Au pays de Sylvie/Texte entier

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MARCEL BOULENGER

Au Pays
de Sylvie
Deuxième Édition
Ohnet - L’Âme de Pierre, Ollendorff, 1890, figure page 10.png
PARIS
société d’éditions littéraires et artistiques
Librairie Paul Ollendorff
50, chaussée d’antin, 50

1904
Tous droits réservés.

LA TRADITION


À Fernand Hayem.

I


Ce pauvre abbé ! Bien qu’il y fût préparé depuis fort longtemps, cette nécessité, où il se trouva soudain, de partir, le surprit cruellement. Quoi ! quitter ce gracieux pays de Chantilly, ne plus entrer familièrement au Château, ne plus trouver son couvert mis ce soir chez les d’Oinèche et demain chez les Lorizon, ne plus enseigner aux deux petits vicomtes les bonnes lettres latines, ne plus passer pour un savant homme infiniment spirituel… quelle tristesse !

Enfin, puisque la Providence ne lui avait pas épargné cette épreuve, l’abbé Marigot devait se résigner à prendre congé. Aussi bien, en vertueux professeur et en honnête chrétien, avait-il assidûment travaillé à son malheur depuis quatre ans, et préparé à grand’peine la catastrophe qui l’éloignait : c’est-à-dire que l’abbé Marigot venait de faire admettre au grade de licencié ès-lettres les jeunes vicomtes Armand d’Oinèche et Gilbert de Lorizon, ses élèves. Et la douleur que lui causait cet événement l’emportait de beaucoup en lui sur l’orgueil, car les chers enfants n’avaient été reçus qu’à la faveur de cette indulgence dont la Faculté réserve parfois la surprise aux descendants des nobles familles ; et tandis que l’abbé eut souhaité qu’Armand d’Oinèche et Gilbert de Lorizon se fussent illustrés par de pures études classiques, n’avaient-ils pas été choisir précisément la licence d’anglais, sous prétexte qu’ils parlaient ce patois avec facilité ?

L’abbé Marigot ne conservait d’ailleurs aucune illusion, il faut bien l’avouer. Il n’ignorait pas que ces adolescents cultivés et suivis avec tant de sollicitude depuis quatre ans, n’avaient nullement appris à lire dans le texte Horace ou Rudyard Kipling pour en mieux apprécier les beautés, mais bien pour éviter tout simplement de faire trois ans de service militaire. Messieurs les comtes d’Oinèche et de Lorizon, leurs pères, estimaient sans doute que se former à marquer le pas fût une obligation sacrée, en général, et qu’il fallût au moins trois ans pour faire un bon soldat, mais qu’en particulier Armand et Gilbert ne devaient passer que dix mois parmi de crapuleuses promiscuités.

Et c’était certes bien dommage de les exposer ainsi, eux si réservés, si simples, si modestes, à ces basses et brutales fréquentations militaires. Car ce dont l’abbé pouvait se féliciter avant tout, c’était de l’éducation parfaite, sinon de l’instruction profonde qu’il avait su donner à ses élèves. On admirait en effet dans toute l’Île-de-France et dans tout le Valois la bonne tenue et la politesse des petits vicomtes. Ils montaient bien à cheval, s’entendaient en vénerie, savaient parler sans nécessité, rire à propos, rapporter proprement un commérage, et déplorer non sans grâce un scandale mondain : bref, ils faisaient figure de chérubins dans la meilleure société, et il n’y avait pas de bonne mère qui ne les eût souhaités comme gendres rien qu’à les voir si sagement chevaucher côte à côte, deux ou trois fois la semaine, aux chasses de la contrée.

— « Demeurez chrétiens et honnêtes, ce n’est pas si difficile, mes chers enfants, leur disait l’abbé Marigot au moment de les quitter définitivement. Rappelez-vous que la dévotion, comme la vertu, est aisée en somme. Il y suffit d’un peu de tact et de bonne volonté. Suivez d’ailleurs en tout la tradition, voilà le plus sûr : vous avez eu la chance de naître, l’un comme l’autre, d’une famille ancienne, fertile en croyants fidèles, fertile en excellents esprits. Souvenez-vous d’eux, suivez leur exemple autant que possible, ne vous en détachez jamais… »

L’abbé tenait innocemment ce discours sous le portrait du célèbre Anselme de Lorizon, jadis protégé par Marie-Antoinette, soldat et petit-maître, agent d’affaires et philosophe, auteur d’un traité sur la foudre, de vingt-et-un poèmes champêtres, de quinze tragédies et de plusieurs dialogues licencieux. Le galant capitaine se trouvait représenté dans un beau jardin, en manchettes de dentelles et en habit militaire, le col ouvert, tenant prétentieusement une plume dans sa main et souriant à l’Éros grassouillet qui là-bas, sur la pelouse, décochait vers son cœur un trait inévitable.

Or Gilbert de Lorizon portait en vérité le plus pieux respect au souvenir de cet arrière-grand-oncle qu’on lui avait appris dès l’enfance à révérer. Et l’abbé ne voulait voir dans l’illustre Anselme que le gentilhomme aimable et lettré, non l’effronté ni le roué, que le poète fécond, et non le cadet qui n’eût jamais de patrimoine et vécut bien, jamais de domicile et dormit au chaud, jamais de cave ni de cuisinier, et qui cependant tint table ouverte, et traita les plus fins soupeurs avec les meilleurs gazetiers du temps.

C’était d’ailleurs le profond émoi que lui causait son départ qui poussait l’abbé Marigot à sermonner ainsi ses élèves, d’une manière un peu profane peut-être, mais avec plus de chaleur et de persuasion que de coutume. « Quand vous serez au régiment, ajouta-t-il d’une voix étranglée, gardez-vous des relations imprudentes… Tenez-vous en rapports perpétuels avec vos parents… Enfin, n’oubliez pas trop vos études, et rappelez-vous quelquefois votre vieux maître, ou mieux, votre vieux camarade…

— Monsieur l’abbé ! s’écria tout d’un coup Armand. Je sais un moyen pour ne pas nous quitter si vite.

