Au bord du Saint-Laurent/13

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Imprimerie du Saint-Laurent (p. 77-86).

CHAPITRE XIII

LE VIEUX MARIN


C’était un être étrange et fièrement trempé que ce vieux marin de mon village qui s’appelait le Père H*. Ces hommes de la mer ont un aspect particulier, des manières à part, un accent à nul autre pareil. Massif, l’œil ferme et le jarret solide, le Père H* avait gardé dans sa démarche, un peu de ce roulis et de ce tangage du navire qu’ont toujours les vieux loups de mer, et il ne faisait pas bon de le plaisanter sur le métier.

Ces gens qui vont sur l’eau, et regardent la mer les yeux remplis d’une douce volupté ; ces êtres habitués dès leur plus jeune âge à braver les périls, à rire du danger et n’avoir plus souci des désastres lamentables dont les voies navigables sont les tristes théâtres, portent sur leur visage où le hâle a mis son empreinte, un cachet de virilité et de force morale qui en impose. On les reconnaît à leur accent bref, à leurs paroles concises qui tiennent du commandement.

Le Père H* était de ceux-là. Ferme et tenace, peu loquace et généreux par nature d’une générosité de marin, il ressemblait un peu, par sa rigidité quasi draconienne, à ces descendants des huguenots qui formaient une secte à part par des habitudes sévères, un maintien réservé, une morgue plus que britannique et une démarche solennelle quoique caractéristique.

Ce vieux loup de mer, ce roi des caboteurs depuis Québec jusqu’en bas du Bic, n’avait jamais, que je sache, donné signe de tendresse, si ce n’est à une certaine époque de l’année : au printemps. Oh ! le printemps, pour lui, voyez-vous, c’était la délivrance, c’était le grand air, l’espace, l’immensité, la liberté. Pendant les six longs mois de l’hiver, il portait les chaînes de la captivité. Oui, c’était pour lui pis que traîner un boulet de galérien que de se voir ainsi remisé entre les quatre murs de sa demeure.

Il avait des haut-le-cœur dans sa retraite forcée, et, d’une humeur chagrine, la société des hommes ne lui allait pas. Aux approches du printemps, on le voyait jeter au fleuve un regard d’impatience. Oh ! s’il eut tenu dans ses robustes mains le soleil d’avril trop lent à fondre les glaces et à briser les entraves qui retiennent la mer captive, comme il lui aurait donné plus de vigueur et d’activité. Il lui aurait pour ainsi dire communiqué l’ardeur de ses désirs, et le marin joyeux aurait monté son bâtiment dès les premiers jours d’avril.

Mais coursier indompté, il lui fallait ronger son mors et savoir attendre l’heure désirée. Sonnait-elle cette heure, que le vieux devenait plus humain, plus tendre. Sa voix prenait une douceur inaccoutumée en parlant de la mer et de son bateau, fin voilier solide à la lame et qui avait fait ses preuves aux jours de bourrasque sur le fleuve. Il avait des tendresses de femme pour ces choses-là ; ses entrailles se sentaient remuées agréablement en présence de ces deux faits : le printemps qui libérait le fleuve, et son bateau tout prêt, qui ne demandait plus qu’un dernier coup de pinceau, un rayon de soleil caressant et une douce brise pour prendre la haute mer.

C’est peut-être triste à dire, mais l’égoïsme brutal s’implante un peu partout et ses ravages sont souventes fois incalculables. À l’horizon de combien de vies ne voit-on pas se lever ce pâle soleil de l’égoïsme qui jette sur le monde, comme au sein des familles, des rayons maudits qui font germer les désespoirs et les désillusions. Combien de pères égoïstes ne songent qu’à eux et relèguent à l’arrière-plan ces êtres qu’ils ont forcés de naître ! Oui, il en est, il s’en trouve de ces hommes-là, et le monde va son chemin sans plus s’occuper d’eux que si rien n’était.

On s’accoutume, voyez-vous, aux infirmités morales comme aux défauts physiques, et les hommes peu indulgents d’ordinaire, le sont pour ces misères morales qu’ils coudoient un peu partout : peut-être parce qu’ils sentent en eux le germe de cette même maladie qui tue les affections et brise bien des vies.

Le Père H* qui n’était pas un gâté de la nature, mais bien plutôt un élève de la misère et des durs labeurs, ne connaissait pas ce que c’était que d’avoir du cœur. Il ne sacrifiait rien à ces liens multiples qui doivent unir les âmes ici-bas, surtout celles appelées à vivre dans un cercle commun, comme les parents, la mère et les enfants.

