Au coin du feu (Morissette)/Lucien et Marie-Louise

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Piché Frères (p. 3-14).

LUCIEN ET MARIE-LOUISE.



NOUVELLE.

Lucien Lanouette était un joli garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans.

Je dis joli, mais le mot est peut-être exagéré. Il avait les yeux d’un beau noir, les cheveux de la même couleur et bouclés, une figure souriante qui plaisait dès le premier abord. Il était grand — il mesurait cinq pieds et dix pouces, — mais pas bien gros. En un mot, à première vue, il pouvait passer pour un beau garçon.

Un critique sévère aurait bien trouvé à redire sur sa bouche un peu trop grande, sur ses oreilles un peu trop rabattues, comme me disait une jeune fille qui le trouvait détestable, parce qu’il n’avait pas voulu d’elle pour femme ; mais dans la paroisse de Sainte-Anne de la Pérade, où demeurait Lucien, les critiques étaient rares dans le temps et on trouvait mon héros bien joli. En effet, c’était bien le plus beau garçon de la paroisse.

Lucien était commis chez un marchand de l’endroit depuis plus de cinq ans, au moment où nous lions connaissance avec lui. Son patron l’aimait et il avait bien raison. C’était le type du bon commis : poli, courtois, affable. Les pratiques de M. Pierre Marcotte — c’était le nom du marchand, — en raffolaient.

Et les jeunes filles, donc ?

Elles venaient de dix lieues à la ronde, faire leurs petites emplettes chez M. Marcotte.

Je n’oserais dire que quelques-unes d’entre elles ne faisaient pas un tout petit peu les yeux doux au commis.

Que voulez-vous, des jeunes gens comme Lucien, c’était chose rare à Sainte-Anne, et n’était-il pas tout naturel que les jeunes filles eussent de toutes préférences pour un jeune homme aussi parfait que lui.

Quoiqu’il en soit, Lucien ne paraissait pas disposé à entrer dans la matrimonie, puisqu’il ne répondait nullement aux avances des jolies jeunes filles.

On en parlait dans la paroisse, et personne ne pouvait expliquer l’antipathie qu’éprouvait Lucien pour les filles. Bien des mères auraient désiré l’avoir pour gendre.

Lucien était un bon parti, pas riche, faut dire, mais il avait une bonne position.

L’argent a-t-il jamais fait le bonheur ? On a trop de preuves du contraire pour le croire.

Je disais plus haut que personne ne pouvait expliquer l’antipathie que semblait éprouver Lucien pour les filles.

C’était une erreur.

Il y avait quelqu’un dans la paroisse qui savait fort bien pourquoi Lucien ne s’amusait pas aux demoiselles de l’endroit.

Et ce quelqu’un, c’était Marie-Louise, la fille de Marcotte, le marchand.

Disons de suite que jamais Lucien ne lui avait parlé d’amour. Mais avec cette intuition qu’a généralement la femme, elle avait sentie qu’elle était aimée.

En fut-elle fâchée ? Son ange gardien qu’elle priait chaque soir, aurait seul pu le dire.

Mais à la voir à genoux dans sa chambrette, les mains jointes, la figure rayonnante de bonheur, on pouvait supposer qu’elle ne demandait pas à Dieu, d’éloigner de Lucien, l’amour qu’il avait pour elle.

Il y avait bien quatre ans qu’ils s’aimaient au moment où commence notre récit.

Lucien continuait à vivre auprès de celle à laquelle il avait donné tout son amour et comme je le disais plus haut, il n’avait jamais osé ouvrir son cœur à la fille de son patron.

Pourquoi agissait-il ainsi ?

C’est que Lucien avait sa fierté à lui, fierté bien pardonnable, mais qui n’avait pas sa raison d’être.

Lucien était pauvre et se figurait que c’était un crime, dans la position où il se trouvait, d’oser lever les yeux sur la fille de son patron.

Vous ai-je dit que Marie-Louise était belle ?

Non ; eh ! bien, je m’empresse de réparer mon oubli.

Marie-Louise était une jolie blondette de vingt ans. Taille élancée, yeux bleus, teint d’une blancheur de neige. Lucien et Marie-Louise faisaient le plus beau couple que l’on put rencontrer dans tout le comté de Champlain.

Il fallait les voir, le dimanche, l’un à côté de l’autre, se rendre à l’église, entendre la messe dans le même banc, entre monsieur et madame Marcotte et revenir à la maison.

On se rangeait sur leur passage et on les admirait.

Il n’y avait rien qui séparait ces deux jeunes cœurs ; beautés égales, caractères joyeux, tous deux ils étaient faits pour vivre ensemble.

