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Au Seuil d’un siècle - Cosmopolitisme et Nationalisme

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AU SEUIL D’UN SIÈCLE

COSMOPOLITISME ET NATIONALISME

Les fils d’Adam seraient-ils devenus plus réfléchis ? Ou seulement plus craintifs ? Bon nombre d’entre eux franchirent avant nous la borne conventionnelle d’un siècle. Exception faite pour les croyans épouvantés de l’an 1000, il ne semble pas que nos pères aient ressenti le frisson mystérieux qui agitait naguère les chroniqueurs parisiens, ni qu’ils se soient abandonnés comme nous à l’exaltation mélancolique du navigateur, quand son vaisseau passe la ligne et s’oriente sous les constellations australes. C’est peut-être que dans leur simplicité, et quoiqu’ils n’eussent pas eu l’honneur de naître au siècle de la science, nos précurseurs étaient plus profondément imbus que nous ne le sommes nous-mêmes du premier principe scientifique, la loi de continuité qui régit l’univers. Autant que le meilleur darwinien et avant lui, ils tenaient ferme à l’axiome fondamental de la scolastique : natura non facit saltus, la nature va tranquillement son petit bonhomme de chemin. Il faut croire aussi que ces honnêtes gens entraient dans l’inconnu du calendrier avec une confiance allègre, fort diminuée chez leurs descendans. La mélancolie de ceux-ci provient sans doute du sentiment que Bassompierre observait chez le roi Philippe III, l’un des moroses souverains qui bâillaient leur vie dans la décadence de la monarchie espagnole : « Il eut plusieurs vomissemens, avec un flux de ventre, accompagnés d’une grande mélancolie, que lui causait une opinion qu’il avait de mourir. » Opinion justifiée : Philippe mourut dans la huitaine.

Donc nos contemporains se sont recueillis, ils ont fait leur examen de conscience : exercice louable ; tous les guides de la vie intérieure le recommandent. Nos confrères de la presse, directeurs spirituels substitués par l’évolution des mœurs aux sermonnaires de jadis, ont résumé les enseignemens de la dernière centurie ; ils ont envisagé les problèmes de ; demain, Enigmatiques et redoutables, les sphinx qu’ils interrogent couvrent de leur ombre toutes les avenues du nouveau siècle. Le plus embrouillé de ces problèmes, et le plus vaste, car on y peut faire rentrer la plupart des autres, est certainement le conflit engagé entre le cosmopolitisme et le nationalisme. Comment les mêmes causes ont-elles produit deux effets aussi opposés ? Pourrons-nous tenir l’équilibre entre les deux forces divergentes de notre civilisation ? Lequel des deux principes l’emportera, dans cette Europe qui oscille entre leurs attractions contraires ? — Questions intéressantes : elles méritent d’occuper le philosophe, elles agréeront aux gens de loisir qui aiment discuter des sujets relevés, dans les parlemens et dans les cafés.

Prévenons le lecteur qu’il sera déçu, s’il cherche ici un retentissement des passions qu’on tisonne sur la place publique. Cosmopolitisme, nationalisme, nous ne prendrons point ces termes au sens restreint que leur donne le langage politique, quand il en fait des enseignes de parti, des injures faciles qu’on se renvoie d’un camp à l’autre. La politique, la plus inexacte des sciences, est une grande déformatrice des mots : elle ne se pique pas de les bien définir, elle cherche dans le vocabulaire des projectiles, et non des instrumens de précision. Essayons de nous hausser à la conception générale qui permet de ranger sous ces deux étiquettes, et, si je puis dire, de cristalliser autour de ces deux pôles toutes les tendances entre lesquelles se partagent nos contemporains.


I

J’imagine qu’il faudrait remonter jusqu’à la dissolution de l’Empire romain pour retrouver dans la vieille âme latine les troubles et les combats dont nous souffrons. Quand Rome reçut le choc en retour des masses humaines qu’elle avait amenées à la civilisation en leur imposant son hégémonie, quand elle vit s’effriter le dur ciment romain, entamé de tous côtés par les idées subtiles du monde oriental et par les forces brutales du monde barbare, alors que le peuple-roi se donnait ou subissait des maîtres de provenance étrangère, — les descendons des anciens qui rites connurent sans doute un désarroi moral tout pareil au nôtre. Depuis cette grande crise jusqu’aux époques récentes, il ne semble pas que l’évolution de l’histoire ait provoqué, du moins dans notre Occident et d’une façon générale, le duel de sentimens où le nationalisme et le cosmopolitisme s’opposent.

