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Au hasard de la vie/La mutinerie des Mavericks

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(1891)
Traduction par Théo Varlet.
Au hasard de la vieNelson (p. 253-284).


LA MUTINERIE DES MAVERICKS



Pour avoir occasionné ou pour avoir conspiré avec d’autres personnes afin de provoquer une mutinerie ou une révolte dans les armées appartenant à Sa Majesté Armée régulière
— de réserve
— auxiliaire
Marine



CE fut en raisonnant, à San Francisco, sur des prémisses insuffisantes, que trois obscurs gentlemen condamnèrent un frère humain à une mort très désagréable en un pays lointain qui n’avait absolument rien à faire avec les États-Unis. Ils logeaient dans un quartier peu plaisant de la ville, au plus haut d’une maison de rapport de Tehama street, et réunis autour de quelques boissons, ils y conspiraient, parce qu’ils étaient conspirateurs de métier, connus officiellement sous le nom des Trois Troisièmes de l’I. A. A. — un institut pour la propagation de la pure lumière, qu’il ne faut pas confondre avec d’autres du même genre, bien qu’il soit affilié à la plupart. Les Trois Seconds vivent à Montréal, et y travaillent parmi les pauvres ; les Trois Premiers ont leur domicile à New-York, pas loin de Castle garden, et écrivent régulièrement une fois par semaine à Boulogne, à une petite maison proche de l’un des grands hôtels. Ce qui se passe ensuite n’est que trop bien connu d’une section spéciale de Scotland Yard, qui en rit. Un conspirateur déteste le ridicule. Plus d’hommes ont été poignardés avec la dague de Lucrèce Borgia et jetés dans la Tamise pour avoir ri des Centres et des Triangles directeurs, que pour avoir trahi leurs secrets ; car telle est l’humaine nature.

Les Trois Troisièmes conspiraient à une table chargée de whisky-cocktails et d’une feuille de papier blanc, contre l’Empire britannique et tout son contenu. Cette besogne ressemble fort à ce que des hommes sans discernement nomment politique avant une élection générale. En compagnie d’amis joviaux, on fait ressortir et on examine tous les points faibles de l’organisation de l’adversaire, et sans le savoir on appuie sur tous ses défauts et on les exagère, si bien que cela vous apparaît un miracle que le parti ennemi puisse se maintenir une heure sans se désagréger.

— Notre principe, dit le second conspirateur, n’est pas tant la démonstration active… nous la laissons aux autres… que l’obstruction passive, pour affaiblir et énerver. Chaque fois qu’une organisation se détraque, chaque fois que de la confusion s’introduit dans une branche quelconque d’un service, c’est un pas que nous gagnons pour ceux qui ont entrepris l’œuvre ; nous ne sommes que leurs avant-coureurs.

C’était un Allemand enthousiaste, et directeur d’un journal dont il citait fréquemment les articles de tête.

— Ce maudit Empire fait déjà tant de gaffes par lui-même que tant que nous n’arriverons pas à en doubler la moyenne annuelle il est capable de ne pas s’apercevoir qu’il s’est produit quelque chose de spécial, répliqua le deuxième conspirateur. Êtes-vous prêts à reconnaître que toutes nos capacités se bornent à faire éclater le tube d’un canon de cent tonnes ou à jeter au sec sur un écueil visible et en plein jour, un bateau de dix mille tonnes ? On peut nous battre à ce jeu-là. Mieux vaut nous associer aux branches d’action directe ; nous sommes en fonds à présent. Essayons carrément d’un attentat dans une rue bondée. Ils attachent du prix à leurs sales peaux.

C’était un Irlandais américanisé de la deuxième génération, qui méprisait sa propre race et haïssait l’autre. Il avait appris la patience, et jouait le rôle du frein sur la roue.

Le troisième conspirateur buvait son cocktail sans mot dire. C’était le stratège, mais par malheur sa connaissance de la vie était limitée. Il prit dans sa poche intérieure une lettre qu’il jeta sur la table. Cette épître aux Gentils contenait quelques instructions très laconiques des Trois Premiers de New-York. Elle disait :

« La hausse sur les fers bruts a déjà affecté les marchés de l’est, où nos agents se sont mis à faire prendre le stock détenu par les Anglais aux petits acheteurs qui attendent le revirement des prix. Quelques opérations immédiates, telles qu’en pratique l’ouest, augmenteraient leur bonne volonté à dégager leurs positions. Ceci, néanmoins, ne pourra se produire tant qu’ils n’auront pas vu clairement que les maîtres de forges étrangers sont désireux de coopérer. Il faudrait envoyer Mulcahy pour tâter le pouls au marché, et agir en conséquence. Les Mavericks sont actuellement les mieux à point pour nos intentions. — P. D. Q. »

En tant que message ayant trait à une crise du fer en Pensylvanie, c’était intéressant, sinon lucide. En tant que nouveau départ dans une attaque organisée contre une défense avancée anglaise, c’était plus qu’intéressant.

Le deuxième conspirateur le relut d’un bout à l’autre et murmura :

— Déjà ? Sûrement ils sont trop pressés. Tout ce que Dhulip Singh pouvait faire dans l’Inde, il l’a fait, jusqu’à distribuer ses photographies parmi les paysans. Ho ho ! La firme de Paris décide cela, alors qu’elle ne reçoit pas de l’Autre puissance un solide appui financier. Nos agents de l’Inde eux-mêmes savent. À quoi sert que notre organisme gaspille des hommes sur un travail qui est déjà fait ? Tels quels les régiments irlandais de l’Inde sont déjà en état de demi-révolte.

Ceci montre à quel point un mensonge peut se rapprocher de la vérité. Un régiment irlandais, tout le temps qu’il reste inactif, est généralement difficile à conduire, car ce sont des hommes turbulents et brutaux. Quand toutefois on l’a mis en marche dans la direction de la fusillade, il devient singulièrement et peu patriotiquement satisfait de son sort. En ces occasions-là on l’a même entendu acclamer la Reine avec enthousiasme.

