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Au Seuil du siècle/8

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LE ROMAN
DES GRANDES AFFAIRES

Des gens se plaignent de la platitude de notre temps. Ce sont des sots. Et il s’en est toujours trouvé pour déplorer la platitude de tous les âges. À la vérité, les sujets capables d’émouvoir les sensibilités et d’ébranler les imaginations sont aussi nombreux aujourd’hui que jamais. Ainsi lorsqu’on nous rapporte les prodigieuses histoires des grands manieurs d’affaires américains, leurs biographies digne des contes de fées, leurs entreprises dont l’ampleur dépasse le commun de nos imaginations, ne peut-on pas dire que rarement on a vu pareil excitant pour les esprits ?

Il faut remarquer que c’est un romancier qui fut des premiers à parler des trusts et à faire connaître ces gigantesques combinaisons au public peu familier avec les travaux des économistes. Je me souviens que M. Paul Adam expliquait, il y a quelques années, dans une série d’articles d’un journal populaire, et avec une clarté inaccoutumée chez lui, le système qui a fait la fortune des milliardaires transatlantiques. L’imagination un peu trouble de M. Paul Adam, toujours séduite par l’énorme, s’était mise tout de suite d’accord avec les puissants éléments de romanesque qui résident dans ces édifications de fortunes gigantesques, dans ces concurrences acharnées, dans ces accaparements universels, qui laissent loin derrière eux les petites spéculations et les modestes coups de Bourse qu’Emile Zola racontait, par exemple, dans l’Argent. Sans doute, Balzac avait déjà su attacher passionnément ses lecteurs au commerce d’un parfumeur parisien, et il faut sans doute plus de génie pour intéresser à la boutique de César Birotteau que pour étonner par la mise en œuvre des traits caractéristiques de la vie de Gould, de Vanderbilt, de Carnegie ou de Pierpont Morgan. Mais enfin M. Paul Adam, qui faisait représenter, il y a sept ou huit ans, au Théâtre-Libre et à l’Œuvre, le Cuivre, drame sur un trust sud-américain, était un véritable précurseur. C’était lui qui était désigné pour écrire le grand roman des grandes affaires « mondiales ». Il ne l’a point fait sans doute parce qu’il est trop occupé à retracer l’histoire de la sensibilité française au XIXe siècle. Ce roman, qui eût été touffu, mystérieux, terrible et plus énorme encore que les récits les plus prodigieux rapportés par les voyageurs, ce roman, le voilà fait et il est de la main du vicomte Eugène-Melchior de Vogüé, — du vicomte de Vogüé à « l’âme amène », comme quelqu’un a dit un jour.

Singulier contraste ! M. de Vogüé est tout aménité, tendresse, évangélisme : et sa gloire la plus pure est faite d’un mot sur le coup d’Àtat que les belles âmes républicaines ne citent jamais sans horreur… Le premier il s’est fait, par affinités et par goût, missionnaire du tolstoïsme et de la vie simple : et pourtant le voilà passé analyste des grands capitaines de la guerre commerciale.

Un peu de réflexion explique cependant assez vite comment M. de Vogüé eut l’idée de composer ce Maître de la Mer qui est « le livre du mois ». C’est d’ailleurs très simple.

M. de Vogüé est de ces écrivains très rares et, par cela, précieux, qui ne sont pas littérateurs de carrière, littérateurs purs, — c’est-à-dire qui ont un rang, une situation, une raison d’être, indépendamment de leur qualité de littérateurs. Ils ne doivent pas tout, absolument tout, la vie, la considération et la substance même de leurs ouvrages, à leur seul talent d’auteur. Sans doute ils sont assez doués pour qu’on doive penser qu’ils auraient écrit, et avec honneur, quand bien même leur origine eût été inférieure. Mais ils n’auraient jamais écrit les mêmes choses.