Il n’y eut pas de raisons pour qu’il se reproduisît dans les sociétés fragmentaires du moyen âge. Et les avaient en commun une patrie morale, la chrétienté ; le lien de la dépendance féodale remplaçait pour elles la notion de patrie territoriale. Plus tard, aux siècles où les petits groupes ethniques prenaient lentement conscience d’eux-mêmes, ils ne songèrent qu’à faire reconnaître leurs franchises par les maîtres de hasard qui les conquéraient ou les recevaient en héritage. Le XIIIe siècle fut à beaucoup d’égards une époque cosmopolite : et l’on peut en dire autant de la Renaissance. Mais les peuples d’alors ne se sentaient touchés dans leur fierté que par les invasions militaires. Les esprits étaient encore trop rapprochés dans la communion chrétienne pour qu’un groupe prit souci de se différencier moralement du voisin, de se défendre contre la compénétration des idées. Le fait d’être instruit, façonné, gouverné par des instituteurs ou des hommes d’Etat d’une autre race ne blessait aucune susceptibilité.

Le sentiment national se précisa avec la formation des grands États modernes ; il s’aviva et s’affina dans les guerres fréquentes ; la scission religieuse du XVIe siècle contribua puissamment à isoler dans leurs personnalités distinctes l’Anglais et l’Allemand, l’Espagnol et l’Italien. L’opinion vulgaire s’abuse, lorsqu’elle établit un rapport constant entre les progrès de la civilisation et le rapprochement plus intime des peuples : en réalité, le cosmopolitisme perdit, au XVIIe siècle, et jusque vers la fin du XVIIIe, une partie du terrain qu’il avait gagné au moyen âge et à la Renaissance. Car on appliquerait improprement à l’influence exclusive des mœurs et des idées françaises, acceptées par toutes les sociétés polies de l’Europe, ce ferme de cosmopolitisme qui implique réciprocité dans les échanges.

Il faut aller jusqu’en Russie pour surprendre alors le malaise qui résulte d’un froissement des mœurs nationales par l’importation d’une culture étrangère. Brusquement agrégés à la civilisation occidentale par Pierre le Grand, les Moscovites expérimentèrent les déchiremens intestins et les résistances violentes qui accompagnent ces opérations. L’âpre lutte de deux doctrines s’est prolongée jusqu’à nos jours entre les Zapadniki, — les Occidentaux, — et les Vieux-Russes ou slavophiles. J’ai cité ici, autrefois, quelques-uns de ces écrits où l’on retrouve les argumens, les colères, et jusqu’à la terminologie de nos polémistes récens, défenseurs ou adversaires des influences hétérogènes. Tel article de Karamsine, de Tchaadaeff, d’Aksakoff, composé entre 1800 et 1850, pourrait être traduit et inséré dans une de nos feuilles de combat : vous le croiriez, rédigé à Paris, et de ce matin.

La révolution spirituelle qui devait aboutir en France ; et dans toute l’Europe à des fins si peu prévues, aux conflits de races et d’âmes nationales dont nous sommes les témoins, se fit chez nous à la fin du XVIIIe siècle. Tout a été dit sur ce grand élan d’enthousiasme philosophique où Ton inventa l’homme abstrait, l’humanité nivelée dans une patrie commune de liberté, d’égalité, de fraternité, sans distinctions de frontières, de classes, de races. Exalté par les uns, anathématisé par les autres, le rêve de Quatre-vingt-neuf mérite mieux qu’une raillerie facile : nous pensons qu’on doit toujours parler avec respect des beaux rêves de l’intelligence et du cœur, de ceux qui attestent un effort sincère vers l’idéal. On peut regretter que nos métaphysiciens politiques aient perdu de vue cette réalité des choses hors de laquelle l’homme ne bâtit rien de solide ; on peut s’étonner que leurs arrière-petits-fils, après tant d’expériences et de déconvenues douloureuses, persistent à révérer comme un dogme les plus discutables commandemens de la déraison révolutionnaire ; et tout d’abord celui qui proscrit l’idée chrétienne au nom de principes sortis tout vivans du livre des Evangiles. Impénétrable mystère de l’histoire, qu’il ait fallu cette ruineuse tempête pour faire lever les germes déposés dans le corps social, il y a dix-neuf cents ans, et qu’on ait maudit la semence à l’heure même où l’on recueillait l’épi ! Mais nous serions autrement et tout aussi ingrats que ces réformateurs, si nous méconnaissions les parties excellentes de leur legs : ils ont laissé, sur notre horizon élargi, dans notre conscience sociale affinée, pins d’humanité, plus de justice, plus de déférence aux droits d’autrui. Nous avons répandu ces bienfaits sur le monde : ils se sont retournés contre nous.

Je dois rappeler, puisque je rentre ici au cœur même de mon sujet, comment le cosmopolitisme révolutionnaire engendra le nationalisme, c’est-à-dire le retour aux traditions de la race, partout où il croyait détruire l’esprit du passé. J’ai maintes fois développé ce thème, si fortement éclairé par les travaux de M. Albert Sorel ; mais nous vivons en un temps où il faut enfoncer sans relâche le clou qui fixera dans les cerveaux une notion essentielle.