Mais l’idée de saboter l’armée était, du point de vue de Tehama street, entièrement judicieuse. Il n’y a pas l’ombre de stabilité dans la politique d’un gouvernement anglais, et les serments les plus sacrés de l’Angleterre, même transcrits sur parchemin, trouveraient bien peu d’acheteurs dans les colonies et dépendances qui ont vu leurs espérances trompées. Mais à l’Angleterre il reste toujours son armée. Sauf en matière d’uniforme et d’équipement, celle-ci est immuable. Les officiers ont beau écrire aux journaux pour demander les têtes des Horse Guards à défaut de meilleur redressement de torts ; les hommes ont beau se déchaîner à travers une ville de province et émouvoir sérieusement les tenanciers de bars ; malgré tout, ni les officiers ni les hommes ne sont d’un tempérament à se mutiner à la façon continentale. Les gens d’Angleterre, quand ils se donnent la peine de penser un tant soit peu à l’armée, sont, et avec justice, absolument persuadés qu’elle est digne d’une confiance absolue. Supposez un instant leur émoi en apprenant que tel et tel régiment se sont mis en révolte déclarée pour des causes directement dues au traitement que l’Angleterre inflige à l’Irlande. Il est probable qu’ils enverraient illico le régiment au peloton d’exécution, et feraient ensuite leur examen de conscience sur leurs devoirs envers Erin ; mais jamais plus ils ne seraient tranquilles. Et c’était cette vague et fâcheuse méfiance que les I. A. A. s’efforçaient de provoquer.

— Pur gaspillage de souffle, reprit le deuxième conspirateur après un silence. Je ne vois pas à quoi ça sert de saboter leur bête d’armée, cependant on l’a essayé déjà et il nous faut l’essayer encore. Cela fait bien dans les rapports. Si vous envoyez un homme d’ici vous pouvez mettre votre tête à couper que d’autres iront aussi. Désignez Mulcahy.

On le désigna. C’était un mince et frêle jeune homme à cheveux noirs, dévoré de cette aveugle haine rancunière de l’Angleterre qui n’atteint tout son développement que de l’autre côté de l’Atlantique. Il l’avait sucée avec le lait de sa mère dans la petite cabane de derrière les avenues nord de New-York ; il avait appris ses droits et griefs, en allemand et en irlandais, sur les quais du canal de Chicago ; et il y avait à San Francisco des hommes qui lui racontaient d’étranges et terribles choses sur la grande puissance aveugle d’outremer. Une fois, où il avait affaire par delà l’Atlantique, il avait pris du service dans un régiment anglais, et comme il était insubordonné, il avait souffert énormément. Toutes ses idées de l’Angleterre que ne lui avaient pas fournies les livraisons patriotiques à bon marché, il les tenait d’un colonel au poing de fer et d’un adjudant inflexible. Il serait allé dans les mines au besoin pour se faire enseigner son évangile. Et il s’en alla comme ses instructions le lui prescrivaient, p. d. q. — ce qui veut dire « en vitesse » — pour provoquer des difficultés dans un régiment irlandais « déjà à demi mutiné, caserne au milieu de paysans sikhs qui portent tous des miniatures de S. M. Dhulip Singh, maharadja du Pandjab, sur leurs cœurs, et attendent son avènement avec impatience ». Il reçut de ses maîtres d’autres informations également précieuses. Il lui faudrait être prudent, mais ne jamais regarder à la dépense pour gagner les cœurs des hommes du régiment. Sa mère de New-York fournirait l’argent, et il devait lui écrire une fois par mois. La vie est agréable pour un homme qui a une mère à New-York prête à lui envoyer deux cents livres par an en surcroît de sa solde réglementaire.

Le temps écoulé, grâce à sa connaissance approfondie de l’exercice et du tir au fusil, l’excellent Mulcahy, portant les galons de caporal, partit dans un transport de troupes et rejoignit le Royal Loyal Mousquetaires de Sa Majesté, connu familièrement sous le nom des Mavericks, parce que c’était un bétail sans maître ni marque d’origine — fils de petits fermiers du comté de Clare, va-nu-pieds de Kerry, bouviers de Ballyvegan, contrebandiers d’eau-de-vie des promontoires nus et pluvieux de la côte sud, ayant pour officiers des O’More, Brady, Hill, Kilreas, et le reste. Jamais, à en croire l’apparence extérieure, il n’y eut à travailler matériaux plus prometteurs. Les Trois Premiers avaient bien choisi leur régiment. Celui-ci ne craignait rien de vivant et doué de la parole que le colonel et l’aumônier catholique romain du régiment, le gros père Denis, qui détenait les clefs du ciel et de l’enfer, et meuglait comme un taureau furieux quand il voulait se faire persuasif. Lui aussi, le régiment l’aimait parce qu’en cas de besoin il lui arrivait de retrousser sa soutane et de charger avec le reste au plus joyeux de la bagarre, où il ne manquait jamais de découvrir, le brave homme, que les saints lui envoyaient un revolver quand il y avait un soldat tombé à défendre, ou — mais il n’y pensait qu’après — sa propre tête grise à sauvegarder.

Prudemment selon ses instructions, amicalement, et à grand renfort de bière, Mulcahy s’ouvrit de ses projets à ceux qu’il crut les plus disposés à l’écouter. Et ceux-ci étaient jusqu’au dernier, de cette race de gens bizarres, retors, doux, profondément impulsifs et profondément aimables, qui se battent comme des démons, discutent comme des enfants, raisonnent comme des femmes, obéissent comme des hommes, et plaisantent comme leurs propres farfadets de la lande, qu’il s’agisse de rébellion ou de fidélité, de besoin, d’inimitié ou de guerre. Le travail souterrain d’une conspiration est toujours fastidieux et à peu près le même sur toute la terre. Au bout de six mois — la semence tombait toujours en bon terrain — Mulcahy parlait presque explicitement avec, sur le mode classique, des allusions obscures aux puissances redoutables qui le secondaient, et ne conseillant ni plus ni moins qu’une révolte. N’étaient-ils pas maltraités comme des chiens ? N’avaient-ils pas tous à satisfaire leurs rancunes personnelles et nationales ? Qui donc de nos jours oserait faire quelque chose à neuf cents hommes en révolte ? Qui, encore, pourrait les arrêter s’ils fonçaient vers la mer, culbutant sur leur chemin d’autres régiments qui ne demandaient qu’à les imiter ? Et ensuite… Suivirent alors des promesses ronflantes d’or et d’avancement, de places et d’honneurs, toujours chères à un certain genre d’Irlandais.