Si son nom et sa naissance ne lui avaient permis de débuter à l’ambassade de France en Russie, certainement le vicomte de Vogüé n’eût jamais écrit le Roman russe. Sans ce nom, sans cette naissance et toutes les garanties qu’elle leur apportait, les électeurs de l’Ardèche n’eussent point songé à envoyer M. de Vogüé à la Chambre, ni M. de Vogué n’eût songé à devenir leur député : et il n’eût point rapporté du Parlement, avec un noble dégoût et un désenchantement utile, son livre des Morts qui parlent. Le Conseil de la Compagnie du Canal de Suez n’eût jamais eu l’idée de proposer à ses actionnaires de nommer comme administrateur un littérateur, même éminent, mais simple littérateur : or c’est dans cette fonction, considérable à divers titres, et dont M. de Vogüé est investi depuis quelques années, qu’il faut chercher, je crois, les origines du Maître de la Mer.

À la tête d’une société financière et maritime qui doit sa formation et sa prospérité à l’audace, à l’initiative, à l’énergie d’un homme d’affaires génial, M. de Vogüé était bien placé, pour connaître les grands intérêts et les puissantes volontés qui se disputent les richesses du monde. Alors il se sentit légitimement tenté de traduire dans un roman ses expériences et ses observations.

Je ne sais comment il se fait qu’avec cela a écrit M. de Vogüé un livre qui, dans son genre, ne me paraît pas beaucoup plus « réaliste », je veux dire plus conforme aux choses, que celui qu’eût écrit M. Paul Adam. Bien qu’un peu exagéré, j’en crois le détail exact : c’est l’histoire, agrandie seulement aux proportions de la planète et non plus limitée à l’Atlantique, du fameux trust de l’Océan. Ce qui m’empêche de croire que le Maître de la Mer soit bien ressemblant au modèle et d’accord avec les événements, ce ne sont pas ses côtés délicieusement Jules Verne (l’homme certainement le plus qualifié pour raconter ces sortes d’aventures), mais c’est toute l’idéologie, tous les symboles que M. de Vogüé a introduits dans son histoire.

On s’imagine, en ouvrant le livre, qu’il ne va être question que des opérations inter-continentales du richissime Archibald Robinson (qui est appelé assez drôlement à un endroit, par un à-peu-près d’helléniste, Robinson Chrysoé). Et point du tout. Un conflit d’« idéal » s’en mêle. Une intrigue amoureuse déroule ses phases connues. On ne sait plus s’il s’agit du tendre Jean d’Agrèves ou d’Archibald Robinson, « l’imperator moderne », le tout-puissant directeur de l’U. S. T. (Universal Sea Trust).

M. de Vogüé, dans son Maître de la Mer, n’a pas fait un roman documentaire, un roman historique, ni politique, ni économique, ni même sociologique, comme il s’en publie. Il a écrit, en somme, sur des sujets nouveaux, un roman à l’ancienne mode, un roman à thèse et à idées.

On pourrait sans doute distinguer deux idées directrices dans ce livre. La première, c’est qu’aux « jeunes énergies » un peu brutales de l’Amérique, représentées par Robinson, s’oppose « le vieil idéal » français, incarné dans le capitaine de Tournoël, explorateur, image un peu bien affadie du colonel Marchand. À l’esprit d’intérêt, au jugement positif de l’Anglo-Saxon qui traduit tout en valeur marchande, M. de Vogüé oppose le sentiment de l’honneur et le désintéressement du Celte. Méfions-nous, oh oui ! méfions-nous de ces antithèses. Elles sont bien vulgarisées et elles ne sont pas moins contestées. M. de Vogüé nous donne cet encouragement que les forces morales l’emportent et doivent l’emporter sur les autres. Mais il paraît sous-entendre que c’est à la condition que les unes s’allient aux autres. Il est parlé à un endroit d’alliance entre le « vieil idéal » celtique et les « jeunes énergies » anglo-saxonnes.