Voilà donc les missionnaires de la rédemption française partis pour réformer et libérer le genre humain. Ils ressemblent moins aux évangélistes de Judée qu’aux envoyés de Mahomet : ils vont propager l’Islam de la nouvelle foi, baïonnette au canon. Hélas ! ces libérateurs emportent avec eux l’irréductible et trouble dépôt d’animalité qui sommeille en chacun de nous, et qui est si vite réveillé par les nécessités de la guerre : convoitises, violences, despotisme du plus fort. Ces libérateurs ne tardent pas à se donner un maître en qui s’incarne le génie des conquêtes. Alors même qu’ils asservissent l’Europe aux volontés de ce maître, beaucoup sont de bonne foi dans leur propos initial : ils se figurent qu’ils délivrent cette Europe, puisqu’ils lui apportent le Code civil, la liberté de pensée, tous les présens de leur Révolution. Et ils n’ont pas tout à fait tort ! Mais l’Europe conquise, brutalisée, saignée à blanc d’hommes et d’argent, l’Europe désillusionnée ne l’entend pas ainsi.

Alors commence le malentendu qui serait presque comique, si les suites n’en avaient été tragiques pour nous. Nos Français se flattaient de semer dans le monde l’idée abstraite de liberté ; la graine change d’espèce sous leurs doigts ; ils y sèment l’idée d’indépendance nationale, et, par une conséquence inéluctable, de réaction contre nous. Notre esprit révolutionnaire, humanitaire, se métamorphose au dehors en esprit nationaliste, strictement particulariste. Le mouvement qui devait, dans l’intention de ses propulseurs, unifier tous les peuples a pour effet de les séparer, de les spécialiser, de raffermir chacun d’eux dans son individualité. De ce mouvement est sorti le siècle des nationalités.

Autre ironie de l’histoire : la science, qui se vante de rapprocher les hommes, achevait de reconstituer les races que notre intervention libérale avait suscitées. Grâce au progrès des sciences historiques et linguistiques, grâce à l’étude approfondie du moyen âge et des antiquités nationales, ces races qui s’ignoraient elles-mêmes retrouvaient, elles s’inventaient parfois une langue, des traditions, des annales, des droits à l’existence séparée. J’ai pu suivre sur place cette ingénieuse collaboration de la politique et de la science, à l’époque où les petits peuples des Balkans s’éveillaient de leur long sommeil et réclamaient leur indépendance. Des tuteurs complaisans déléguaient, chez ces peuples des savans qui ne l’étaient pas moins. Comme ces archivistes qui font métier de fournir aux familles des généalogies somptueuses, archéologues et philologues n’étaient jamais en peine de découvrir, pour corser les titres des candidats à l’indépendance, un idiome distinct, une littérature flatteuse, une chronique vénérable. Ces procédés ont fait surgir, plus particulièrement. dans le vaste monde slave, toute une végétation de nationalités dont nos pères ne soupçonnaient même pas les noms. Tchèques ou Ruthènes, Bulgares ou Slovaques, Albanais ou Vieux-Serbes, on sait avec quelle jalousie farouche ces nouveau-nés défendent l’intégrité de la langue qu’ils ont rapprise et des chartes qu’ils se font octroyer. Toutes les classifications politiques, toutes les passions qui transportent d’habitude les citoyens s’effacent devant les revendications d’un nationalisme ombrageux : il le devient davantage chaque jour, on l’a bien vu aux récentes élections autrichiennes. Le Journal des Débats en résumait ainsi la physionomie : « Le trait dominant des élections a été l’exaspération des passions nationales qui avaient créé ce chaos. » Et le Temps ajoutait : « En Bohème, les socialistes ont été abandonnés par un peuple ou proie à une sorte de délire de race. »

Un délire de race, les batailles gagnées avec des glossaires, des cartulaires d’archives, des chansons de folklore, le sang généreusement versé pour la restauration d’une légende historique, — ces phénomènes sans précédons ont caractérisé la mentalité politique d’une partie de l’Europe au XIXe siècle. On les retrouve atténués, mais toujours reconnaissables, jusque chez les vieux peuples dont la personnalité nationale semblait hors de discussion. Avant de servir aux petites tribus orientales en quête d’un état civil, le fétichisme de la race a été d’un bon secours aux grands États qui rassemblaient leurs membres épars. Chacun sait comment nous avons aidé l’Italie à constituer un royaume prédit par son Dante Alighieri ; comment l’Allemagne a cimenté dans notre sang un empire qui se réclame gravement, passionnément, des soldats d’Arminius et de la mythologie héroïque des Niebelungen.


II

Le siècle des nationalités, disions-nous. Nul n’y contredira, et l’histoire lui gardera ce nom. Il fut pourtant, et au même degré, le siècle du cosmopolitisme.