Ce n’était pas qu’il eût l’âme méchante ou le cœur endurci : sous l’écorce rugueuse du marin, les sentiments d’humanité, de bravoure, de force et de générosité se faisaient sentir parfois, mais c’était comme en un chaos indescriptible, un mélange sans nom ; et c’est peut-être à l’heure même où il accomplissait un acte généreux qu’il se montrait plus dur, plus brutal, plus impossible.

Sa nature était ainsi ; sa manière d’agir ayant pris racine dans toute son entité, il lui devenait impossible de s’amender. Rien ne pouvait l’émouvoir ; on aurait dit qu’au contact des choses tristes de la vie, dans la fréquentation quasi-journalière des misères de tout genre qui grouillent sous le soleil, il s’était durci toutes les fibres du cœur, se faisant ainsi une nouvelle nature.

Les dangers qu’on court sur la mer ; les naufrages vingt fois répétés qu’il avait subis durant sa longue carrière de marin ; la mort qu’il avait tant de fois vue de près, les tristes victimes des drames de la mer qu’il avait quelque jour rencontrées en route ; l’atroce gonflement des matelots noyés qu’il avait recueillis sur le fleuve, tout cela l’avait façonné à part, brisant les tendresses, faisant des ruines des chaudes illusions qui bercent tout homme encore croyant, encore sensible et toujours jeune de cette jeunesse du cœur qui fait que l’on vit vieux.

Le Père H* avait des enfants pourtant, des enfants qui le craignaient plus qu’ils ne l’aimaient, et cette éclatante manifestation de la crainte de ses enfants n’était pas de nature à mettre en l’âme du vieux un rayon de soleil, un brin de joie et de félicité. Il s’en voulait presque de cette aversion des enfants ; il voulait changer, leur sourire d’un mot pour les retenir parfois autour de lui et ce mot attendri, dans le cœur peut-être, n’était pas encore rendu aux lèvres qu’il avait l’accent bref, concis, froid de tous les jours.

Il souffrait pourtant mais il ne s’en rendait pas bien compte, et colère contre lui-même, il épuisait sa mauvaise humeur sur tout, sur tous et sur toute chose. Ceux qui le connaissaient disaient tout bas : « Comme il doit souffrir de se voir ainsi ! » Jamais une parole douce, jamais un bon mot, pas même un sourire accueillant. Mais lui s’y méprenait facilement, et somme toute, dans son for intérieur, il s’avouait franchement qu’il pourrait être plus méchant !

Le plus âgé de ses garçons était un grand jeune homme pâle qui avait poussé comme cela, tout seul. Privé d’affection, à cet âge où l’on en a tant besoin, il avait grandi en liberté, plus souvent au bord du fleuve (car dans mon village la mer n’est pas loin) que sous le toit paternel. À quinze ans, il était matelot et se riait, comme son père, des écueils et des naufrages. Sévère pour lui-même, rigide, quoique nerveux, il promettait.

Le père avait l’œil sur lui, mais le sentiment qui se partageait son âme n’avait rien de cette tendresse affectueuse qui fait germer les grandes et nobles choses ; il y entrait une trop forte dose d’orgueil humain et d’égoïsme pratique. Il était fier de son rejeton, mais en même temps il constatait que la famille diminuait et qu’il ne lui restait plus que les plus jeunes à soutenir.

Le père avait son bateau et le fils le sien. Désunis dans la vie commune de la famille, ils comprirent que le même pont de navire ne pouvait pas les voir enfin se fondre pour ainsi dire l’un dans l’autre et accepter de vivre en termes paisibles, avec des rapports humains. Donc, le père conduisait sa barque, et le fils commandant, seul maître, à bord de son voilier.

Un jour — c’est ici que commence notre histoire — le fils en arrivant à Québec tomba malade. Il avait subi une tempête dans la traverse, les pompes avaient marché toute une longue nuit et lui, le commandant, le premier partout à l’heure du danger comme aux heures de travaux pénibles, de tâches ardues, s’était pour ainsi dire épuisé à maintenir son vaisseau ferme à la mer et à le soulager de la masse énorme d’eau que les vagues hurlantes engouffraient dans la cale déjà bien lestée.

Ayant pris du froid au matin, alors que la tempête cessait de faire rage, il tomba lourdement sur le pont de son navire. La congestion cérébrale venait de le terrasser, lui un lion de mer, un fort, un colosse d’énergie malgré son apparence quasi maladive et fiévreuse.