Voici d’ailleurs comment est exposée la thèse par la bouche d’un missionnaire qui, sur la terre d’Égypte, répond en ces termes à un archéologue qui vante la munificence des milliardaires américains et raille la ladrerie française qui lui fournit à peine de quoi vivre et continuer ses travaux :

« Malheureux ! s’écrie le missionnaire en homme accoutumé à tous les sacrifices, c’est sur la terre d’Égypte que tu oses décrier la puissance souveraine au génie français, même indigent, à la volonté française, même contrecarrée par la plus riche des nations ? Tu as débarqué sur cette terre, à Port-Saïd, me disais-tu. Qui as-tu vu d’abord sur le môle ? Un Français, qui vint en Égypte aussi dénué que Mariette, avec une foi au cœur, comme Mariette ; il a lutté vingt ans pour cette foi, elle a triomphé. Ah ! le Maître de la mer, comme on l’appelle, peut faire passer sous cet homme de bronze tous les navires des deux hémisphères : le vrai Maître de la Mer, c’est le Français qui la violente, qui en réunit les îlots séparés et leur commande de porter des vaisseaux. Et combien d’autres t’en nommerais-je de ces Français qui ont créé sur le sol égyptien, à coups de volonté, tout ce qui en fait l’opulence et la parure… Tes banquiers auront beau faire, mon bon Jérôme, c’est nous qui sommes les rois du monde, avec les inépuisables richesses de notre esprit et de notre cœur. »

Peut-être. Mais on pourrait aussi faire remarquer que si notre idéalisme a parfois réussi, c’est que nous ne sommes pas non plus de si mauvais banquiers. Ce n’est pas le génie et la volonté de Lesseps tout seuls qui ont percé l’isthme de Suez : il a fallu des centaines de millions pour exécuter ses projets. Heureusement, les Celtes ont aussi un peu de sens pratique et ils étaient les seuls dans le monde à avoir produit et économisé assez de richesse pour l’aventurer dans l’entreprise peut-être la plus risquée et la plus discutée du XIXe siècle. Ne fallut-il pas au petit bourgeois qui souscrivait pour une, deux ou trois actions du canal de Suez autant de sens des affaires et de goût du risque qu’on se plaît à en reconnaître aux Américains ? Et ceux-ci n’ont-ils pas un « idéal » qui, pour n’être pas aussi vieux, c’est-à-dire aussi souvent attesté par l’histoire que le nôtre, est également fait d’énergie, de désintéressement, d’amour du jeu et du danger ? Chaque nation y met sa note ; voilà la différence. Mais il ne paraît pas bon de laisser croire que les « forces morales » toutes seules ont pu, même en France, remporter de grandes victoires si elles ne sont pas appuyées sur de plus positives ressources. Ce n’est même pas la rançon, c’est la condition de toutes les grandes idées des hommes.

L’autre pensée directrice du roman de M. de Vogüé, elle est antique et vénérable comme la littérature elle-même. La voici, exposée par un médecin :

« Sur cent hommes qui tiennent les grands rôles de la comédie humaine, il y en a quatre-vingt-quinze qui ne jouent le leur que pour une femme. De loin, on les croit tout occupés de mener le monde ; on approche, on entre dans leur privé, on voit vite de quoi ils sont occupés, par qui et par où ils sont menés… »

Ainsi la grande lutte pour la possession de l’immense empire africain qui se livre entre Archibald Robinson et le capitaine de Tournoël, entre l’Anglo-Saxon positif et le Celte idéaliste, se complique d’une rivalité amoureuse. Ces deux conquérants ne se disputent plus le monde que pour plaire à de beaux yeux. Et nous avons la satisfaction — flatteuse pour l’amour-propre national — que c’est en fin de compte le Celte, riche de son seul honneur, qui l’emporte sur les millions de Robinson.

Il est de tradition dans la littérature française de toujours mêler une histoire d’amour aux conflits des ambitions et des intérêts. Les tragédies politiques de Corneille sont elles-mêmes doublées d’une intrigue. On ne saurait donc reprocher à M. de Vogüé d’en avoir fait autant. Peut-être, seulement, repris par son goût de l’analyse sentimentale, a-t-il un peu trop insisté à la fin sur les amours du capitaine, de sorte que son livre, qui s’ouvre à la façon héroïque de Jules Verne, se ferme sur la mode idyllique de Feuillet. Il y avait, dans la classification des genres, ce que l’on nommait autrefois l’idylle héroïque. C’est à quoi ne correspond pas mal le Maître de la Mer.

24 octobre 1902.