Un courant contraire, non moins irrésistible que l’autre, précipite malgré tout la fusion de ces peuples réfractaires. Tout conspire à les mêler sur la surface aplanie de notre globe. Il semble vraiment que le genre humain soit soumis de nos jours à de colossales expériences chimiques. Tandis que certaines sciences opéraient comme des réactifs sur les races qu’elles isolaient, la plupart des autres sciences créaient de puissans agens de recomposition : chacune de leurs découvertes hâtait la combinaison des élémens dissociés. Applications industrielles de ces découvertes, rapidité croissante des communications, transmission instantanée de la pensée, diffusion de toutes les idées par le formidable pouvoir de la presse, développement du sens critique, de l’esprit compréhensif et sceptique qu’il généralise, expansion commerciale et coloniale, internationalisme des intérêts capitalistes et des revendications ouvrières, nivellement d’un monde uniformisé par l’habit, les coutumes, les plaisirs, les méthodes de travail, — on n’en finirait pas d’énumérer les causes, présentes à toutes les mémoires, qui font de nos capitales des centres de plus en plus cosmopolites.

Hier encore, nous contemplions l’image du monde actuel dans le microcosme de la dernière Exposition : les maisons de tout pays fraternellement accotées, la foule où se coudoyaient devant ces maisons les représentais de toutes les races, la confusion de toutes les langues dans cette Babel, n’était-ce pas l’apothéose du cosmopolitisme triomphant ? Ceux qui ont le goût des rapprochemens historiques se sont dit que telle devait être la physionomie de Kome ou d’Alexandrie, à la veille de la désagrégation de l’ancien monde. Mais la Cosmopolis antique, où les diverses familles du bassin méditerranéen se rencontraient après de longs trajets, nous apparaît minuscule, incommensurable avec la Cosmopolis moderne, celle qui attire les foules mondiales, accourues en quelques jours de toutes les terres habitées, au-delà des océans et aux confins des deux pôles. On ne voyait pas, dans Rome ou dans Alexandrie, les naturels de Tokio et de Chicago ; on n’y recevait pas les dépêches parties une heure auparavant des antipodes ; on n’y touchait pas, sur la présentation d’un morceau de papier, l’argent gagné la veille dans une opération télégraphique sur les grains d’Amérique ou les soies du Japon.

En vérité, quand on fait le calcul sommaire ; de ces foires d’attraction, quand on se représente la broyeuse universelle qu’elles actionnent, — je veux dire notre civilisation niveleuse, — on se demande comment deux groupes humains peuvent encore se différencier l’un de l’autre. Cependant certains de ces groupes, les plus proches, les plus semblables entre eux, ne furent jamais aussi radicalement divisés, jamais aussi irréductibles ! Si quelque historien nous retraçait, dans ses études sur une époque lointaine, ces deux figures inconciliables du même temps, nous crierions à l’invraisemblance, nous dirions qu’il a mal observé. Nous serions encore plus sévères à son paradoxe, s’il attribuait ces effets contradictoires aux mêmes causes, et à quelles causes ! Les conséquences dernières d’une révolution émancipatrice, l’épanouissement des sciences, la connexité chaque jour plus étroite des intérêts qui réunissent les hommes, quand ils ne les arment pas in mutua funera ! Le phénomène est là, sous nos yeux : nul ne peut ignorer l’un ou l’autre de ses aspects. Nationalisme et cosmopolitisme, les deux principes antagonistes luttent avec des forces sensiblement égales. Je dédie le plus clairvoyant prophète de dire à cette heure lequel l’emportera. Leur duel ne fait que de commencer : il sera la grande affaire du nouveau siècle, tout nous le présage.


III

Plût au ciel que cette lutte dramatique nous offrît seulement un intérêt de curiosité. Il n’en est point ainsi. Nous ne la regardons pas de Sirius. Elle a des répercussions angoissantes dans nos consciences et dans notre vie publique. Nous ne pourrions choisir entre les deux principes sans étouffer en nous quelques-uns des plus impérieux sentimens du cœur ou quelques-unes des plus claires évidences de la raison.

Certes, notre vieille France lien est pas, comme le Tchèque ou le Bulgare, à se chercher dans un passé ténébreux des droits à l’existence, des litres périmés qu’il faut revendiquer et défendre avec une susceptibilité ombrageuse. Et pourtant elle s’est émue devant les progrès du cosmopolitisme ; elle s’est sentie atteinte, menacée tout au moins dans ses œuvres vives. C’est son privilège et son danger d’être à la fois la plus engageante, la plus hospitalière des contrées, et le creuset expérimental où l’histoire essaie d’abord toutes ses combinaisons. La nation qui était encore, au début du XIXe siècle, la plus nombreuse, la plus riche, la plus forte de l’Europe voit avec stupeur sa condition si changée au XXe siècle. Tombée au dernier rang des grands États pour le chiffre de la population, déjà loin du premier rang pour le développement commercial, industriel, maritime, elle craint d’être submergée dans un prochain avenir par ces races unifiées et multipliantes, l’anglaise, l’allemande, la slavonne.