Comme il achevait son discours, dans la pénombre du crépuscule, à ses associés de choix, il perçut derrière lui le bruit d’un ceinturon que l’on dégrafe rapidement. Le bras d’un certain Dan Grady s’allongea dans l’ombre et arrêta quelque chose. Puis Dan parla :

— Mulcahy, tu es un grand homme, et tu fais honneur à quiconque t’a envoyé. Va faire un petit tour pendant que nous y réfléchirons.

Mulcahy s’éloigna enchanté. Il savait que ses paroles porteraient loin.

— Pourquoi, trois points de suspension, ne m’as-tu pas laissé taper dessus ? grogna une voix.

— Parce que je ne suis pas, moi, un gros imbécile à tête de lard. Les gars, c’est à ceci qu’il voulait en venir depuis six mois… notre caporal supérieur avec son éducation et ses exemplaires de journaux irlandais et sa bière perpétuelle. On nous l’a envoyé dans ce but et voilà d’où vient l’argent. Ne le comprenez-vous pas ? Cet homme est une mine d’or, que Horse Egan que voici s’apprêtait à détruire à coups de boucle de ceinturon. Ce serait repousser les dons de la Providence que de ne pas tomber dans les panneaux de ses petites ruses. Comme de juste nous allons nous mutiner jusqu’à ce qu’il soit à sec. Fusiller le colon sur le champ de manœuvres, massacrer les officiers de compagnie, piller l’arsenal, et puis… les gars, vous l’a-t-il dite, la suite ? Il me l’a dite à moi l’autre soir quand il commençait à parler à tort et à travers. Et puis, nous irons nous unir aux moricauds, et demander secours à Dhulip Singh et aux Russes !

— Et gâcher la plus belle campagne qu’il y eut jamais de ce côté-ci de l’enfer ! Danny, j’aurais volontiers renoncé à la bière pour le plaisir de lui administrer la volée qu’il mérite.

— Oh ! il ne perdra rien pour attendre, mon bon ! Il manque de constructivité, mais ce que je vous dis, c’est l’essentiel de son plan, et vous devez admettre que j’en suis, et vous aussi. Il faudra pour nous convaincre des océans de bière… des pleins firmaments. Nous lui donnerons des paroles pour son argent, et l’un après l’autre tous les gars y viendront et il aura une nichée de neuf cents mutins à couver et à abreuver.

— Ce qui me rend fou à tuer, c’est qu’il s’attend à nous voir faire ce que les moricauds ont fait il y a trente ans. Ça et son toupet de salaud quand il dit que d’autres régiments feraient comme nous, prononça un homme du Kerry.

— Ça n’ira tout de même pas au point de faire semblant que nous allons tirer sur le colon !

— Zut pour le colon ! Je ne demanderais pas mieux que de lui envoyer une balle dans son casque pour le voir sauter en l’air et se tenir sa vieille tête de cheval. Mais Mulcahy parle de tirer comme par hasard sur les officiers de compagnie.

— Il a dit ça, vrai ? fit Horse Egan.

— Quelque chose comme ça, en tout cas. Pouvez-vous imaginer ce vieux Barber Brady avec une balle dans les poumons, toussant comme un singe malade, et disant : « Les gars, cela m’est égal que vous vous saouliez, mais vous devriez au moins supporter votre boisson comme des braves. L’homme qui a tiré sur moi est saoul. Je suspendrai les recherches pendant six heures, le temps de me faire extraire la balle, et alors… »

« — Et alors, continua Horse Egan (car les énergiques particularités de parole et d’allure du commandant étaient aussi familiers que sa figure basanée), « et alors, tas de paillards et de mal léchés, tas de têtes d’idiots de racaille de Connemara, si je vois quelqu’un qui a le moins du monde l’air ému, parbleu, je ferai passer toute la compagnie en conseil de guerre. Un homme qui n’est pas capable de cuver sa boisson en six heures n’est pas digne d’appartenir aux Mavericks ! »

Un éclat de rire témoigna de la véracité de l’imitation.

— C’est joli à imaginer, dit lentement l’homme du Kerry. Mulcahy voudrait nous faire ce sale coup à tous, et lui-même se défilerait, en quelque sorte. Il ne prendrait pas toute cette peine stupide de gâter la réputation du régiment…

— La réputation du cochon de ta grand’mère ! lança Dan.

— Eh bien quoi, lui aussi avait bonne réputation ; ainsi donc tout va bien. Mulcahy doit avoir prévu sa ligne de retraite, sans quoi il ne se serait pas tellement avancé à parler puissances des ténèbres.

— Avez-vous su quelque chose du conseil de guerre de régiment qu’il y a eu chez les Boneens Noirs ces jours-ci ? Une demi-compagnie d’entre eux qui a pris un bleu de la nouvelle classe et l’a pendu par les bras avec une corde de tente à une véranda de troisième étage. Ils n’ont pas donné la raison pourquoi ils avaient fait cela, mais le bleu était à moitié mort. Je pense que les Boneens ont la vue courte. C’était un ami de Mulcahy ou un homme du même trafic. Ils auraient beaucoup mieux fait d’accepter sa bière, répliqua Dan judicieusement.

— Ils auraient bien mieux fait encore de le livrer au colon, dit Horse Egan, à moins… mais pour sûr que la nouvelle s’en serait répandue par tout le pays et aurait valu au régiment un mauvais renom.

— Et il n’y aurait pas de récompense pour cet homme… lui qui n’a fait que bavarder, dit l’homme du Kerry ingénument.

— Tu parles selon ta race, dit Dan avec un rire. Il n’y a jamais eu encore un homme du Kerry qui ne vendrait pas son frère pour recevoir d’un agent de police une pipée de tabac et une tape sur le dos.

— Dieu soit loué, je ne suis pas un fichu Orangiste, répliqua l’autre.

