Au Polygone

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Au Polygone
Revue des Deux Mondes4e période, tome 126 (p. 268-301).
Au polygone


Camp de Cercottes, lundi.

Je n’ai fait qu’un tour à travers ce camp, qui me paraît un assez triste camp, car la place y manque, les tentes se touchent par la base, la fumée des cuisines vole dans la figure des chevaux. On s’agite sur ces étroits espaces, cent constructions sont entreprises à la fois ; et tout est à un tel point d’activité et de confusion, qu’il vaut mieux que je m’en ville et laisse l’officier de jour démêler le chaos. Il me bénira de mon absence, car plusieurs autorités concourant à une même besogne ne peuvent que se choquer et se nuire ; trop de zèle expose ordinairement à défaire ce qu’un autre croyait avoir achevé.

Voici donc le quartier des officiers : le boulevard des capitaines, la rue des lieutenans, l’impasse des officiers de réserve, tout cela comprimé par l’esplanade du colonel. Comme nous allons être les uns sur les autres ! Et tous au soleil… Pour ceci, passe encore, car jamais couche-dehors ne s’est plaint de la chaleur, mais ce sont tous ces trébuchets de ficelle et de petits piquets, toutes ces défenses accessoires qu’il nous faudra surmonter quand nous reviendrons tard d’Orléans et que nous chercherons à tâtons nos domiciles, les yeux incertains, les jambes alourdies par le bercement du break. On nous a établis là suivant l’ordre d’ancienneté. Un, deux, trois, quatre… c’est ici. Mon nom peut se lire sur la toile, accompagné du mot « cuisine », tracé au charbon d’une écriture plus ancienne. J’entre, hume l’odeur du chanvre, fais : oui ! à l’air étouffant qui séjourne sous ma cloche à melon. J’en étais sûr d’avance ; elle est percée.

Depuis tant d’années que je m’installe dans des camps différens, c’est toujours la même chose : j’arrive, je lis mon nom, je pénètre, et je vois le ciel à travers ma maison. Il est vrai que cette fois-ci, le trou est de petite dimension et que je pourrai mettre au-dessous ma table de toilette pour recueillir dans ma cuvette les eaux de pluie ; mais j’avais l’intention de supprimer la table de toilette et de la remplacer par une table à écrire.

Oui, je voulais écrire… Cherchant s’il tient encore, ce projet d’avant la première étape, je prends à deux mains ma tête pleine de mes souvenirs de grands chemins, pleine de soleil, pleine de lune, pleine de vent. Car nous avons traversé la Brie et ses champs si calmes, ondoyans comme des mers ; des hirondelles nageaient sur ces vagues d’or ; par endroits un petit bois verdissait à l’horizon, ou bleuissait plutôt, dissous dans la brume, gagné à l’azur du ciel. Peu d’êtres dans tous ces paysages ; le buste isolé d’un homme qui marchait au milieu des blés et portait sa faux sur son épaule, ou des vols de pigeons qui, d’un mouvement infléchi et prudent, se reposaient à terre et repliaient leurs ailes. Puis, ce furent ces terrains écroulés des environs de Fontainebleau et ces crêtes ébréchées autour desquelles le roc s’égrène en sable ; cette Beauce enfin, et ses doux contours, et ses décevans horizons. Ecrire à présent ? Habiter cette étuve ; avoir une planche horizontale, du papier ; y jeter au hasard, en français ou on bas-breton, la phrase informe qui fixe pourtant l’idée ; m’abstraire de tout ce qui m’amuse et de tout ce que j’aime, des sonneries de trompettes, des chansons d’ordonnances, des causeries de camarades ; et si René, dépoitraillé, le bonnet de police sur l’oreille, la pipe aux dents, vient chercher chez moi un partner pour le whist ou la partie de bouchon, s’il me demande :

— Tiens ! tu écris ? lui répondre sans rire :

— Oui, j’écris…

Sans doute, l’exécution sera difficile. Mais je ne prétends qu’à ceci : noter les impressions de cette vie prochaine et les coudre simplement ensemble suivant l’ordre naturel et la raison latente par lesquels les heures succèdent aux heures, les œuvres aux œuvres, les souvenirs aux espoirs ou les regrets aux désirs. Car quand donc écrirait-on, si l’on attendait d’être de loisir ? Il faut promptement remédier aux prises incessantes que le néant fait sur nous par chaque instant de la durée. Tout ce qu’on propose recule vers des échéances indéterminées ; il faut s’en saisir d’abord, ou le perdre pour toujours. Le devoir journalier, jaloux comme la tombe, prend l’homme tout entier, l’use sur sa meule, et l’endort dans une impuissante vieillesse qui rêve tristement du temps passé. C’est pourquoi je m’en vais cueillir à pleines mains, arracher avec toutes leurs racines, composer en une gerbe, ces idées d’un jour fleuries au hasard de ma vie, éparses le long des routes où j’aurai passé.

Que des hommes cultivés sortent de la ville avec armes et bagages pour s’en aller camper dans les champs et vivre là, d’une manière semi-sauvage, qu’ils emportent aussi leur devoir, qu’ils s’y exercent ensemble et soient heureux : ce tableau vaut peut-être qu’on le peigne, et si quelqu’un l’essaie sous l’espèce d’un « journal », la forme personnelle de son récit ne devra pas masquer son intention générale ; son moi, qui ne se complaît pas en lui-même, mais dans une similitude et relativement à un type, ce moi ne sera pas haïssable ; et le lecteur le plus inattentif aura tort s’il confond ce stoïcien avec ces cyniques qu’on voit de nos jours gratter publiquement leurs prurits intellectuels.

Puisque l’homme ne se fie pas assez à l’homme, enquêter les uns sur les actions des autres est un assez beau rôle. Et même en est-il un plus beau ? Car que sert-il de ressasser perpétuellement dans les moules de l’esprit le bagage idéal hérité des hommes antérieurs et de marcher si pesamment vers l’avenir avec tant de provisions mentales ? Il semble vraiment que ce que les morts nous ont laissé ne soit pas pour nous, et nous en avons fait des fétiches auxquels nous prêtons de notre vie et qui ne servent pas à la nôtre. Il faut pourtant bien que notre pensée suive l’allure de nos mœurs, et que l’idée se renouvelle par l’action ; dès lors, la seule besogne qui importe est de décrire les formes de l’activité contemporaine, et de dégager, s’il se peut, de l’expérience soutenue tout autour de nous, quelque vérité à l’état naissant. Il y a donc une convenance profonde à encadrer ce qu’on dit parce qu’on fait, et les préceptes par les exemples ; à parler la langue de son métier ; à garder comme artiste une façon d’ouvrier ; enfin, à revêtir l’œuvre tentée de ce caractère partiel et de cette valeur journalière qu’imposent en somme et la discontinuité de toute vie et la limitation de chaque horizon.

Car quelle permanence prétendrions-nous fixer ? Quel ensemble embrassons-nous dans l’espace et dans le temps ? Nous sommes devant les grands phénomènes humains comme me voici devant ce camp : toutes sortes de services y fonctionnent ensemble, puisqu’il s’agit de manger ce soir, de dormir cette nuit et de tirer le canon demain matin. Mais je ne vois que ce très court tableau, inscrit dans l’angle que déterminent les contours de deux tentes : des bottes de paille tombent à terre, jetées bas hors d’un chariot invisible ; une trompette étincelle et se balance, accrochée à une branche de haie. Voilà tout. Pourtant, debout sous cette cloche qui ne me laisse rien voir, fidèle à ma maxime d’optimisme et d’expectative, je m’en vais simplement écouter et transcrire les bruits qui résonnent dans mon écoutoir.

C’est d’abord une rumeur confuse, le bruissement d’un essaim qui ne fait que de se poser, qui travaille à sa ruche et qui ne sait trop où est sa reine. Partout, on tape ; car chacun plante son morceau de bois sur ce point de sol qui lui appartient, et il suffit d’un maillet pour consommer ces installations que nous fondons sur le sable et pour peu de jours. Le pas d’un cheval ébranle mes abords, puis s’éteint ; et, quelqu’un attachant cette bête à quelque chose, je reçois sur mon écran ensoleillé l’ombre d’une longue tête oreillarde. Puis, les grattemens de pied, les soupirs et les hennissemens de l’animal isolé qui s’inquiète. « A la porte, le cheval ! » crie je ne sais qui, oubliant qu’ici nous n’avons pas de porte. Et des bouts de conversations m’arrivent : — Pas de chance : ma tente est trouée — Tiens ! tu as un canapé ! — Il faut pourtant que je me rase, confesse une vieille barbe. — Et quelqu’un de très altéré s’amuse à donner cet ordre algébrique :

— Apportez-nous p + q bouteilles de bière.

— Combien, mon lieutenant ?

— Autant qu’il en faut. Vous voyez : Nous sommes k + 1… Le médecin-major interpelle Baujan, occupé à faire creuser son terrain et qui veut s’établir en sous-sol.

— Je l’avais défendu à ma conférence… Vous allez faire dégager de l’acide carbonique.

Il s’éloigne de deux pas, s’arrête, et reprend sur un ton d’insistance :

— Et non seulement des gaz, mais des microbes…

Mon ordonnance rentre, apportant ma selle. Je vois bien, à sa figure échauffée et à ses yeux inquiets, qu’il se perd un peu dans tous ses soucis quant à moi, quant à lui-même, ou quant à mon cheval : mais je le laisse barboter dans tout cela pour qu’il apprenne à s’en tirer et qu’il gagne de l’initiative. Tout me viendra à point, car je sais attendre : Me voici successivement enrichi d’un pliant sur lequel je peux m’asseoir pour écrire, suivant cette vieille habitude apprise aux amphithéâtres de l’Ecole polytechnique ; puis d’un seau de toile rempli d’eau, qui, fidèle aux lois de l’hydrostatique, se tient bravement droit comme un seau de fer-blanc. Il eût été à souhaiter que l’équilibre de mon habitation fût aussi satisfaisant ; mais ces jeunes soldats ne savent pas établir une tente. Ils croient bien faire en la tendant jusqu’à la limite du possible, et voici ce qui arrive ensuite : la nuit, le chanvre s’imprègne d’humidité, se resserre, tire ses cordes, arrache ses piquets, et tout le système se ferme comme un parapluie…

Au dehors, une voix annonce : « Voilà les meubles, » et, mettant le nez à la fenêtre, j’aperçois en effet au bout de l’allée tout un encan de matelas, de fauteuils, de tables de bois peint et de bougeoirs de fer-blanc ; douteux bric-à-brac, qu’on rebuterait à la ville, mais qu’on accepte ici pour vingt jours de vie provisoire, et qui, gauchi par le soleil, rhumatisé par les rosées, se prolonge ainsi durant des vingt ans. J’aurai donc un fit : mais peu m’importait cette aubaine, car, rien que sur une paillasse, je dormirais bien, étant raide encore de cette dernière mauvaise nuit.