La France est excusable d’éprouver quelque émoi devant cette nouvelle distribution des puissances civilisées ; elle serait inexcusable de laisser péricliter la seule force qui lui permettra de faire figure avec de petits moyens, sa parfaite unité morale. Elle le sent ; et c’est pourquoi nous la voyons secouée d’un frisson incoercible, depuis qu’elle croit celle unité compromise par de trop fortes infiltrations hétérogènes, par une insidieuse ; mainmise sur tous les ressorts de sa puissance, sur toutes les sources où elle alimente sa pensée. Sachons comprendre ce sursaut d’inquiétude. Un mouvement de rétraction nationale, — ou nationaliste, — se manifeste aujourd’hui chez nous comme chez la plupart des peuples voisins : on ne fera que l’exaspérer en le niant dédaigneusement ; n’est-il pas préférable de l’éclairer, de le prémunir contre ses propres excès ?

Prenons-le à ses origines : car tout se lient dans les manifestations de cet instinct. Il s’est révélé d’abord dans le domaine économique, par la réaction fougueuse du protectionnisme contre la doctrine libre-échangiste. Je ne suis pas grand clerc en économie politique : mais j’ai peine à croire qu’on puisse résister longtemps à la force des choses, quand elle abat les barrières artificielles, facilite les transports, nivelle partout les prix d’une denrée en raison de son abondance. Du moins a-t-on trouvé, sur ce terrain des intérêts matériels, les solutions mesurées qui devraient prévaloir dans les conflits de tout ordre entre les deux principes : elles protègent le travail national, elles n’exposent pas nos populations à la disette ou à la privation des produits indispensables qui nous viennent du dehors.

Un peu plus tard, l’instinct nationaliste prit alarme du bon accueil fait en France aux littératures étrangères. Notre public se montrait las des formules à la mode sur le marché du livre parisien : il lisait avec intérêt des œuvres russes, Scandinaves, anglaises, allemandes. On se souvient des cris d’effroi poussés alors par les défenseurs du « génie latin. » Pour les contenter, des personnes conciliantes leur vantèrent quelques beaux livres d’imagination qui paraissaient en Italie : comment honorer mieux le génie latin ? Nos douaniers intransigeans ne désarmèrent pas, ils coururent défendre cette autre frontière avec une humeur tout aussi colérique. L’intégrité de l’esprit français était menacée de tous côtés : de jeunes auteurs l’assuraient, qui s’étaient heurtés chez les éditeurs aux piles de romans étrangers ; on le déplorait dans les académies, Le « cas Wagner » vint envenimer la dispute. Les enragés d’exotisme firent tout ce qu’il fallait pour l’aggraver : à les entendre, la musique était née avec le dieu de Bayreuth, la poésie avec Browning, le théâtre avec Henrik Ibsen, la philosophie avec Nietzsche. Nous avons rompu ici quelques-lances entre les deux fronts de bandière, contre les plus échauffés des deux troupes : position stratégique fort incommode : on y embourse le maximum de coups. Je reviendrai tout à l’heure sur les argumens que nous opposions-alors au protectionnisme littéraire : ils gardent à mon sens toute leur valeur, quand on les ajuste à des controverses plus récentes, nées des mêmes appréhensions.

Les belligérans n’en sont plus à nos escarmouches littéraires d’il y a dix ou douze ans. Qu’elles étaient courtoises et inoffensives, en comparaison de la furieuse mêlée où l’on jette dans le débat toutes les questions politiques et sociales ! Nationalisme et cosmopolitisme sont devenus les cris de guerre des deux années qu’on retrouve toujours en présence, sous les bannières changeantes qui mènent à la bataille les passions et les intérêts des hommes. Ce n’est plus seulement le blé ou le vin, ce n’est plus le roman ou le draine étranger dont l’entrée en franchise alarme un patriotisme soupçonneux : il s’emporte jusqu’à vouloir bannir les idées, les opinions, les sentimens, les personnes mêmes qui tenteraient de franchir la muraille de Chine qu’il maçonne sur nos frontières : clôture derrière laquelle nous devrions mourir de consomption dans la pureté native de notre nationalisme. Mme de Staël écrivait déjà, il y a cent ans : « Nous n’en sommes pas, j’imagine, à vouloir élever autour de la France littéraire la grande muraille de la Chine, pour empocher les idées du dehors d’y pénétrer. » Et, pour le crime d’avoir écrit cette phrase, biffée par les censeurs, elle recevait du bon gendarme Savary la fameuse lettre d’exil : « Il m’a paru que l’air de ce pays-ci ne vous convenait point ; nous n’en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez. Votre dernier ouvrage n’est point français ; c’est moi qui en ai arrêté l’impression. » — S’ils avaient même pouvoir, certains gendarmes patriotes seraient, aussi péremptoires que le duc de Rovigo.