— Non, et tu ne le seras jamais, reprit Dan. C’est une race de vrais hommes dans l’Ulster. Aimerais-tu en essayer avec moi ?

L’homme du Kerry le regarda, hésitant, mais il encaissa. Les risques d’un combat étaient trop grands.

— Alors, pour son argent, tu ne donneras même pas… un gnon à Mulcahy ? fit la voix de Horse Egan, qui considérait toute espèce de ce qu’il appelait « du grabuge » comme le comble de la félicité.

Au lieu de répondre, Dan se dirigea, à pas de loup et par longues enjambées, vers la salle du mess, où les hommes le suivirent. La salle était vide. Dans un coin, engainé tel le parapluie d’État du roi de Dahomey, se dressait l’étendard du régiment. Dan le souleva amoureusement et déploya à la lumière des bougies ces fastes des Mavericks, tachés, usés et lacérés. Partout le satin blanc était assombri de larges taches brunes, les fils d’or surmontant la harpe couronnée étaient effrangés et pâlis, et le Taureau Rouge, le totem des Mavericks, avait passé à la couleur du café au lait. Les plis raides de broderie, dont le prix est la vie humaine, s’abaissèrent lentement avec un froissis. Les Mavericks gardent longtemps leurs drapeaux et les conservent comme un objet très sacré.

— Vittoria, Salamanque, Toulouse, Waterloo, Moodkee, Firouzschah et Sobraon — qui fut combattu tout près d’ici, contre ces mêmes individus auxquels il voudrait que nous nous joignions. Inkermann, l’Alma, Sébastopol ! que sont ces petites affaires-là comparées aux campagnes du général Mulcahy ? La Grande Révolte, songez-y ; la Grande Révolte, et quelques sales petites machines en Afghanistan ; et pour cela et ceci et ça (Dan désignait les noms des glorieuses batailles) cette espèce de Yank à la raie dans les cheveux vient nous dire tout tranquillement comme il dirait « prenez un verre… » Saint Moïse ! voilà le capitaine !

Mais ce n’était que le sergent-fourrier : il entra comme les hommes achevaient de décamper et trouva le drapeau hors de sa gaine.

De ce jour data la mutinerie des Mavericks, à la joie de Mulcahy et à l’orgueil de sa mère de New-York — la bonne dame qui envoyait de l’argent pour la bière. Jamais, à ce qu’on raconte, il n’y eut pareille mutinerie. Les conspirateurs, menés par Dan Grady et Horse Egan, affluaient journellement. C’étaient des hommes sûrs, à qui on pouvait se fier, et tous voulaient du sang, mais il leur fallait d’abord de la bière. Ils maudissaient la Reine, ils se lamentaient sur le sort de l’Irlande, ils proposaient un affreux saccage du pays indien, et après cela, hélas ! — certains des plus jeunes sortaient et se roulaient sur le sol en proie à des accès d’un rire sardonique. Les Irlandais ont véritablement le génie des conspirations. Malgré cela ils ne voulaient faire d’autres serments que ceux de leur fabrication, lesquels étaient singuliers et bizarres, et ils ne manquaient pas une occasion de faire remarquer à Mulcahy quels risques ils couraient. Naturellement le flot de bière entraînait de la démoralisation. Mais Mulcahy se méprenait sur les causes, et quand un Maverick très gris envoyait son poing sur le nez d’un sergent ou traitait son officier commandant de vieille tête chauve en vessie de saindoux, et même de noms pires, il se figurait que la rébellion et non la boisson était à l’origine de l’esclandre. D’autres gentlemen qui se sont compromis en de plus vastes conspirations ont commis la même erreur.

La saison chaude, en laquelle ils affirmaient que l’on ne pouvait pas se révolter, prit fin ; et Mulcahy demanda un retour palpable de ses enseignements. Quant à l’issue réelle de la mutinerie, il ne s’en préoccupait guère. Il lui suffirait que les Anglais, d’une confiance outrecuidante en la fidélité de leur armée, fussent bouleversés d’apprendre qu’un régiment irlandais se révoltait pour des considérations politiques. Ses réclamations persistantes auraient fini, à l’instigation de Dan, par une volée générale de coups de ceinturons qui l’eût selon toute probabilité tué, en mettant fin du même coup à la fourniture de bière, s’il n’avait été envoyé en mission spéciale à quelques soixante-dix kilomètres de la garnison, se rafraîchir les pieds dans un fort de terre et démonter de l’artillerie périmée. Alors le colonel des Mavericks, qui lisait son journal attentivement, et qui flairait de loin les difficultés de frontière, se rendit au quartier général de l’armée et se réclama au commandant en chef de certains privilèges qui devaient lui être accordés sous certaines conditions : lesquelles conditions se réalisèrent pas plus tard que la semaine suivante, lorsque eut lieu la petite guerre annuelle sur la frontière, et le colonel s’en revint apporter la bonne nouvelle aux Mavericks. Il tenait de son chef la promesse qu’on ferait du service actif, et les hommes devaient se tenir prêts.

Le soir du même jour, Mulcahy, caporal sans prestige — mais grand dans la conspiration — revint à la garnison, et il entendit de loin des bruits d’effervescence et des hurlements. La mutinerie avait donc éclaté et les blanches casernes des Mavericks étaient un pandémonium. Un soldat qui traversait au galop la cour des casernes lui glissa, haletant :

— Service ! Service actif ! C’est une honte infâme !

Oh joie ! Les Mavericks s’étaient soulevés à la veille du combat ! Ces nobles et loyaux fils de l’Irlande ne serviraient pas plus longtemps la Reine. La nouvelle en volerait à travers le pays et jusqu’en Angleterre, et c’était lui, Mulcahy, le fidèle séide des Trois Premiers, qui avait provoqué le cataclysme. Le soldat s’arrêta au milieu de la cour et se mit à maudire par tous ses dieux, le colonel, le régiment, les officiers et le médecin major, en particulier le médecin major. Un planton du régiment de cavalerie indigène arriva au galop à travers la cohue des soldats. Il fut mi-soulevé, mi-tiré à bas de son cheval, reçut dans le dos des claques véhémentes au point que les larmes lui en vinrent aux yeux, et on lui prodigua tous les noms les plus tendres. Pas de doute, les Mavericks avaient fraternisé avec les troupes indigènes. Qui donc était l’agent qui avait si bien travaillé en secret parmi ces derniers avec Mulcahy ?