— Et lequel donc ?

— Voilà ce que nous allons faire : nous vous accompagnerons à Paris, n’est-ce pas, Gilbert ?

— Oh certes, répondit affectueusement celui-ci, et nous dînerons avec vous, monsieur l’abbé.

— Puis nous vous conduirons à la gare de Lyon, nous vous mettrons en wagon…

— Et nous reviendrons coucher ensuite chez notre tante Bussat…

— C’est cela ! »

L’abbé, dans le plus grand trouble, balbutia : « Mes enfants, mes chers enfants, que vous êtes bons !… Mais votre projet me paraît bien soudain : madame Bussat ne saura peut-être où vous loger. En outre, elle n’est point prévenue.

— Notre tante Bussat nous donne toujours l’hospitalité quand nous allons à Paris, soit au bal, soit dîner en ville. Cela ne la dérange en rien, et Gilbert va lui téléphoner.

— Mais avez-vous consulté vos parents ? »

Interrogés sur la démarche de leurs enfants, MM. d’Oinèche et de Lorizon ne purent que louer le sentiment délicat qui la dictait. Et voici comment les jeunes Armand et Gilbert, n’ayant pu se séparer brusquement de leur excellent maître, le conduisirent jusqu’à la gare de Lyon, et n’eurent pas plus tôt vu son train s’éloigner qu’ils sautèrent en fiacre, rentrèrent se mettre en habit chez leur tante Bussat, allèrent au théâtre et finalement firent leur entrée vers minuit et demi chez Maxim, où ils avaient décidé irrévocablement d’attendre le petit jour.


II


Car c’était là un projet caressé depuis longtemps, en effet. Les jeunes vicomtes n’avaient pas attendu leur majorité pour apprécier les biens de la vie, qui sont, comme chacun sait, d’acheter de beaux chevaux, de tutoyer les femmes à la mode et de s’entretenir dans l’oisiveté. Ce dernier plaisir seul leur avait jusqu’alors manqué, car messieurs leurs pères s’étaient appliqués à cultiver et à développer en eux l’honorable goût des chevaux, tandis que l’abbé Marigot n’avait su les empêcher de se faire une réputation dans les brasseries de la rive gauche. Mais de tels succès répugnaient à l’héritier des d’Oinèche comme au dernier des Lorizon, et c’était parmi le monde recherché des demoiselles de luxe qu’Armand surtout, le plus hardi des deux, rêvait d’acquérir la notoriété. Aussi avait-il dit à Gilbert, aussitôt leur examen passé : « L’abbé va partir ; nous pourrions le conduire à Paris : cela nous ferait toujours une nuit.

— « C’est une idée.

— « Nous irions chez Maxim, où nous trouverions Constant Bussat.

— « Amusons-nous, que diable ! Après, ce sera le régiment, nous aurons le temps de ne plus rire.

— « Hélas ! »

Armand et Gilbert étaient cousins germains, et le second ayant témoigné pendant toute son enfance d’un caractère pensif, on s’était évertué à lui répéter : « Regarde ton cousin : c’est un homme, il parle, lui, il sait ce qu’il veut. Toi, tu restes toujours là comme un petit sot ! » Et Madame de Lorizon de déclarer à Madame d’Oinèche, sa sœur : « Tu as de la chance : ton garçon fera quelque chose, et le mien ne sera bon à rien. » Aussi bien se fût-elle fâchée si on ne l’eût aussitôt contredite. Mais enfin, il avait résulté de tant d’affectueuses réprimandes que Gilbert considérait à présent son cousin comme un chef naturel, propre à décider sur tout, et bon à suivre partout.

On louait d’ailleurs cette parfaite entente chez les vicomtes. Il y avait là un charme légèrement comique dont on leur savait gré. On souriait d’abord, puis on était touché de les voir paraître toujours ensemble, marchant du même pas un peu dolent, le pas obligatoire pour quiconque est doué d’une aimable figure et d’un soupçon de titre. Et en vérité, vous les connaissez bien, Armand et Gilbert : de taille égale, d’allure identique, très bien mis, avec le chapeau, la cigarette et le pardessus que vous savez, ils sont deux de ces petits jeunes gens qui peuplent éternellement en été les champs de courses ou les avenues du Bois, en hiver les Palais de glace, music-halls, restaurants, bars et autres lieux où l’on boit, où l’on flâne, où l’on entend des tziganes, et où l’on dit bonjour à de jolies femmes sans prendre la peine de retirer son chapeau.

Dès qu’ils eurent donc pénétré chez Maxim, Armand et Gilbert aperçurent aussitôt cet illustre Constant, viveur fameux, fils de leur tante Bussat et l’objet de leur sincère admiration. C’était un des premiers bouffons de Paris : il en usait familièrement avec tout le monde, en effet, puis inventait de ces mots bizarres, répétait de ces phrases tronquées, et surtout se grisait avec cette impudeur et cet éclat qui valent à certains privilégiés un mystérieux renom d’esprit, de débauche romantique et d’une drôlerie que tout le monde ne saurait entendre, d’une drôlerie qui n’est pas pour les pauvres. Au demeurant, il se montrait bon garçon pour ses amis : et qui donc eût voulu n’être pas son ami ?

