrouve le sentiment simple des directions rectilignes que suit la volonté humaine tendue vers un but invisible sur le plan partout pareil. Comme il est seul ! Comme il bondit, petite chose noire sur les bondissantes vagues ! Quels ressauts dans l’embrun qui le coiffe ! Mais quelle précision de sa marche en ligne droite ! Avec quelle patience il serre le vent, s’y glisse de biais, taillant comme un couteau sa route ! Et que c’est beau, complet, naturellement adapté à sa fin, ce sombre bateau mené par de graves ouvriers de la mer ! Non pas, on le sent bien, une invention sortie, comme nos mécaniques, du cerveau de quelques hommes qui combinent, mais un très vieil outil de l’humanité, presque un organe de l’espèce, l’organe peu à peu développé de sa vie maritime, produit anonyme d’efforts, tâtonnements, poursuivis pendant des millénaires. Oui, cela tient de l’être vivant, de l’oiseau de mer dont l’homme est ici le frère, en chasse, lui aussi, sur cet élément qui est devenu le sien, y cherchant sa proie, dangereux à la faune qui peuple la profondeur, sous la surface lumineuse que nos yeux ne pénètrent pas.

Onze heures : Toute la flottille de Concarneau nous entoure : une centaine de chaloupes. La plupart ont amené leurs voiles. Cà et là un homme, à l’arrière, tandis que les autres nagent, laisse tomber, allonge, brasse à brasse, le bleu filet où va se mailler la sardine. Ou bien, à larges coups, il jette la rogue : exactement le geste du semeur. La sardine monte. On voit l’eau qui grésille.

Onze heures et demie : L’Ile, dont on ne percevait, au départ, que le point pâle du phare à sept milles de distance, se lève devant nous sur son socle de récifs. Ils grandissent, se détachent, commencent à nous entourer, toutes leurs pointes blanchies de fientes d’oiseaux. Quelle solitude ! — et vieille comme le globe. Ce petit monde, pénétré par la mer, séjour des bernaches et des cormorans, à trois lieues de la côte de France, c’est un paysage de l’époque secondaire. L’eau éternelle, les granits, et, seuls vivants visibles, sur une roche, ces noirs, fatidiques oiseaux qui ne bougent pas, leurs grandes ailes ouvertes en croix, qui semblent voir ce que ne voient pas nos yeux. Alentour, de radieux morceaux d’infini s’inscrivent dans le chaos de pierres et de goémons, — quelques-uns, dans le Sud, fourmillant de soleil entre les écrans déchiquetés. Segments du grand cercle bleu dont on retrouve de tous côtés la présence, plus vaste, semble-t-il, et solitaire dans le Sud-Ouest, où commence à s’élargir un des océans du globe.

Une demi-heure à terre, où nous faisons cuire notre poisson dans le sable. C’est près d’une plage de corail blanc que l’on voit très bien descendre et, graduellement, se teinter dans les transparences d’émeraude et de saphir. Au-dessus monte le dos de l’ile, jaune d’un chardon que le vent de mer a brûlé. Dans cette nudité, deux choses attirent le regard : au bout de l’ile, le petit phare, géométrique et blanc ; et, au sommet du fauve monticule, une haute pierre debout, un menhir, comme un doigt levé vers le ciel. Deux témoins, dans cette solitude, de toutes les durées de l’homme, depuis le premier rêve de l’au-delà, jusqu’à la présente raison claire, jusqu’à la Science, dont le rayon, aussi, reste bref au bord des ténébreux infinis.


* * *

Ces longues courses en mer, c’est, chaque fois, un tête-à-tête de toute la journée avec un marin du pays. On finit par bien connaître quelques-uns de ces hommes dont le monde se limite à ce petit morceau de l’étendue liquide, et qui en savent chaque basse et chaque « caillou. »

Cette année, mon compagnon, c’est Miniou, le pilote, avec qui je suis sorti bien souvent les autres années.

Un rude marin, qui ne sait ni lire ni écrire, mais lier, et qu’on traite, au pays, de forte tête, car il a ses idées à lui, et a dit non à la religion. Malheureusement, buveur.

Cinquante-trois ans, mais leste et droit comme un jeune homme. Il est là, assis à la barre, dans sa posture habituelle qui fait penser à un oiseau de mer surveillant d’un rocher le large, la tête haute et tournant avec lenteur, pour porter au loin, à droite, à gauche, chaque regard, — ou bien immobile, rejetée en arrière, superbement posée sur leçon musculeux de bronze dont on voit saillir fortement la glotte. Tête noble, sous les blonds cheveux ondulants et la vieille casquette de pilote, et dont les traits coupés droits, le menton saillant disant l’énergie.