Un officier courant presque sortit du mess et se faufila vers une caserne. Il fut pris dans la foule d’une soldatesque en furie, qui se referma sur lui mais ne le tua pas, car il réussit à prendre la fuite et à se mettre à l’abri. Mulcahy en aurait pleuré de joie pure et de reconnaissance. Dans la salle de police les prisonniers eux-mêmes secouaient les barreaux de leurs cellules en hurlant comme des bêtes fauves, et chaque caserne retentissait d’un roulement sonore tel un énorme tambour de guerre.

Mulcahy s’encourut à sa propre caserne. C’était à peine s’il pouvait s’entendre parler. Quatre-vingts hommes martelaient du poing et du talon les tables et les bancs — quatre-vingts hommes en manches de chemise, animés de l’esprit de mutinerie, leurs sacs au dos à demi emballés pour la marche à la mer, battaient à coups redoublés les planches épaisses de cinq centimètres en chantant sur un air que Mulcahy connaissait bien, le chant de guerre sacré des Mavericks :

Écoutez au nord, mes gars, il y a du grabuge dans l’air ;
Galop de chevaux cosaques devant, capotes grises derrière,
Grabuge sur la frontière du genre le plus étonnant,
Grabuge sur les eaux de l’Oxus !

Puis, tandis qu’une table se rompait sous un accompagnement frénétique :

Hurrah ! hurrah ! c’est au nord-ouest que nous allons ;
Hurrah ! hurrah ! la chance que nous désirions tant !
On entendra le refrain d’Amballa à Moscou… ou
Et nous irons toujours marchant jusqu’au Kremlin.

— Par la Mère de tous les saints au ciel et par tous les diables en enfer, où est mon beau soulier neuf qui a perdu son talon ? hurla Horse Egan en bouleversant le paquetage de chacun sauf le sien. Il était en train de combler les lacunes de son fourniment nécessité par une campagne, et dans pareille besogne celui-là vole le mieux qui vole le dernier. Ah ! Mulcahy, lança-t-il, tu arrives à temps. Nous avons reçu notre ordre de route, et nous partons jeudi pour aller faire un pique-nique avec les Lanciers d’à côté.

Un ambulancier de service parut, chargé d’une grande manne pleine de rouleaux de bandes de pansement, offertes par la prévoyance de la Reine à ceux qui pourraient en avoir besoin par la suite. Horse Egan déroula son bandage et le fit claquer sous le nez de Mulcahy, en chantant :

Peau de mouton et cire d’abeilles, tonnerre, poix et plâtre.
Plus tu essaieras de l’enlever, plus ferme il tiendra.
Comme je partais pour la Nouvelle-Orléans…

— Tu connais la suite, mon gars de Juif irlandais-américain. Parbleu ; tu vas devoir te battre pour la Reine d’ici une quinzaine, mon mignon.

Un tonnerre de rires l’interrompit. Mulcahy promena par la chambre des yeux égarés. Conseillez si vous voulez à un petit garçon de braver son père quand la voiture qui doit le mener au cirque est à la porte ; ou à une jeune fille de faire une de ses petites volontés alors que sa mère met la dernière main à sa première robe de bal ; soit ; mais ne demandez pas à un régiment irlandais de s’embarquer dans une mutinerie à la veille d’une campagne ; alors qu’il a fraternisé avec le régiment indigène qui l’accompagne, et par dix mille questions tumultueuses forcé ses officiers à se réfugier chez eux ; alors que les prisonniers dansent de joie, et que les malades arrêtés dans la cour appellent toutes les maladies connues sur la tête du major qui les a déclarés « médicalement impropres au service actif ». Vers le soir les Mavericks pouvaient sans peine passer pour des mutins aux yeux de quelqu’un aussi peu familiarisé que Mulcahy avec leur caractère. Le jour venu ils auraient rendu des points pour la bonne tenue à un pensionnat de jeunes filles. Ils savaient que la main de leur colonel s’était refermée, et que celui qui enfreindrait cette discipline de fer n’irait pas au front : rien au monde ne persuadera à un de nos soldats quand il est envoyé vers le nord pour la plus petite des affaires, qu’il ne va pas tout aussitôt massacrer glorieusement des cosaques et faire cuire son rata dans le palais du Czar. Quelques-uns des plus jeunes regrettaient la bière de Mulcahy, parce que la campagne allait être menée selon des principes de stricte sobriété, mais comme Dan et Horse Egan le disaient sévèrement : « Nous avons avec nous l’homme à bière. Il boira désormais à son propre écot. »

Mulcahy n’avait pas fait entrer en ligne de compte la possibilité d’être envoyé en service actif. Il était bien résolu à n’y aller sous aucun prétexte, mais le sort était contre lui.

— Malade… vous ? lui dit le médecin major qui avait fait l’apprentissage profane de son métier dans les maisons de pauvres de Tralee. Vous avez simplement le mal du pays, et vos soi-disant varices proviennent de ce que vous mangez trop. Un peu d’exercice modéré vous en guérira. (Et plus tard :) Mulcahy, mon brave, il est permis à chacun de se faire porter malade une fois. S’il l’essaye deux fois nous l’appelons d’un vilain nom. Retournez à votre devoir, et qu’on n’entende plus parler de vos maladies.

Je suis peiné de dire que durant ces jours-là Horse Egan prit plaisir à étudier l’âme de Mulcahy, et que Dan y trouva un égal intérêt. Ensemble ils s’ingéniaient à révéler à leur caporal tout le sinistre répertoire de mort familier à ceux qui ont vu mourir des hommes. Egan avait une plus vaste expérience, mais Dan une plus belle imagination. Mulcahy frissonnait quand le premier parlait du coutelas comme d’une intime connaissance, ou quand le second s’étendait sur d’aimables particularités du sort de ceux qui, blessés et sans secours, ont été négligés par les ambulances et sont tombés entre les mains des femmes afghanes.