Ce qui n’est pas français, ce qui n’est pas humain, c’est le rétrécissement hargneux que peuvent constater tous ceux qui observent noire société depuis vingt ans : ceux-là surtout qui ont l’habitude d’écrire. Peu de temps après nos grands désastres, alors que la plaie vive du patriotisme saignait encore, il arrivait parfois qu’un événement en un livre me donnât l’occasion de nous venger en rendant hommage à tout ce qu’il y a de respectable et de fort chez le peuple allemand. Nul n’en savait mauvais gré à l’écrivain indépendant. A plus forte raison était-il suivi, quand il étudiait d’autres peuples avec une curiosité sympathique. Pourrait-on aujourd’hui récrire les mêmes pages, louer les mêmes livres, admirer les mêmes hommes, parler avec la même équité de l’Allemagne, de l’Angleterre, de l’Italie ?… Oui, sans doute : mais encore faudrait-il trouver le journal patriote, et ce n’est déjà plus si simple, qui ne s’effraierait pas de quelques désabonnemens. On aurait le chagrin d’affliger beaucoup de braves cœurs, dont on partage la foi et les espérances, avec qui l’on diffère d’appréciation sur les meilleurs moyens de restaurer l’énergie nationale, d’en imposer à nos adversaires du dehors et à leurs instrumens au dedans. — Ah ! que nous sommes loin de l’ancienne bravoure française, généreuse jusqu’à l’imprudence, qui ne craignait pas le contact du monde, parce qu’elle ne doutait point de sa puissance défensive, qui ne fermait pas les fenêtres par peur des miasmes, tant elle était sûre de sa belle santé ! Que nous sommes loin d’un Lamartine et de ses pareils, pour ne pas remonter plus haut ; loin de ces hommes aux cœurs ouverts, aux mains fraternelle meut tendues, de ces âmes qui vibraient à toutes les manifestations de beauté, de bonté, de grandeur, d’où qu’elles vinssent et quelle que fut la race qui en dotât le trésor commun de l’humanité !

Si l’orthodoxie nationaliste exigeait cette misérable abdication de nos coutumes séculaires ; si elle devait étouffer le cri des libres esprits de tous les temps : Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ; — si elle devenait institutrice de haine et d’incompréhension, je sais des gens qui n’accepteraient a aucun prix sa servitude. Triste philosophie, qui fonderait l’affirmation de la personnalité nationale sur cet axiome : « Je hais, donc je suis ! « Aussi faut-il s’efforcer d’éclairer les patriotes entraînés par une réaction légitime dans son principe, nécessaire peut-être pour nous libérer d’autres jougs encore plus humilians. Répétons-leur à satiété les argumens irréfutables dont nous faisions usage, dans la phase purement littéraire d’une controverse qui a changé d’objet et non de nature.

Je les résume une fois de plus. Le génie français n’a jamais craint de s’altérer en s’enrichissant. Rien n’est plus opposé à la tradition nationale que la claustration et la diète ; nos pères ne pratiquèrent pas l’abstinence, ils n’eurent pas l’horreur des mets étrangers. Ils ont emprunté de toutes mains, par tout pays, en tout temps, avec Ronsard et Montaigne, avec Corneille et Molière, avec Le Sage et Voltaire, avec Chateaubriand et Victor Hugo. Ce bel appétit, et aussi celle libéralité qui rend à tous les richesses, refrappées à notre coin, qu’on avait prises à fous, ce sont les conditions mêmes de notre vie normale : vie littéraire, vie industrielle, vie sociale. Si vous redoutez l’intoxication étrangère, c’est que votre estomac débilité ne peut plus digérer : c’est qu’il n’assimile plus les alimens pour les transformer en substance nationale ; en ce cas, peu importe le régime qu’on vous prescrira : vous êtes condamnés à mourir d’indigestion ou d’inanition.


IV

Eh quoi ! s’écrieront des amis suffoqués, c’est donc la thèse du cosmopolitisme que vous plaide/ ? — Non. Il n’est pas si difficile de faire ici les distinctions nécessaires. Libéral est le maître hospitalier qui ouvre aux visiteurs les portes de sa maison : insensé celui qui en livre les clefs à des hôtes douteux. Un chef d’industrie habile emploie les meilleurs matériaux, sans égard à leur provenance ; il ne soutire pas qu’un étranger lui dicte des règlemens, ni que cet intrus bouleverse les coutumes de l’atelier. Par aveuglement, par faiblesse, pour toute sorte de raisons plus ou moins avouables, les chefs changeans et vacillans de l’atelier français ont méconnu ces règles de bon sens. L’instinct national a eu d’abord l’intuition, l’esprit éveillé a la vue chaque jour plus nette d’une invasion cosmopolite dans l’Etat français, d’une domination sournoise et parfois déclarée qui s’installe au cœur même de cet Etat, dans toutes les cellules de notre organisme : enseignement, administration, judicature, Nuances, diplomatie. Chaque jour, quelqu’un des citoyens optimistes ou somnolens qui n’y voulaient pas croire a les yeux dessillés par un petit fait personnel ; un incident fortuit lui montre soudain les avenues barrées, les places occupées ou assiégées par une camarilla.