Mais il y avait toujours cette question d’argent.

Marie-Louise était riche.

Lucien était pauvre.

Fille unique d’un riche marchand, Marie-Louise avec sa beauté et ses talents, pouvait espérer le meilleur parti possible.

Lucien n’avait pour tout partage que sa position.

Ils étaient donc séparés, ces deux cœurs créés pour s’aimer.

Depuis un mois environ, Lucien était triste. Il avait cru s’apercevoir que la jeune fille l’aimait ; il craignait que son patron n’apprit l’amour de sa fille et ne le renvoyât de son service.

Il voulait bien fermer son cœur à tout espoir, mais il ne pouvait se faire à l’idée de quitter cette maison où il avait été si heureux pendant cinq ans. Il sentait la douleur que lui causerait l’éloignement de celle qu’il aimait.

Et il était triste.

Le père Marcotte était un bon homme fini.

Il aimait Lucien comme son propre enfant. Il n’était pas rare de l’entendre dire, en parlant de sa fille et de son employé : mes deux enfants.

Pierre Marcotte s’aperçut bientôt du changement opéré chez Lucien. Il demanda à ce dernier s’il était malade ou s’il avait quelque chose qui le chagrinait.

Celui-ci répondit qu’il n’avait rien du tout ; qu’il était aussi bien qu’il pouvait le désirer. Mais, en disant cela, deux larmes perlaient sur le bord de ses paupières. Marcotte s’en aperçut et résolut d’éclaircir le mystère.

Instinctivement, il se rendit à la chambre de sa fille. Il était tellement habitué à voir Marie-Louise et Lucien ensemble, qu’il se figurait que la première devait connaître tous les secrets du dernier.

En arrivant au près de la chambre de sa fille, il crut entendre quelqu’un qui pleurait. Il s’arrêta étonné. Allons, dit-il, Marie-Louise se sera aperçue de sa tristesse et comme elle l’aime comme son frère, elle aura été chagrinée.

Il ouvrit la porte sans parler.

En voyant son père, la jeune fille se leva précipitamment et se cacha la figure dans ses mains.

— Voyons, ma pauvre Marie-Louise, qu’as-tu donc qui te fasse pleurer ? Quelqu’un t’a-t-il fait de la peine ? Es-tu malade ? Voyons, parle !

La jeune fille resta muette.

— Je crois, reprit son père, que tu as eu une chicane avec Lucien. Il est triste depuis quelques jours, et quand je lui ai demandé s’il était malade ou s’il avait quelque chose qui le chagrinait, il m’a répondu qu’il n’avait rien, mais en même temps, des larmes coulaient lentement de ses yeux.

— Quoi ! père, Lucien a pleuré ? s’écria la jeune fille. Si tu savais, commença-t-elle… mais, comme si la crainte eut arrêté les paroles dans sa gorge, elle ne put continuer.

— Eh ! bien, si je savais quoi ?

— Oh ! père, il m’en coûte trop ; jamais je n’aurai le courage de te dire…

— Allons, enfant, tu n’aimes donc plus ton père, que tu crains de lui conter un petit secret. Tiens, viens, assieds-toi sur mes genoux, comme quand tu étais toute petite. Veux-tu ? dis !

La jeune fille se jeta sur les genoux de son père qui l’enlaça dans ses bras, en l’embrassant. Puis bien bas, elle lui ouvrit son cœur ; elle lui conta combien elle aimait Lucien. Depuis quel temps elle avait découvert cet amour. Elle prouva à son père que Lucien l’aimait, en lui faisant remarquer certains faits et gestes de ce dernier.

Pierre Marcotte souriait en écoutant sa fille.

— Ne dis rien, lui répondit-il, lorsqu’elle eut terminé sa confession, je vais arranger l’affaire. Mais, attention à ta langue ; je veux qu’il ne sache rien, à présent.

Lorsque Lucien vint prendre son souper il apprit de la servante que Marie-Louise devait épouser son cousin, Henri Frenette, un mois plus tard.

On juge de la surprise et du désespoir du pauvre Lucien.

Le souper fut court.

Rendu au magasin, il faisait les choses tout de travers. On lui demandait du thé, il montrait de la flanelle ; voulait-on de la farine, il allait chercher du coton jaune.

Pierre Marcotte regardait et souriait sans rien dire, sans même paraître s’apercevoir de ce que son employé faisait.

Aussitôt le magasin fermé, Lucien courut s’enfermer dans sa chambre, et la figure dans ses deux mains, il éclata en sanglots.

Ce qu’il redoutait allait arriver. La jeune fille qu’il aimait plus que sa vie, allait bientôt quitter la maison paternelle pour aller vivre avec un autre.