Mulcahy savait que la mutinerie, pour l’instant du moins, était morte, il savait aussi qu’un changement était survenu dans l’attitude ordinairement respectueuse de Dan envers lui, et le rire de Horse Egan et ses fréquentes allusions à des conspirations avortées confirmaient tout ce que le conspirateur avait deviné. L’horrible fascination des histoires de mort, néanmoins, lui faisait rechercher la société des hommes. Il en apprit beaucoup plus qu’il n’y avait compté ; et voici comment. C’était le dernier soir avant que le régiment ne partît pour le front. Les casernes étaient dépouillées de tout objet meublé, et les hommes étaient trop surexcités pour dormir. Les murs nus émettaient un relent d’hôpital, d’hypochlorite de chaux.

— Et dis-moi, Dan, demanda Mulcahy tout bas, en un chuchotement terrifié, après un nouvel entretien sur l’éternel sujet, qu’est-ce que tu vas me faire ?

Ce langage aurait pu à la rigueur passer pour celui d’un conspirateur habile se conciliant une âme faible.

— Tu le verras, fit Dan d’un air sinistre et en se retournant sur sa couchette, ou je devrais plutôt dire tu ne le verras pas.

Ce n’était guère le langage d’une âme faible. Mulcahy trembla sous ses couvertures.

— Va doucement avec lui, lança Egan de la couchette voisine. Il a trouvé sa chance de s’en tirer proprement. Écoute, Mulcahy, tout ce que nous voulons, c’est que pour le bon renom du régiment tu reçoives la mort debout comme un brave. Il va y avoir des tas et des tas d’ennemis… des flopées de tas. Vas-y et fais de ton mieux et meurs proprement. Tu mourras avec un bon renom là-bas. Ce n’est pas une chose dure à envisager.

De nouveau Mulcahy frissonna.

— Et comment pourrait-on souhaiter mourir mieux qu’en se battant ? ajouta Dan en guise de consolation.

— Et si je ne voulais pas ? fit tout bas le caporal d’une voix sèche.

— Il y aura pas mal de fumée, répliqua Dan, en se mettant sur son séant et énumérant la situation sur ses doigts ; pour sûr, et le bruit de la fusillade sera formidable, et nous serons à courir çà et là de tous côtés, du moins le régiment. Mais nous, je dis Horse et moi… nous resterons auprès de toi, Mulcahy, et nous ne te lâcherons pas d’un cran. Il se peut qu’il arrive un accident.

— Ça, c’est agir salement avec moi. Laisse-moi m’en aller. Par pitié laisse-moi m’en aller. Je ne t’ai jamais fait de mal, et… je t’ai payé autant de bière que je l’ai pu. Oh ! ne sois pas dur pour moi, Dan ! Tu es… tu en étais aussi. Tu ne voudrais pas me tuer là-bas, dis ?

— Je ne m’occupe pas de ta trahison ; bien que tu devrais être fier que d’honnêtes garçons aient bu avec toi. C’est à cause du régiment. Ce serait honteux à nous de te laisser nous faire honte. Tu es allé trouver M. le major en sournois comme un chat malade pour obtenir de rester en arrière et de loger avec les femmes au dépôt… toi qui voulais nous faire courir à la mer en hordes de loups comme les rebelles que pas un de ta sale race n’oserait être ! Mais nous avons su quand même ta visite à M. le major, car il l’a racontée au mess, et cela s’est répandu dans tout le régiment. Étant donné que nous sommes tes meilleurs amis, nous n’avons laissé personne te molester. Pas encore. Nous voulons nous occuper de toi nous-mêmes. Bats-toi contre qui tu veux… nous ou l’ennemi… mais tu ne coucheras plus jamais dans ce lit où tu es, et il y a plus de gloire et peut-être moins de coups à recevoir en combattant l’ennemi. Voilà qui est parler franc.

— Et il nous a dit de sa propre bouche d’aller nous unir aux moricauds… tu as oublié cela, Dan, dit Horse Egan pour justifier la sentence.

— À quoi bon embêter ce type. Avec une balle tout sera réglé. Dors bien, Mulcahy. Mais tu as compris, n’est-ce pas ?

Pendant quelques semaines Mulcahy comprit fort peu de chose à n’importe quoi, si ce n’est qu’il avait toujours à son côté, au camp ou à l’exercice, deux solides gaillards qui d’une voix douce l’adjuraient de faire hara-kiri pour éviter qu’il ne lui arrivât pis — de mourir pour l’honneur du régiment en décence parmi les coutelas les plus proches. Mais Mulcahy redoutait la mort. Il se rappelait certaines choses que les prêtres lui avaient dites dans son enfance, et il revoyait sa mère — pas celle de New-York — se réveillant en sursaut avec des cris d’effroi et priant pour l’âme en peine du mari. C’est fort bien d’avoir une intelligence cultivée, mais en temps de malheur l’esprit de l’homme revient à la foi qu’il a sucée avec le lait de sa mère, et si cette foi manque de charme il s’ensuit du désagrément. De plus, la mort qu’il allait devoir affronter serait physiquement douloureuse. La plupart des conspirateurs ont des imaginations étendues. Mulcahy se voyait, gisant à terre dans la nuit, et mourant de diverses causes. Toutes étaient horribles ; la mère de New-York était bien loin ; et le régiment, cette machine qui, une fois que l’on est pris dans son engrenage, vous entraîne en avant que vous le vouliez ou pas, se rapprochait chaque jour un peu plus de l’ennemi !

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On les mena dans la plaine de Marzum-Katai, et avec l’aide des Boneens Noirs, ils y livrèrent un combat qui n’a jamais été relaté dans les journaux. Grâce, comme beaucoup le croient, aux ferventes prières du père Dennis, non seulement l’ennemi accepta de se battre en terrain découvert, mais il livra un superbe combat, comme le surent plus tard beaucoup de mères irlandaises en pleurs. Ils se rassemblaient derrière des murs ou se précipitaient dans la plaine en masses hurlantes, et faisaient en artillerie des prodiges de poivrots. Il était sage de garder une forte réserve et d’attendre le moment psychologique que préparaient les shrapnells stridents. C’est pourquoi les Mavericks se couchèrent en ordre dispersé sur la crête d’un monticule pour surveiller la pièce en attendant que ce fût leur réplique. Le père Dennis, dont le devoir était, à l’arrière, d’adoucir les maux des blessés, avait naturellement trouvé moyen de se porter tout en avant de ses compagnons, et il se coucha tel un phoque noir tout de son long dans l’herbe. Mulcahy rampa jusqu’à lui, le visage gris de cendre, et demandant l’absolution.

