Au bord du Saint-Laurent/0a

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Imprimerie du Saint-Laurent (p. 5-10).

EN GUISE DE PRÉFACE



LETTRE À L’AUTEUR


Cher monsieur Gauvreau,


Un double motif a inspiré votre choix de l’humble messager qui assumât de présenter au public votre nouvel ouvrage. « Nous sommes de la même paroisse, » m’avez-vous dit ; « je suis un ancien élève de Rimouski… » Votre élection — permettez-moi ce terme, familier en ses significations diverses à l’homme politique qui a été pendant vingt-cinq années consécutives l’élu de Témiscouata — votre élection d’un préfacier est donc le témoignage de bienveillance de l’homme mûri par l’âge et le travail à son frère cadet ayant à peine entamé la période fructueuse de la vie ; elle est cette élection, dans sa forme si concise en même temps que si chargée de sous-entendus pieux, l’hommage délicat du fils à sa mère, l’Alma Mater. Les souvenirs qui nous rattachent communément à notre chère Isle-Verte, l’amour qu’à votre exemple je garde à cette portion minuscule de la grande patrie, pouvaient-ils laisser mon oreille sourde à l’invitation d’un de ses plus distingués fils ? pouvais-je ne pas m’incliner avec respect devant votre geste de piété filiale ?

Et pourtant, il ne semble pas nécessaire que l’on vous présente, et qu’une voix étrangère aille sur votre seuil prononcer l’équivalent du Tolle et lege, qu’entendit un jour Augustin. Vous êtes de longtemps du métier, et de longtemps vous avez favorablement affronté la critique. À peine avez-vous quitté le collège et l’encre est-elle à peine sèche de vos devoirs dans les cahiers d’honneur, que déjà vous vous essayez par goût au roman, à la nouvelle, à la rime, tout en potassant par devoir et en vue de votre carrière future (car l’homme ne vit pas encore des lettres, en notre jeune pays) les Pandectes et les sublimes prescriptions du Code concernant les fossés de ligne et les « vaches immortelles ». Il faut que les Muses fassent entendre à l’oreille du jeune clerc avocat ou notaire de bien doux accents pour qu’il leur garde une portion de son cœur, malgré l’opposition apparemment irréductible entre la lettre de la Loi, qui tue, et les Lettres, qui vivifient !… Ou plutôt, n’est-ce pas par intérêt que bon nombre de jeunes basochiens se réfugient au sein des Lettres ? Ils ont appris en effet de Cicéron qu’« elles sont une consolation dans l’adversité »… Il n’importe ; et honni soit qui mal y pense !

Voilà donc que votre plume est déjà bien taillée. Installé dans votre étude, au foyer de votre jeunesse, vous la consacrez a une monographie de l’Isle-Verte, et puis, des Trois-Pistoles : en quoi vous faites œuvre de patience vraiment méritoire et de bon patriote. Les documents paroissiaux, les archives du comté et de la province existent sans doute, qui fournissent la matière première de la petite histoire, et, partant, de la grande. Mais encore faut-il donner une forme à cette matière, l’exploiter par une sage interprétation, lui donner la vie et la couleur, la compléter par les apports de la tradition, voire même de la légende locale. Ainsi se reconstitue pour l’édification de la génération contemporaine ou future la vie disparue des familles et des paroisses ; ainsi se façonne par un labeur ingrat et trop ignoré la véridique histoire des us et coutumes du peuple. Dans le milieu où s’exerce votre activité, vous vous consacrez à cette résurrection du passé ; et c’est pourquoi nos concitoyens vous conservent une très profonde gratitude.

