Au bord du Saint-Laurent/5

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Imprimerie du Saint-Laurent (p. 35-37).

CHAPITRE V

LE PÈRE ALBANEL


UN ÉPISODE DE 1670



C’était au mois de décembre, cette époque si rigoureuse sous notre ciel du Canada. Pour le riche parvenu, pour l’homme cousu d’or par des transactions plus ou moins honnêtes, c’est le temps du plaisir, des bals enivrants, des repas pantagruéliques, du bien aise énervant. Mais pour le pauvre, c’est l’heure où la morne souffrance l’empoigne en ses serres tenaces, c’est l’heure où sa triste nudité va lui arracher peut-être un cri de haine contre cette part inégale dans la distribution de la richesse ici-bas. Ô riches, allez parfois sous le chaume y contempler le désespoir aux prises avec les souffrances et les tortures de tout genre, allez-y, et si vous en revenez le cœur aussi dur qu’auparavant, mourez, car vous n’êtes pas dignes de vivre !

C’était donc au mois de décembre. Notre fleuve géant semblait dormir sous son épaisse cuirasse de frimas et de glaces. La neige étendait partout son lugubre manteau et les arbres des forêts pliaient sous la pesanteur du givre emprisonnant leurs flexibles rameaux. Sur la pointe nord de l’Île-Verte, qui s’avance en forme de triangle dans le fleuve, quelques cabanes sauvages montrent leur toit d’écorce qui se dessine sur le blanc du sol d’une neige durcie. Ce sont de pauvres Maléchites, Micmacs et Papinachois qui habitent ces froides huttes. Libres enfants des grands bois et des plaines, vivant du produit de leur chasse et de leur pêche, ils sont venus ériger leur tente sur le bord du fleuve, sur la pointe (du moins, c’est tout probable) où est bâti le phare actuel. Sans soucis du lendemain, ils étaient venus là comme ils seraient allés ailleurs, sans compter sur les maux qui désolent l’humanité souffrante.

Le soleil vient de sortir des nuages amoncelés à l’horizon et ses rayons obliques adoucissent un peu l’âpreté de la brise qui souffle faiblement ; à la porte d’une des cabanes d’écorce, un homme dans la force de l’âge est assis, les yeux rivés sur Tadoussac, où vivent les français et la Robe Noire. Rien, dit-il. Le Grand Esprit aurait-il oublié ses enfants de la forêt qui l’adorent à leur réveil comme à leur coucher ? Pourtant la Robe Noire nous a dit un jour : « Mes enfants, le Grand Esprit qui règne au-dessus de nos têtes est Tout-Puissant et plein de bonté, quand les misères et les épreuves viendront, espérez en lui ; quand bien même les lunes se renouvelleraient, que la forêt se dépouillerait de son feuillage pour reprendre son vert manteau, espérez encore, espérez toujours. » Voilà que nous espérons depuis longtemps et rien encore. Mais attendons ! — et il reprit sa marche. Pendant qu’il parcourait nerveusement l’espace étroit en face de sa hutte, un cri parti de la cabane voisine lui fit relever la tête. Frère, vois-tu là-bas, dans ce sillon, un point noir ? Oui ! ce sont eux, c’est lui ! Que le Grand Manitou soit, béni ! Et il disparut sous la tente, le regard joyeux, le front plus serein.

Voici ce qui s’était passé. À la fin de novembre 1670, des Français de Tadoussac, profitant d’une belle journée où le fleuve était libre de glace, étaient venus sur l’Île-Verte pour y traiter avec les sauvages, qui avaient coutume de s’y trouver. Ils n’ont pas plutôt franchi le seuil d’une des cabanes éparses sur la pointe qu’un cri de joie s’échappe involontairement de leur poitrine oppressée. Hélas ! sous leurs yeux, des squelettes vivants se tordent sur la dure, en proie aux horribles souffrances d’une maladie épidémique. Ces pauvres malheureux tournent vers les visiteurs des regards suppliants qui semblent dire : soulagez-nous ! soulagez-nous ! Les Français soulagèrent ces pauvres victimes et partirent en leur promettant de leur envoyer le missionnaire qui se trouvait alors à Tadoussac au milieu de ses ouailles, français et sauvages. Ils partirent donc, laissant l’espérance à ces déshérités de la nature. Longue fut leur attente ! Mais le père avait dit de compter sur la Providence et de ne jamais désespérer, et ils gardaient l’espoir de se réjouir bientôt de l’arrivée de la Robe Noire au milieu d’eux. Enfin, après de longues journées pleines de privations et de misères ; après bien des nuits d’insomnie, de souffrances et de tortures physiques et morales, on vit, à travers une saignée, comme disent les marins, s’avancer un canot d’écorce portant le Père qui venait consoler ses chers néophites, pour la plupart, ses chers enfants en général.

Ce fut le 11 décembre 1670, que le Révérend Père Albanel, jésuite, aborda à l’Isle-Verte pour porter les secours spirituels et corporels aux sauvages qui y passaient l’hiver. Pour comble de malheur, un de ses matelots avait failli périr et une grande partie du blé-d’inde fut perdue. Qu’importait ! Il en restait assez, et d’ailleurs les âmes étaient malades ; les soigner, c’était sa principale occupation. Voici ce que l’on trouve au sujet de cette visite sur l’Isle-Verte, du Père Albanel, dans les Relations des Jésuites, 1670, page 9. C’est le Père lui-même qui parle : « Je n’y vis que des squelettes animés, et des corps défigurés qui avaient passé quatre jours sans manger, sans avoir de quoi se nourrir. Je commençai mes fonctions par la prière et sur le soir je préparai du Shériague. Le lendemain tous se confessèrent et je donnai à communier à ceux qui étaient capables. »

Il se passa alors une scène bien touchante que rapportent les relations. Le Père se trouvait auprès du lit d’une pauvre veuve qui avait deux enfants encore en bas âge. « Père, dit-elle ; le grand Esprit m’a enlevé mon mari, tu sais ? Oui, mon enfant ; ta souffrance sera méritoire. Écoute ; Père. Tu vois ces deux enfants ? Eh ! bien quand mon mari a été pour mourir il m’a dit : « femme, je te laisse un de nos garçons ; l’autre plus vieux tu le donneras à la Robe Noire. Tu lui diras que je le prie de lui apprendre à prier pour moi ! » Le Père l’accepta.

Cette histoire véridique a son côté intéressant. L’Isle-Verte a été le théâtre de bien des scènes inconnues, de beaucoup de drames ignorés. C’est un sol historique. Le Père Albanel y vint ; puis le Père Henri Nouvel, le premier missionnaire de Rimouski, et enfin le Père La Brosse, de sainte mémoire.