Couchée inconfortable, mais gîte curieux : c’était à ce château de Prinval, auprès d’Arthenay. Nous espérions bon accueil, quoique ce manoir, avec ses trois toits d’ardoises et les deux tourelles qu’il tenait sur la défensive, eût un air tout à fait beauceron. Le fourrier, venu à ma rencontre, et qui marchait à mon côté, m’a rendu compte : une vieille personne qui ne veut pas qu’on entre ; des domestiques silencieux qui se dérobent, chuchotent, vont demander à Mademoiselle et ne reviennent plus ; puis, des fermiers qui consentiraient bien à ouvrir leurs hangars, leurs bergeries, et à vendre ce dont nous aurons besoin ; ils veulent seulement savoir si Mademoiselle en a donné la permission. Prenant tout d’abord cette liberté qu’on nous faisait attendre, nous occupâmes vigoureusement les communs ; mais il me restait à faire le siège du réduit central. Je rôdais autour, cherchant quelque ruse du moyen âge propre à m’ouvrir ce Sésame. Rien de plus triste, rien de plus fort par la tristesse, que la seconde face du logis principal ; tous les volets fermés, déviés, dépeints et disjoints, revenus à la couleur même de ce mur gris, et composant avec lui une masse hostile, impénétrable ; la chapelle débordant à gauche cette façade ou cette falaise ; le pigeonnier, à droite, et là, sur le toit, des pigeons immobiles conférant entre eux, pigeons ci-devant, pigeons émigrés, fâchés de n’avoir plus leur part au grain des semailles, et qui semblaient vouloir opposer aux droits de l’homme quelque déclaration des droits des pigeons. Puis, comme pour reflétera terre toute cette détresse, un parterre dénaturé, déshonoré, moisi de carottes sauvages, rapiécé d’un carré de choux ; un reste d’allée tentait de le traverser encore, mais il se perdait promptement sous des ronces : la nature elle-même, marchant à l’assaut de l’ouvrage, et triomphant pied à pied de la défense, avait couronné cette dernière tranchée.

Je regardais, mais n’imaginais rien, ayant l’esprit si peu romanesque. Je me souvenais simplement. Le nom d’Alfred de Vigny m’était revenu en tête ; puis, sous cette chère signature, les quelques pages de Grandeur et Servitude militaires qu’il a consacrées aux souvenirs de sa propre jeunesse : « En Beauce, dans un vieux château… » son père lui parlait de la guerre, et ses ancêtres debout dans leurs cadres, immobiles comme pour une revue du roi, lui parlaient aussi par leurs attitudes ; il leur obéissait, prêt à cet héroïsme que les circonstances allaient lui refuser. Il ne rencontrait partout que servitude ; mais ayant la grandeur dans l’âme, il servait d’abord à cœur perdu, jusqu’à ce que las, offensé, convaincu de son inutilité et voulant servir d’une autre manière, il rentrât dans la vie investi d’une double tristesse, et par la décevance de son espoir et par la vanité de ce qu’il avait espéré. Certes, il aurait mérité de naître cinquante ans plus tard et de voir, dans leur rassemblement nouveau, ces armées licenciées d’un bout de siècle à l’autre, prêtes aujourd’hui sous leurs armes, mais rendues cette fois au pacte social qu’une France plus libre souscrit à ses défenseurs. Et pourtant, non… Mieux vaut qu’il soit mort et qu’il ait ignoré la guerre ; car il ne l’aurait connue qu’étalée sur la Beauce natale, enfoncée au cœur du pays, comme dans les pires jours de notre plus lointaine histoire ; il aurait vu la patrie gisante, percée des sept glaives, et suivi sur la terre de Jeanne d’Arc et dans le sang de France le pas des chevaux allemands qui vouaient s’abreuver jusqu’à la Loire…

Je rêvais donc ; mais, en rêvant, j’étais arrivé d’abord dans l’arrière-cour de la ferme, puis dans un enclos ; je m’engageai alors sous un passage voûté qui me conduisit jusqu’à la cuisine du château. Là, je déclarai avec fermeté le désir que j’avais de saluer très respectueusement Mme de Prinval.

Tout arriva comme on m’avait dit : fuite des domestiques, conférence avec le jardinier, discussions étouffées derrière une porte. En traversant sous le porche, je vins jusqu’au bord du septième cercle, je veux dire jusque devant une pelouse ovale, entourée d’espaliers, de corbeilles, caressée par des odeurs de giroflées et de réséda. Là, des paons se pavanaient, des femmes causaient entre elles et tricotaient. Soudain, je me fis voir, moi l’homme de guerre et le soudard ; et l’effet de cette apparition fut tel qu’une nonne s’approcha d’une vieille grosse femme, appuyée sur sa canne, vers qui se réfugia encore une petite fille chlorotique. D’autres groupes se formèrent plus loin, parmi lesquels j’aurais bien voulu reconnaître la maîtresse de ce château de disgrâce, et la dernière branche sauvageonne issue de cette noble souche…

— Mademoiselle est dans l’impossibilité de recevoir… Mademoiselle regrette… REVUE DES DEUX MONDES. Devant ce béguinage en émoi, qui tournait de mon côté ses mines dévotieuses et rechignées, je voulus du moins mystifier la gothon qui m’apportait cette réponse, et je lui dis :

— Mme de Prinval regrette fort justement, car je me présente au nom d’un de ses meilleurs voisins de campagne.

J’écrivis sur ma carte : « Venu de la part de son maître, M. Alfred de Vigny. » Puis j’allai me débarbouiller sur la margelle du puits et me coucher sur ma hotte de paille, jurant de me venger au plus tôt par la plume. Mais je fus aussi vengé en fait. D’abord, mon fourrier, — une tête de Breton. — retourna faire une scène terrible à la cuisinière, disant qu’il savait la loi, qu’il la ferait appliquer, qu’il voulait voir mon fit et dans ce lit des oreillers et de la plume, et, devant, « une table avec des rafraîchissemens. » Puis, mon trompette, ce mauvais drôle, imagina un tour plus pendable ; à deux heures du matin, revenant de visiter un piège qu’il avait tendu pour prendre une chouette, il se mit à sonner les matines avec tous les airs de son répertoire : « Contremarche ; — déployez les manteaux ; — aux consignés. » Il fallut, pour lui couper l’haleine, une juste application de salle de police, et c’est le remède que j’ordonnai.

Tout étant prêt pour la mise en route, et moi, maître de mon temps par permission spéciale, je partais peu après et m’éloignais sous cette allée de tilleuls taillés qui m’abandonnait bientôt en pleins champs. J’allais à Loigny, pour revoir ces lieux historiques, sur qui plane, avec le souvenir d’un combat héroïque, la sainte mémoire du général de Sonis.

La lune me dirigeait d’abord ; mais elle tomba au bas d’un ciel rose et cendré qui s’éteignit tout de suite, car la lune, n’ayant qu’une lumière reflétée, ne laisse pas de clarté derrière elle ; et je restai sans aucun repère dans le désert des champs moissonnés. J’eus beau trotter ensuite jusqu’à mon terme, l’heure vint me presser sur ce terrain sacré ; c’était la douce première heure du jour ; l’église neuve blanchissait au loin sur une terre de brumes : je ne pus que lui jeter en hâte un regard et un adieu. Aussi, dès que je serai de loisir, recommencerai-je ce pèlerinage. Voulant me fixer une date, j’ouvre le programme de nos Écoles à feu, et parmi tous ces tirs : tir à grande distance, tir fusant d’efficacité, tir progressif, tir indirect, — dans tout ce bruit que nous allons mener, je ne distingue pas encore à quel instant de silence je pourrai dire là-bas ma prière sans paroles, rêver, souffrir, et revenir meilleur.

Mardi.

Le vent s’étant élevé, tout mon établissement vibra et gémit ; les objets suspendus au centre se choquèrent entre eux et rendirent des sons, chacun suivant sa matière ; je m’éveillai. La lune resplendissait encore, mais elle ne tarda pas à se voiler ; éclipsée, il semblait qu’elle luttât pour percer l’ombre et qu’elle y réussît par instans ; car de brefs éclairs remplissaient incessamment mon logis de lueurs phosphoriques et clignotantes. Je me croyais tombé dans quelque Walpurgis, et, craignant qu’une sorcière ne descendît chez moi à cheval sur un écouvillon, je me recommandais déjà à sainte Barbe, quand tout à coup ce fut sur toute cette enveloppe et comme sur tous mes nerfs un picotement sonore : la pluie commençait à tomber.

— Il ne manquait plus que cela !… dit une voix grognonne, ajoutant ce nouveau grief à tous les autres torts de ce camp. Des toussemens et des crachemens complétèrent cette déclaration maussade. Puis, ce fut un cheval lâché qui vint galoper et ronfler autour de moi ; puis, je me rendormis.

Réveillé à quatre heures, mais redoutant qu’il ne fût plus tard, car cette humidité des nuits fait retarder les montres, je débouclai ma porte : la toile tendue résonna comme une timbale accordée sur quelque note basse. Dehors, on parlait d’une certaine corneille qui, paraît-il, avait crié toute la nuit ; en peu de minutes cette bote était devenue légendaire, si bien que je me rendis ridicule en m’avouant pour celui qui n’avait pas entendu la corneille.

Nous voici sur nos chevaux, à nos places de bataille ; nous attendons l’ordre de nous avancer et de tirer. L’ordre vient. Nous nous coulons donc doucement sur la position à cette grosse allure d’artilleurs qui n’est pas une allure de cavaliers ; nous nous arrêtons bien progressivement, en éteignant la vitesse ; les attelages de devant tombent alignés sur notre front ; on sépare l’affût d’avec l’avant-train, ceci s’en va et cela tourne ; et, tandis que je cours recevoir la désignation du but, les servans chargent derrière moi nos deux pièces, et leur poussent dans l’âme de sonores coups de refouloir. Revenu, je désigne à mon tour l’objectif, en parlant cette fois la langue des pointeurs. Le temps est précieux : pour l’épargner, je m’explique lentement, et c’est de point en point que je conduis leurs yeux jusque sur l’objet à démolir. Est-on prêt ? — Un bras levé me répond : oui ; et nous avons l’honneur d’envoyer là-bas le premier obus. La fumée se traîne dans cette atmosphère humide et dense, et me cache mes canonniers. Cette petite pluie que nous avions oubliée, errante aussi dans l’air, reparaît alors sur ces volutes, comme des étoiles de clinquant piquées à des bouffans de mousseline. Puis, cet écran se développe, se déchire, s’effiloche, et ils reparaissent tous, troubles ombres pourtant reconnaissables, car rien n’est si caractéristique qu’une silhouette : Houbard et Houdard, le pointeur et le pointeur-servant, interchangeables comme leurs noms même ; François, incomparable pour mettre le feu ; Hennedouche, pourvoyeur infatigable, qui presse un obus sur son cœur.

Mais ma pièce de gauche est mal en train, peu animée, point assurée ; enfin, elle ne marche pas. Premièrement, le maréchal des logis est un maladroit qui laisse aller son monde quand il devrait intervenir, et qui intervient quand il devrait laisser faire. Le pointeur est troublé : à preuve, les déplacemens incohérens qu’il donne à sa crosse, les tours et les détours qu’il imprime à sa manivelle. Les autres l’aident mal, car est-il possible de servir un homme fiévreux ? Puis ils en sont comme lui à leurs débuts ; les oreilles leur tintent et le cœur leur bat. Patience, car tout s’arrangera, et ce petit système non seulement marchera, mais arrivera même, ainsi qu’il est nécessaire, à un équilibre dans le mouvement.

Son réglage fini, le capitaine nous crie : « Chefs de section, prenez le commandement ! » Trois salves immédiates sont le répons à ce verset. A moi maintenant de régler cette durée par laquelle l’obus fuse en l’air à sa juste hauteur et verse sur l’adversaire ce terrible arrosoir dont chaque goutte est un grain de mitraille. Instant d’autorité, instant d’orgueil : mes pointeurs tournent la tête vers moi ; je les sens qui écoutent dans le vacarme ce nombre dont je décide et dont je réponds.