— « Ah ! s’écria-t-il en voyant les deux jouvenceaux, vous n’avez plus votre abbé, je me charge de vous. Asseyez-vous là, mes enfants. »

Ajoutons que l’élégant ivrogne se trouvait attablé devant une bouteille et des verres encore nets. Il n’était pas une heure du matin, la soirée commençait à peine, et il n’y avait autour de sa table réservée que Bob Milton le duelliste et Maurice de Salisbot, qui se fût cru déshonoré d’être vu en autre compagnie que celle de Constant Bussat à partir de minuit.

Quelques personnes graves nourrissent d’étranges préventions contre les lieux où l’on soupe. Elles ont tort. Le bar, en somme, pour bien des femmes et pour plus d’un homme, c’est presque un foyer. On y sent bientôt les douces contraintes et la secrète dignité d’une habitude. On y revient quotidiennement causer devant les mêmes cocktails, veiller devant les mêmes huîtres : qui ne goûterait ce voluptueux repos dans le plaisir ? C’est aussi pour les tout jeunes gens une école de galanterie, en somme. Combien d’entre eux apprirent chez Maxim qu’il n’est pas sans grâce de se montrer parfois désintéressé, de se ruiner même pour une catin parfumée, et qu’on vous en apprécie mieux par la suite, qu’on devient « celui, vous savez, qui a déjà mangé toute une fortune… » Séduisant personnage, en vérité, favori particulier des autres femmes qui le plaignent, des vieilles dames qui l’excusent, des jeunes filles riches enfin qui l’épousent. Et si d’ailleurs toute cette fortune gaspillée s’est changée en pierreries, en dentelles, en luxe, en beauté, — qu’en pouvait-on mieux faire ?

N’oublions pas non plus qu’un apprenti séducteur s’exerce là encore à juger avec précision ses futures victimes. Vous entendez dire vers minuit qu’une telle a deux chevaux à sa voiture depuis hier, qu’un financier l’a prise à son caprice et qu’on travaille beaucoup pour elle chez Callot. Voilà une femme qui embellit aussitôt, c’est une valeur en hausse ; envoyez-lui des fleurs, faites une visite, le moindre salut vous rapportera beaucoup d’estime et d’honneur. Vous savez au contraire que celle-ci a mis ses bijoux et ses fourrures au clou : mauvaise affaire, vendez, vendez… Je veux dire, ne saluez même plus la pauvre fille, son affection vous perdrait. Comment peut-on croire qu’un jeune homme se mariera bien et saura trouver à propos la bonne situation, s’il n’a déjà éprouvé ses talents sur le marché de Paris, parmi les courtisanes ?

Cependant toutes les tables s’étaient peu à peu garnies. Une grande profusion de seaux à glace et de verres gigantesques couvrait les nappes, et l’on entendait le fracas des tziganes qui remplace aujourd’hui partout, avec tant d’avantage, l’ancienne conversation, si fatigante, et le vieil esprit, si prétentieux.

Armand et Gilbert écoutaient avec délice ce tumulte de fête, auquel Constant Bussat devait à sa réputation d’ajouter de temps en temps, négligemment, quelque plaisanterie souveraine dont toute la salle se montrait réjouie. Les femmes, les dociles et gracieuses femmes venaient toutes, l’une après l’autre, s’asseoir à la table de Constant : il fallait qu’on les y vît un moment, cela était convenable, et aucun provincial n’aurait seulement regardé la malheureuse que n’eût point tutoyée Constant Bussat. L’une des plus souriantes demoiselles, nommée Adeline Demain, s’étant approchée à son tour :

— Qu’est-ce que tu fous donc en ce moment ? lui demanda sévèrement Constant. On ne te voit plus. Il y a justement mon petit ami Armand d’Oinèche, tiens, celui-là, tu vois, qui en soupirait tout à l’heure et nous disait : mais c’est vrai, on ne la rencontre plus nulle part, la petite rosse… »

Or c’était la première fois qu’Armand apercevait Adeline. Mais l’abbé Marigot l’avait si bien élevé qu’il répartit aussitôt avec une politesse involontaire : « N’en doutez point, madame, je vous prie. » Puis il se tut, ne sachant qu’ajouter ; mais sa courtoisie avait frappé la jeune femme. « Trop aimable, cher monsieur… », dit-elle en minaudant, cependant qu’elle se plaçait, non sans quelque cérémonie, à côté de lui.

Adeline Demain était délicieusement blonde, à l’ordonnance, comme elles sont toutes ; son grand chapeau Louis XIII, crânement posé sur sa tête, et les insolentes plaques de Lalique qui garnissaient son cou, sa poitrine, sa taille, ses poignets, lui donnaient un certain air guerrier. Mais elle savait se montrer plus douce qu’un ange, s’il le fallait. Elle se tourna donc vers Armand, résolue à s’occuper très attentivement de cet agréable freluquet qui lui avait parlé d’un ton si correct.

— « Et alors vous ne venez pas souvent ici ?

— « Mon Dieu, non, madame, je n’en ai guère le temps habituellement.

— « À quoi donc passez-vous vos soirées ?

— « Je sors beaucoup… je vais dans le monde…

— « Ah… et je suis sûre que les femmes du monde vous font la cour ?

— « Peuh, pas tant que ça, pas tant que ça… D’ailleurs, elles ne vous valent pas. »

Il y a toujours, dans les orchestres tziganes, un damné violoncelle et de perfides violons qui vous rendraient amoureux de n’importe qui. Le moyen qu’Armand n’eût point cédé à ces valses qui l’entraînaient, au champagne dont il avait trop bu, au parfum de cette Adeline, si pénétrant — cette Adeline qui déjà lui racontait en confidence qu’elle était de bonne famille, que sa mère avait été bien belle, qu’elle-même avait eu, il y a trois ans, un amour immense et tragique !