Du fond de l’orbite, sous une rude touffe de sourcils, ses prunelles bleu de mer, et dont la mer est le domaine, errent sur l’horizon. Et quand je lui parle, c’est très beau, le geste de ce clair regard planté subitement dans le mien. Seulement, l’an dernier, en sortant du débit, il s’est laissé choir du talus de la rive sur un rocher, et s’est abimé un œil dont la paupière inférieure pend, découvrant comme chez les vieux lions le dessous sanglant de l’orbite. Du lion, il a l’air de force simple, de courage, qui n’a jamais connu l’hésitation. Mais si l’on fait attention, une certaine délicatesse apparaît dans cette force, visible surtout au creux finement évidé de la mâchoire : un trait qui revient souvent chez les hommes de sa race, traduisant peut-être la sensibilité celtique. Il est capable de sentiment profond. Jadis il a recueilli une nièce, dont la mère était restée blessée de ses couches, et il n’a jamais pu se décider à rendre l’enfant. Il en parle quelquefois avec des mots brefs, mais dont l’accent est tendre. Il la désigne toujours de ce nom : ma fille.

Mais la volonté domine, et vient encore de s’affirmer avec élan. Il s’agissait d’un parent lointain, un patron de l’Ile Tudy, perdu, l’an dernier, avec quatre hommes de son équipage :

« Y avait gros temps ; ils étaient près de la côte ; y avait qu’à gagner le large. Les hommes ont perdu la tête. Ils l’ont forcé à faire demi-tour pour rentrer. On a su qu’il leur a dit : — Nous ne pourrons pas : nous serons dressés sur les roches, mais puisque vous me poussez… — Vous me poussez ! c’est pas à moi qu’on ferait ça ! » — Et avec un sursaut : « Quand je suis patron, moi, personne ne parle à mon bord. Je suis le maître ! »

Le trait breton chez lui, c’est que cette énergie s’allie au respect des hiérarchies et consignes, il est fier, indépendant, mais, avant tout, marin, ne rêvant pas d’une autre condition, toujours prêt aux plus dures besognes du métier, simplement loyal à ce métier qui l’a formé dès l’enfance. La semaine dernière, nous avons remonté jusqu’à la ville. Il m’avait dit le matin que ça calmirait : je ne l’avais pas cru. Au moment de rentrer, le vent a manqué, et nous avions encore une heure de flot contre nous. Pas un geste d’humeur. Au bout du quai, il a sauté à terre, s’est attelé à la haussière, et courbé sous l’effort, d’un pas obstiné, il a remorqué le lourd bateau le long des deux kilomètres du chemin de halage : après quoi, deux heures durant, sans permettre que je le relaye, sans parler, il a nagé, de son rythme patient, égal, infatigable.

Voilà la vieille vertu bretonne : ne pas compter sa peine, se donner cordialement à sa tâche, oublier qu’elle n’est qu’une condition d’un marché dont on pourrait s’acquitter tout juste. Sans doute, c’est aussi qu’il ne s’agit pas d’un travail de la récente espèce, mécanique, impersonnel, mais d’une besogne à laquelle l’homme est adapté de père en fils, et qui le laisse dans la nature, comme celle du paysan, qui, lui non plus, ne marchande pas sa peine. Et puis, dans ces vieux métiers, le plus souvent, le chef ou le patron est tout proche, intelligible, presque pareil ; on vit en société avec lui. Un lien de fidélité, d’amitié même, se crée par l’habitude. Telle a été longtemps, telle est souvent encore la relation du fermier breton à l’aotrou, au maître du manoir, des marins de l’Etat à leur officier, leur « cap’taine, » — et Loti l’a rendue admirablement dans Mon frère Yves… Elle tient moins du respect que de la déférence, l’amitié mettant son égalité entre deux hommes de rang distinct dans une hiérarchie qu’ils reconnaissent.


* * *

Nous courions vers le pays bigouden. À quatre milles de terre, il s’est levé tout droit, et reniflant l’air, cherchant du nez, avec le geste avide d’un limier en quête, il a crié : « Ça sent l’huile ! Sûr, il y a des marsouins ici à manger de la sardine ! »

Presque aussitôt, à trente mètres, surgissent trois des noirs. Ils affleurent et disparaissent en tournant comme une roue. Etrange mouvement de ces monstres qui semblent avancer en décrivant, l’un derrière l’autre, de verticales spires : une sorte de danse sous-marine, mystérieuse et très lente.

— Souvent, que je les ai vus quand l’eau était claire, à faire leur manœuvre !… Oui, la jardine se tient là, en paquet, comme une boule, dans la mer. Alors, y en a toujours deux de ceux-là, à monter la garde sur les côtés, pour l’empêcher de s’échapper, et un autre, par-dessous, en train de bien se gorger dedans. Quand il a fini, il vient prendre son quart, de retour, et un des collègues va se mettre à table.

J’écoute ces histoires de pêcheurs qui savent la mer comme l’Indien la prairie, parce qu’elle est leur champ de chasse, où, chaque jour, avec leurs outils de tous les temps, — un bateau, un filet, des hameçons, — ils cherchent leur subsistance. Comme ils ont appris à la voir, à l’entendre, à en scruter les imperceptibles détails ! C’est le pâle bouillonnement, au loin, d’un banc de poisson ; c’est la traînée d’écume qui marque le sens d’un courant ; c’est la tache vert clair qui trahit une dangereuse roche ; c’est le lointain frisson de la surface annonçant la risée, ou bien, sur des bateaux si reculés que nos yeux n’y voient que des points, le changement d’amure qui leur dit que, là-bas, un autre vent vient de s’établir.

