Au hasard de la vie/Par le feu

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Traduction par Théo Varlet.
Nelson (p. 101-108).


PAR LE FEU




LE gendarme chevauchait à travers la forêt de l’Himalaya, sous les chênes revêtus de mousse, et son ordonnance trottait à côté de lui.

— C’est une vilaine affaire, Bhere Singh, dit le gendarme. Où sont-ils ?

— C’est une très vilaine affaire, dit Bhere Singh ; et quant à ce qui est d’eux, ils doivent être à cette heure en train de rôtir dans un feu plus ardent qu’on n’en fit jamais avec des branches de sapin.

— Espérons que non, Bhere Dingh, reprit le gendarme, car laissant à part la différence des races, c’est tout à fait l’histoire de Francesca da Rimini.

Bhere Singh ignorait tout de Francesca da Rimini ; en sorte qu’il resta coi jusqu’au moment où ils arrivèrent à la clairière des charbonniers, où les flammes expirantes faisaient futt, futt, futt, en papillotant sur les cendres blanchies. Ç’avait dû être un grand feu quand il brûlait en plein. De Donga Pa par delà la vallée on l’avait vu s’élever et flamber dans la nuit, et on avait dit que les charbonniers de Kodru étaient saouls. Mais c’étaient seulement Suket Singh, cipaye du 102e régiment d’infanterie indigène du Pandjab, et Athira, une femme, qui brûlaient… brûlaient… brûlaient.

Voici comment les choses se passèrent, et le Journal de la gendarmerie est là pour confirmer mon récit.

Athira était la femme de Madu, lequel était charbonnier, borgne et de mauvais caractère. Une semaine après leur mariage, il battait Athira avec un gros bâton. Un mois plus tard, Suket Singh, cipaye, arriva par là envoyé en congé de son régiment à la fraîcheur des montagnes ; et il électrisa les habitants du village de Kodru en leur contant ses glorieux états de service sous les ordres du gouvernement, et comme quoi le colonel sahib bahadur le tenait en grand honneur, lui Suket Singh. Et Desdémone écouta Othello, à la façon de toutes les Desdémones du monde, et, en l’écoutant, elle se prit à l’aimer.

— J’ai une femme à moi, dit Suket Singh, mais ce n’est pas une affaire quand on vient à y réfléchir. Dans un moment je serai forcé de retourner à mon régiment, et je ne peux pas me laisser porter déserteur… car je compte devenir havildar[1].

Il n’y a pas de version himalayenne du : « Je ne t’aimerais pas autant, bien-aimée, si je n’aimais l’honneur encore plus », mais il s’en fallut de peu que Suket Singh ne créât cette version.

— Ne t’en fais pas, répondit Athira, reste avec moi, et si Madu essaye de me battre, tu le battras.

— Fort bien, dit Suket Singh.

Et il battit Madu solidement, au grand plaisir de tous les charbonniers de Kodru.

— En voilà assez, dit Suket Singh, en faisant rouler Madu à bas de la hauteur. À présent nous aurons la paix.

Mais Madu regrimpa la pente herbue, et vint rôder autour de sa cabane, avec des yeux irrités.

— Il finira par me tuer, dit Athira à Suket Singh. Il te faut m’emmener.

— Cela fera du grabuge à la caserne. Ma femme me tirera la barbe ; mais tant pis, dit Suket Singh, je t’emmènerai.

Il y eut un grabuge sérieux à la caserne, et la barbe de Suket Singh fut tirée, et la femme de Suket Singh s’en alla vivre chez sa mère et emmena les enfants.

— C’est très bien, dit Athira.

— Oui, c’est très bien, répondit Suket Singh.

Madu donc restait seul dans la cabane qui regarde par-dessus la vallée vers Donga Pa, et depuis le commencement des siècles, personne n’a jamais eu de pitié pour des maris aussi malheureux que Madu.

Il s’en alla trouver Hussein Dazé, le sorcier qui possède la Tête-de-Singe-qui-parle.

— Fais revenir ma femme, lui dit Madu.

— Je ne peux pas, répondit Hussein Dazé, tant que tu n’auras pas fait remonter le Sutlej qui est dans la vallée jusque sur le col de Dunga Pa.

— Pas de devinettes, dit Madu.

Et il brandit sa hache par-dessus la tête blanche de Hussein Dazé.

— Donne tout ton argent aux anciens du village, reprit Hussein Dazé, et ils tiendront un conseil communal, et ce conseil enverra un messager à ta femme lui disant qu’elle doit revenir.

Madu donc donna toute sa richesse en ce monde, s’élevant à vingt-sept roupies, huit annas, trois pice, et une chaîne d’argent, au Conseil de Kodru.

Et il en advint comme Hussein Dazé l’avait prédit.

On envoya le frère d’Athira dans la plaine au régiment de Suket Singh pour rappeler Athira au logis. Une première fois Suket Singh reconduisit le frère à coups de pied dans le derrière au travers des casernes, et puis il le remit au havildar, qui le battit à coups de ceinturon.