— Mais je me suis donc trompé, pensait-il en lui-même. À la voir empressée autour de moi, me sourire lorsque je la rencontrais, et à mille autres petits détails, j’avais cru qu’elle m’aimait.

Mais, non, je ne suis toujours que le valet de son père. Un pauvre gueux destiné à être malheureux toute sa vie.

Dans un mois, le mariage. Ce que je vais souffrir pendant ce mois, Dieu seul peut le dire. Si je partais ? Partir ! mais quel prétexte donnerai-je à mon départ ? Ne suis-je pas bien ici, et d’ailleurs j’aurai au moins ce mois pour la voir, la contempler… La voir ! Est-ce que j’aurai le courage de lever la vue sur elle ?… Serai-je assez fort pour lui adresser la parole sans dévoiler le désespoir qui me ronge…

Ainsi pensait Lucien. Il passa la nuit à méditer sur ce qu’il avait à faire. Il s’endormit le matin sans avoir pu tracer sa ligne de conduite pour le mois fatal.

Une chose qui surprendra plusieurs de mes charmantes lectrices, c’est que Lucien n’avait pas un mot de blâme soit pour Marie-Louise, soit pour le cousin Henri.

Faut dire que le futur gendre de M. Pierre Marcotte était un ami intime de Lucien. Il ne se passait pas une journée sans que Henri vint faire une visite chez son oncle.

Henri Frenette était riche, ou du moins il était ce qu’on qualifie généralement de à l’aise. Son père était un riche cultivateur du bas de Sainte-Anne. Après un brillant cours d’étude le jeune Frenette était entré à l’Université pour y étudier la médecine. Il y avait six mois qu’il avait été reçu lorsqu’il fut question de son mariage avec Marie-Louise Marcotte. Lucien trouvait ce mariage tout à fait raisonnable.

Le temps passait vite.

La date fixée pour le mariage arrivait, encore deux ou trois jours et Marie-Louise Marcotte allait devenir madame Henri Frenette.

On devait signer le contrat de mariage le soir.

Qu’avait fait Lucien pendant ce temps ?

Comme bien on le devine, le malheureux jeune homme avait souffert le martyre. Il n’avait vu Marie-Louise que trois fois durant ce mois, et chaque fois, la jeune fille lui avait parlé de son mariage, en laissant voir toute la joie qu’elle ressentait de cet heureux évènement.

La dernière fois qu’elle lui avait parlé, elle l’avait averti qu’il devait se préparer à être garçon d’honneur.

Lucien, en entendant Marie-Louise formuler cette demande, devint horriblement pâle. La jeune fille s’en aperçut et regretta sa malice.

Le jeune homme se remit bientôt et répondit qu’il était impossible d’acquiescer à sa demande.

Marie-Louise ne lui en parla plus. Quelque temps après, Pierre Marcotte avertit son employé qu’il devait signer le contrat ; comme un ami de Marie-Louise, avait-il ajouté en souriant.

Le notaire est arrivé.

Pierre Marcotte, son épouse, sa fille, Henri Frenette et plusieurs autres personnes se trouvent dans le salon.

L’acte est rédigé. Il ne reste plus qu’à en faire la lecture et à le signer.

Lucien n’est pas encore entré.

Deux fois déjà le père de Marie-Louise était allé l’avertir que le moment de signer était arrivé et qu’il devait se rendre au salon. Mais le jeune homme trouvait des excuses, et ne venait pas. Pierre Marcotte dit à sa fille d’aller le chercher. Marie-Louise partit de suite et revint deux minutes après avec Lucien.

Il n’y avait que deux sièges de vacants. Ces deux sièges se trouvaient l’un à côté de l’autre, Marie-Louise en prit un et Lucien dut nécessairement s’asseoir sur l’autre.

La lecture du contrat commença, mais lorsque le notaire lut le nom du futur, au lieu de Henri Frenette, que Lucien s’attendait à voir nommer, ce fut son nom qu’il entendit.

Il se leva comme s’il eut été poussé par un ressort, et se mit à regarder le notaire, puis Marie-Louise, puis enfin Pierre Marcotte, comme s’il eut demandé une explication de ce qu’il venait d’entendre.

Tout le monde se mit à rire et Lucien eut bientôt le mot de l’énigme.

Pierre Marcotte désirant faire une surprise à son employé lui avait fait croire que sa fille allait épouser Henri. Le jeune Frenette qui aimait Lucien, avait consenti à faire le prétendant. Son rôle était fini.

On se figure facilement la joie de Lucien.

Le mariage eut lieu trois jours après.