Le vent, ils savent toujours ce qu’il devient, comme nous suivons sans y penser la marche de l’heure. Attention instinctive, qui persiste tandis qu’ils causent, qu’ils pêchent, qu’ils manœuvrent. Dès leur réveil, dans leurs masures, les volets encore clos, le bruit de la mer les renseigne. Clair clapotis si la brise est de l’Est ; longs soupirs espacés sur la plage, si c’est l’haleine humide du Suroit ; imperceptible chuchotement, quand le beau temps règne avec le souffle du Nord. Par brume épaisse, près de la côte, ils se dirigent en écoutant, sur les sables ou les roches, briser la mer. Dans le ciel aussi, tout leur est signe : le couchant clair ou rouge, les nuages « en enclume, » en « barbe de chat » ou « queue de cheval, » la petite vapeur aux tons d’arc-en-ciel que l’on voit quelquefois à côté du soleil ou de la lune, et qui en parait une émanation : on l’appelle en breton map heol ou map loar — fils du soleil ou de la lune : un nom bien proche encore des vieilles mythologies. Et puis les vols des oiseaux. Les courlis gagnent le large : c’est la mi-marée montante ; les hérons s’envolent des arbres à longs battements d’ailes : c’est la mer qui baisse ; ils descendent sur les vases. Il y a d’anciennes histoires d’oiseaux, de poissons, que les vieux transmettent aux jeunes ; elles servent à dater le passé. Ils disent : « C’était l’hiver (un hiver très froid, vers 1890), où on a vu des cygnes qui venaient du Nord… » « C’est dans le temps où des baleines se sont échouées sur les roches de Loctudy ; on les entendait de loin pleurer et se démener… » « C’était l’année où mon défunt père a ramené une lune qui a failli chavirer son bateau… »

Sur les mœurs des oiseaux de mer, qui sont des pêcheurs comme eux, ils vous apprennent des choses qui ne sont pas dans les livres. Il faut les interroger : ils répondent alors avec élan, en imitant sans y penser le geste, l’allure de l’animal : on a touché un point de leur expérience quotidienne et vivante. Tout à l’heure, avec quel feu celui-ci parlait du calculot ! « Le carculot ! personne sait d’où il vient : c’est en juin qu’il parait dans les îles. Il a une drôle de figure : un croc pour son bec ! Perroquet d’Ouessant, qu’on l’appelle dans l’Iroise. Et un drôle de cri, aussi ! On dirait un homme : hou-hou…hou-hou… Ça fait peur, dans la nuit… » — Et comme nous revenions passer près de la balise où siégeait toujours un solennel cormoran :

— Celui-là, y en a qui disent qu’il ne parle pas. Mais j’ai été tout près, et j’ai entendu… — Et d’un ton de confidence : — Vrac ! vrac ! qu’il dit ; mais très vite… tout bas, tout bas. C’est pas un cri : une parole plutôt. Ceux qu’entendent ça dans la brume, ils disent que c’est le Lutin…


* * *

Nous allons finir la journée dans les eaux presque closes de Pont-1’Abbé, et, de biais, nous gagnons la côte, l’admirable plage qui développe sa concavité, un pur arc de cercle, long d’une lieue et demie, des roches de Combrit jusqu’aux belles lagunes. Pas un objet visible, pas une tache, pas une ombre. Les sables, dont la pente finit par nous cacher le bleu lointain des bois, ne sont qu’un ruban d’or, au long de la nappe splendide.

Mais, suspendue à ce ruban, une petite ville a surgi : Tudy, qu’on appelle aussi l’Ile, tant elle semble, à l’entrée des estuaires, s’isoler dans la mer. Je ne l’avais pas vue venir. En tournant la tête, je l’aperçois, miraculeusement apparue à fleur d’eau, claire et mince sous la grêle aiguille de son clocher, comme un blanc navire à l’ancre, dressant un mât unique.

Un amas de cent maisons derrière un muret, sur la roche qui doit affleurer tout juste à l’heure du flot. Un petit monde à part, et purement marin. Rien qui soit de la campagne, rien qui rappelle un bourg. Point d’arbre : je ne vois même ni route ni ruelle. Seulement de pâles pignons serrés, de petits toits d’ardoise cimentés : une vraie cité de la mer directement posée sur la frissonnante plaine, comme une ville d’Is qui viendrait de remonter des eaux.