Deux éclatemens bien simultanés, bien pareils de position, sont l’élégant résultat qu’il faut obtenir. Pour cela : 1° que la fusée soit percée dans le juste endroit ; 2°que la pièce soit pointée avec précision ; ces deux circonstances, malgré leur apparente simplicité, ne concourent pas toujours dans l’application. Ainsi, rien que dans cette petite affaire, se retrouve la difficulté générale qui préside à toute notre action de guerre et qui en est comme la définition : assurer l’assemblage de causes indépendantes entre elles, mais de qui dépend le succès total. Ainsi c’est le besoin de fonder une synergie qui crée la discipline militaire ; et cette discipline a ce remarquable caractère d’être une discipline de faits ; par suite, d’assujettir d’autant mieux une conscience, que cette conscience plus éclairée est plus apte à reconnaître la force des choses. Un peu de philosophie éloigne peut-être de l’armée ; mais il est certain que beaucoup de philosophie y ramène. Un trompette traverse le tonnerre des six pièces, et me crie du plus loin qu’il me reconnaît :

— Le capitaine est tué…

La nouvelle est fausse, mais l’ordre est net : il s’agit de remplacer momentanément le capitaine. Je cours à l’autre aile où je trouve le fourrier avec son papier, l’observateur avec sa lunette, enfin tous mes instrumens. A peine suis-je là que la pluie redouble et que l’arrière-plan du tableau se voile davantage sous un de ces volatiles brouillards d’été que l’orage seul peut fixer à terre ; en même temps, la fumée abondante dégagée par nos machines à feu se roule horizontalement vers le fond en adhérant au sol.

— Je ne vois plus rien, — confesse le chef d’escadron, cherchant dans sa jumelle le but sur lequel il voulait me faire tirer ; et nous suspendons l’exercice, économisant ainsi nos projectiles qui sont de l’argent, au prix de notre temps, qui n’en est pas.

Pourtant, un autre officier, à côté de nous, poursuit sa canonnade et l’observe avec ses yeux seuls ; toute lunette, pour ce qui est de percer cette ouate, étant inférieure à la simple vision. Ses obus gravitent avec une vibration grave dans cet air dont la sonorité, comme la transparence, est changée ; ils éclatent blanc sur blanc. L’écho les reçoit avec un mugissement : il semble qu’ils aillent réveiller et provoquer là-bas quelque dragon endormi. Pourtant, le fond du polygone est bien vide, ou si nous y avons des ennemis, ce ne sont que des planches, attachées au sol par-delà ficelle ; nous voilà enfin bien à notre aise pour nous exercer à ce terrible problème de guerre : ayant dans la main six canons et trente-six canonniers, prendre dans le temps minimum la supériorité du feu sur l’adversaire. Rude partie ! car le canon n’est une prodigieuse machine que lorsqu’on sait s’en servir, et sa virtuosité spéciale consiste à jouer vite. Il s’agit en effet d’un duel à distance ; et dans ce duel, celui-là est mort qui n’a pas abouti avant l’autre.

Un seul instant de soleil, et le polygone reparaît si magiquement clair que je commets une erreur dans l’appréciation de la distance et que j’ouvre le feu sur une portée trop faible. Le premier coup… une gerbe épaisse, qui cache entièrement ces petites choses noires, — une chaîne de tirailleurs, m’a-t-on dit ; — dans cette gerbe, de la boue qui retombe, de la fumée qui se répand. Le second coup ; hors de direction, inobservable. Le troisième : presque rien, un tourbillon vague dans une des lacunes de cet objectif discontinu ; il semble que cela blanchisse et s’étende devant ces affuquets noirs, mais il se peut aussi qu’une goutte de pluie, en s’étalant sur le verre de ma jumelle, ait cause cette apparence. « Douteux », décidé-je au bout de ce doute ; et le fourrier inscrit ce mot sur le papier qui sera soumis tantôt à la casuistique du chef d’escadron. Le quatrième coup : long, à n’en pas démordre, car le bord dentelé de cette ligne s’est détaché tout noir sur la fumée blanche. Je continue de la sorte, menant à trois mille mètres cette partie de whist qu’une seule erreur peut me faire perdre ; trois minutes encore, et j’ai fini, et je rends au repos les six bêtes de métal, dont le travail étrange, tout de crise, dure des temps infinitésimaux et dont la terrible vie, somme de ces instans foudroyans, n’atteint pas jusqu’à une seconde.

J’ai fini avec eux, mais non pas avec moi : je dois aller remplacer Baujan au poste de la batterie de siège, pour qu’il soit libre de tirer à son tour. Il y a des signaux blancs élevés sur une des traverses de cette batterie, et c’est vers eux que convergent les indications des autres cibles dressées à gauche et à droite du polygone. « Commencez le feu, » disent-ils ensuite dans leur langue, ou bien : « Halte au feu, » et l’importance de ce renseignement est telle qu’on ne veut le recevoir que d’un officier. L’un de nous est donc là sans cesse, attentif à cette ficelle qu’on ne pourrait tirer hors de propos sans abattre sur quelque tête comme un couperet de guillotine.

J’arrive : les pièces déséquipées dorment au soleil ; les deux cadres noirs, habillés de calicot blanc, ballottent au vent et frappent rythmiquement leurs tringles de fer. Au-dessous, une sorte de table basse, un banc triangulaire sur lequel Baujan est couché. Et voici sa posture : une jambe repliée, le genou en l’air ; une main dans une poche, l’autre fourrée sous sa vareuse entr’ouverte ; son képi rabattu sur ses yeux.

— Eh ! le plus beau des Jean ! On t’attend à l’orchestre !

— Hein ! quoi ? répond-il encore endormi, croyant parler à son téléphoniste, dites-leur que nous n’entendons rien ! — Ah ! c’est toi, mon vieux !… reprend-il en me reconnaissant ; et il se relève tout bouffi en clignant des yeux derrière les verres de son lorgnon.

— Je dormais… Il n’y a qu’ici qu’on dorme bien, avec tout le service qu’on fait. Je me réveille quand je n’entends plus le canon, comme Bartholo quand il n’entend plus le piano. Voilà le bazar… Ne tire pas la ficelle sans un ordre du ministre… Le téléphone ne marche pas.

Il remonte à cheval, s’en va au pas, décroît, se fond avec ces taches lointaines qui sont les batteries arrêtées sur leur position. Voici tout ce que je perçois d’elles, à présent : une noirceur irrégulière éparse sur cette langue de terrain clair, comme une colonie de microbes sur une feuille de gélatine. Autour de moi, paix profonde et chants d’oiseaux ; je m’appuie pour écrire sur une planchette d’armemens, derrière un canon de 155 qui me fait de l’ombre : car nous avons de ces tablettes, comme on a dans un chœur d’église la console aux burettes, et nous y posons la craie, le niveau, le fil à plomb, enfin tous les objets requis pour pieusement servir nos messes. Là-bas, les batteries sont on feu, les obus se plaquent au sol avec fracas ; ici, des fourmis courent sur ma manchette ; j’ai la visite d’un corbeau, qui défile dans l’herbe avec fatuité ; puis, il m’aperçoit, se hausse sur ses ergots, m’observe et me trouvant laid, suivant son esthétique de corbeau, s’envole lourdement sur ses ailes d’acier bruni. Tout à coup, une trompette nous sonne la retraite, en notes pressantes et suspendues ; je plie bagage et je m’en vais, car j’ai rempli mon devoir, j’ai baissé mes cibles, c’est fini.

Mercredi.

Ce soir, je vais dîner avec le commandant Mansion.

Traversant ce matin le polygone, il s’est arrêté pour nous voir tirer ; il me souriait de loin avec politesse et tenait sa belle figure un peu triste attentive aux petites choses de ma section.

— Eh bien, Roë ! Et le tir indirect ? m’a-t-il demandé ensuite, témoignant qu’il n’avait oublié ni son élève Roë, ni ces recherches anciennes, dont nous causions à Fontainebleau.

— Rien trouvé, mon commandant ; je travaille encore… quand j’ai le temps.

A peine me souvenais-je moi-même de cette palinodie, et de tous ces essais qu’il faudrait nommer infructueux s’ils ne m’avaient fait connaître et fait aimer cet homme éminent. Je m’étais épris de cette question : orienter sur le but une pièce qui ne voit pas le but ; et, sans reproduire ici tout mon raisonnement, je songeais à recevoir sur une planchette horizontale la perspective du canon, par le moyen bien connu de la chambre claire. Idée de sous-lieutenant : car les perspectives données par la chambre claire sont des perspectives déformées quant aux angles, traîtresses, bonnes à rien, ainsi que le démontre un instant de réflexion et de raisonnement géométrique. Rien ne pouvait donc sortir de cette solution qui impliquait ; mais quoi qu’il en soit de cette mésaventure pareille à tant d’autres, le commandant m’avait écouté, encouragé, et, même, il m’avait prêté sur sa collection propre une chambre claire, « modèle du colonel Laussedat. »

Depuis, il a quitté cette Ecole d’application où son rôle était si grand, car nos promotions successives lui passaient par les mains ; il les marquait de son sceau intellectuel tout en les initiant à cette artillerie qui, vue par le dehors, n’est qu’un simple chapitre de l’histoire des sciences, mais qui, vue par le dedans, devient un infini et réclame des théoriciens puissans. Aujourd’hui, il s’est remis à la vie de régiment, qu’il vante comme bien plus simple, très animée, tout à fait charmante. Combien de fois m’a-t-il dit qu’il irait toujours où on l’enverrait, en France ou au Tonkin ; qu’il était soldat, qu’il savait obéir et que l’obéissance ne lui coûtait pas. Puis, se rencontrant dans cette ville avec le général Hermans, il a trouvé avec qui parler ; car le général, connu de tout temps pour un mathématicien habile, s’est voué définitivement aux x depuis qu’il a pris sa retraite. Entre lui et le commandant s’est improvisée dès l’abord une curieuse amitié ; l’un étant un algébriste patient, l’autre un soudain géomètre, l’analyse s’est combinée entre eux à la synthèse, et leurs cerveaux, dissemblables mais complémentaires, se sont attirés comme les pôles opposés de deux aimans, ou comme des électricités de noms contraires. L’autre soir, ils causaient, tout en se promenant à cheval ; leur conversation était venue sur l’hexagone de Pascal et sur celui de Brianchon.

— On les démontre séparément, disait le général ; c’est peu élégant. Il existe sûrement une figure unique qui, considérée d’une façon, donne Pascal, et d’une autre Brianchon. Vous devriez chercher cela, vous, Mansion, qui voyez dans l’espace…

Le commandant n’a pas cherché longtemps, car avant de descendre de cheval, il avait déjà imaginé la figure unique.

— C’est bien simple, m’expliquait-il ce matin. Considérons un hyperboloïde…

Et, traçant des lignes sur le sable avec la pointe de son stick, il démontrait, dans le pur style d’Archimède, Pascal en dix mots et Brianchon en quatre.

Ce soir, je le rejoins à son appartement, sur le quai, en face de la Loire ; entrant dans la chambre du sage, je la reconnais pareille à celle qu’il avait à Fontainebleau : les meubles d’acajou chargés de ses livres, le poêle de faïence, les ordres de son régiment piqués sur un crochet ; enfin les nombreuses épures, suspendues au mur, dont chacune rappelle un de ses travaux. Après le dîner pris à la pension, après le café, le petit verre, le cigare, et tous ces rites de la vie militaire, nous revenons ici, et il me semble que je rentre chez Spinoza et que je me divertisse avec lui « à fumer une pipe de tabac. » Car n’est-il pas vrai que les grandes figures de l’humanité vont se répétant à chaque génération, et que tous les états de la pensée, depuis Pythagore jusqu’à Spencer, se retrouvent dans la vie, plus lisibles encore que dans les livres ?