La nuit s’avançant, ils avaient changé de place et murmuraient maintenant dans un petit coin. Il ne restait plus chez Maxim que les initiés, les habitués, ceux et celles qui ne se couchent jamais avant le fin matin. On avait retiré plusieurs tables, et les tziganes arrachant à leurs instruments des sons irrésistibles, on dansait. Armand se leva, saisit voluptueusement la taille d’Adeline, et tourna comme dans un rêve.

— « Écoutez, dit-il tout bas en la ramenant à sa place, tenez-vous à rester la nuit ici ? Si nous partions…

— « Qu’est-ce qui vous prend ! » fit Adeline indignée. Puis sur-le-champ elle ajouta : « Filons, mon chéri. » Et ils disparurent sans plus attendre.

— « Ce petit d’Oinèche ira loin, observa Constant.

— « Mes parents me l’ont toujours dit », répliqua Gilbert de Lorizon.


III


Le victorieux Armand ne put malheureusement employer que huit jours à « aller loin » cette année-là. La date de son service militaire devait mettre fin à une carrière si brillamment commencée. Et encore cette malheureuse huitaine se trouva-t-elle gâtée par l’incroyable obstination de son père, de sa mère et de ses sœurs, lesquels ne pouvaient comprendre qu’Armand montrât tant de goût pour Paris, ni qu’il prétendît passer toutes ses soirées dans cette ville où personne, en novembre, ne devait être encore revenu. Les d’Oinèche habitaient Chantilly presque toute l’année. M. d’Oinèche, sans doute, nourrissant dans la capitale de tendres relations avec une chanteuse qui le trompait, s’y rendait fréquemment ; mais il n’admettait pas que son fils pût y aller pour la même raison : « Il en aura bien le temps plus tard », concluait-t-il fermement.

Quant à Mme d’Oinèche, elle ne concevait nullement le plaisir que cet étrange Armand trouvait dans un lieu déserté par la bonne compagnie. Quelle est la bonne compagnie ? Celle qui chasse. Or, en novembre, elle se trouve dans les châteaux autour desquels on chasse. Donc, il n’y a personne à Paris. Alors, à quoi bon y aller ?

Les Lorizon, qui habitaient également Chantilly, pensaient à peu près de même. Ils éprouvaient pourtant quelque dépit à constater la fougue toujours nouvelle d’Armand, sa jeunesse éveillée, son viril besoin d’indépendance, alors que cet ingrat petit Gilbert demeurait sans cesse inactif. Aussi ne se sentaient-ils pas loin de lui en vouloir, et s’ils ne lui disaient point comme jadis : « Regarde ton cousin : il sait ce qu’il veut ; toi, tu restes là comme un nigaud… », c’était par découragement, en vérité. C’était peut-être aussi par prudence, car le comte de Lorizon, faisant deux fois par semaine une grosse partie à son cercle, se ruinait là peu à peu, et ne se souciait guère dans ces conditions de subvenir aux plaisirs de son garçon. La pension qu’il lui allouait était dérisoire, et s’il consentait à certaines dépenses chez le tailleur ou pour l’écurie, vous n’en eussiez pas tiré un sou pour autre chose. Et encore regardait-il à tout : l’avoine était pesée devant lui, le foin compté, les palefreniers surveillés. La comtesse de Lorizon s’habillait à Senlis, par économie.

Voilà pourquoi Gilbert s’entendit répondre le plus indulgent des « Va, mon ami, amuse-toi ! » tandis qu’on accablait Armand de reproches, le soir où tous deux annoncèrent leur désir formel de passer encore une fois la nuit chez leur tante Bussat. Armand avait invité Adeline à souper avec son cousin Gilbert. La jeune femme tenait beaucoup à son petit amoureux : entre deux amants sérieux, il lui donnait la récréation. D’ailleurs, elle n’avait point de malice. Que lui fallait-il ici-bas ? Son poney, son tonneau, son urbaine, ses fox, de l’argent de poche et des toilettes, rien de plus. Qu’avec cela on l’écoutât calomnier tout à son aise, traîner dans la boue ses meilleures amies, et raconter sur les gens qu’elle ne connaissait pas des histoires idiotes — elle n’en demandait pas davantage. Gilbert ne perdit pas un mot des propos d’Adeline et sut s’en montrer si rempli d’admiration, bref, se conduisit avec tant de complaisance et de flatterie qu’elle s’écria, dès qu’il fut parti : « Mais tu ne m’avais pas prévenue : c’est un amour, ton cousin !

— Bien sûr. Seulement…

— Seulement quoi ?

— Eh bien, voilà : ce garçon-là, vois-tu, n’a pas de volonté : il fait tout ce qu’on lui commande.

— Tu ne lui ressembles pas, toi ?

— Non, par exemple ! »

Enfin, le jour néfaste arriva. Armand et Gilbert durent se rendre à Fontainebleau, où ils allaient être instruits pendant dix mois, aux frais de l’État, dans le but de pouvoir un jour défendre nos frontières, et les franchir au besoin. On s’était proposé au ministère, ainsi qu’on se le propose tous les ans, de transformer les conscrits de cette classe-là en soldats dispos, alertes et zélés, un peu épris même de leur uniforme — un rien de gloriole messied-il à de jeunes Français ?

Pour atteindre ce but, on commença par les revêtir de ce pimpant costume, de ce pantalon rouge surtout sans lequel l’artillerie deviendrait inutile, puisqu’elle ne saurait quelle cible découvrir, ni sur quoi tirer dans les champs immenses. On leur enseigna l’ankylose au moyen d’exercices gradués, et ils furent punis pour ne pas avoir fait sonner la main contre la cuisse avec une fureur suffisante dans le maniement d’armes : « Vous devriez, leur disait un instructeur indigné, vous devriez y prendre plaisir ! »

On leur apprit à parler en fixant héroïquement leur interlocuteur dans les yeux ; on les initia au charme d’un paquetage bien dressé, d’un lit coquettement carré, d’une toilette vivement faite ; on leur démontra l’obligation d’habiter la chambrée, de considérer comme des frères leurs informes camarades, de ne point rire en écoutant les ordres, ni de jamais discuter les inspirations divines inscrites au rapport. On les claustra pour le moindre oubli, on les épouvanta, on les asservit.