Visions imaginaires ! répondent en ricanant ceux qui n’ont pas encore vu, ceux qui ont intérêt à ne point voir, à empêcher que l’on ne voie. Autant que j’aie pu observer, ces négations brutales de l’évidence ont pour effet d’irriter les gens les plus rassis ; le mensonge nous fâche plus que les menées qu’il dissimule. Nous sommes moutonniers, nous supportons beaucoup, mais nous n’aimons pas qu’on nous en conte. Qu’il y ait une forte part d’exagération dans les griefs du nationalisme, que des hallucinés en arrivent à voir le cosmopolitisme partout, j’en tombe volontiers d’accord : j’ai combattu plus haut l’excès de cette prévention. Mais on nous fera difficilement croire qu’il ait suffi d’un fantôme sans réalité pour émouvoir aussi profondément une grande nation. Je ne parle point ici, je le répète, d’un parti politique dont l’action sur le pays est encore problématique. Je parle d’un état d’esprit qui peut fort bien ne pas se traduire par le vote. Le vote est un acte de routine, subordonné à mille considérations de crainte, d’intérêt, d’attachement à une formule ou à un homme. L’état d’esprit ne se trahit souvent que par ces plaintes ou ces menaces vagues dont il semble que le sourd murmure aille grossissant, par cette phrase devenue contagieuse dans les milieux-où on l’attendait le moins : « Ils en feront tant… »

Soit, diront ceux de nos contradicteurs, et ils sont rares, qui ne nient pas la prépondérance d’une camarilla inquiétante pour nos susceptibilités de race et de tempérament, pour nos traditions intellectuelles, sociales, religieuses. — Soit, mais de quoi vous plaignez-vous ? C’est le jeu de la concurrence, le triomphe légitime et naturel des plus aptes. Si des groupes plus ou moins cosmopolites d’origine ou de tendance ont réussi à prendre la direction de vos services d’Etat, à peser tout au moins sur cette direction, c’est apparemment que vous ne les valez pas : c’est qu’ils ont su former, mieux que vos indigènes, une sélection de sujets plus habiles, plus alertes, plus richement doués d’intelligence et de caractère ; c’est qu’ils l’emportent sur vous par la cohésion, l’application, le savoir-faire actif. Vous êtes le nombre, et vous ne pouvez pas lutter, vaincre loyalement, avec les mêmes armes ! Il est donc juste que vous soyez vaincus et dominés. Vous êtes inférieurs ; les vôtres ont l’estomac débile dont vous parliez tout à l’heure ; et, plus familièrement, ils n’ont pas d’estomac ! — Je suis très sensible à ces argumens, très enclin à reconnaître partout le droit des plus aptes ; et je ne serai pas le dernier à reprocher aux victimes plaintives l’incapacité dont elles font preuve dans la défense de leur patrimoine. Mais la société n’est pas une classe où l’on couronne les meilleurs élèves. Elle est plus complexe, les rapports entre ses parties sont déterminés par des droits d’origines diverses.

Je reconnais la maîtrise d’un Anglais, d’un Allemand, dans certaines industries ; je sais quelles qualités de conduite ou de caractère je pourrais leur envier ; et je leur demanderais volontiers des leçons, dans les parties où ils excellent. Mais ce n’est pas une raison pour que je leur cède mon champ ou ma maison de commerce : s’ils voulaient m’en déposséder, je les prierais d’aller déployer chez eux les qualités que j’admire. En admettant que je leur sois inférieur selon le droit du plus apte, j’ai sur eux le droit supérieur d’être sur ma terre, faite de la cendre de mes morts. — La question est là, et non pas ailleurs, entre le cosmopolite qui réclame les places et fonctions du droit de ses capacités, de son labeur, de sa primauté dans les concours, et le Français qui entend garder ces fonctions en vertu de son droit patrimonial. Je dis le Français. Qui l’était plus et mieux qu’un Guizot, quand ce ferme protestant dirigeait notre politique et poursuivait à l’extérieur les desseins séculaires de la nation très chrétienne ? Qui l’était plus qu’un Cherbuliez, quand cet ami discret et fidèle honorait, enrichissait de son talent le pays qui l’avait adopté ? Et qui, enfin, mérite mieux ce titre que tel israélite, dont la vie se dépense en œuvres charitables ou en travaux utiles à l’avancement de la science française ? Ceci soit dit pour écarter du début les questions confessionnelles et les généralisations iniques : nos suspicions ne visent que l’esprit cosmopolite, commun à des réfractaires de toutes les Eglises, hostile à l’ensemble de nos traditions, agressif et destructeur de ces traditions.