Le sujet qui nous occupe n’est point, comme l’hiver dernier, le frettage des canons de la marine ; mais Tacite étant ouvert sur la table au chapitre des Germains, nous entamons sur la décadence latine une conversation de omni re scibili. N’y a-t-il pas aujourd’hui on Europe d’autres Germains ? demandé-je, et nos yeux vont à cette carte où s’étale le vieux continent, — toute l’anatomie de ce corps malade : et cette petite France, qui est encore son cerveau, et cette Russie, énorme panse à peine innervée de fils télégraphiques et de voies ferrées.

— Oui, les Russes… reprend le commandant, et son esprit positif hésite un instant devant notre sujet vague, puis revient en arrière comme ayant atteint et touché les limites du connaissable.

Son regard aussi rebrousse de l’ouest à l’est, jusque vers les Vosges et la Moselle ; et, ce mouvement de ses yeux créant dans son esprit une transition, il se met à évoquer ses souvenirs de la dernière guerre. Il rappelle cette insulte et cette surprise, toute cette brave armée tombée au traquenard de Metz ; l’odieuse captivité d’Allemagne ; il dit que le devoir est parfois bien obscur et qu’il faut pardonner à ceux qui ont signé le revers. On les avait séparés de leurs troupes, on leur faisait croire que leurs soldats étaient rentrés en France par cartel d’échange ; ils comptaient se rendre en Algérie, et servir là dans les dépôts des régimens. Mais l’opinion s’est élevée contre eux, et elle leur a arraché leur démission : l’Annuaire s’est trouvé allégé d’autant.

Car les questions de principes sont toujours compliquées de questions personnelles. L’attachement à des principes est le propre des esprits éclairés ; mais la plupart des hommes ont trop peu de lumières pour concevoir l’ensemble de leur propre vie et pour la vouer à une idée ; ils se réfugient de leur faiblesse dans la violence, et, contre les événemens dont ils n’aperçoivent pas les causes éternelles, ne savent employer que les armes momentanées du mensonge, de la surprise, et de la haine. De là cette confusion du siècle et cette injustice dont soutirent parfois les hommes justes. Mais de quoi nous plaindrions-nous ? Puisque nous avons la science et puisque la science ne nous ment pas.

Je l’écoute, tandis que se fixe sur moi cet œil clair, qui voit dans l’espace, et que s’épanche ce grand cœur, voué au double amour des hommes et de la vérité. Je lui réponds par l’Évangile, car quelle autre réponse pourrais-je faire ? Je lui dis que quelques hommes travaillent en ce moment à déblayer la religion de tout ce qu’elle a d’inefficace et d’étranger ; qu’ils veulent percer ce sédiment dont dix-huit siècles ont recouvert la pure source chrétienne ; que je ne sais trop s’ils travaillent pour l’avenir, mais que, pour le présent, ils ont raison ; et que je veux aller me souvenir d’eux à Loigny, devant le tombeau de Sonis.

— Oui, Sonis… répète-t-il vaguement, arrivé une fois de plus à cette barrière au-delà de laquelle les mots manquent, où l’entretien tombe en rêverie ; et nous nous taisons, comme on se tait devant la mer, devant la nuit, devant la mort. Le fleuve dort à nos pieds sur son fit de sable, le ciel nous souffle un sombre vent. Tout à coup, minuit sonne.

— Minuit, déjà ! dis-je alors, car c’est chaque fois une surprise nouvelle de voir comme fuient vite les heures de l’amour.

Le commandant veut que je m’en aille ; il me congédie avec une autorité douce, qui entraîne l’obéissance, mais qui motive les regrets, car qui donc, ayant rencontré un homme, le quitterait volontiers ? Lui-même m’accompagne jusqu’au faubourg Hanier, car le dernier break est depuis longtemps rentré au camp ; puis je m’achemine vers les lumières de la gare des Aubrais, ce cœur de la France stratégique et commerciale ; je laisse derrière moi un horizon dentelé que domine la cathédrale, assise dans la tristesse sous le dais des étoiles. L’heure serait bonne pour rêver davantage, déambuler autour du camp, faire cent fois les cent pas sur le front de bandière. Mais non… Puisque le commandant m’a renvoyé, je vais rentrer sous mes toiles, rabattre mon bonnet sur mes yeux, et dormir, ou tâcher de dormir.

Jeudi.

Voici deux heures que nous sommes dans cet abri, sur la frontière extrême du polygone ; nous attendons que des obus arrivent à notre hauteur, et que nous ayons à contrôler quelques points de chute. Un grand nombre d’êtres chimériques, figurés par des panneaux, tirailleurs, cavaliers, pièces en position, peuplent cette région reculée. Malgré tant de richesses, on nous dédaigne encore, on tire sur des buts moins éloignés que nous ; et rien ne nous parvient, si ce n’est le bruit, quelque poussière, et, par momens, des balles ricochées, sans vitesse, qui s’arrêtent contre ces planches intactes et ne leur laissent pas même une empreinte.

Chaque pièce d’artillerie ayant sa voix propre, c’est maintenant le canon de 138 qui parle. Il fait « glou » en crachant son projectile hors de son âme de bronze, et sa détonation n’est qu’un Lotissement auprès du claquement dur auquel les canons d’acier nous ont habitués. Ce projectile tourne, ronfle, en gravissant sa haute trajectoire et ne rend pas un son musical, comme il arrive pour des bouches à feu plus parfaites, mais bien un fredon bizarre, décroissant avec les vitesses elles-mêmes, un miaulement prolongé, pareil à celui qu’on obtient sur un violon quand, au lieu de tenir la note, on traîne le doigt tout le long de la corde. Il éclate enfin sourdement, et l’ordre dans lequel nous percevons ces différens bruits n’est pas celui de leur succession naturelle, car l’obus dépasse en vitesse l’onde sonore ; il arrive à son point de chute avant que la détonation du canon n’y soit parvenue. Mes yeux et mes oreilles prennent à ce spectacle un plaisir professionnel, et je hume une bonne odeur de poudre, mélangée aux senteurs de la forêt. Mais le tir s’allonge vers nous et nous menace : il faut rentrer sous ce couvert.

Que l’on suppose un dé à jouer, dont une face serait le sol, l’autre un plafond de madriers pourris, chargé de terre, traversé par des racines ; qu’une des parois de ce cube soit un mur, protégé au dehors par un épaulement ventru ; l’autre un blindage de fer, percé d’une fente horizontale ; enfin que les deux derniers côtés soient des baies ouvertes sur un chemin, sur des buissons, sur une friche toute ravinée, où les sillons de l’obus semblent les erreurs de quelque charrue fantasque : voilà ce logis, qui contient avec moi un téléphoniste, deux travailleurs et un trompette. On construit maintenant des abris de tôle ondulée qui sont bien plus élégans ; mais on ne respire pas dans ces boîtes hermétiques et j’aime mieux ce domicile, mi-partie de plein et de vide, où cette fauvette a pu entreprendre un nid. Le téléphoniste la connaît bien ; il dit que tous les jours elle avance son travail, qu’elle s’est habituée à voir là des hommes et qu’elle ne reniera pas ses œufs. Il me parle, appuyé d’un coude sur sa table, collant à son oreille un des récepteurs de son appareil. Tout à coup, il sourit, et, comme je le questionne :

— Ils disent qu’on va interrompre le tir, qu’il y a un cheval lâché dans le polygone…

Ceux-là le disent, qui ont qualité pour prononcer ou pour transmettre ; le terme impersonnel dont il les désigne est fort juste, car c’est avec des voix abstraites qu’il converse, non avec des personnes. Toutes ces bouches qui causent du métier dans le métier même taisent les caractères et ne laissent paraître que les fonctions.

Quant au cheval, je suis bien tranquille. On voit souvent, à Fontainebleau, des biches traverser le polygone au moment des tirs ; elles arrêtent parfois leurs hardes devant les objectifs, comme si elles voulaient montrer à leur faons la bêtise des hommes ; puis, leur instinct les guidant mieux que notre balistique, elles vont plus loin ; elles franchissent impunément ces zones de danger.

L’attente se prolonge, et, pour hâter un peu la fuite du temps, je cause avec un des travailleurs que voici, la pelle à la main, le manteau en sautoir. Il s’appelle Ducrocq, il servait autrefois dans ma batterie ; et je me souviens qu’il se conduisait bien et qu’il pointait mal. A sa libération, il a acheté un bon petit bateau de 2 000 kilos, qui est bien logeable, bien aisé, bien fructueux, et il s’est mis à convoyer des marchandises, le long des canaux. Réserviste aujourd’hui, il me dit qu’un matin sur deux il va aux exercices à fou, et le lendemain aux corvées. Tout cela, c’est le métier militaire, on ne peut pas s’en plaindre ; tout de même, ces vingt-huit jours sont bien contrarians, parce que c’est comme un chômage. Si encore cela survenait au temps de la gelée… Mais l’été, dans la forte saison ! Il a dû prendre un homme de remplacement qui aidera « la bourgeoise », c’est cent francs de perdus ; pareil désastre ne lui était pas arrivé, depuis ce jour où il a coulé bas avec un chargement de sucre…

— Enfin, mon lieutenant, conclut-il, ou dit toujours que c’est comme une dette à payer…

— Oui, la dette envers la patrie. On la paie quelquefois de sa poche.

— Pour ça, mon lieutenant, c’est bien vrai. Moi je la paie de ma poche !

Et il rit dans ses grosses moustaches, ravi de la plaisanterie : la parole entre si facilement dans ces bonnes âmes, il faut si peu de mots pour gagner ces cœurs.

« Tutu, » dit la trompette d’appel, dans le téléphone ; et ils nous avertissent que le canon de 95 va tirer sur nos objectifs. Le crayon aux doigts, la montre sous les yeux, je me penche de manière à voir par cette fente étroite. Pan ! un geyser de sable éclate, à droite, puis s’échevèle au vent, qui dissout plus vite le noyau de la fumée ; les éclats et les balles s’en vont tomber successivement au loin, en sorte que quelques-uns ronflent encore en l’air longtemps après que les autres se sont amortis au sol. Cela redouble, s’accélère, et je note suivant mon algèbre tout le phénomène. Puis, un arrêt subit, pendant lequel je relis ce papier crayonné en hâte, et sous la dictée du canon. Singulière conduite du tir ! Que croient-ils donc ? qu’ont-ils vu ? J’interroge en vain mon hiéroglyphe ; et ce même résultat qui m’apparaîtrait si clair, si nécessaire, à l’autre bout de la trajectoire, devient à cinq kilomètres un problème d’analyse indéterminée.

Deux coups simultanés arrivent et détonent en l’air ; puis d’autres percutans, fusans, succèdent si vite, et en tant de points, que je renonce à suivre. — Je crois bien qu’ils en auraient plein leur sac, les fantassins, dit Ducrocq derrière mon épaule. — Et tous, à côté de lui, contemplent en silence cet effrayant spectacle.

Puis, tout d’un coup, c’est le silence ; le vent seul parcourt la brousse, si formidablement labourée tout à l’heure ; la fumée évanouie laisse reparaître la ligne chenue des arbres qui dentelle à nouveau le ciel pur ; les papillons et les mouches volettent autour de l’abri ; la fauvette va revenir à son nid. Car qu’importe à la nature toute cette mort qui n’intéresse que l’homme ? Nos catastrophes à nous n’interrompent pas le cours des choses ; et il y a une besogne plus difficile que de faire rugir des canons, c’est de faire taire les grillons qui chantent là dans l’herbe.