Qui donc a prétendu qu’en France les fonctionnaires gagnaient mal leur argent ? Les officiers de ligne, par exemple, se montrent-ils au-dessous de leur patriotique mission, et les jeunes soldats confiés à leurs soins ne savent-ils pas suffisamment, après des mois de désespoir et de prison, porter l’arme, la présenter et la reposer ? Ne se trouvent-ils pas en état de passer une petite revue, de recevoir même un général de division, ce qui est, nul ne le niera, le fin du fin de l’art militaire ?

Armand et Gilbert cependant appréciaient peu leur nouvelle science. Le premier surtout avait beau répandre son argent, corrompre toute sa compagnie, éviter la moindre corvée et ne jamais toucher à une brosse ni à une pomme de terre, il ne pouvait oublier Adeline. Vainement s’inondait-il de son parfum, de son « mélange », vainement montrait-il à qui voulait une photographie obtenue naguère à grand’peine ! Quand le pauvre troupier, tout en plaisantant, soupirait : « Elle m’a chambré, voyez-vous ! » il disait vrai, et se rappelait bien tristement le corps caressant d’Adeline, comme aussi son nom si célèbre entre le Tir aux pigeons, la Madeleine et la place Vendôme.

« — Vraiment, je ne te comprends pas, lui dit à la fin Gilbert. Comment ! Adeline a passé huit jours avec toi, tu y penses, tu souffres — et tu ne lui écris pas de venir te voir ?

— Elle refusera. En outre, j’ai les cheveux ras, je sens le soldat : ça la dégoûtera.

— Essaie toujours ».

La composition d’une telle lettre exigeait les plus grandes réflexions. Armand s’y appliqua longtemps. Après avoir tâché de se montrer affectueux, voluptueux, câlin, spirituel même, il se résolut aux pires excès de lyrisme, de douleur et de passion. Il affirma sans hésiter qu’il allait se tuer. Bien lui en prit du reste, car nos jolies amies se servent, comme nous, d’un langage épuisé par plusieurs siècles d’éloquence et de littérature : il faut que nous leur parlions comme des fous à des folles pour qu’elles nous croient. Et telle qui a déclaré dans l’après-midi à sa couturière que cette jupe allait « ignoblement mal », et que ce corsage «  hideux » faisait des plis « atroces », ne va pas naturellement s’en remettre à la foi d’un amant qui lui murmure avec simplicité : « Je vous aime, mon cher souci. » Non, c’est : « Je ne dors plus, je ne mange plus, je brûle d’un désir torturant, et me meurs de tendresse autant que de jalousie », qu’on doit dire. Alors seulement une femme commence à réfléchir, et si vous avez le courage de continuer sur ce ton six mois au maximum, ou une heure au minimum, c’en est fait d’elle.

C’en fut ainsi fait d’Adeline. Elle lut la lettre d’Armand, et prit le train pour Fontainebleau.


IV


À deux mois de là, le capitaine Blondel s’entretenait fort vivement avec le lieutenant Torigny-Vincent au sujet des soldats d’Oinèche et de Lorizon, dont les excès scandalisaient la ville. M. Blondel, tout récemment promu capitaine, était dans le feu d’un nouveau zèle. Quant à Torigny-Vincent, il tolérait mal qu’Adeline Demain troublât l’ordre établi en visitant deux blanc-becs, plutôt qu’un lieutenant, par exemple.

« — Et d’abord, faisait le capitaine, qui vient-elle voir, cette femme, Lorizon ou d’Oinèche ? On n’en sait rien. C’est ridicule. Si je refuse à ces godelureaux des permissions pour Paris, c’est nous exposer à les rencontrer avec leur demoiselle toute la journée du dimanche, en forêt ou dans la ville ! Si je leur en accorde et si je les fais conduire à la gare, ils descendent à Melun et reviennent par le plus court chemin. Il faut faire cesser cela, Torigny, il le faut !

— Je suis bien de votre avis, mon capitaine, mais je n’en vois pas le moyen. Ce d’Oinèche a trois brosseurs à son service, et une chambrée entière à sa dévotion. À moins de perturber toute la compagnie, on ne saurait les prendre en faute : ils sont impeccablement tenus, toujours exacts, manœuvrent convenablement, marchent comme les autres, tirent bien…

— Ils ont des chambres en ville.

— Si on leur cherche querelle là-dessus, il faudra étendre cette mesure à tous nos hommes. Et puis, à l’hôtel, ces chambres sont-elles à eux, ou à cette femme ?

— Voilà du propre ! Savez-vous, Torigny ? J’ai sous mes ordres Lepol, qui est anarchiste, Henriaut, qui est une crapule, et Trouvet, qui fait des romans : eh bien, je les préfère encore à ces deux gommeux-là ! À d’Oinèche surtout, car l’autre du moins semble plus réservé, produit moins de fracas en ville : on le voit passer quelquefois seul… »

