Au pays de Forez

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Prologue   ►


DÉDICACE

Au pays de Forez


 
Cher pays de Forez, je te dois une offrande !
Terre où, dans mon berceau, les chênes m’ont parlé,
Ta sève et ton murmure en ma veine ont coulé ;
Il faut qu’un cri d’amour, aujourd’hui, te les rende.

C’est toi qui la première, au sentier du désert,
Fis marcher, pas à pas, mon enfance inquiète,
Qui m’as nourri d’un miel dans les bois découvert,
Et, dans l’eau du torrent, m’as baptisé poëte.


C’est ton doigt maternel qui dirigea mes yeux
Sur l’alphabet sacré des couleurs et des formes,
Et, dans l’accent divers des sapins ou des ormes,
M’apprit à pénétrer des mots mystérieux.

Par toi, dans l’ombre sainte, enfant des vieux Druides,
J’ai connu des grands bois le sublime frisson ;
Poursuivant l’infini des horizons fluides,
Par toi, des hauts sommets je fus le nourrisson.

Mon aile s’est ouverte au vent que tu déchaînes ;
Enivré de ton souffle, à l’odeur des prés verts,
J’ai senti circuler, de mon sang à mes vers,
L’esprit qui fait mugir les taureaux et les chênes.

Près d’une eau qui frémit sur son lit de gravier,
Sous l’aune où le geai siffle, où se rit la linotte,
De l’hymne universel m’enseignant chaque note,
Tu conduisis mes doigts sur ton vaste clavier.

Tu fus mon premier livre et mon premier solfège ;
Écolier, j’ai reçu mes plus sages leçons
De ces voix qu’on écoute en longeant les buissons ;
Tes soleils m’ont tiré de la nuit du collège.

J’appris des laboureurs et des batteurs de grain
Ce rhythme indéfini qui dans l’écho s’achève ;
Que de soirs j’ai trouvé, dans ce vague refrain,
Enfant un doux sommeil, jeune homme un plus doux rêve !


Le foyer et le champ, les récits de l’aïeul,
Tout ce qui pour le cœur compose la patrie,
Tous ces trésors que j’aime avec idolâtrie,
Cher pays de Forez, je les tiens de toi seul.

Tous mes fruits ont germé sur tes douces collines ;
Ma sève ne sort pas d’une immonde cité ;
Si je fleuris au sol où je fus transplanté,
C’est que je garde encor ta terre à mes racines.

Un sang paisible et fort, pur de tous vils penchants,
Est transmis à tes fils, chaste et verte contrée
Où d’Urfé promenait les bergers de l’Astrée,
Et dont la ville encor garde les mœurs des champs !

Par toi je fus poëte, et d’un plus fier langage,
Peut-être, sous mes doigts, la harpe des forêts
Parla mieux d’idéal et sut mieux tes secrets ;
Mais cette œuvre est la tienne et je t’en fais hommage.

Reçois-le sans l’ouvrir, ce livre d’un songeur,
Trop plein des visions de ce siècle malade ;
Reste à chanter encor quelque vieille ballade,
Et garde bien tes fils de son doute rongeur.

Quand de revoir ton sol Dieu m’accorde la fête,
Je veux qu’aux verts détours des sentiers réjouis
Tous ceux que je rencontre, ignorant le poëte,
Tendent leur main calleuse à l’enfant du pays.


Que nul, pour me complaire, en s’efforçant, n’y cause
De livres et d’auteurs, de systèmes nouveaux ;
Mais admire avec moi sa terre et ses travaux,
Et, sur chaque rosier me coupant une rose,

Me dise ses projets pour le futur printemps,
Combien de chars de blé sont entrés dans ses granges,
Quel nectar il espère aux prochaines vendanges,
Quel miracle aux pêcheurs promettent ses étangs.

Chez toi, je ne viens pas pour glaner quelque feuille
De ces douteux lauriers tressés d’un doigt moqueur ;
Plus saine, ô cher pays ! et plus douce à mon cœur,
Dieu me fait la moisson qu’en tes champs je recueille.

Sur la bruyère en fleur, sous les pins odorants,
J’y respire à longs traits l’air pur et la lumière ;
Dans l’enclos séculaire, autour des bancs de pierre,
J’y vais interroger l’ombre des vieux parents.

C’est là qu’ils ont vécu comme je voudrais vivre,
Laborieux et fiers, obscurs, mais sans remords,
Traçant devant leurs fils le sillon qu’il faut suivre,
Et marchant, le front calme, à d’héroïques morts.

Si, chez toi, loin du siècle et des modernes fanges,
Je vivais de repos, d’ombre et de souvenir,
Mon livre, sous ce chêne où je viens rajeunir,
Serait digne de l’œil des enfants et des anges.


Jamais je n’ai subi les orages du cœur
Sous ces rameaux sacrés dont j’aspirais la sève ;
Dans nos sentiers amis quand je retourne en rêve,
Je n’y revois passer que ma mère et ma sœur.

Ignore, ô cher pays ! mes vers et mon nom même ;
Mais donne-moi ma part de soleil et d’air pur.
Où l’on se sent heureux, il est doux d’être obscur :
Garde-moi seulement le cœur de ceux que j’aime.

Si pourtant de l’oubli mon œuvre se défend,
S’il s’attache à mon nom quelque gloire modeste,
Alors, rappelle-toi que je suis ton enfant,
Que tu m’as fait poëte, et que l’honneur t’en reste.

Donne à mon souvenir quelque humble monument ;
Que la mort me ramène en un lit que j’envie,
Au pied des monts si chers d’où m’a chassé la vie,
Et vers qui mon espoir s’élance à tout moment.

Là, j’ai rêvé la tombe où je voudrais descendre ;
Là, d’avance, implorant le suprême repos,
Je voudrais rapporter la maternelle cendre,
Pour que les os des miens s’y mêlent à mes os.

Toi, dont le vieux granit survit à tous les marbres,
Terre où nous dormirons dans l’éternelle paix,
Fais sur nous verdoyer tes gazons plus épais ;
Fais, dans l’air frémissant, chanter tes plus grands arbres.


Que tout, ruches et nids, fourmille en ce beau lieu ;
Que la vie en sa fleur fête ma sépulture,
Pour que mon âme, encore, entende au sein de Dieu
Tes voix que j’essayai de traduire, ô Nature !