Autant de maisons, autant de bateaux de pêche. Ils sont la sous les fenêtres (d’où l’on pourrait jeter des lignes) : gaie flottille qui saut : au clapotis des vagues. Il faudrait les frais lavis de l’aquarelle pour rendre cette image qui tient un peu de l’apparition, tant elle s’est posée soudain sur l’étendue partout pareille : rouge balise, dont le reflet mêle du sang aux moires, tourbillonnantes du chenal ; longue strie d’écume, à la limite d’un courant : hérissement clair des petits logis entre deux profondeurs d’azur ; danse de bateaux à l’ancre, voiles claquantes, filets bleus qui sèchent aux mâtures, flottent et presque s’envolent, comme de pendantes toiles d’araignée aux bouffées du vent ; ailes de blanches mouettes soudain précipitées en piaulant tumulte sur les vagues… Et comme fond à tout ce vif paysage, derrière les bouquets de pins des îles, les longs bois vaporeux fermant au loin la claire lagune…
* * *

De l’autre côté de la passe, en face de l’ « Ile, » c’est Loctudy, où j’aime à débarquer pour une heure. Grand plaisir, toujours, quand on arrivé par le désert de la mer, de surprendre tout d’un coup la vie à part d’un petit pays breton, de retrouver tantôt la douceur de Pont-Aven, ses moulins, ses ombrages, ses filles en belles guimpes, tantôt les fastes de Concarneau, sous les poternes et parapets de la Cité-Close, ses femmes couronnées de bleu, la rumeur des quais à l’heure du poisson, les grands thonniers multicolores, — on dirait un vol de papillons tombés pêle-mêle dans les bassins : longues antennes, ailes pendantes, dont l’ocre, le rouge, le safran jettent la bariolure de leurs reflets.

Ici, c’est l’étrangeté du peuple bigouden, au tournant de la riche lagune et de la triste côte où traînent les fumées de la soude, c’est le peuple d’aspect mongol dont l’épais costume compose de si fortes et graves harmonies. Sur la cale, voici déjà les puissantes commères à tournures de marsouins ; elles s’affairent, à grande clameur, parmi filets, casiers, corbeilles, qui sentent le goémon. A coups d’enchères, elles se disputent le poisson que les hommes, sans mot dire, jettent sur les dalles ruisselantes. Duou gwennek… daou, pevar, eis real, la pièce ou la douzaine, la palpitante marée ! — les énormes congres, noirs comme le profond de l’eau marine, et qui semblent sa fluidité devenue vivante ; les beaux maquereaux striés de feu rose et bleu, les « vieilles, » dont s’éteignent, se ravivent les intenses couleurs, — rubis, opales, émeraudes ; — les dorades, de bronze, aux lunettes d’or (qu’on appelle en breton gros yeux : lagadeged) ; et les épineuses, monstrueuses araignées de mer, et les « dormeurs, » les grands tourteaux léthargiques derrière leurs formidables pinces.

Au long du quai, toujours quelque goélette anglaise, gardée par un ou deux marins silencieux, qui fument leur pipe à l’arrière. De haut, ils regardent ce petit tumulte, ou bien les pesants gars, en gilets étranges, qui chargent à bord les pommes de terre et plient sous les sacs.

On erre un peu dans la rue pour tout revoir et dire bonjour à tous : aux vieilles qui raccommodent des filets à l’entrée des logis, en petite mitre jaune de veuve, si maigres, aux yeux si tristes, décolorés par l’âge ; — aux petits, toujours les mêmes, les poupées en robes d’infantes, qui jouent dans la poussière de la route ; — à Anna, la servante d’auberge, que voici à sa porte, et qui fait semblant de baisser les yeux : massive beauté, de coquetterie sournoise, toujours en plastron et coeffe d’or neuf, sous la splendide coulée du ruban coquelicot, et dont les vingt ans, les joues bigouden, le placide et magnifique sang, font un si grand accord avec le faste primitif de ses atours. Et bonjour à toutes les autres, presque aussi mirifiques, qui devisent sur le talus de la route, et besognent du crochet ! Celles-là ne jouent pas la timidité : de leurs yeux d’enfants, elles parlent à l’étranger, lui rient de leurs lèvres sensuelles, et puis se remettent à jaser. Grandes coquettes ; dit-on, promptes au plaisir, ardentes à la danse, peu farouches aux galants, et dont la présence égaie d’une quotidienne parure de fête tout ce pays de Pont-l’Abbé. On s’étonne de les retrouver dans la campagne sauvage, à l’orée des bois, non moins flambantes, aux portes des petites fermes solitaires.

On va jusqu’à l’église, l’une des plus antiques de la Bretagne. Que de tombes d’enfants dans le cimetière, sous le clocher à épines ! A l’intérieur, les fenêtres en meurtrières, les rudes piliers romans, le chœur, où tout est de pierre massive, nous parlent des premiers temps féodaux. Ce soir, il n’y a, dans l’église obscure, qu’un rang de vieilles femmes qui n’ont plus à penser qu’à la mort, et récitent ensemble des prières, des prières latines, que d’autres femmes, sans doute, ont récitées là, au XIe siècle…


* * *

Six heures passées, quand nous remettons à la voile pour courir, de balise, en balise, sur le lac marin que forme, à son embouchure, la rivière de Pont-l’Abbé. Nulle part, en Bretagne, les dernières couleurs du jour ne sont si passionnées. Réfléchies par les miroirs d’où s’exhale une vapeur perpétuelle, elles se diffusent, atteignent presque, certains soirs d’été, à des magnificences d’Asie. Quel contraste de cette région et des ordinaires campagnes bretonnes, de l’âpre contrée que modèlent, sous une tenture de lande, les longues levées du granit ! Un paysage paludéen, des terres d’alluvion, des eaux plates, un semis d’iles basses, peuplées de pins admirables, dont les bouquets fusent, s’épanouissent, ce soir, dans une vapeur d’or. Sur les eaux qui s’enflamment, dans cette moiteur où fondent les rayons et les reflets, certaines gerbes prennent presque figure de cocotiers.