On le porta à l’hôpital, délirant, brisé, n’ayant presque plus la forme humaine, car les pauvres nerfs du malade, attaqués profondément par l’action du froid et de la chaleur, se contractaient douloureusement, brisant cette forme humaine, la défigurant brutalement.

Sous les soins empressés des hommes de l’art, il ne tarda pas à venir en convalescence. Alors, il eut le temps de songer à sa vie misérable, privée des premières joies qui sont à l’enfance ce que les premières ondées du printemps sont à la terre qui renaît à la vie. Il se remémora les heures passées au foyer paternel sous le regard rigide d’un père sévère et égoïste, et il n’y trouvait pas ce que l’on appelle le bonheur.

Ses lèvres tendues à toutes les coupes n’avaient jamais goûté qu’un breuvage amer, et le souvenir de celle qui avait été sa mère se trouvait à garder peu de place dans son cœur ulcéré.

Il ne maudissait pas la vie ni les hommes, car il était robuste et ferme jusque dans les douleurs de tout genre ; mais il se sentait bien paria, bien misérable dans ce monde où il n’était venu que pour s’instruire froidement à la dure école des désenchantements, des rigueurs et des vicissitudes. Et les heures coulaient ainsi, parcourant la route du passé, route ardue, pénible où il ne voyait pas un sourire, pas un bon mot, rien de ce qui tombe d’une lèvre amie et qui se fraie un chemin à travers l’âme.

Un soir qu’il se sentait plus seul, il lui vint à l’idée de revoir son père. Car si j’allais mourir ainsi sans lui parler, sans lui dire au moins que je ne lui en veux pas de m’avoir fait la vie mauvaise ? Mais non, je ne puis pas le demander. C’est à lui, qui me sait malade, de venir à mon chevet. Ma figure brisée, mes membres encore à demi tordus par le mal maudit qui me ronge, lui parleront peut-être au cœur et il aura, pour la première fois de sa vie, une parole de compassion pour son fils ; et le marin malade s’endormit avec ces dernières pensées.

Le lendemain le Père H* était sur les quais, examinant les vaisseaux qui entraient ou sortaient de la rade de Québec. Un vieillard, marin comme lui, l’aborda en passant. Ton fils se meurt, dit le vieillard ! Pas un muscle ne trahit une émotion subite chez le Père H*.

Eh ! bien, tu ne réponds pas ?

— Que veux-tu que je dise ?

— Mais c’est horrible, ça ; cours, au moins, le voir à l’hôpital ?

— À l’hôpital on y est mieux pour mourir qu’au fond de l’eau ou sur le pont d’un vaisseau qui sombre !

Le vieillard courba la tête, presque chagrin de l’attitude de ce vieux marinier endurci qui ne se sentait pas remué à la nouvelle que son fils se mourait.

— Mais s’il allait mourir sans te voir, risqua le vieillard ?

— Si mon fils me demande, j’irai le voir !

Et ce fut tout. Le Père H* regagnait son bateau, j’allais dire sa tannière.

Le lendemain il leva l’ancre et partit pour descendre au village, en bas de Québec. Le vent gonflait la voile et la mer se faisait belle et caressante. Elle avait des voix majestueuses ce jour-là ; et le vieux endurci de mon hameau songeait, assis à la barre du gouvernail. Sombre comme un ciel nuageux, l’œil sec et étrangement fixe, il semblait méditer un sujet bien grave. Le remords venait-il soulever en lui les flots amers d’une rancœur indescriptible ? La pensée de son fils mourant, mourant sans que son père fût là pour lui fermer les yeux et lui donner, au moins, un mot de prière pour le suprême départ, venait-elle l’assiéger de toute part.

L’égoïsme étroit commençait-il à battre de l’aile en son cœur, comme pour s’éloigner et faire place à des sentiments plus humains, plus élevés ? Mystère ! le vieux restait sombre, ne se laissant distraire par aucun bruit, aucune voix, rien de ces grandes et belles choses qui parlent au cœur et relèvent l’âme lorsque la mer se fait belle et chante amoureusement sous le gracieux souffle d’une brise tiède de juillet.