Vendredi.

Nous campons comme on campait sous Napoléon, sous Xénophon, sous Agamemnon, même ; et ce sont les mêmes dispositions, les mêmes organes, la même police, parce que c’est la même nature humaine, avec les mêmes besoins humains. L’armée, tradition vivante, nous met face à face avec le passé ; et elle est, en même temps qu’un gymnase, un musée où se conservent soigneusement les permanences de notre race. Je traverse le camp, où toute cette histoire est déployée, et sans m’attarder au vif plaisir que j’y éprouve, je vais d’abord remplir mon service aux ordinaires.

L’odeur seule des oignons et des poireaux ferait reconnaître cette tente particulière devant laquelle je vais conclure cette affaire de cuisine.

Les parts sont-elles prêtes ? Les pesées sont-elles achevées ? Le maréchal des logis, un blondin souriant qui a pris un air d’employé à force d’être dans les écritures, me répond qu’en effet tout est préparé, quoique nous n’ayons pas de romaine, et qu’avec des moyens aussi primitifs, « ce soit très long pour les officiers. » Il me montre du doigt, il regarde avec mépris le peson accroché sous trois branches d’arbre fichées en terre, et qui pend à l’intérieur de cette pyramide.

Peu importe, et nous mettrons le temps qu’il faut. Les choux ont des feuilles toutes jaunes ; je les fais décaper, et prononce contre le fournisseur l’amende de trois têtes de choux. Il avoue alors qu’il en a une petite réserve sur sa charrette ; et fouillant avec empressement dans un sac, il rapporte trois exemplaires de la plus belle taille et de la plus grande fraîcheur. Petit à petit, ma besogne s’avance ; chaque ordinaire emporte à son tour ses denrées dans sa civière profonde : je retourne baguenauder de-ci et de-là. On a toituré les cuisines, en sorte qu’il ne pleut plus dans la soupe ; mais le toit consiste en vieilles planches toutes percées de mitraille, et il faudra les remplacer, si ce camp continue à s’affirmer pour un camp de pluie. De même, les selles et le harnachement sont à l’abri sous une bâche ; le fourrage est serré dans une tente, et ces deux établissemens, œuvres de notre inventif adjudant, se répondent dans une belle symétrie, aux deux bouts de notre corde à chevaux. Au-delà de cet emplacement, plus rien que la jachère ; on découvre la lisière de la forêt, un hangar de bois sous lequel se font les distributions de foin, puis une baie dans la masse du feuillage : c’est l’entrée du polygone.

Le premier jour, il y avait à cet angle-là des vivandières qui vendaient toutes sortes de choses ; invitées à chercher des cliens ailleurs, elles ont passé la voie ferrée et rétabli plus loin leur colonie. C’est donc là un pays de Tendre, habité par des corsages roses et bleus, qui font des taches gaies sur la verdure. Le colonel ne l’ignore pas, mais renseigné par M. le maire, qui connaît si bien son monde, et par le médecin-major dont le diagnostic est si sûr, il a dit : « Peuh !… » Car c’est ainsi depuis le temps d’Agamemnon.

Je reviens par la grande rue, très encombrée à cette heure matinale, car c’est là que se font tous les va-et-vient du service, là que circulent les marchands avec leurs hottes, leurs cabas, leurs petites voitures. Et voici un des groupes qu’on voit : un canonnier trempe son pain dans une tasse de lait et mange avec lenteur ; la marchande, debout devant lui, attend qu’il ait fini, et n’aperçoit pas un chien qui vient flairer son panier avec des narines curieuses et des yeux craintifs.

Au centre de tout, se font face la salle des Rapports et le poste de police, membres puissans du corps que nous composons. La salle des Rapports surtout joue dans la vie particulière de chacun un rôle considérable, et dont témoigne mal cette enceinte de planches et cet aspect de baraque ; car elle est une personne qui commande, à qui l’on obéit, qu’on discute et qu’on maudit ; plus encore, elle est cette part de fatalité qu’il y a dans toutes nos existences. Je vais doubler ce cap redoutable, quand l’adjudant-major s’avance, le revolver pendu au côté ; il tourne vers moi ses terribles moustaches qui sont toujours de service :

— Vous êtes désigné pour accompagner le colonel, me dit-il.

— Le colonel ?… je passe machinalement la main sous mon menton et me reconnais suffisamment rasé. Puis, je reviens tout droit à ma tente :

— Audant, une paire de manchettes et mes bottes neuves. J’accompagne le colonel. A cheval à une heure et demie, devant la mare aux grenouilles. J’ai garde de n’être en retard, car si tout va bien cet après-midi, je peux en rapporter, au boul du compte, la permission qu’il me faut pour cette course de Loigny. Lorgnette en sautoir, programme de l’exercice du jour, papier et crayons, rien ne me manque. Nous allons ; il nous tombe sur la nuque un soleil de plomb.

— Ouf ! Quelle chaleur ! dit-il après deux cents mètres par courus, et il déploie un mouchoir blanc qu’il pose sur ses cheveux gris, drus et courts, et qu’il prend sous son képi.

Je m’embéguine de la même manière, car, pour toutes les questions de tenue, l’usage est de se régler à droite. Nous suivons la lisière gauche ; nous atteignons cet observatoire où, depuis quelques jours, le colonel a pris l’habitude de s’établir. Dix-huit pièces attelées sont là qui attendent, et reluisent, et dorment au soleil. Le chef d’escadron vient recevoir des ordres ; puis nous montons et tournons dans cet escalier hélicoïdal, nous prenons pied sur cette dunette de fer qu’ombrage et évente une toile à voiles ; elle se gonfle et claque en faisant tinter ses anneaux le long de ses tringles.

— D’ici, nous verrons bien l’ensemble… prononce le colonel, et il tire de sa poche une petite jumelle dont la clarté doit être grande et le grossissement faible. Chaque officier ayant besoin d’un instrument approprié aux fonctions de son grade, ceci est une jumelle de colonel.

— Oh ! oh ! reprend-il en se penchant à la balustrade, vont-ils pouvoir passer ?…

Il regarde cette difficile contremarche qui s’exécute à nos pieds ; le front est si restreint que chaque pièce, en tournant, court risque de casser son timon. Les attelages se plient à gaucho et tracent un demi-cercle. Chaque file s’approchant ainsi de la voisine, la ligne devient continue, mais on sent encore dans cette masse mouvante un ordre et du parallélisme. Puis, c’est l’oblique par lequel on rejoint la direction première : des jours reparaissent dans cette compacité noire ; les dix-huit pièces ressortent des dix-sept intervalles.

Tout cela vient se rompre, s’arrêter, fumer et détoner devant nous. Le tir éclate avec une intensité terrible, et voici travailler cette machine de mort qu’un mot d’un homme a mise en feu. Vainement crierait-on : halte ! à cette tuerie, comme vainement on tenterait d’arrêter à la main le volant d’une machine à vapeur ; un automatisme redoutable entraîne à cette œuvre ces singuliers outils, où les puissances de la poudre et du métal sont compliquées de volonté humaine ; huit bras les préparent et les bandent ; tout d’un coup la déflagration violente leur déchire lame ; ils rugissent, bondissent, reculent sur leurs roues ; mais c’est pour revenir aussitôt sur leurs pieds, et l’action des ouvriers recommence et se précipite autour d’eux dans le vacarme, dans la fumée, dans la clameur des commandemens.

Nous les dominons, et non seulement eux, mais tout l’ensemble ; leurs caissons qui les ravitaillent par derrière, leurs obus qui éclatent très loin vers l’avant et font avec insistance, à des hauteurs invariables, de petits nuages réguliers et fugitifs : cette jolie apparence étant pour nous le seul signe de la mort nombreuse qui doit pleuvoir par là-bas. Puis, ce paysage orageux : un ciel bizarre, bleu, blanc, gris, jaune ; la lande surchauffée, la forêt tourmentée que l’autan parcourt ; rafales et coups de soleil tombent à l’envi sur elle ; sa perspective capricieuse et qui suit les jeux de l’éclairement rapproche les distances, improvise des reculs ; le feuillage se rebrousse, foisonne, papillote ; et ces deux énergies de la lumière et du vent éparses vastement sur cette nature font bien sentir sa richesse et sa profondeur.

Cependant, on change de position, on s’éloigne de nous, qui demeurons. Chacune des batteries s’écoule, et nous suivons du regard la bête sextuple qui, n’ayant qu’une tête, son capitaine, a cependant trois yeux, ses officiers. L’heure étant venue de la critique, il se forme un cercle de cavaliers silencieux autour du juge qui prononce ; et tous les petits comptes de la journée se règlent par des considérans d’éloge ou de blâme. Un sous-lieutenant de réserve, déclaré coupable, est exécuté sur l’heure : des écritures, qu’un fourrier impassible tenait derrière lui, montrent qu’il n’a pas abouti dans son réglage ; il avait bien commencé, mais il n’a pas poursuivi, il s’est troublé en bon chemin. C’est qu’il ignore encore tout l’effet de la persévérance et comme, rien qu’en persistant dans une idée, on peut corriger lèvent, l’humeur d’un chef exigeant, et bien d’autres choses encore.

— Bonne journée en somme, conclut le colonel qui remonte à cheval. Il n’y a eu que ce monsieur…

Je pense que le moment est favorable pour risquer ma demande.

— Comment donc ! répond-il. Pour un seul jour ?… Allez, allez… Voilà assez longtemps que vous réglez vos directions…

Je remercie, ravi de cette bonne grâce qui donne plus de prix à ma liberté, et de cette façon de donner, plus chère encore que le cadeau. Car n’est-ce pas la meilleure chose de se sentir estimé par ceux avec qui l’on vit ?… Nous arrivons et je prends congé. La musique joue déjà, comme chaque soir, près de la mare. C’est un rythme de valse très lent que les cuivres font tournoyer d’abord dans un cercle de notes basses ; puis il en sort, se hâte, gagne parmi les hautbois et les flûtes ; ces timbres du cuivre et du bois alternent avec persistance, et, dans cette danse symétrique, font comme une symétrie de plus.

Cela enjôle, cela endort ; et c’est une fin de journée lumineuse et musicale, deux fois harmonieuse. Que d’autres soirs pareils j’ai déjà vécus ! Car que nous faut-il, à nous autres soldats, après l’effort et la fatigue, après les heures de cette vie malaisée, prise toujours entre le commandement et l’obéissance ? Un abondant dîner, quelque musique, un jeu, une causerie : et nous passons ainsi, au petit bonheur, tout étonnés un jour de nous voir vieux, nous, pris dans un métier invariable et qui n’avons pu nous voir changer. Mais demain je veux mûrir ; demain, à cheval de bonne heure, puis en avant vers Patay, en avant dans les souvenirs, en avant dans les soucis. Je parcourrai ce Calvaire dans le sens même où Sonis l’a parcouru. Une bonne monture entre les jambes, des cartes et du papier dans mon bissac, la nature sous les yeux, quelques rêves en tête : voilà de quoi bien vivre un jour !

Samedi.

Le matin se propage et grandit ; le ciel se mire à la surface de la terre ; l’heure gris de perle blanchit, et c’est le jour. Que je suis aise de m’en aller ainsi tout seul… Car la nature m’a toujours parlé ; et la voici encore qui s’abandonne à mes yeux, rafraîchis par le sommeil et pleins de sensations joyeuses, la voici qui jase en ce langage doux, abondant, que ma plume ne peut pas traduire : car elle échoue là où le pinceau réussit ; il ne faut pas outrepasser les bornes de l’art.