Ainsi grondaient les chefs courroucés, tandis qu’Armand d’Oinèche, redoutant affreusement la moindre consigne, se conduisait en troupier modèle et faisait travailler toute sa chambrée à tenir en état ses armes et ses effets, ainsi que ceux de son cousin Gilbert. Il importait en effet que celui-ci non plus ne fût jamais puni, Armand ayant absolument besoin de lui tous les dimanches, pour amuser Adeline et causer avec elle pendant les promenades et les repas. Car il est bien difficile de soutenir la conversation quand on se trouve seul avec une personne à qui l’on a dit une fois très sérieusement qu’on l’aimait, et qu’on l’adorait, et qu’on en mourrait : les autres sujets d’entretien étant devenus dès lors, et d’un consentement mutuel, indignes d’être traités, le seul qu’on se permette ne va pas très loin. Or si dans une chambre bien close on finit toujours par se taire avec plaisir, il n’en est plus de même aussitôt qu’on en sort. Gilbert, inlassablement amical et patient, tenait donc chaque semaine auprès des deux amants le rôle du compagnon qui fait rire et parler. Puis il lisait ou s’allait promener pendant qu’Armand revoyait une par une les fossettes d’Adeline. Aussi celle-ci embrassait-elle au dîner « son petit Gilbert », pour le récompenser, et lui donnait-elle du « Mon chéri » tant qu’il en voulait…

Mais Gilbert souffrait. Pourquoi était-il sans ressources, lui, tandis qu’Armand en regorgeait ? Pourquoi ne trouvait-il pas les lèvres d’une amie, au crépuscule, pour le consoler d’avoir tant manié son malheureux fusil durant une interminable journée ? Il déplorait sa destinée et se prenait à mépriser furieusement son cousin. Quoi ! il n’était pas laid, Armand, sans doute, mais naïf, mais fat, mais hautain, mais simple enfin. Et qu’eût-il valu sans fortune ? Il descendait de ces d’Oinèche, tous des parvenus : il n’y avait pas cinquante ans qu’ils s’appelaient encore Doinèche, et comment eussent-ils montré, eux, quelque portrait d’ancêtre charmant, quelque Anselme de Lorizon, peint tout souriant dans un beau parc, le col ouvert, la calame aux doigts et la fine épée au côté ? Ah, il avait bien su, celui-là, faire succéder les marquises aux filles d’opéra, et vivre en roué sans un sou vaillant…

Un dimanche que Gilbert songeait plus tristement que jamais, en errant dans le parc, à l’injustice du sort, un camarade rencontré par hasard le présenta à M. Feuilleuse, bibliothécaire du château de Fontainebleau. Le petit vieillard se promenait le long de l’étang, en attendant l’heure de son repas. Il eût fallu fouiller bien des archives et plus d’une bibliothèque pour trouver un érudit plus bavard que M. Feuilleuse, mais aussi plus sincèrement épris de vers et de poésie. Il n’eût pas plutôt connu que le jeune soldat s’appelait Lorizon qu’il lui demanda s’il descendait du poète Anselme.

« — Un distingué polygraphe que votre ancêtre, monsieur, dit-il à Gilbert, et non moins plaisant par le ton de ses œuvres que par ses diverses fortunes, et les amours qu’il inspira. Combien de femmes sensibles s’appliquèrent à le caresser, à le choyer, à lui rendre la vie douce et commode… En cet aimable temps, un galant bien tourné ne risquait pas tant qu’aujourd’hui de mourir de faim. »

Puis, Gilbert lui ayant appris qu’il habitait naguère Chantilly : « Ah ! monsieur, s’écria le père Feuilleuse, les nobles jardins qu’il y a là, les fraîches eaux, les profondes allées ! Et quel souvenir j’ai gardé de la maison de Sylvie ! Ce pavillon caché parmi les arbres, avec sa terrasse élevée sur l’herbe, ses fenêtres derrière lesquelles on cherche encore quelle amante attend son tendre ami, m’est apparu comme tout parfumé, après trois siècles, du souvenir de Théophile. La duchesse de Montmorency, l’illustre Sylvie qu’il chanta, adorait son époux, sans doute, et fut vertueuse, j’en conviens. Mais si elle recueillit notre Théophile de Viau dans cet asile, si elle l’hébergea, le pensionna, ne peut-on croire du moins que ce ne fut pas seulement par charité toute nue ? Le pavillon de Sylvie, refuge de Théophile, demeure un lieu sacré pour moi, monsieur, et je ne me défends pas de regretter ces grandes dames amies des lettres, voire ces courtisanes, qui eurent à leurs gages des poètes, des musiciens, des amants, — des charmeurs enfin. Ce n’était pas alors de mauvais ton, et ceux-ci acceptaient sans vergogne. La grâce sauvait tout. »

À regret, M. Feuilleuse dut quitter Gilbert, qui l’écoutait si bien. On allait clore le parc et il fallait rentrer. Le jeune soldat s’en revint seul et troublé vers son hôtel qui brillait là-bas, sur la place, au-delà de la Cour des Adieux déjà toute noire, majestueuse et silencieuse. Gilbert apercevait la chambre éclairée d’Armand et d’Adeline, et cette petite fenêtre lumineuse lui semblait de la dernière insolence. Comme il s’avançait dans la nuit, l’angelus tinta, et voilà que le dernier des Lorizon se rappela soudain l’abbé Marigot et les suprêmes conseils de l’excellent homme : « Suivez la tradition… Imitez vos ancêtres… » Eh bien, qu’eût donc fait ici l’ingénieux Anselme ?

Cette question qu’il se posa, jointe au souvenir de Sylvie, du pavillon parmi les arbres, du poète Théophile de Viau, surtout, languissant et choyé, furent cause que Gilbert, ce soir-là, tandis qu’Armand tournait un instant la tête, demanda tout bas à la folle Adeline, avec un regard effronté : « Tu n’as donc pas honte, à la fin, de me laisser toujours seul ? La charité, s’il te plaît…

— Tu ne manques pas d’aplomb ! » murmura-t-elle, mais déjà séduite et souriant, la fourbe ! à la seule pensée que ce serait assez drôle.