— Attends d’avoir reçu une balle, répondit tout bas le père Dennis. Chaque chose en son temps.

Dan Grady ricana tout en soufflant pour la cinquantième fois dans la culasse de son flingot immaculé. Mulcahy poussa un gémissement et resta la tête cachée entre ses bras jusqu’au moment où une balle perdue passa en sifflant comme un serpent juste au-dessus de sa tête. Une ondulation et un frémissement généraux parcoururent la ligne. D’autres balles succédèrent à celle-là, et quelques-unes portèrent, comme en témoignaient des cris ou des gémissements. Les officiers, qui étaient restés couchés avec les hommes, se levèrent et se mirent à se promener tranquillement de long en large devant le front de leurs compagnies.

Cette manœuvre, exécutée non par ostentation mais comme une garantie de bonne foi et pour calmer les hommes, exige du sang-froid. Il ne faut pas se hâter, il ne faut pas avoir l’air nerveux, tout en sachant que l’on offre une cible à chaque fusil en deçà de la portée extrême, et surtout, si l’on est touché on doit faire aussi peu de bruit que possible et tomber vers l’intérieur à travers les rangs. C’est à cet instant, où la brise apporte la première bouffée salpêtrée de la poudre à des nez un peu froids du bout, et où l’œil a tout loisir d’enregistrer l’apparition de chaque tache rouge, que la tension des nerfs est la plus forte. Des régiments écossais peuvent la supporter une demi-journée sans avoir perdu à la fin un atome de leur zèle ; des régiments anglais boudent parfois sous la pénitence, tandis que les Irlandais, comme les Français, sont capables de s’élancer en avant par un et par deux, ce qui ne vaut pas mieux du tout que de fuir vers l’arrière. S’il est vraiment sage, un chef qui commande des hommes arrivés à cette haute tension leur permet, dans les intervalles d’attente, d’entendre le son de leurs propres voix, et leur fait entonner des chansons. Une légende rapporte qu’un régiment anglais couché sous le feu auprès de ses armes, se mit à chanter « Sam Hall », à l’horreur de son nouveau colonel qui était pieux. Les Boneens Noirs, qui souffraient plus que les Mavericks, sur un monticule éloigné d’un demi-kilomètre, ne tardèrent pas à faire savoir à quiconque voulait l’entendre :

Nous sonnerons l’hallali, du centre du pays jusqu’à la mer,
Et l’Irlande sera libre, a dit le Shan-van Vogh.

— Chantez, les gars, dit à mi-voix le père Dennis. Sinon ces Afghans vont croire que nous avons peur de leurs petits pois.

Dan Grady se releva sur les genoux et entonna un chant à lui enseigné, comme à beaucoup de ses camarades, dans le plus strict secret, par Mulcahy — ce Mulcahy alors couché dans l’herbe, inerte et défaillant, en proie à la peur glacée de la mort.

L’une après l’autre chaque compagnie reprit ses paroles qui, dit l’I. A. A., sont destinées à proclamer le soulèvement général d’Erin, et qu’on ne peut sous peine de mort faire entendre à des oreilles non initiées. C’est pourquoi elles sont imprimées ici.

Le Saxon est pesé dans la juste balance du Ciel
Comme celle de Balthazar sa condamnation à mort a été prononcée,
Et la main du vengeur ne s’arrêtera plus
Tant que sa race, sa foi, et son langage ne seront pas devenus un rêve du passé.

C’étaient des vers revigorants et qui ronflaient avec entrain ; les I. A. A. sont mieux servis par leurs plumes que par leurs pétards. Dan administra une claque joviale dans le dos de Mulcahy, en le priant de chanter. Les officiers se recouchèrent. Il n’y avait plus nécessité de se promener. Leurs hommes se calmaient d’eux-mêmes en tonitruant comme suit :

Sainte Marie du Ciel a décrété le vœu
Que la terre n’aura pas de repos tant que le sang hérétique
Depuis le bébé au sein jusqu’à l’homme à la charrue
N’aura roulé à l’océan comme le Shannon en crue.

— Vous, j’aurai à vous parler quand tout sera fini, dit avec autorité le père Dennis à l’oreille de Dan. À quoi cela sert-il de vous confesser à moi si vous faites des bêtises comme celle-ci ? Dan, vous avez joué avec le feu ! Je vous donnerai plus de pénitence à réciter en huit jours que…

— Venez toujours en purgatoire avec nous, mon bon Père. Les Boneens sont déjà en mouvement ; ça va être maintenant notre tour.

À la sonnerie du clairon le régiment se leva comme un seul homme ; mais un homme en particulier se leva plus promptement que tous les autres, car il avait reçu dans le gras du mollet un centimètre de baïonnette.

— Te voilà forcé d’y aller, dit Dan avec sévérité. Autant faire ça proprement.

Le tumulte de la charge noya ses paroles ; car les compagnies de l’arrière poussaient en avant les premières, qui en dévalant la pente chantaient toujours :

Depuis le bébé au sein jusqu’à l’homme à la charrue
N’aura roulé à l’océan comme le Shannon en crue.

C’est à la face de l’Angleterre qu’ils auraient dû le chanter, et non à celle des Afghans, sur qui cela fit autant d’impression que le sauvage cri de guerre des Irlandais.

« Ils sont descendus en chantant, dit le rapport non officiel de l’ennemi, qui le lendemain passa de village en village. Ils ont continué à chanter, et il était écrit que nos hommes seraient incapables de résister à leur venue. On croit qu’il y avait de la magie dans le chant en question. »

Dan et Horse Egan se tenaient dans le voisinage de Mulcahy. Par deux fois dans la confusion celui-ci tenta de s’échapper vers l’arrière. Par deux fois il fut repris, roué de coups de pied et renfoncé à coups d’épaule dans l’indescriptible enfer d’une charge chaudement disputée.