C’est un chaume couvert de javelles et que la rosée diamante ; c’est un grand pré penchant où courent en lacis de légères teintes violettes ; le soleil oblique, qui bornoie les crêtes, fait à cette masse herbeuse une cime d’or ; puis, — comment dire toute cette grâce ? — les sainfoins, les luzernes, les bleuets, les pales silènes étoilées fleurissent et se mêlent et se jouent dans sa robe sombre qui tremble au vent. Plus loin, la gamine du paysage s’embrunit ; et sous ce vêtement vert qui se déchire de plus en plus, la terre de Beauce reparaît nue et reprend peu à peu son caractère de solitude et de fécondité.

A tendre toujours vers ces horizons vagues, l’esprit gagne de l’inconstance et de l’ubiquité. Patay, Orléans, Châteaudun, m’attirent aux quatre points cardinaux, me sollicitent hors du temps présent ; j’erre dans le passé et me sens soldat d’une armée disparue. Bien sûr, la Pucelle va passer dans ce chemin, menant son escadron à la charge des Anglais, et je verrai flotter cette virginale bannière bleue et blanche sur laquelle il ne faut qu’un peu de sang pour faire un drapeau tricolore…

Un haut clocher d’ardoise flanqué aux quatre angles par des clochetons, un bourg allongé qui écoute en silence les dix coups de la dixième heure ; deux moulins à vont immobiles, dont la carcasse ancienne craque au soleil ; une haie bien égale qui accompagne au loin le sillon de la voie ferrée : c’est Patay. J’arrive devant le passage à niveau, et vois les poteaux du télégraphe tout engerbés de drapeaux tricolores ; des cordeaux les rattachent au sol, comme des grelins tendus entre le mât et le pont d’un bateau ; ils portent une multitude de petits étendards alternés de rouge et de vert et qui ondulent ensemble avec je ne sais quel sens d’allégresse et de bienvenue. Ce sont ces signaux mêmes que les garde-barrières arborent pour annoncer : « Voie barrée » ou « Voie ouverte. » Mais, détournés ici de leur sens : « Ciel libre, » disent-ils à l’envi en flottant sur champ d’azur.

Je franchis les quatre rails ; un homme d’équipe qui marchait par mon travers, pose sa brouette et me salue. Puis, un employé, qui porte un galon de sergent sur sa veste de coutil, s’avance à ma rencontre, s’arrête, attend, fidèle à ce principe de la politesse militaire qui veut qu’on s’offre et qu’on demande des ordres.

Il m’apprend que sur cette ligne d’Orléans à Chartres tout le service est assuré par le 5e régiment du génie, appelé aussi régiment des chemins de fer. Le lieutenant Maurat, mon camarade, commande cette gare. Quant à cette décoration : on attend l’arrivée du ministre des travaux publics, qui se trouve être justement le député d’ici.

Le temps d’écouter ceci, de reprendre mon chemin jusqu’au perron et à la porte vitrée, la nouvelle de ma présence s’est déjà répandue le long de la voie. Voici Maurat lui-même, au seuil de son domaine, le sourire aux lèvres, la plume derrière l’oreille.

— Tu déjeunes avec moi ?… Tu vois, je t’attendais, j’avais pavoisé… Cinq minutes seulement, pour laisser passer le 220.

Le 220 est un long train de marchandises ; il se traîne le long du quai et stoppe à bout de forces. On ouvre la manche à eau sur le tender, tandis que le mécanicien et le chauffeur descendent, circulent, s’arrêtent à fumer. Ils remontent enfin la bête endormie, la réveillent en posant la main sur le levier de la coulisse : elle se remet à ramper sur ses roues de fer et sur son ventre de feu. Pourtant, Maurat n’en a pas encore fini, étant pris là dans un service complexe, bien moins déterminé qu’une fonction militaire, et qui assujettit indéfiniment son homme. Il lance dans la direction d’Orléans plusieurs dépêches. Tandis qu’en télégraphiste expert, il s’amuse à expédier lui-même ses ordres et joue légèrement du manipulateur Morse, je cherche à suivre sa cadence et à déchiffrer par l’oreille ce que je lirais mieux développé en points et en traits sur la bande de papier bleu. Mais, ne sachant que l’alphabet de cette langue symbolique, et distancé par son toc-toc rapide qui court vite au bout de son idée, je n’attrape du tout que le mot : « Ministre. »

— As-tu compris ? me demande-t-il en quittant la table et allumant une cigarette.

— Infiniment peu…

— Je recommande de crier : « Vive le ministre ! » avec un enthousiasme spontané.

Il rit, et m’emmène, bras dessus bras dessous, d’abord au gîte de mon cheval, puis à la pension.

Toujours le même garçon, vif, petit, maigre et noir, ce Maurat ; seulement ses moustaches ont grandi, le soleil de Beauce l’a basané, en sorte que sa physionomie intelligente repose maintenant sur des traits plus mâles et plus durs. Vraiment, il se détache singulièrement parmi toutes ces faces de table d’hôte, penchées sur ces assiettes : non que celles-ci n’aient aussi leur caractère, mais le quelque chose de léger et d’aigu que je retrouve dans son regard et dans son sourire m’agrée particulièrement comme familier à mes yeux, fréquent dans la catégorie d’hommes où m’ont placé mes études, mon choix, mon métier. Facilité d’esprit, promptitude à concevoir, adresse dans l’exécution, sûreté d’un entendement exercé, renseigné, qui n’hésite devant aucun problème : de quelles qualités ou de quels défauts ce quelque chose est-il l’expression ? A d’autres de le dire, mais on n’enlèvera pas à cette estampille sa valeur signalétique et son agrément.

Nous revenons causer dans sa gare, toute grande ouverte, parfaitement vide :

— Veux-tu prendre le café dans la salle d’attente des premières ou sur le quai ?

Le quai me semble mieux venté ; un sapeur nous installe là devant un banc vert ; derrière nous, des affiches exposent ces silhouettes de femmes, dont on se sert aujourd’hui comme d’amorces pour affriander les yeux des badauds ; les rails reluisent ; l’odeur du goudron se mêle à l’arôme du café ; les portes sont béantes sur les salles silencieuses, et, contre le mur, une double horloge va, tournant sur ses cadrans ses aiguilles conjuguées, et nous compte à tous deux des minutes pareilles. Alors tout d’un coup, qui sait pourquoi ? je sors de l’universelle torpeur, je sens avec vivacité, en cette heure perdue, l’irréparable fuite du temps, la décevance inhérente à la condition d’homme, ce change de tout et de soi qui est la vie… — Un bon petit fromage, ma gare… dit-il. Je suis mon maître, tu comprends ? Je peux travailler. A Versailles, trop de service, trop de monde, — tu connais bien ça…

Il m’avoue alors qu’il s’est attelé au problème de la direction des ballons, et que cette première recherche l’a conduit à étudier le vol des oiseaux. Il a une petite théorie toute prête, et pour me l’exposer sommairement, il me mène à sa chambre, où il dépouille devant moi une liasse de notes et un carton rempli d’épurés. Je vois encore sur sa table un dictionnaire allemand, des livres, des cartes, le portrait d’une jeune fille ; contre le mur, des tambourins, des Ilots de ruban, un tas de bibelots bizarres et mondains recueillis aux cotillons de l’autre hiver. Car, serions-nous des officiers français si, dans le campement le plus sommaire, nous ne ménagions encore un coin pour l’oubli, le luxe, et la gaité ?

Une fois enfermés ici, notre entretien s’alanguit et s’assombrit, car nous parlons d’avenir ; malgré nous, nous tombons dans la mélancolie propre à ceux de notre génération : nous sommes nés avant 1870 ; les lendemains de la guerre nous ont fait une sombre enfance. Disposés de la sorte, l’idée d’une course à Loigny séduit Maurat. Tout autre jour, il m’eût accompagné, et nous eussions voyagé île conserve, le sapeur et l’artilleur, l’un sur sa bicyclette, l’autre sur son cheval. Mais enfin, « puisqu’il y a ministre, » il faut se dire adieu et céder à cette heure inexorable qui me chasse en avant comme elle lance les trains, déclenche les sémaphores, gouverne toute cette mécanique suspendue autour de nous. Quelque autre jour, je reviendrai, nous causerons davantage, nous irons à Chartres sur une machine… Je promets, mais je crois peu à ma promesse, car notre avenir ne nous appartient guère, et la vie est communément pleine de ces bonnes choses qui ne se recommencent pas.

En selle donc ! Suivant le chemin même que les zouaves ont suivi, par Muzelles et Gommiers, j’approche à la fois de l’endroit et de l’instant… Ils voyaient sur l’horizon ces clochers quelconques, ils traversaient ce paysage inconnu, ils s’engageaient dans cette arène et, parvenus sur le bord de la bataille, résistaient au vertige qu’inspire toujours la vue de ces profondes confusions. A droite, l’artillerie du 15e corps, en se retirant précipitamment, faisait gémir sous sa fuite le sol abandonné et jetait sur l’aile du vent les semences de la panique. Tout ce désordre hantait ces hommes résolus et comme indifférens ; la ruine universelle n’altérait pas leurs courages, fondés sur la confiance en soi et l’espoir en Dieu. Ils traversèrent Faverolles, envahi déjà par les fuyards, plein de cris, d’injures, de blasphèmes, et tournant à gauche pour gagner vers Vilpion, s’arrêtèrent devant cette ferme. On ne leur avait rien dit ; ils ignoraient tout des événemens ; mais la journée tirait à sa fin, et, pensant qu’on ne les emploierait pas, supputant déjà les chances qu’ils auraient le soir de se reposer et de se nourrir, ils attendaient, abrités derrière des meules de paille, à côté d’un moulin à vent.

Les meules ont disparu, le moulin brûlé par les obus prussiens n’a pas été reconstruit. Mais voici ces champs sacrés où la mort fit d’eux une moisson si ample. Voici le bouquet d’arbres qui fut leur but, et qui garde leurs tombes : on l’appelle maintenant le bois des zouaves. Ils ont donc couru là-bas tout d’une haleine ! Je veux me remettre en marche sur leur direction sublime ; un petit paysan, maigre et vieillot, m’aborde alors avec une mine confidentielle.

— Oui, monsieur, oui, c’est bien ici, me dit-il. Il n’y a pas beaucoup d’hommes dans le pays qui sachent ce que je sais ; mais moi, j’ai vu les zouaves pontificaux comme je vous vois. Je ne peux pas rapporter ce qui est écrit dans les livres, — continue-t-il d’un ton réticent et soupçonneux, qui pèse sur le mot livres, — mais ces deux jours-là, le 2 et le 3 de décembre, je n’ai pas été labourer, tant la terre était dure ; je me tenais sous la croix, à la fourche des chemins. Les zouaves ont passé devant moi. Aussi je peux lever la main et dire la vérité : c’est ici l’endroit où ils ont mis la baïonnette au canon et où leur curé les a confessés. Dans le moment d’après, leur général est revenu vers eux ; ils sont partis tous courant derrière lui comme des chevaux. Ils ne se sont pas arrêtés qu’à Villours ; oui, monsieur, à Villours, j’en prête serment…

A droite du petit bois, là-bas, une blancheur carrée que domine un toit bleuté : c’est Villours. La route communale serpente vers ce terme ; personne dans les champs, personne sur ce chemin, et le silence serait complet si cet homme ne commençait à manger une poire, dont j’entends craquer la chair dans sa bouche sobre.

— Avez-vous vu leur étendard ? lui demandé-je.

— Leur étendard ?

— Oui, leur bannière… Une bannière blanche, avec un sacré-cœur.