Puis, au jardin de l’hôtel, un peu plus tard, Gilbert gagnait définitivement sa cause par certaines caresses données avec un à-propos exquis, c’est-à-dire dans l’instant même qu’Armand, de l’autre côté, s’en permettait de toutes semblables. Voilà en effet de ces riens auxquels une femme résiste difficilement — et d’ailleurs, comme le disait M. Feuilleuse, la grâce sauve tout. Gilbert, même soldat, avait de la grâce.


V


Cependant la mauvaise renommée des vicomtes n’avait pas franchi le pays de Fontainebleau, et MM. d’Oinèche et de Lorizon se félicitaient encore des qualités nouvelles que leurs fils venaient d’acquérir sous les armes, de ce mâle esprit d’initiative surtout que la rude et saine vie des camps ne pouvait manquer de leur avoir communiqué. Ils s’étonnaient pourtant que les jeunes soldats eussent si peu de permissions et vinssent si rarement les voir. Ceux-ci écrivaient régulièrement, il est vrai, mais ne paraissaient pas un dimanche sur cinq à Chantilly, et encore n’arrivaient-ils jamais alors que dans la matinée du saint jour, ayant été retenus ou punis la veille, disaient-ils. M. de Lorizon fut le premier à s’inquiéter de ces rigueurs extrêmes, et il s’en ouvrit même à son beau-frère. C’était au retour de la dernière chasse de l’année ; ces messieurs s’en revenaient au pas de leurs montures le long d’une charmille toute abritée déjà par les feuilles légères :

« — Ne croyez-vous pas, dit M. de Lorizon, que nos garçons se moquent un peu de nous ? Il y a sans nul doute quelque mensonge et probablement des femmes dans leur cas. Peut-être serait-il bon d’aller faire un tour à Fontainebleau, un de ces dimanches ? »

Mais le dimanche se trouvant un des jours dont M. d’Oinèche passait le plus volontiers l’après-midi et la soirée avec sa chanteuse, ce projet ne put lui convenir, et il répondit avec bonhomie :

« — Hé, mon Dieu, laissons ces enfants tranquilles ! Quand ils auraient de temps en temps là-bas une petite amie, le grand mal que ce serait !

— Le mal viendra s’ils font des dettes et des bêtises.

— Bah, cela n’ira pas toujours bien loin… »

Holà ! ici M. de Lorizon cessait de rire. Que les enfants s’amusassent, après tout, soit. Mais qu’il fallût payer, non pas.

« — Mon cher, reprit-il sévèrement, chacun a son opinion là-dessus, n’est-ce pas. Moi, j’estime néfaste qu’un jeune homme soit gavé d’argent, comme l’est Armand. Et je ne m’étonnerais nullement si quelque jour vous vous en repentiez.

— Attendons la fin de l’année, répondit d’Oinèche du ton le plus indulgent ; qui vivra verra… »

M. d’Oinèche ayant vécu jusqu’à l’autre semaine, en effet, vit arriver chez lui une note considérable de l’hôtel où Armand avait ses habitudes. Une lettre anonyme suivit, dans laquelle on l’avertissait que le séjour de Fontainebleau était devenu impossible aux femmes honnêtes, depuis que Monsieur son fils y vivait publiquement entouré de créatures ; que ce galopin parcourait la forêt avec des femmes demi-nues, et faisait à l’hôtel, dans sa chambre, des repas dégoûtants.

M. d’Oinèche survint à Fontainebleau le dimanche suivant à une heure et demie de l’après-midi. Une porte de communication se ferma brusquement comme il entrait chez son fils, suivant de près le garçon charger de l’annoncer.

« — Ah, ah, tu ne m’attendais pas, mon gaillard ! Et à qui sont ces gants, cette voilette ? Je vois que tu t’amuses, ici, alors que tu es puni, comme tu nous l’écris chaque semaine. Eh bien, tout ceci va changer, tu m’entends… »

Et il chapitra pendant une heure d’horloge son infortuné descendant, lui annonçant qu’il lui coupait complètement les vivres, et le menaçant même d’une visite chez le colonel, visite que d’ailleurs il ne songeait point à faire, à cause de l’obligation où il était de rentrer à Paris pour dîner avec l’éternelle Raymonde, sa chanteuse. Armand demeura bouleversé, atterré, jusqu’à ce qu’Adeline, au crépuscule, revînt enfin de la forêt où, ne voulant pas compromettre son pauvre chéri, elle s’était sauvée avec ce bon, ce dévoué Gilbert :

« — Va, mon gros, tu as un ami en ton cousin, et un vrai, je peux te l’assurer ! »

Armand, tout attendri, dit à Gilbert : « As-tu pris la voiture que j’avais commandée, au moins ?

— Mais oui, mon vieux, puisqu’elle attendait devant la porte. Il était inutile que ton père la vît.

— Et j’espère que tu n’as rien donné au cocher ?

— Allons, allons, ne te trouble pas tant. Et dînons, tiens, il est l’heure… »

Et voilà comment cette journée tragique ne laissa pas que de s’achever gaîment. Mais où Armand commença de ne plus trouver la farce drôle, ce fut lorsque, n’étant plus payés, ses trois brosseurs se relâchèrent de leur zèle ; lorsque les sergents, pour des raisons de ce goût-là, se mirent à le consigner sans pitié ; et lorsque, trouvant alors plus d’un prétexte, les officiers n’eurent plus qu’à changer la consigne en salle de police, et cette dernière mesure en tout ce qui leur plairait… Ne sachant où recevoir Adeline, ni comment la nourrir et la distraire, Armand ne lui écrivait plus de venir. Il tomba dans le désespoir, et sans Gilbert qui allait voir la petite à Paris, et lui en donnait des nouvelles… Car Gilbert avait été de tout temps mieux vu de ses chefs, et même on le traitait avec une faveur particulière aujourd’hui, afin de vexer davantage ce poseur, ce casse-cœur, cette dangereuse tête de vicomte d’Oinèche.