Un pays de fièvres, dirait-on. Il parait qu’elle règne vraiment dans l’espèce de désert qui sépare, dans l’Est, ces grands étangs marins de la vraie campagne. Par-là, derrière des talus de digues, la plaine sablonneuse se creuse plus bas que la mer, et s’emplit d’eaux mortes entre des traînées de joncs et d’herbes grises. Si loin qu’on regarde, pas un arbre de ce côté, pas un toit sur ces nappes çà et là miroitantes, mélancolique domaine du courlis et du héron.

Entre les îles, nous montons en tirant des bords. Le marin n’a pas repris la barre : une certaine ardeur trouble est dans ses yeux, et il parle, ce soir, avec une véhémence insolite. Il a retrouvé un « collègue » sur la cale de Loctudy, un ancien de l’Aphrodite, avec qui, jadis, il a fait campagne dans l’Atlantique. Alors, bien sûr, pour fêter la rencontre, on est allé prendre une goutte chez Anna.

Il n’est pas ivre, seulement excité, et mélancoliquement plutôt : effet assez ordinaire de la boisson chez les hommes de sa race. Il pense à tous les malheurs de sa vie, à des morts, à la mort. Toute sorte de souvenirs tristes, endormis dans sa dure tête de Breton se lèvent précipitamment.

— Cloarek ! Je l’avais pas vu depuis l’Aphrodite. De la misère, que nous avons eue ensemble ! Dans les Antilles… Un coup de vent qui nous tombe dessus ! Pas d’aucun quartier du compas, mais du ciel, oui, du ciel, tout droit, comme un coup de poing sur la tête !… Le bateau assommé, couché à plat, du coup, et toute la voilure dehors jusqu’aux perroquets… Il est resté comme ça plus d’une heure. On a cru qu’il se relèverait jamais. Et puis, sitôt qu’il est venu à soulager, nous autres à monter dans les haubans pour serrer la toile. C’était comme la nuit : on voyait pas clair : on pouvait pas crocher dedans, on avait les doigts en sang. Le vent vous arrachait la toile des mains, comme ça — vlan ! à vous faire sauter les ongles… Et puis dans la figure ! à vous culbuter de là-haut… Le hunier de misaine enlevé comme un mouchoir de poche, cent vingt mètres carrés de toile !

« C’est là qu’il est péri, mon frère. Gabier avec moi qu’il était. Tout le monde, là-haut, à plat ventre sur la vergue. On entendait plus les sifflets de commandement, on savait plus ce qu’on faisait ; on sentait plus ses doigts, on pouvait plus respirer ; c’était plus de l’air, c’était comme un mur qui vous arrivait dessus, qui vous étouffait. Vingt-quatre, nous étions, à travailler là, la tête en bas. Quand on voyait le pont, tout en bas, le bateau qui avait l’air soûl, ça faisait tourner la tête, et toute la mâture à virer dans le ciel, les vergues, à chaque coup, presque à loucher la mer…

« Il était près de moi, Jean mon frère. Je sais pas ce qu’il a eu : il a quitté le marchepied, — vous savez, le filin qui court sous la vergue. Tout d’un coup, je l’ai vu à genoux sur le hunier. J’ai voulu le saisir : j’avais pas tendu la main qu’il était parti. La tête la première, qu’il est tombé I Ecrasé sur le pont. Les os avaient percé le ciré. Il avait plus de figure. Il a laissé beaucoup d’enfants. Sur l’Aphrodite était arrivé ça… »

Ces derniers mois sont dits avec lenteur. Il se tait, la forma bouche desserrée, les yeux bleus perdus dans un rêve…

Autour de nous, les suprêmes magies du soir. En haut, en bas, les profondeurs ardentes, la mer n’étant plus que le ciel renversé. Entre ces deux néants flottent les calmes iles, dont les grands pins frangent mystérieusement de noir l’effluve crépusculaire.

L’homme reprend, ne voyant rien du dehors :

— Comme la vie du marin est triste, aussi ! Quatre frères noyés : je suis le seul sur sept enfants, — le dernier du nom ! Le plus jeune cuit aux chaufferies, à vingt-cinq ans. Il a été réformé ; et puis décédé à l’hôpital maritime, à Quimper. Je suis été le voir : si maigre qu’il était devenu, une figure comme un mort, et toussant, toussant ; les sangs brûlés, je vous dis, à la chambre de chauffe. Il a voulu me parler. Il a pas pu. Il me regardait, me regardait… A vingt-cinq ans. Lui, Nédélec, une si belle personne… un homme plus fort que moi !