— Pour ça, non, je ne l’ons point vue. Je ne dis pas qu’ils ne la portaient pas, mais je ne l’ons point vue.

Il n’a pas aperçu ce symbole : telle est l’impuissance naturelle de l’homme à reconnaître les signes.

— Le lendemain, c’est comme je vous dis, il ne restait plus un fourreau de sabre dans Faverolles. Tout le monde parti. C’est moi le premier qui me suis promené sur le champ de bataille.

— A quelle heure ? — Sur le coup de huit heures.

A huit heures : Sonis y était encore. Mais je ne prononce pas ce nom, de peur que celui-ci ne me dise encore : Je ne Tons point vu.

— Il y avait des morts à planté, vous pouvez me croire. De tous les grades, de tous les âges, couchés comme ceci, couchés comme cela. Seulement, autour du bois, les zouaves étaient les plus drus. Les Prussiens avaient brûlé les leurs ; personne ne venait ramasser les nôtres. La peste allait s’y mettre. Alors j’ai dit au maire : « Il faut les fossoyer. » Et pendant huit jours, mon beau-frère et moi, nous avons fossoyé. Je prenais les matricules à mesure qu’on jetait les corps ; quand les parens sont venus ensuite, ils ont pu connaître les places. Ceux qui faisaient déterrer retrouvaient leurs enfans là où j’avais dit ; en fouillant dans leurs habits, ils retiraient encore des billets de mille francs. Ainsi, vous voyez, je ne les avions point volés…

Laissant là ce bavard, je repars vers cette église neuve que masque en partie le petit bois ; je traverse les labourages, tout empourprés de soleil couchant, et je crois marcher dans du sang. Ils prenaient donc à revers tous ces sillons, et leurs pieds fatigués ne bronchaient pas ; ils gagnaient du terrain sur ce sol de France, ils refoulaient au nord ces Allemands ; l’église les appelait vers elle et vers Dieu ; le ciel rose s’ouvrait pour eux comme un porche de paradis : éblouis, à peine voyaient-ils les masses prussiennes immobiles devant Loigny, et les batteries fumantes qui leur crachaient de la mitraille. Bientôt, ils dépassaient leur propre artillerie ; la pluie du plomb les fixait alors derrière ce même rideau d’arbres ; et là, face à face avec leur mort, ils sentaient les balles leur raser les oreilles, faire du vent sous leurs moustaches.

Une croix m’arrête à la place où Sonis est tombé ; l’étendard blanc, fixé en plis de pierre, l’enveloppe et pend sur elle ; elle projette au loin sur cette terre douloureuse une grande ombre pitoyable. Quatre versets latins sont inscrits aux quatre faces du socle ; ce sont les litanies du martyr : Miles Christi… commencent-ils l’un après l’autre ; et ils disent comment le soldat du Christ s’est abattu là dans la souffrance, et comme il y a veillé dans l’extase, visité par In mère de Dieu. Lui-même en a témoigné ensuite, racontant sa nuit prodigieuse : son âme n’était pas où était son corps. Depuis cette heure où le soldat prussien l’a abreuvé en l’appelant « Kamerad » et où le soldat a répondu au chrétien par ce geste sublime qui montrait le ciel, il n’a plus cessé de prier, d’aimer et d’adorer. Ni ces maraudeurs qui venaient dépouiller les cadavres, ni ces bandits qui ont assommé Trous-sures à coups de crosse, ni ces ambulanciers allemands, qui passaient, portant de grosses lanternes rondes, et se penchaient vers les blessés, personne n’est entré dans son rêve et n’a troublé sa solitude.

Le bois frissonne au vent ; ses branches sont des palmes qui caressent les fronts de ces deux autres croix, celle des Bouille, celle de Troussures. Puis, c’est ce suprême espace que les braves n’ont pu franchir, qu’ils n’ont pu que joncher de leurs corps, une poignée d’entre eux seulement ayant atteint les premières maisons du village pour s’y retrancher et pour y mourir. Une croix encore, entourée d’une grille, se souvient de ceux-ci ; elle est dressée sur la fosse commune, sur ce trou sitôt comblé de chair anonyme que nul ne s’est penché au bord pour reconnaître un visage et pour jeter un adieu : « 29 zouaves non reconnus, » dit-elle simplement ; et elle pose le sceau de Dieu sur ce compte qu’il n’appartient pas aux hommes de régler.

Six heures sonnent… Tout était bien fini ; ils battaient en retraite, accompagnés par cette fusillade que les tirailleurs prussiens, n’y voyant plus, dirigeaient vaguement sur eux à hauteur d’homme. Plus de résistance, plus d’espérance ; mais on venait d’acheter avec le sang le droit de se retirer ; mais la bataille seule étant perdue, il restait l’honneur ; et ces troupes, qui tournaient le dos, pouvaient encore lever le front.

Loigny… que les rues sont étroites, et que les maisons sont basses ! Le peu de chose que ce village, mis alors à un si haut prix ! Je veux parler avec les gens assis sur leurs portes, mais ils ne peuvent rien me dire. Dans le pays, il n’y a que le curé qui sache…

Je sonne donc à ce presbytère blanc, secret, silencieux ; le prêtre vient justement de se mettre à table ; il ne s’interrompt pas pour moi de manger son radis, tandis que sa servante, debout derrière lui, l’observe et, par momens, lui verse à boire. Il n’a point vieilli : toujours cette figure sans rides, pleine et colorée, qu’éclairent des yeux candides et que caressent des cheveux blancs. Il me reconnaît bien, m’ayant reçu il y a deux ans avec d’autres officiers de Paris qui s’en allaient manœuvrer autour de Montmorillon. Je proteste qu’aucun de nous ne l’a oublié, que toute l’armée le vénère, qu’on a beaucoup parlé de lui tantôt, au sujet de ce prix que l’Académie vient de lui décerner…

— Vous ne connaissez pas encore mon clocher ? interrompt-il, et je vois bien qu’il est mécontent qu’on ait construit une basilique à Montmartre, alors que de si grands faits signalaient Loigny à la piété des Français.

— Il paraît qu’on a aussi établi là-haut un panorama pour Messieurs les Parisiens… reprend-il, et il rapporte qu’une personne du pays, allée pour examiner cette peinture, n’a pas pu s’y reconnaître. Il passe de là à me raconter une fois de plus ces tragiques épisodes de la bataille, et, mieux que sur aucune toile, je les suis, développés et fixés dans son esprit exact avec toutes leurs sombres couleurs. Hors du village, le long combat traîné d’heure en heure, douteux jusqu’au soir, perdu cependant d’avance, car un grand cercle prussien, qui passait par Orgères, la Maladerie, Germignionville, enveloppait les nôtres ; ils se débattaient là-dedans, nos mobiles, tantôt héroïques, tantôt hésitans ; on peut dire que chacun d’eux, pris isolément, était brave ; ces grandes différences qu’on voyait entre les régimens ne provenaient que des officiers. Car, que demander à une troupe, quand son capitaine s’en va, s’écarte du feu, entre dans une maison, et se fait servir une fricassée de poulet ? La compagnie de mobiles qui défendait la ferme de Morale avait pourtant un commandant de cette espèce…

Dans Loigny, rien ne révélait d’abord les vicissitudes de la lutte extérieure ; les chances du conflit ne parvenaient pas à ceux-là mêmes qui étaient l’enjeu. On se fusillait simplement dans les rues, si pleines de fumée par ce jour sans vent que la tuerie ne progressait qu’à tâtons ; on avançait, la baïonnette en arrêt, et, si c’était l’ennemi, on lui lançait le coup de pointe, ou on lui lâchait le coup de feu. Le curé traversait cette mêlée en étendant les mains, pour montrer qu’il n’avait pas d’armes ; il chargeait les blessés sur son des et les portait au presbytère. Vers deux heures, il avait perdu tout espoir, n’apercevant partout que des casques. Il fallait que de la troupe française se trouvât alors cernée dans le cimetière, car tout un rang prussien, s’accoudant au mur de clôture, tirait à l’intérieur. Et des convois atteignaient le village, des batteries le dépassaient ; le sonneur, monté dans le clocher, voyait des masses épaisses déborder d’Orgères, et menacer Vilpion : bien sûr, le cercle dessiné dès le matin autour de nous allait se resserrant. Frédéric-Charles pensait à envelopper l’armée de la Loire comme Guillaume avait enveloppé l’armée de Metz. Tout d’un coup, le désarroi s’était mis chez ces vainqueurs ; des estafettes couraient vers l’arrière pour y suspendre les mouvemens ; les convois refluaient ; l’artillerie, arrêtée en plein roulement, devait s’établir à nouveau et défendre par le canon un terrain qui semblait gagné. C’étaient nos zouaves qui arrivaient, ils arrivaient au pas de course ; et la troupe inquiète les sentait venir ; car les blessés prussiens, couchés pêle-mêle avec les Français sur ces lits de hasard où la mort nous confond, se relevaient et voulaient fuir : « Capout, franzosen, capout… » disaient-ils, et ils pleuraient affaiblis, épouvantés ; ils se traînaient derrière ceux de leur langue, cherchaient la limite incertaine de leur camp ; car rien n’est aussi timide que la vie une fois atteinte aux veines de l’homme, tarie à la source du sang. Une vraie retraite enfin, une panique totale, si les huit cents braves qui couraient à l’assaut eussent eu seulement derrière eux un semblant de troupe : des paysans avec des bâtons, des femmes ; des enfans même, car dans ce crépuscule on n’aurait pas vu leur petite taille. Mais quoi ? les soldats du 51e de marche, couchés dans les sillons, s’étaient à peine redressés sous ces pieds qui les foulaient et, ceux-ci allant combattre, eux n’ayant plus qu’à marcher, ils avaient encore refusé de marcher…

La nuit tombait, l’incendie montait ; les rues étaient plus claires que pendant le jour ; on pouvait retrouver les blessés dans les abris où ils s’étaient cachés. Les Allemands s’occupaient de brûler leurs morts, ne voulant point qu’on pût les compter derrière eux ; puis ils évacuaient, saouls de fatigue et d’horreur, regrettant leur Bavière, trouvant vraiment dur à détruire un peuple qui, vaincu, improvisait encore dépareilles résistances. Il ne restait donc plus que leurs ambulances, le matin, quand un paysan de Faverolles vint au presbytère : il avait vu un général français couché pour mort auprès du bois, adossé contre sa selle, tout couvert de neige. Le chirurgien prussien prêta une civière, non pas la civière commune, mais celle des officiers supérieurs, recouverte de velours et frangée d’or. Pendant ce temps, on rapportait Verthamon étendu sur une échelle, l’épine dorsale cassée : il se défendait d’avoir tourné le dos comme un lâche, mais en regardant derrière pour voir si ses camarades le suivaient, mais en les appelant et dressant l’étendard haut par-dessus sa tête, il avait reçu cette balle. Deux jours après il mourait, en parlant de sa femme et de ses petits enfans. Cependant, M. Dujardin-Beaumetz avait reçu tout le nécessaire ; il pouvait amputer de la jambe le général de Sonis ; et le blessé, secouant la torpeur du chloroforme, se réveillait.

— Mon général, disait le chirurgien, votre jambe ne pouvait plus vous servir ; elle était brisée en trente-deux parties ; nous vous l’avons ôtée…

— M’en avez-vous laissé de quoi remonter à cheval ? demanda le malade.

— Oui, mon général, — nous l’espérons… avec un de ces appareils qu’on sait fabriquer maintenant, vous pourrez encore monter à cheval.

— Dieu soit loué ! répondit ce saint, et il sourit à ceux qui, lui laissant la vie, l’avaient laissé vivant pour le devoir.