Après un quart de siècle consacré presque exclusivement à la politique, encore que vous n’ayez jamais oublié vos premières amours et que votre nom se trouve, entre temps, au bas de maints articles de journaux ou de revues, vous en venez au sujet plus général des histoires et légendes du « bord du Saint-Laurent ». La nature du sujet a tenté votre esprit tour à tour partagé entre les œuvres d’imagination et les minutieuses précisions de la petite histoire. La légende n’est-elle pas en somme de l’histoire, de l’histoire aux lignes imprécises, embellie ou enlaidie — « exagérée ou dénaturée », ainsi que s’exprime Léon Gautier — par l’imagination populaire ?… Et ces légendes, que vous nous racontez sont « du bas du fleuve », comme vous-même. En cet endroit, c’est-à-dire dans le bas du fleuve, « une, deux ou trois semaines en bas de Québec, » il y a d’abord… un fleuve, et un grand ! Ce n’est pas le mince filet d’eau douce et plus ou moins boueuse qui rampe en face des grandes villes et que tel petit pont, baptisé pompeusement du nom d’une province ou d’une illustre reine, se fait un jeu d’enjamber, si je puis dire. Non ! ici c’est « le fleuve géant » de Routhier, « le Saint-Laurent au majestueux cours, » que l’étranger de Québec, des Trois-Rivières et de Montréal voit avec un œil d’envie. Nos gens l’appellent la mer ; et de ce fait, il en a les arômes puissants, par les soleils d’été, les nuances aux spectacles toujours nouveaux, la majesté des horizons, les sourires ensorcelants, les brusques et superbes colères. De la mer il possède le cadre pittoresque et robuste : montagnes abruptes des rives gaspésiennes, rochers sculptés par le Créateur en forme de vieille, de tourelle, de cervidé haut empanaché ou de félin guettant sa proie ; caps bizarres du Bic ou du Saguenay, brèches et ravins taillés au cœur du granit par l’épée prodigieuse d’un Roland, anses et baies variées et paisibles, au fond desquelles les flots jouent à cache-cache…

Or « les paysages sont des états d’âme, » et les spectacles divers de la nature sont la source première et toujours abondante de l’inspiration, dans les créations artistiques. Si grande, pourrait-on ajouter, est leur influence, en ce domaine, que par l’intermédiaire de l’artiste ils donnent à l’œuvre d’art une large part de son caractère distinctif. La Provence a jeté de son soleil dans les Îles d’or et dans Mireille ; la plainte sempiternelle de la Grande Bleue et les récifs de la côte ne sont pas étrangers à la mélancolie des poèmes bretons ; l’azur de l’Italie se retrouve aux pages des Géorgiques ; la grâce de l’Hellade se révèle dans l’épisode aux lignes pures de Nausicaa.

Dès lors on comprend que notre mer, à nous d’en bas de Québec, et l’opulente nature qui l’enchâsse aient fourni des éléments généreux de pensée aux cerveaux de nos gens.

Qu’on veuille bien se rappeler, d’autre part, que le grand fleuve a servi de théâtre héroïque à l’histoire des premiers jours.

Les dates célèbres en sont inscrites à ses rives et sur ses flots mouvants, tout autant que dans les bouquins des bibliothèques. Ici s’arrête Jacques Cartier ; là, les Anglais incendient le village naissant, à la conquête, comme plus tard les Boches en Belgique ; en cette paroisse prêchait le Père La Brosse ; une frégate a fait naufrage sur cette pointe, et la rouille achève de ronger son artillerie au fond des eaux ; on a trouvé sur telle plage un enfant d’origine étrangère, qui est devenu le chef d’une famille aussi considérable que distinguée de notre société bas-québécoise… La mémoire du peuple garde l’essentiel de ces faits authentiques et y ajoute, par une composition de l’imagination, la tradition plus ou moins obscure de naufrages horribles dans la tempête, d’abordages à coups de haches, de randonnées fabuleuses ou véridiques des missionnaires, en canot et à l’aviron, de Québec à Tadoussac, de l’Isle-Verte à Rimouski, Gaspé et aux extrémités de l’Acadie.

Ainsi s’est ébauchée la geste du bas du fleuve.


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Et les prés, et les monts, et toute la nature