Comme emporté par l’idée de celle force, il saute d’un bond sur l’arrière du bateau, et là, avec un geste passionné, toute sa fière stature superbement profilée sur le ciel :

— Oui, plus fort que moi ! Un Hercule, je vous dis ! Le premier batailleur du pays. Et qui savait causer aussi sur la politique, sur les prêtres ! On m’appelle mauvaise tête parce qu’y en a pas un qui pense comme moi, au pays, sur la religion. C’est de lui que j’ai pris mes idées. Il avait beaucoup de l’instruction. Il était pas gêné pour causer. Lui, qui savait bien lire sur les journaux.

«… Moi, j’ai pas appris. A neuf ans, à la friture, — aux sardines. Un an après, embarqué. Dix ans ; c’est trop tôt. Mon père, mort du choléra dans son bateau. Il a senti le mal en parlant de Concarneau. Ils avaient tout juste doublé Mousterlin quand il a passé en deux heures, et par gros temps, dans un bateau de vingt pieds. Son collègue (ils étaient à part égale) a mené le mousse au débit en arrivant à l’Ile pour boire un tafia et tuer ce poison-là. Bah ! ça a servi à rien. Le lendemain il était trépassé, lui aussi. C’est toujours, pour nous autres, les malheurs comme ça ! Nous savons pas rien. Nous pouvons pas nous défendre… »

Maintenant le ciel commence à s’éteindre, mais sur les eaux traîne encore une pourpre froide, plus intense de minute en minute, qui ne semble pas un reflet, mais une émanation de la profondeur. On dirait que c’est de la mer, à présent, que s’épanche la clarté éparse dans l’espace.

Nous passons le menhir, solitaire et millénaire habitant d’une lande, au-dessus des vases. Les hommes qui l’ont dressé ont vu ces iles, cette lagune, que nos yeux aujourd’hui reflètent…

Déjà le talus du chemin de halage, à l’entrée de la tortueuse rivière ! Pont-l’Abbé n’est pas à un quart de lieue. Et même, au bout du premier repli (à chaque instant il faut virer de bord), par-dessus un bois de prussiers, voici paraître les clochetons de sa paysanne église, — tout ronds, enfilés l’un par-dessus l’autre. On dirait les robes superposées d’une riche bigouden.

C’est tout ce que nous en verrons ce soir, car il est tard, et il y a de la route à faire pour rentrer chez nous. Il faut regagner la passe. Il faut prendre les avirons, s’en aller chercher le bord des sables pour s’aider du contre-courant. L’homme a fini de dévider ses souvenirs, l’effort de la nage coupant l’afflux du rêve. Il revoit le monde autour de lui ; — « Tiens, nous sommes allés loin ! On a changé le chenal, celui du Nord. C’est bien balisé par ici, maintenant : y a plus besoin de pilote pour monter à Pont-l’Abbé ! »

Nous glissons vite, en longeant la bande claire que l’invisible mer assiège à grande rumeur au dehors. L’eau déserte, où tremble encore une pourpre obscure, les sables, sur le bleu déjà nocturne de l’Orient, quelle grandeur et simplicité ! Un vol gris de courlis file bas sur la grève… Passe la petite cité blanche, le vieux nid de pêcheurs entre les deux espaces du ciel et de la mer. Passe le semis de bateaux endormis au pied des pauvres maisons, quelques-uns, l’aile ouverte encore. Passe la cale, passe la pointe, et soudain se démasque la ligne du large, toute la mer confuse sous la nuit montante. Quelle danse dans le chenal ! quel clapotis du jusant contre lèvent sous la tourelle rouge ! Alors il n’y a qu’à bien border l’écoute, et rentrer en tirant un long bord. Obliquement s’éloigne l’isthme dont nous suivions tout à l’heure le revers, et puis la pâle plage, l’arc immense qui se perd aux lointains bleutés de l’Est, du côté de notre rivière.


* * *

A l’avant du bateau, le marin qui n’a rien à faire s’est mis à monologuer. Il est assis sous le mat, le coude aux genoux, le menton au poing, la lueur qui vient du couchant éclaire tout son volontaire profil, son front droit, son sourcil froncé qui médite, la mèche blonde volant sous la visière bosselée de sa casquette. Il parle avec un feu sombre ; et j’écoute, car, peu à peu, c’est le fond de l’homme qui apparaît, la simple philosophie qu’il s’est faite, et qui lui vaut sa réputation de mécréant.

— De la misère : y en a sur cette côte-ci ! Des bateaux, des hommes perdus tous les hivers. Souvent que j’en ai ramassé des pauvres noyés : ça flotte par le milieu du corps, les pieds sous l’eau, la tête en bas. Faut l’habitude pour reconnaître ça. Je les amarre avec un bout de filin, et je les ramène à la traîne : c’est défendu de les prendre à bord. L’hiver dernier, j’en ai péché deux près d’un radeau qu’ils avaient fait avec le plancher du bateau. Les bras dans les bras : le père et le fils, des gens de l’Ile, perdus du côté des Glénans… Mais la mort de mer, il est pas dure : on souffre pas de la mort de mer. Ils ont perdu leur raison, ils sentent plus rien.