Le village n’était plus qu’un hôpital, mais sans gardes-malades ; les gens avaient fui, cherchant leur propre nourriture. Pour découvrir des alimens, il fallait réquisitionner très loin ; après des courses de cinquante kilomètres, on ramenait un mouton, une vache. Au milieu de cette pauvreté, les Prussiens avaient reparu en maîtres et fait mine de tout enlever.

— Monsieur le curé, disait un chef d’escadrons, vous me donnerez 100 kilogrammes de pain, 100 livres de viande, une barrique de vin…

— Oui, monsieur, consentait humblement le prêtre, craignant que ses blessés ne vinssent à souffrir d’une réponse plus fière. II se soumettrait donc ; mais, en reconduisant l’hôte exigeant, il lui fit traverser la chambre où les malades se débattaient contre la fièvre et contre la faim ; il les lui fit voir, gisant si pâles sur leurs paillasses et tournant vers lui leurs yeux puissans qui prenaient l’âme ; il l’obligea à franchir, à compter, d’abord ceux qui agonisaient là, dans la salle commune, puis dans le corridor, les presque guéris, et, dans la cour, les tout à fait morts. Alors, devant la pitié que c’était par tout le presbytère, l’Allemand n’y tint plus ; il s’en alla en cachant ses larmes :

— Gardez votre viande, disait-il, gardez votre vin… Mes hommes boiront de l’eau…

Tout en continuant ce récit, le curé se lève, et, la main sur mon épaule, il me conduit dans la sacristie, puis dans l’église, pleine de lumière mourante et de silence. Au fond du chœur, deux grands reflets noirs, carrés, dessinent ces plaques de marbre où sont inscrits les noms des victimes ; le prêtre allume un tout petit cierge, grand comme une bougie, et je cherche lesquels, de ce martyrologe, appartenaient à mon régiment. Puis nous descendons sous la crypte ; un mur nous sépare de l’ossuaire, mais une petite lucarne que ferme une vitre donne jour sur ce néant. Sonis dort à côté dans sa tombe, eux dorment là ; et ce serait une bien grande tristesse s’il ne restait d’eux que ceci et si nous, soldats, ne les portions pas bien vivans dans nos cœurs. Des poussières dansent au-dessus de ces débris, à travers un rayon de soleil ; ce sont les atomes mêmes que Lucrèce voit tomber dans l’éther d’une chute éternelle : ils font et défont aveuglément le monde. Un peu de clarté caresse ces tibias et ces fémurs, clarté rêveuse et limbique, jour non destiné aux yeux de l’homme, mais propre aux œuvres obscures de la matière livrée à sa mécanique seule, et séparée des forces vitales…

Le curé poursuit, et je me force à lui répondre. Mais taisons-nous plutôt, puisque voilà de la poudre humaine, et tant de débris sur si peu d’espace, et tous ces crânes vides que les hasards de la bataille ont si bien mêlés dans cette urne de mort. Puis, adieu à ces riens qui furent des hommes, adieu à ce gardien qui veille sur cette église, et sur ces souvenirs : moi je m’en vais, ayant ailleurs un autre devoir dont je sens mieux maintenant l’attache et l’attrait.

Long retour, car vers neuf heures, sur la lisière de la forêt, mon cheval tombe boiteux, et j’achève au pas, dans l’ombre, ce triste pèlerinage. Je suis une allée rectiligne, indéfinie ; des ronds-points l’interrompent, que je traverse diamétralement pour reprendre, au bord opposé du cercle, mon imperturbable direction. Tout d’un coup, une éclaircie grisâtre s’ouvre au bout de ce chemin noir ; j’entre dans une clairière et reconnais cette extrême région du polygone vouée aux ravages des projectiles. C’est toute la portée du canon qu’il me reste à parcourir : l’observatoire du colonel, la batterie de siège… Ces objets se dressent l’un après l’autre sur mon horizon, et je m’approche lentement d’eux, qui semblent ne pas vouloir s’approcher de moi. Puis c’est le camp et son aspect sévère, et toute cette ordonnance où je retrouve comme la règle de ma propre vie.

Une bougie qui veille sous ma tente l’imprègne de lumière diffuse, mon bon serviteur Audant, assis devant ma table, m’attend en lisant le Petit Journal. Il me dit les nouvelles du jour : « Une lettre de Paris… Il est venu un lieutenant du 32e qui a demandé à voir mon lieutenant. » Enfin, un aujourd’hui tout pareil à hier, tout pareil à demain ; et je devrais me coucher bien tranquille, étant si fatigué ; pourtant ce papier bleu qui m’arrive de Paris m’agace et m’inquiète, car j’étais à mille lieues de la capitale, et je n’avais nul besoin que ce petit texte poli, joli, littéraire, aiguisé m’y ramenât. Surtout que me veut cette glose, si lisible entre les lignes : les salons, les journaux, les échos, le roman d’analyse, et ce qu’on nomme le monde : cravates, poignées de main, sourires, enfin tout ce mensonge dans lequel nous vivons ? « Tarte à la crème, cher monsieur,… surtout ne nous obligez pas à penser. » C’est le conseil universel, et qui veut s’y conformer fait fortune. Mais moi, qui suis un ouvrier, et qui, semant la parole, voudrais récolter l’action, je m’en vais brûler ce papier comme on brûle de l’ivraie. La flamme de ma bougie le gagne et s’étend sur lui d’un angle à l’autre ; il éclaire autour de moi toute ma pauvreté : puis, cela s’éteint et cela tombe…

Une flambée d’une minute, un peu de cendre qu’emporte le vent, n’est-ce pas le symbole même de la vie ? Soixante années, soixante misérables révolutions de la terre autour du soleil, voilà toute notre part dans la durée : que pourrions-nous fonder, que prétendrions-nous seulement connaître, durant ce risible espace de temps ? Au surplus, que d’erreurs, que de misères écourtent encore ce répit si court ; surtout que de méprises, et combien de nous se déçoivent eux-mêmes, qui se disent trompés par autrui ? Enfin quelle douleur de sentir tout autour de nous cette chute abondante des existences, chute si dense, suivie de tant de larmes, et que ne saurait réparer, pour ceux qui vieillissent, la poussée des générations nouvelles… Vraiment, il y a apparence que l’homme soit en exil sur la terre, et qu’il faille chercher dans l’au-delà, dans l’au-dessus, le règlement de tant d’injustices et la consolation de tant de tristesses. Lieu sublime, temps serein, où Dieu ménagerait le rendez-vous de ceux qui se sont aimés : Sonis a pu croire encore à ce rêve religieux. Mais moi, soldat de la fin du siècle, soldat sans foi, sans espérance, sinon sans charité, je n’ai de recours qu’aux hommes ; je vais à eux pour me consoler de moi ; je m’en vais dans cette solitude, je retourne à ces chagrins du soir, cuisans comme le remords, subits comme la peur ; j’écoute ces voix de la terre qui ne me parlent que la nuit. La forêt frissonne, les étoiles se noient sous des nuages, les formes des arbres s’épanouissent, tremblantes, dans un ciel tourmenté. Hélas ! quelle nuit sombre, hélas ! comme je suis seul ! Il semble qu’on te heurte partout du front, Inconnaissable qui es Dieu, Bouddha sinistre à qui nul bonze ne saurait faire l’ouverture des yeux, et qui ne vois pas, qui n’entends pas, qui ne réponds pas même quand nous te parlons du devoir ; je te sens vraiment là qui recules tandis que je marche, comme tu fuis et t’enveloppes dans ta robe de matière à mesure que la science progresse vers toi. Heureux Sonis ! Son âme n’était pas où était son corps… il montait au paradis dans l’assomption de la douleur, il marchait parmi les délices vers un trône ceint d’éblouissances ; et de pures faces d’anges lui souriaient, exemptes de la sueur du front, vierges de tous les stigmates qu’inflige à la figure humaine le travail obscur, le travail pesant, le travail forcé. Vision tentante ! et quel homme ne voudrait affranchir son âme entravée au poids de son corps, si contrainte, si terrassée ; qui n’a désiré s’échapper vers un monde plus juste, penser des idées plus douces, aimer des créatures plus belles ?…

Je m’avance davantage, et, changeant de lieu, je ne fais que changer d’inquiétude. Pourtant, quel instinct m’amène à cette allée le long de laquelle sont rangés les miens ; ils sont couchés là-dessous, suivant les rayons de ces cercles, pieds au mât, tête au bord ; ils donnent et mêlent en un vaste bruit le souffle de leurs poitrines et le battement de leurs cœurs. Voici la poignée d’hommes que demain peut-être je mènerai à la bataille. Et alors… ils feront leur devoir parce que je serai là… Cette idée m’est entrée une fois au cœur et elle n’en peut plus sortir ; idée enivrante, idée impérative, et qui, entre la guerre lointaine dans le passé et la guerre lointaine dans l’avenir, impose justement cette tâche de connaître et d’enseigner la guerre. La lire dans les livres, la lire sur le terrain, orienter vers elle cette instruction professionnelle que réclament incessamment des soldats nouveaux, monter sans se lasser cette garde intelligente, cette garde active, autour du trésor nommé France. Qui dira que ce n’est point un beau rôle ? Et quand a-t-il été plus beau qu’aujourd’hui ? Les officiers d’Europe peuvent nous l’envier ; ils voudraient bien en commander, des soldats français ; mais ils n’auront pas cet honneur, non vraiment, aussi longtemps qu’il existera des officiers français, et que ceux-là porteront la patrie au cœur et le fer à la main. Volontaires de 1793, mobiles de 1870, et toutes ces foules armées dont la valeur douteuse s’apprécie au taux des différens partis, nous savons ce qu’il faut penser d’elles et combien il faut les plaindre : ces malheureuses troupes n’avaient pas d’officiers. Aussi nous qui travaillerons peut-être à des résultats plus décisifs, nous qui ne combattrons que dans des luttes suprêmes, avons-nous de quoi occuper nos esprits et hausser nos volontés. Et quand même nous devrions attendre jusqu’à la vieillesse une heure de danger, une heure de gloire, qui, peut-être, ne sonnera pas, nous aurons du moins goûté la joie du monde la plus douce, qui est d’aimer sa vie, et fait la seule besogne qui vaille : donné l’exemple. Cette jeunesse que nous recevons et rendons sans cesse aura fui par cette armée réservoir dont l’officier est comme l’ajutage. Mais elle sortira de là dans une certaine direction et sous pression, elle saura où elle va et pourquoi on la mène ; elle aura compris la patrie ; mieux encore, elle l’aura connue. Ainsi ces soldats seront devenus des citoyens ; ils auront appris la dignité d’être homme, de relever la tête, de marcher dans un corps vertical ; et, bien loin de s’affaisser sur eux-mêmes comme des rachitiques, ils pourront agir, vouloir, persévérer dans les choses résolues, répondre pour les choses accomplies.

Voilà l’œuvre. Quant à la récompense, je sais bien qu’on gagne peu à être un homme d’honneur dans un siècle de marchands. Mais que m’importe à moi : j’aurai aimé. Ceux qui ont choisi la meilleure part désirent seulement qu’elle ne leur soit point enlevée ; leur joie sera en eux-mêmes ; ils la découvriront toujours inaltérée sous leurs chagrins d’un jour ou sous leurs doutes d’un soir. Car à s’en aller ainsi, cherchant la paix, doutant entre ciel et terre, on retrouve au moins sa conscience ; l’essentiel est qu’elle soit blanche et qu’on puisse se regarder sans rougir de soi.


ART ROË.