Le lendemain soir, à l’heure où le soleil se couche derrière les Laurentides qu’il embrasse et couvre de pourpre, le Père H* ancrait en face de son village. Il était plus impassible que jamais et sa pauvre vieille ne savait où donner de la tête. Taciturne comme toujours, il n’ouvrait la bouche que pour ordonner brièvement ou reprendre sans ménagement. Pourtant il paraissait vouloir revenir sur ses pas, et dans ces moments nouveaux où il aurait voulu d’une caresse attirer à lui le dernier de la famille, c’était un coup de rudesse que l’enfant recevait et vous croyez que cela n’était pas de nature à porter l’enfant à se rapprocher et le père à se montrer plus tendre.

Oh ! ces natures sauvages ne changent pas ainsi du jour au lendemain. Elles gardent jusqu’aux derniers instants, jusque dans les transports d’une affectueuse tendresse, ce ton brusque et glacial, cette rugosité de paroles et de manières qui n’ont rien qui dise le cœur, l’âme ou même la bonne volonté. Souffrent-ils ces gens là qui sont ainsi ? Je l’ignore. S’ils ne souffrent pas, ils font certainement souffrir et ils se trouvent à être les propres artisans des froideurs qu’ils rencontrent et du peu de sympathie qu’ils soulèvent dans la vie.

L’été se passa ainsi, triste, monotone pour cette famille peu heureuse où le chef ne trouvait pas un mot joyeux, une parole de louange pour relever les courages et amener sur les fronts un rayon même de bonheur, de contentement. L’automne ne se fit pas prier pour venir avec ses brises froides, sa chute des feuilles et ses départs d’oiseaux chanteurs, le plus bel ornement de nos bocages ombreux. Bientôt la navigation allait se fermer ; maints petits vaisseaux étaient venus chercher un abri pour l’hiver, soit dans l’anse, soit à l’île en face, et le Père H* lui-même, de retour d’un long voyage sur la côte nord, était venu hâvrer, pour toute la saison glacée, à l’endroit accoutumé.

Tout fut mis en ordre ; les voiles enlevées furent portées au village et remisées sûrement après avoir été saupoudrées d’un peu de chaux ; le gouvernail avarié très peu quitta ses gonds rouillés pour aller dormir à fonds de cale. La chambre se ferma à cadenas et maintenant l’hiver avec ses tempêtes, ses glaces et ses frimas pouvait venir, le petit bateau du Père H* n’avait rien à craindre. Il lui restait six mois de sommeil sur la plage.

Novembre venait de jeter sur les villages et les cités son douloureux appel à la prière, la prière pour les trépassés. La tourmente était sur le fleuve, elle était aussi dans les bois qu’elle dévastait de leurs branches sèches et des nids d’oiseaux.

Le mois s’annonçait mal pour les pauvres marins qui se hasardent sur les flots à une époque aussi avancée. C’est le temps des naufrages ; sombres drames dont on ne connaît toute l’horreur que pour en avoir entendu parler quelquefois. La pauvre victime qui se sauve ne restera toujours qu’en deçà de la vérité en racontant les scènes désolantes d’une catastrophe en pleine mer.

Le malade de l’hôpital avait guéri. Frais et dispos, mais non désenchanté de la mer et de ses coups de traître, il prit encore du service et monta une nouvelle barque. Le marin meurt marin et rien, si ce n’est la paralysie, cette seconde mort, ou la maladie qui terrasse, ne le détourne de la carrière librement choisie et sincèrement affectionnée.

Il partit donc de Québec au commencement de novembre pour traverser les mers. Il partit au matin, par une forte brise du sud, un temps sombre et menaçant. La mer se lamentait douloureusement et le sifflement des drisses n’était pas très encourageant pour une oreille qui s’y connaît. La tempête était donc en préparation.

Dans le village, le Père H* scrutait l’horizon. L’heure était matinale et déjà des signes non équivoques se lisaient dans le ciel comme en un grand livre aux immenses feuillets. Rude temps, aujourd’hui ! dit le vieux, et il disparut sous le toit de sa demeure.

Vers le soir, la bourrasque après avoir soulevé le fleuve, après l’avoir ameuté et rendu furieux, se rua sur le village. La nuit se fit à bonne heure et les villageois rentrèrent, effarés, se chauffer au feu du foyer.

Les grands arbres pareils à d’énormes et gigantesques balanciers, oscillaient dans l’air chargé d’électricité. La rafale hurlait comme ces chiens errants qui flairent quelque part une dépouille mortelle ; elle avait parfois des hurlements de chouette surprise.

