Au comte d’Orsay

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Au comte d’Orsay
Œuvres complètes de LamartineChez l’auteurtome 5 (pp. 135-137).

AU COMTE D’ORSAY

 
Quand le bronze, écumant dans ton moule d’argile,
Léguera par ta main mon image fragile
A l’œil indifférent des hommes qui naîtront,
Et que, passant leurs doigts dans ces tempes ridées
Comme un lit dévasté du torrent des idées,
Pleins de doute, ils diront entre eux : de qui ce front ?

Est-ce un soldat debout frappé pour la patrie ?
Un poète qui chante, un pontife qui prie ?

Un orateur qui parle aux flots séditieux ?
Est-ce un tribun de paix soulevé par la houle,
Offrant, le cœur gonflé, sa poitrine à la foule,
Pour que la liberté remontât pure aux cieux ?

Car dans ce pied qui lutte et dans ce front qui vibre,
Dans ces lèvres de feu qu’ent’rouvre un souffle libre,
Dans ce cœur qui bondit, dans ce geste serein,
Dans cette arche du flanc que l’extase soulève,
Dans ce bras qui commande et dans cet œil qui rêve
Phidias a pétri sept urnes dans l’airain !

Sept âmes, Phidias ! et je n’en n’ai plus une !
De tout ce qui vécut je subis la fortune,
Arme cent fois brisée entre les mains du temps,
Je sème de tronçons ma route vers la tombe,
Et le siècle hébété dit : « Voyez comme tombe
« A moitié du combat chacun des combattants !

« Celui-là chanta Dieu, les idoles le tuent !
« Au mépris des petits les grands le prostituent.
« Notre sang, disent ils, pourquoi l’épargnas-tu ?
« Nous en aurions taché la griffe populaire !…
« Et le lion couché, lui dit avec colère :
« Pourquoi m’as-tu calmé ? ma force est ma vertu ! »

Va, brise, ô Phidias, ta dangereuse épreuve ;
Jettes-en les débris dans le feu, dans le fleuve,

De peur qu’un faible cœur, de doute confondu,
Ne dise en contemplant ces affronts sur ma joue :
« Laissons aller le monde à son courant de boue, »
Et que faute d’un cœur, un siècle soit perdu !

Oui, brise, ô Phidias !… Dérobe ce visage
À la postérité, qui ballotte une image
De l’Olympe à l’égout, de la gloire à l’oubli ;
Au pilori du temps n’expose pas mon ombre !
Je suis las des soleils, laisse mon urne à l’ombre !
Le bonheur de la mort, c’est d’être enseveli.

Que la feuille d’hiver au vent des nuits semée,
Que du coteau natal l’argile encore aimée
Couvrent vite mon front moulé sous son linceul,
Je ne veux de vos bruits qu’un souffle dans la brise,
Un nom inachevé dans un cœur qui se brise !
J’ai vécu pour la foule, et je veux dormir seul.