À la fin l’excès de sa terreur panique le mit en démence au delà de tout courage humain. Les yeux fixés sur le vide, la bouche ouverte et écumante, et respirant comme dans un bain froid, il alla de l’avant, aliéné, et Dan avait peine à le suivre. La charge s’arrêta devant une haute muraille de terre. Ce fut Mulcahy qui, des dents et des ongles, l’escalada et se précipita à bas parmi les baïonnettes des Afghans stupéfaits qui lui barraient le chemin. Ce fut Mulcahy, suivant la ligne droite tel un chien enragé, qui entraîna une multitude d’âmes ardentes vers une batterie nouvellement démasquée, et s’élança lui-même à la gueule d’un canon tandis que ses compagnons trépignaient parmi les artilleurs. Ce fut Mulcahy qui dépassant cette batterie continua en une course éperdue dans la libre plaine, où l’ennemi se retirait par groupes consternés. Ses mains étaient vides, il avait perdu casque et ceinturon, et il saignait d’une blessure au cou. Dan et Horse Egan, haletants et à bout de forces, s’étaient déjà jetés à terre auprès des canons, lorsqu’ils virent la charge de Mulcahy.

— Il est fou, prononça Horse Egan. Fou de peur ! Ce n’est pas la peine de crier après lui, il s’en va droit à la mort.

— Qu’il y aille. Prends donc garde ! Si nous tirons nous risquons de l’attraper.

Un retardataire d’une foule d’Afghans en fuite, entendant derrière lui galoper des souliers ferrés, se retourna et se tint prêt à frapper de son coutelas. Ce n’était pas le moment, il le voyait, de faire des prisonniers. Mulcahy courait toujours, sanglotant ; la lame tenue à bout de bras s’enfonça dans la poitrine sans défense, et déjà le corps penchait en avant lorsqu’un coup de fusil de Dan abattit le meurtrier et précipita encore la retraite afghane. Les deux Irlandais s’en allèrent chercher leur mort.

— Il a reçu un coup de pointe, sa mort a été douce, dit Horse Egan, en examinant le cadavre. Mais dis-moi, Danny, est-ce que tu l’aurais tué, s’il eût vécu ?

— Il n’a pas vécu, ainsi donc il n’y a rien à dire. Mais je ne pense pas que j’aurais tiré, à cause de l’amusement qu’il nous a donné… bière à part. Attrape-le par les jambes, Horse, et nous le rapporterons. Cela vaut peut-être mieux ainsi.

Ils transportèrent le pauvre corps inerte jusqu’à l’endroit où étaient rassemblés les hommes du régiment, qui les regardaient bouche bée, appuyés sur leurs fusils ; et il y eut un ricanement général quand l’un des plus jeunes lieutenants prononça :

— C’était un brave !

— Ffft ! dit Horse Egan, après qu’une corvée d’enterrement se fut emparée du fardeau. J’ai une soif redoutable, et ça me rappelle qu’il n’y a plus de bière du tout.

— Pourquoi pas ? fit Dan, avec un clin d’œil en s’étendant pour le repos. Ne sommes-nous pas en train de conspirer tant que nous pouvons, et aussi longtemps que nous conspirons n’avons-nous pas droit à consommer à volonté ? Sûr que sa vieille mère de New-York n’irait pas laisser périr de soif les camarades de son fils… si on peut lui envoyer une lettre.

— Tu es un génie, dit Horse Egan. Comme de juste non, elle ne les laissera pas périr. Je voudrais que cette guerre cruelle soit finie, et que nous nous retrouvions à la cantine. Parole, on devrait pendre le général par le ceinturon de sa propre épée de parade, pour nous avoir fait travailler en ne buvant que de l’eau.

Les Mavericks étaient en général de l’avis de Horse Egan. Ils s’empressèrent donc d’en finir avec leur travail le plus tôt possible, et leur activité fut récompensée par une paix inattendue. « Nous voulons bien combattre les fils d’Adam, dirent les hommes de la tribu, mais non les fils d’Ebliz, et ce régiment-là ne reste jamais tranquille à la même place. Rentrons donc chez nous. » Ils rentrèrent chez eux et « ce régiment-là » se retira pour conspirer sous la direction de Dan Grady.

Excellent comme sous-ordre, Dan échoua totalement comme chef responsable… peut-être parce qu’il se laissa trop influencer par l’avis du seul homme du régiment qui fût capable de fabriquer toutes sortes d’écritures. Le même courrier qui portait à la mère de Mulcahy à New-York une lettre du colonel lui racontant avec quelle vaillance son fils avait combattu pour la Reine, et qu’à coup sûr il l’eût recommandé pour la Croix de Victoria s’il avait survécu, emportait une missive signée, j’ai le regret de le dire, du même colonel et de tous les officiers du régiment, affirmant leur bonne volonté de faire « tout ce qui est contraire au règlement et toutes sortes de révolutions », pourvu seulement qu’on leur envoyât un peu d’argent destiné à couvrir les menus frais. Daniel Grady, Esquire, recevrait les fonds, en place de Mulcahy, lequel « était indisposé en ce moment où l’on écrivait ».

Les deux lettres furent transmises de New-York à Tehama street, San Francisco, ornées de notes marginales aussi brèves qu’amères. Les Trois Troisièmes lurent et s’entre-regardèrent. Puis le Second Conspirateur — celui qui croyait à l’efficacité de « faire la jonction avec les branches d’action directe » — se mit à rire, et quand il eut recouvré son sérieux, prononça :

— Messieurs, je pense que ceci doit nous servir de leçon. Nous voilà lâchés de nouveau. Ces maudits Irlandais nous ont laissé tomber. Je savais que cela arriverait, mais (et il se mit à rire à nouveau) je donnerais gros pour savoir ce qu’il y avait par derrière tout cela.

Sa curiosité eût été satisfaite s’il avait vu, dans l’Inde, Dan Grady, conspirateur régimentaire en discrédit, s’efforcer d’expliquer à ses camarades assoiffés la non-arrivée des fonds de New-York.


fin