Le Père H* se leva lentement de sa chaise et ouvrit la fenêtre qui donnait sur la mer. Impossible de distinguer quoique ce soit. La tempête emplissait de sanglots la sombre maison et tous les enfants et la mère frissonnaient. Des branches vermoulues voltigeaient dans l’air et des arbres vaincus, terrassés, ce soit. La tempête emplissait de sanglots la sombre maison trempée.

Les nuages, affolés, vertigineux, semblaient raser le sommet des arbres, et les outardes et les moignacs apeurés fendaient l’espace, gagnant les terres. La mer bouleversée les chassait de son sein. Quelquefois, dans une espèce d’apaisement de la nature en furie, la grave et grandiose rumeur des vagues se brisant sur les rochers de l’île au large, arrivait à son oreille comme un bruit formidable de tonnerre qui éclate. Assurément, c’était une triste, une horrible tempête dont on devait entendre parler.

Le Père H* restait muet, et pourtant ses jambes tremblaient. Je ne sais quelle force mystérieuse le rivait là, dans ce carreau de vitre, l’œil sur la mer qu’il ne voyait pas, mais qu’il pressentait. Il lui semblait entendre dans ces voix hurlantes du fleuve en fureur une voix qui ne lui était pas inconnue.

Femme, dit-il tout à coup. Je crois que l’on lutte et désespère sur le fleuve, en face.

— Tu crois ?

— Oui ; mon oreille encore bonne semble distinguer des sons de voix humaines, viens écouter !

Et le Père, ô miracle, avait dans l’accent de sa parole une douceur étrange qui surprit sa vieille et lui mit à l’œil une larme bien douce subitement effacée du revers de la main.

La vieille s’approche et elle sentit sur son épaule la main tremblante du vieux marinier.

— Écoute, dit-il, n’entends-tu pas ?

— Elle écoutait, la pauvre femme, et n’entendait rien.

Allons ! Je veux me tromper, mais mon oreille n’a pas coutume de faillir. Pourvu que ce ne soit pas mon garçon qui lutte !

— Comment, dit la mère, notre fils n’est-il pas encore à l’hôpital ?

— Non, j’ai vu par le journal qu’il devait monter une barque pour traverser la mer. Allons ! ma vieille, prie un peu pour ceux qui seront éprouvés cette nuit et demain matin.

Oh ! comme elle pria en pleurant de joie, la pauvre mère, car son mari ne lui revenait-il pas ?

Comme il avait été bon et tendre ce soir-là ! comme il lui avait paru doucement ému, plus qu’il n’aurait voulu le laisser paraître peut-être.

Elle n’avait pas encore repassé dans son âme naïve et bonne toutes les joies qu’elle venait d’éprouver, que la maison craqua de fond en comble et que le Père H* s’écria :

— Mon Dieu, qui m’a frappé ainsi ?…

Et comme une plainte étouffée, la rafale, au dehors, se lamenta longuement. La mère vola à son secours. Le pauvre vieux était là, immobile, tremblant de tous ses membres, le front perdu dans ses deux mains !

— Qu’as-tu donc, mon vieux, dit-elle ?

— Oh ! tu ne sais pas, tu n’as pas vu ?

— Non.

— Eh bien, j’ai vu un poing fermé se lever et j’ai senti qu’il retombait sur mon front. Vois, ne reconnais-tu pas la marque ?

— Mais, il n’y a rien !

— Oh ! j’ai bien senti. C’est Dieu qui me châtie. Sa colère s’étend sur moi et elle s’étendra sur les miens peut-être ; je ne sais quel pressentiment me serre le cœur, que je croyais mort à jamais, ce cœur endurci qui refusa d’aller voir à son chevet notre fils malade qui m’a maudit peut-être de mon égoïsme lâche et brutal.

Au matin, les gens du village accouraient sur la grève, une barque brisée à la côte et le cadavre d’un homme attiraient tout ce peuple. Hélas ! c’était bien le fils du Père H*. Il était venu mourir en face de la demeure de son père, de celui qui lui avait fait la vie dure, en le privant de ces tendresses, de ces bons égards qui rendent la vie moins amère.

Le Père H* crut mourir de désespoir et de douleur. Plus de doute, ce bras vengeur qui l’avait frappé, c’était celui de son fils mourant, s’abîmant dans les flots sombres en face du toit qui ne lui disait rien de doux à l’âme. La douleur du vieux faisait pitié au cimetière lorsqu’on enterra le corps du marin naufragé. Il resta triste, mais d’une tristesse résignée, douce et presque confiante. Il fallait une mort pour illuminer une fin de vie.