Si le nationaliste est bon philosophe, — tout arrive, même cela, — il peut invoquer en outre le droit de l’inconscient contre le droit de l’intelligence. Au milieu du dernier siècle, on n’avait d’adoration que pour l’intelligence, sous la forme où elle brillait le plus souvent en ce temps-là ; on lui demandait l’agilité du sens critique et analytique, la perception rapide et l’association ingénieuses d’une infinité d’idées. Un homme habile à ce petit jeu cérébral montait aux nues. Vers la fin de ce siècle, les philosophes de tout pays ont remis en honneur l’inconscient. Ils ont exalté l’instinct aux dépens de l’intelligence, qui avait cessé de plaire ; ils y ont vu les sources réelles de la force, pour laquelle le monde professait un grand culte, et les profondes réserves de la vitalité des races. Je crois qu’ils n’ont pas trop mal vu. On ne les avait d’ailleurs pas attendus pour sanctionner le droit de l’inconscient, s’il est vrai que le suffrage universel ne soit pas autre chose que la reconnaissance de ce droit.

Laissons les philosophes à leurs disputes. De quelque façon que la justice idéale décide entre ces divers droits, les pasteurs des peuples doivent compter avec les faits. Et c’est un fait considérable que le nombre, que la volonté d’une nation qui se sent et se dit maîtresse sur son sol. Le nationalisme est un mouvement grégaire. Chaque berger, sait combien sont irrésistibles et redoutables ces mouvemens instinctifs d’un grand troupeau, qui va devant lui où on le pousse, aperçoit soudain l’abîme, recule en désordre, n’écoute plus aucune voix, renverse et broie ses conducteurs dans sa course de panique et de colère. — Une conviction rassure les fermiers très avisés qui se sont fait adjuger la tonte du troupeau. Eblouis par la puissance des grands courans cosmopolites, — j’énumérais plus haut les forces convergentes qui en précipitent la vitesse, — persuadés que ces courans rompront toutes les vieilles digues et submergeront prochainement le monde du XXe siècle, 1rs audacieux qui en profitent se flattent d’y voir disparaître les dernières résistances de l’esprit particulariste ; ils tablent sur ce déluge pour noyer la pauvre arche nationaliste et les animaux incommodes qui s’y sont réfugiés.

Ils pourraient se tromper. Rappelons-leur, — et, si je me suis attardé d’abord à un exposé historique, ce n’était pas à autre fin, — rappelons-leur cette loi de l’histoire qu’on oublie trop : chaque progrès du cosmopolitisme détermine une explosion de nationalisme. On l’a bien vu par l’exemple mémorable de notre expansion révolutionnaire, qui suscita dans toute l’Europe des réactions nationalistes : et la victoire demeura à ces dernières. On le voit à cette heure sur deux champs d’expériences très instructifs : en Chine, où l’invasion cosmopolite a déchaîné l’accès de nationalisme farouche dont nous triompherons à grand’peine, si nous en triomphons ; au Transvaal, où le cosmopolitisme envahisseur des uitlanders a fait se lever une race qui mourra tout entière plutôt que de le subir. Autant de leçons qu’il est sage de méditer avant de parier pour le cosmopolitisme.

J’inférerai de ces remarques une seule conclusion. La poussée nationaliste, comme on dit aujourd’hui, ou, pour parler mieux, le réveil du sentiment national en France n’est pas un fait isolé. Il se rattache à des manifestations similaires dans plusieurs contrées de l’Europe. Il y a des causes générales à ce mouvement universel : il y en a de particulières à chaque pays. Ces deux ordres de causes ont agi dans le nôtre. On comprendra peut-être mieux la crise française, on en calculera les conséquences avec moins d’incertitude, si l’on veut bien la considérer dans cette vue d’ensemble. Je n’ai eu ici d’autre dessein que de faciliter l’étude du problème. Quant à le résoudre, c’est un soin qu’il faut laisser aux hommes qui dirigeront nos allaires dans le cours du nouveau siècle. Ils vont naviguer entre les deux écueils : puissent-ils donner les coups de barre avec fart essentiellement français de la mesure, avec ce tact où nous savions allier, naguère encore, nos devoirs de protection envers les botes étrangers, notre respect du droit des minorités indigènes, et les fermes traditions qui ne laissaient jamais échapper de nos mains la garde exclusive de nos intérêts nationaux.


EUGENE-MELCHIOR DE VOGÛE