Et soudain dressé, debout contre le mât, puis penché vers moi, avec un accent intense :

— Les morts, qu’est-ce que vous croyez ? Les autres disent qu’il y a l’âme, — an ene, — et que ça revient, les morts. On dit qu’on les voit quelquefois dans le soir. Même, y en a, dans les fermes, à la Toussaint, qui laissent des choses à manger pour eux sur la table ! Des bêtises ! L’âme, c’est le dernier respire. Ceux qui perdent leur vie dans la mer, c’est ça qui remonte et vient crever sur l’eau. Et c’est fondu dans le ciel, tout de suite. Alors, il y a plus rien…

Et fortement, dans un sursaut de conviction :

— Les hommes, je vous dis, c’est fini après la mort. Comme les poissons. Mortuus est… Pax vobiscum ! C’est pas vrai qu’ils reviennent ! Maro ha maro mad ! [2] Un mystère, qu’ils disent ? C’est comme la naissance : y a pas d’homme si on plante pas la graine…

Il se tait, et puis lentement, d’un ton de méditation :

— La naissance !… qu’est-ce qu’on était avant qu’on soit né ?… La mort, ça doit être la même chose, — comme si on reviendrait de retour en arrière. Après la vie, je croirais bien que c’est comme avant… C’est pas plus long ni plus noir. Nous y avons tous été. Pourquoi donc qu’ils ont si peur ?

Un autre silence, et brusquement, avec un haussement d’épaules :

— C’est de l’enfer qu’ils ont peur. An Ifern… ils sont tous à en parler. Ils parlent que de ça chez nous, en hiver, le soir. Et pourtant, on dit que Dieu, c’est notre père, hon Tad. Supposez que vous êtes père de famille : est-ce que vous allez jeter votre enfant dans le feu parce qu’il est pas obéissant ? Et vous croyez que le bon Dieu va punir si durement des pauvres hommes comme nous qui ne font rien que rouler sur cette grande mer et nous aider les uns les autres ? Ils parlent aussi du Purgatoire. L’Enfer, c’était pour toujours. Mais le Purgatoire, les prêtres disent qu’ils ont des paroles pour en faire sortir les défunts. Alors tout le pauvre monde à genoux autour d’eux : « Monsieur Recteur, Aotrou Person ! écoutez ! une messe pour mon père, une messe pour ma femme, une messe pour mon fils !

Et, serrant le poing, baissant la voix :

— J’ai beaucoup réfléchi sur les choses catholiques… Oui, j’ai bien vu, jusqu’au bout, — et alors je suis été de mon côté. De l’orgueil, qu’ils disent ! Y en a d’autres, à l’Ile, au Guilvinec, qui pensent comme moi. C’est vrai que chez nous je suis tout seul.

La nuit s’élargissait, versant ses influences de paix. Son menton est retombé sur son poing, et il s’est enfoncé dans un rêve dont il n’est plus sorti que pour dire, au bout d’un quart d’heure, ce mot inattendu :

— Y en a qui croient que Dieu, c’est Jésus-Christ, ou bien le Saint-Esprit ; d’autres disent Mahomet. Moi, j’ai idée que c’est plutôt le soleil. Sur ! c’est lui qui fait tout vivre. Peut-être bien que c’est là, tout de même, que l’âme remonte après la mort…

Ainsi songeait le pêcheur breton qui ne sait pas lire ; ainsi se traduisait en lui l’instinct d’une race qui s’est tant préoccupée de la mort et de l’au-delà. S’étant posé à sa façon, dans ses longues journées de solitude en mer, les éternels problèmes, il revenait de lui-même au rêve des plus lointains ancêtres, aux idées du vieux naturalisme païen.

Le bleu sourd de la nuit a gagné tout l’espace. Je regardais poindre, une à une, imperceptiblement, de blanches étoiles, quand j’ai vu qu’il y en avait d’autres, très pareilles, par en bas, sur l’étendue : les phares, allumés sans doute depuis quelque temps déjà. Scintillations familières, non moins certaines, prévues, que celles des astres invariables, et qui semblent faire partie du même ordre général, puisqu’elles naissent, et s’effacent chaque jour avec elles. Dans l’Ouest, une brève, intermittente lumière : Eckmühl, à cinq lieues derrière nous, à la dernière pointe de cette terre dans l’Atlantique. Tout à l’heure, elle va grandir, se muer en comète tournoyante, au bas du ciel, au bord de notre monde. Au Sud-Est, une étincelle qui frissonne, annonce l’Ile aux Moutons, et, tout près d’elle, dirait-on, jaillissant par sursauts de l’horizon, l’éclat de Penfret : sanglant regard qui s’élance, retombe, et ne cesse pas de revenir.

La veillée des phares qui commence… Invisibles ou insignifiants pendant le jour, les voici qui se mettent à vivre. Ils ont pris possession de la mer et de la nuit. Sur l’obscure immensité, il n’y a plus qu’eux, qui semblent se jeter le garde à vous ! des sentinelles. Toute la nuit, jusqu’à l’heure secrète où, le soleil approchant, par dessous, de notre horizon, les eaux recommenceront de s’éclairer, plus seules et mystérieusement vierges sous le blême de l’aube, ces actives, vigilantes présences vont s’appeler, se répondre dans leur silencieux langage.