y chantent de tendres idylles, des poèmes épiques traversés par l’éclat guerrier des épées et des sabres, les vagues clapoteuses s’y racontent de lugubres histoires, le soir, au fond des…baies. Une tragédie se rattache à l’Anse des Morts, un phénomène de la nature, la folle du logis aidant, donne naissance au Braillard de la Madeleine illustré par Faucher de Saint-Maurice. Telle localité aperçoit, à certains jours, une nef merveilleuse comme le Vaisseau de Sindbad — moins la musique étincelante de Rimsky-Korsakoff — cinglant, toutes voiles hautes, vers la falaise, au milieu des lamentations des matelots ; telle autre recèle en son rivage des coffres-forts inestimablement dorés, débarqués à terre par un Rockfeller des « temps passés. » (Oh ! le brave cœur ! Il n’est maintenant que de savoir où ça se trouve… avec une métrole.) Le diable même, en personne, ou plutôt en cheval, charroie la pierre nécessaire à la construction d’une église paroissiale ; Méphisto en bottes sauvages et en étoffe du pays, je suppose, il achète des âmes, comme dans Faust, « l’épée au côté, l’aigrette au chapeau et l’escarcelle pleine. » Que sais-je encore ? Vous en savez bien d’autres et de plus savoureuses, se rattachant pour la plupart à notre région témiscouataine, que vous racontez en une langue colorée, sans vous presser, ne dédaignant pas de philosopher, le long de la route, de faire ressortir la foi de notre peuple, de dégager la leçon morale ou religieuse qu’inspirent les actes de vos personnages et les circonstances de leur vie.

Il convient de vous féliciter. Nos histoires et légendes font partie du merveilleux patrimoine moral que nous a légué le passé, et qu’il serait criminel d’enfouir, comme le serviteur infidèle, ses talents, afin de ne nous occuper que de bagatelles exotique. Notre devoir n’est-il pas, au contraire, de tirer le meilleur parti possible de ce fond qui manque le moins, dans toutes les sphères de notre activité spirituelle ? Pour ne parler, par exemple, que de la légende, il faut reconnaître que cette forme ou plus exactement cette déformation de l’histoire a dans une large mesure inspiré le génie français, au cours des âges. Ainsi la Geste de Théroulde ne se borne pas à immortaliser le fier et valeureux Roland, le sage Olivier et Turpin, « mouvante citadelle, » elle campe terre de France, mult dulz païs, comme le champion de Dieu et de l’Église, ses soldats, comme des Cid, avant la lettre, qui doivent tout sacrifier, fors l’honneur, pour la patrie. Et si comme l’a dit le poète des Rayons et des Ombres, le soleil explique les roses, » on peut prétendre que Roncevaux, contemplé sous cet angle, aide à comprendre l’esprit apostolique de la France, et les victoires de Bouvines, d’Austerlitz ou de la Marne… En tout cas, il suffit de la prosaïque réalité pour constater que lorsque le XIXe siècle réclama son chef d’œuvre, Henri de Bornier n’eut qu’à tendre la main vers l’épopée du moyen-âge pour en rapporter sa Fille de Roland, dont certains vers, et des plus beaux, ne sont que la réduction en français moderne du texte en langue d’oïl ; il suffit de faire appel à l’histoire contemporaine pour savoir que M. Joseph Bédier n’a pas jugé indigne de l’Académie et de lui-même de reprendre le thème médiéval de Tristan en Yseult, sur lequel le Maître de Bayreuth avait déjà, tout autant que sur Perceval et les Niebelungen, forgé sa gloire.

Ainsi se rejoignent les âges, ainsi

................les fils ressemblent aux ancêtres, ....
Le vieux temple est le même avec de jeunes prêtres ;

ainsi se forme l’âme nationale.

Qui sait ? les générations de demain reprendront sans doute les récits que votre zèle confie aux pages d’un livre, plus fidèles que les mémoires humaines ; le génie des artistes brodera en leur marge, y ajoutera, en élaguera les détails superflus, en fera jaillir aux yeux émerveillés des beautés nouvelles encore insoupçonnées. Avec les Casgrain, les de Gaspé, les Taché et quelques autres, vous aurez contribué à sauver de la ruine — et la ruine, en l’espèce, c’est l’oubli — les sources claires où s’abreuveront nos arrières-neveux ; et, du même coup, vous aurez donné à ceux de nos contemporains

.......... qui dedans soy
Sauraient vraiment trouver de quoy
Prendre la plume,

et que l’apathie condamne à fumer éternellement leur pipe, en une quiète et inféconde béatitude, un exemple pratique de piété nationale et de dévouement au service de l’intelligence.

Je souhaite à vos histoires et légendes du bord du Saint-Laurent le meilleur succès.

Fortunat CHARRON, ptre.