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Au R. P. Defidel, de la Compagnie de Jésus, sur son traité de la « Théologie des saints »

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Poésies diverses, Texte établi par Charles Marty-Laveaux10 (p. 220-222).

LXXI

Au R. P. Delidel, de la compagnie de Jésus,
sur son traité de la Théologie des saints.

Cette ode commence au verso du troisième feuillet de la Theologie des saints, où sont representez les misteres et les merueilles de la grace, par le R. P. Claude Defidel de la Compagnie de Jesus, à Paris, chez Iean Henault… M.DC.LXVIII. Auec Approbation et Priuilege du Roy, in-4o. Le privilège est du « dernier iour de Nouembre 1666, » l’Achevé d’imprimer du « seiziéme Ianuier 1668. » Ces vers ont été recueillis par l’abbé Granet dans les Œuvres diverses (p. 216-218)[1]. Le P. Claude Defidel (de Lidel ou de Lidelle), né à Moulins, était entré dans la Compagnie de Jésus en 1611, à l’âge de dix-huit ans. Il professa la rhétorique pendant vingt ans, fut à deux reprises recteur du collège d’Alençon, et mourut à Rouen le 19 mars 1671. Il avait été, comme l’ode même nous l’apprend, un des maîtres de Corneille.


Toi qui nous apprends de la grâce
Quelle est la force et la douceur,
Comme elle descend dans un cœur,
Comme elle agit, comme elle passe,
Docte écrivain, dont l’œil perçant 5
Va jusqu’au sein du Tout-Puissant
Pénétrer ce profond abîme,
Que les hommes te vont devoir !
Et que le prix en est ineffable et sublime,
De ces biens que par là tu mets en leur pouvoir ! 10

 
Oui, tant que durera ta course,
Tu peux, mortel, à pleines mains
Puiser des bonheurs souverains
En cette inépuisable source.
Un guide si bien éclairé : 15
Te conduit d’un pas assuré
Au vivant soleil qui l’éclaire :
Suis, mais avec zèle, avec foi,
Suis, dis-je, tu verras tout ce qu’il te faut faire ;
Et si tu ne le fais, il ne tiendra qu’à toi. 20

Tu pèches, mais un Dieu pardonne ;
Et pour mériter ce pardon,
Il te[2] fait ce précieux don :
Il n’en est avare à personne.
Reçois avec humilité, 25
Conserve avec fidélité
Ce grand appui de ta foiblesse :
Avec lui ton vouloir peut tout ;
Sans lui tu n’es qu’ordure, impuissance, bassesse.
Fais-en un bon usage, et la gloire est au bout. 30

C’en est la digne récompense ;
Mais aussi, tu le dois savoir,
Cet usage est en ton pouvoir,
Il dépend de ta vigilance :
Tu peux t’endormir, t’arrêter ; 35
Tu peux même le rejeter,
Ce don sans qui ta perte est sûre,
Et n’en tireras aucun fruit,
Si tu défères plus aux sens, à la nature,
Qu’aux mouvements sacrés qu’en ton âme il produit. 40

 
J’en connois par toi l’efficace,
Savant et pieux écrivain,
Qui jadis de ta propre main
M’as élevé sur le Parnasse.
C’étoit trop peu pour ta bonté 45
Que ma jeunesse eût profité
Des leçons que tu m’as données :
Tu portes plus loin ton amour,
Et tu veux qu’aujourd’hui mes dernières années
De tes instructions profitent à leur tour. 50

Je fus[3] ton disciple, et peut-être
Que l’heureux éclat de mes vers
Éblouit assez l’univers
Pour faire peu de honte au maître.
Par une plus sainte leçon 55
Tu m’apprends de quelle façon
Au vice on doit faire la guerre.
Puissé-je en user encor mieux !
Et comme je te dois ma gloire sur la terre,
Puissé-je te devoir un jour celle des cieux ! 60

Par son très-obligé disciple,

Pierre de Corneille.
Quod scribo et placeo, si placeo, omne tuum est[4].


  1. C’est par une erreur, que nous nous empressons de reconnaître, que nous avons mentionné cette ode, dans notre Avertissement (tome I, p. xii), parmi les morceaux de Corneille nouvellement mis en lumière.
  2. Dans l’édition originale, en tête de la Théologie des saints, on lit ici se, au lieu de te, ce qui est une faute évidente.
  3. Je suis, dans l’édition de Granet, et, par suite, dans toutes les éditions modernes.
  4. Allusion à ce vers bien connu qui termine l’ode iii du livre IV d’Horace :
    Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est.
    Corneille a déjà cité à la fin de l’Épitre dédicatoire d’Horace (tome III, p. 261) ce vers, précédé de trois autres, dont un est de lui.