Et, peu à peu, se multiplient les autres feux, ceux du ciel, qui maintenant dessinent les immuables figures des constellations. Comme on retrouve en mer cette éternelle horlogerie des astres ! En silence, l’univers se révèle, et l’on perçoit directement le tout terrifiant dont on fait partie. Les yeux plongent dans l’abîme. Véga est une goutte de feu bleu qui tremble et va se détacher. A côte, au zénith, le Cygne ouvre sa large croix, dont le plus haut diamant a la palpitation de la vie. Le vertige vient, sous cette voûte d’étoiles. On croit se sentir tourner insensiblement dans l’espace avec un de ces mondes, et quand le regard redescend aux ténébreux miroirs, on peut s’imaginer tombant dans la nuit, du fond de cet infini, et rencontrant ici la surface liquide d’une planète.

Une heure ainsi, sans bouger ni parler. Je m’oubliais à suivre, par dessous la misaine, la fuite obscure des vagues sous l’étincelant quadrilatère de la Grande Ourse, et, plus bas que tous les autres scintillements, toujours aux mêmes points de l’espace, les danses mystérieuses, silencieuses, chacune sur son rythme propre, des trois feux allumés par les hommes.

Une rumeur lointaine naissait, grandissait peu à peu, un roulement sourd, continu, que l’on ne perçoit point pendant le jour. C’était, par-dessus tout le pays bigouden, le galop du libre Océan sur la cote qui, face à l’Ouest, forme une des grandes pointes de la Bretagne.

L’éclat périodique d’Eckmühl signalait par-là le bord de cette côte sauvage…

Vers neuf heures, les feux de chez nous qui se démasquent. Des ombres de terre commencent à nous entourer. Dans cette obscurité, l’alignement de ces feux nous donne le chenal : la rouge flamme du Coq saignant sur la blanche traînée qui tombe du grand phare : deux splendides reflets, un peu tordus, comme d’une glace imperceptiblement ondulante.

Plus de vent dans ce petit golfe : il faut amener la misaine et souquer. On est debout, face à l’avant, on pèse lentement, de tout son corps, sur l’épaisse poignée de l’aviron. Nous nageons tous les deux d’une cadence si pareille que l’on n’entend, toujours aux mêmes intervalles, qu’un seul choc sur les tolets, faisant sonner la nuit. Patient labeur, où l’esprit s’endort et se nettoie. Cela est bon : on revient aux modes les plus anciens du travail humain, quand le cerveau était à peine sorti encore de la paix animale. On songe vaguement à la soupe chaude, à la lampe dans la chambre close, et puis que l’on va dormir, pénétré de spacieuses, purifiantes visions, les mêlant par le sommeil plus profondément à soi-même.

Plein jusant, encore, et nous sommes en vives eaux. Il faut accélérer la nage en longeant les roches, qui ne passent qu’une à une, avec une désespérante lenteur, comme halées à bout de bras. Il y a une certaine pointe où tout le courant vient tomber, où l’eau, dans sa vitesse et sa pression, devient phosphorescente : on la voit qui l’enserre de ses lignes baissantes de fuite. On reste la plusieurs minutes, se maintenant tout juste devant la même obscure saillie de la pierre. Alors on se raidit, on précipite le rythme, et l’on dirait enfin qu’elle se décolle, et, centimètre a centimètre, commence à reculer.

Et tout d’un coup, c’est fini. Le remous nous porte presque. Je respire la nuit, la senteur forte et pure du goémon sur une grève. Peu à peu se reforme le paysage familier, mais réduit à d’obscurs écrans sur les grands vides bleuâtres et constellés. Je ne sais quelles significations nouvelles, et qui ne se laissent pas traduire, se dégagent de ces mystérieuses silhouettes. Heure étrange, à part, et comme détachée du temps. Plus d’humains : la terre est seule, et l’âme du monde semble flotter dans la nuit. Des deux côtés du liquide couloir, par-dessus les deux bords, la Voie Lactée développe dans l’espace tout son floconnement sidéral qu’interrompent des gouffres. En bas, du phosphore s’irrite, charrié par l’eau que l’aviron retourne comme une bêche : glèbe poudroyante et lumineuse, qui retombe en feu vivant parmi des reflets d’astres.

L’homme nageait toujours, mais le front levé, regardant lui aussi ces choses. Se souvenait-il de ses heures de quart, de la nuit des tropiques, sur la passerelle, à côté de l’officier ? Le sentiment de l’abîme possédait-il cet incrédule, cet ignorant ? Tout d’un coup il s’arrêta, et levant le bras vers l’un des grains lumineux du ciel au-dessous de la Grande Ourse, dans la direction de la rivière, et sortant de son silence, il me dit avec lenteur :

— Cette étoile-là, elle change pas sa place. Elle a toujours été là… Peut-être bien qu’elle est plus vieille que tout… Vous savez : c’est le Pôle du Monde, — à dix-sept degrés du Nord du compas…


ANDRE CHEVRILLON.

  1. Voyez la Revue des 1er juillet, 1er ’ et 15 août.
  2. « Il est mort et bien mort. »