— Reviens, piaulait le frère d’Athira.

— Où çà ? demandait Athira.

— Chez Madu, répondit-il.

— Jamais, déclara-t-elle.

— Alors Hussein Dazé va t’envoyer une malédiction, et tu te flétriras comme un arbre écorcé au printemps, reprit le frère d’Athira.

Athira dormit par là-dessus.

Le lendemain elle avait la migraine.

— Je commence à me flétrir comme un arbre écorcé au printemps, dit-elle. C’est la malédiction de Hussein Dazé.

Et elle commença réellement à se flétrir, parce que son cœur était desséché de peur, et que ceux qui croient aux malédictions meurent des malédictions.

Suket Singh, lui aussi, avait peur parce qu’il aimait Athira mieux que sa propre vie. Deux mois passèrent, et le frère d’Athira vint se poster en dehors du quartier régimentaire et brailla :

— Ha ! ha ! Tu es en train de te flétrir. Reviens.

— Je vais revenir, dit Athira.

— Dis plutôt que nous allons revenir, dit Suket Singh.

— Ouais ; mais quand ? dit le frère d’Athira.

— Un jour, le matin de très bonne heure, dit Suket Singh.

Et il s’en alla demander une semaine de permission au colonel sahib bahadur.

— Je me flétris comme un arbre écorcé au printemps, se lamentait Athira.

— Tu iras mieux bientôt, dit Suket Singh.

Et il lui révéla son intention, et tous deux se mirent à rire tout bas ensemble, car ils s’aimaient. Mais à partir de cette heure Athira commença d’aller mieux.

Ils s’en allèrent à eux deux, voyageant par le train en troisième classe comme l’autorisaient les règlements, et puis en charrette jusqu’aux montagnes basses, et de là à pied jusqu’aux montagnes hautes.

Athira flairait l’odeur des pins de ses montagnes, les humides montagnes de l’Himalaya.

— C’est bon d’être en vie, dit Athira.

— Hah ! fit Suket Singh. Où est la route de Kodru, et où est la maison forestière ?…

— Je l’ai payé quarante roupies il y a douze ans, répondit le forestier à Suket Singh en lui tendant le fusil.

— En voilà vingt, dit Suket Singh, et tu devras me donner les meilleures cartouches.

— C’est très bon d’être en vie, disait Athira en flairant avidement l’odeur du terreau de pin.

Et ils attendirent que la nuit fût tombée sur Kodru et sur le Donga Pa. Madu avait empilé sur le contrefort dominant sa cabane la meule de bois sec destinée à faire du charbon le lendemain.

— Madu a eu la politesse de nous épargner cette peine, dit Suket Sing, en butant contre la meule, qui avait douze pieds de côté et quatre de haut. Il nous faut attendre que la lune se lève.

Quand la lune se leva, Athira s’agenouilla sur la meule.

— Si au moins c’était un snider du gouvernement, dit à regret Suket Singh en louchant sur le fusil du forestier, dont le canon était renforcé de fil de fer.

— Fais vite, dit Athira.

Et Suket Singh fit vite ; et Athira perdit à jamais sa vivacité. Puis il alluma la meule aux quatre coins, monta dessus, et rechargea l’arme.

Les petites flammes commencèrent à pointer entre les grosses bûches au-dessus des fagots.

— Le gouvernement devrait nous enseigner à presser la détente avec nos doigts de pied, dit sarcastiquement Suket Singh à la lune.

Telle fut la dernière phrase prononcée en public par le cipaye Suket Singh.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Au jour, le matin de très bonne heure, Madu en arrivant vit le bûcher. Il poussa des cris de détresse, et courut vite rattraper le gendarme qui faisait sa tournée dans le district.

— Ce manant-là m’a gâché pour quatre roupies de bois à charbon, lui dit Madu tout haletant. Il a de plus tué ma femme, et il a laissé une lettre que je ne sais pas lire, liée à une branche de pin.

De l’écriture raide et artificielle qu’on enseigne dans les écoles de régiment, le cipaye Suket Singh avait écrit :


« S’il reste quelque chose de nous, que l’on nous brûle ensemble, car nous avons fait les prières nécessaires. Nous avons également maudit Madu, et Malak frère d’Athira — des méchants tous les deux. Présentez mes hommages au colonel sahib bahadur. »


Le gendarme examina longuement et minutieusement le lit nuptial de cendres rouges et blanches sur lequel reposait, d’un noir mat, le canon du fusil du forestier.

Distraitement il donna un coup de son talon à éperon dans une bûche à demi consumée, et les étincelles pétillantes s’envolèrent au ciel.

— Des gens bien singuliers, dit le gendarme.

Fi… ou, fiou, fiou, ouiou, firent les petites flammes.

Le gendarme consigna dans son Journal la substance de l’affaire, réduite à ses éléments, car le gouvernement du Pandjab n’encourage pas les fioritures romanesques.

— Mais, demandait Madu, qui est-ce qui va me rembourser ces quatre roupies ?

  1. Brigadier.