« — Mon pauvre Armand, tu me fais peine, lui dit une fois son cousin en revenant de permission. Puisque tu languis sans Adeline, procure-toi de l’argent et installe-la carrément ici. Il y a des usuriers à Paris.

— Eh, oui, parbleu ! Mais emprunter quand on est au régiment, c’est compliqué, incommode… et désastreux.

— Oui, sans doute… Que veux-tu ? Quant à moi, tu le sais bien, ma bourse est toujours vide, et je ne puis t’aider en rien. Les autres amis, il n’y faut pas compter. Mais, voyons… Adeline ? Oui, pourquoi pas Adeline ? Elle t’aime, en somme, elle voudrait bien t’embrasser aussi, et c’est par délicatesse pure qu’elle n’ose pas venir. Eh bien, mets-toi franchement au-dessus des préjugés : elle en vaut la peine. Tu as besoin d’argent ? Avoue-le lui. Elle t’en prêtera de bien bon cœur, et ainsi du moins, tu pourras la revoir.

— Diable ! si on l’apprend…

— Et comment veux-tu qu’on l’apprenne, grand idiot ? Il n’y aura jamais qu’Adeline et moi qui le saurons. »

Adeline, sincèrement touchée, répondit par le courrier suivant : « Mon pauvre loup, ta lettre me va au cœur et me fait pitié. Il y a longtemps que tu aurais dû me dire cela si tu avais eu confiance en moi. Voici les cent francs que tu me demandes. Je viendrai dimanche. Et puis écris-moi chaque semaine ce qu’il te faudra, et je te l’enverrai, moi, puisque ta famille te laisse dans la misère… »


VI


Cela dura quelque temps ainsi. Vers la fin de juillet pourtant, il fallut bien se rendre, et Armand d’Oinèche, séduit par un usurier du plus fin talent, en vint à signer autant de billets qu’il lui en fallait pour faire bravement le grand seigneur, et recevoir tout Paris en Seine-et-Marne. On se disait le samedi soir à Armenonville ou à Madrid : « Va-t-on voir demain le gosse à Fontainebleau ?

— Ça tient ! »

Et le dimanche matin, les automobiles volaient sur la route de Melun. Dix, quinze personnes débarquaient à l’hôtel, Yvonne Saint-Cloud, Blanche de Rueil, Odette Partout, leurs amants, sous-amants et simples camarades — tout ce qui n’était pas à Deauville enfin. Une fois, le gros duelliste Bob Milton eut la galanterie de venir se battre à Barbizon. Une après-midi de septembre, enfin, la présence officielle de Maurice de Salisbot prouva que le divertissement de Fontainebleau était définitivement classé.

Et quelles jolies fêtes Armand, aidé de son cousin Gilbert, imagina ! On parla longtemps de cette nuit de lune où il détourna les tziganes de l’hôtel, enleva tout son monde et s’en fut donner les violons aux dames à la Mare-aux-Fées. Une automobile affolée traversa la ville, cette nuit-là, et stoppant devant la caserne avec un bruit affreux, cracha les deux soldats d’Oinèche et Lorizon, à minuit moins deux secondes, juste à l’instant où ils allaient être en retard.

Pendant les manœuvres, les généraux se demandèrent longtemps quels étaient ces deux buggys et cette voiture pleine de malles, qui suivaient toutes les marches et contre-marches. Yvonne Saint-Cloud et Adeline Demain participèrent aux émois de la guerre, troublant les officiers, causant avec les estafettes, souriant à l’état-major. Elles tinrent une fois en échec toute l’artillerie : « Qu’y a-t-il ? firent les capitaines, voyant que la colonne entière s’arrêtait.

— C’est le poney d’un des buggys qui est tombé au milieu du pont.

— Fort bien. Attendons. »

Un officier de réserve ne put s’empêcher de dire à d’Oinèche : « J’ai l’honneur de connaître monsieur votre père, et si j’étais lui…

— Que feriez-vous, mon lieutenant ? je suis majeur. »

M. d’Oinèche fit quelque chose cependant : il pourvut son fils d’un conseil judiciaire. Mais pendant les mois que nécessita cette procédure — scènes de famille, déchirements, raccommodements, promesses, visites chez l’avoué — Armand eut encore le temps de mener à Paris une vie inimitable, de payer à la blonde Adeline les plus rapides trotteurs, les plus douces voitures, un mobilier empire, une robe par jour et tout le superflu. On admirait, on enviait « le petit vicomte », les femmes se faisaient présenter, certains journalistes le tutoyaient, et Constant Bussat ne le quittait plus : c’était la gloire.

Et que devenait Gilbert, tandis que son cousin s’illustrait ainsi ? Mon Dieu ! Gilbert était retourné vivre à Chantilly. Il chassait bien sagement trois ou quatre fois la semaine, et se contentait de prendre le train pour Paris chaque fois qu’il recevait un billet ainsi conçu : « Je déjeûne chez Yvonne… Je passe la journée chez ma couturière… Armand a un rendez-vous chez l’avoué… Ce soir, il dîne en ville… »

Quand, au milieu de tout le drame du conseil judiciaire, éclata une réclamation nouvelle d’Adeline, — Armand ayant commandé en son nom les voitures et les meubles, signé des papiers, formellement promis ; quand on apprit soudain que la jeune femme voulait intenter un procès à la famille d’Oinèche, Gilbert se montra d’une correction et d’une impénétrabilité parfaites. C’était un jour de chasse : il ne répondit pas un mot aux veneurs qui cancanaient, ne manifesta par aucune attitude même son sentiment à ce sujet. Il se contenta de murmurer avec une douleur presque involontaire devant Mlle Dorillat-Marois, qui seule alors pouvait l’entendre :

« — Mon pauvre cousin aura grand’peine à se tirer de là, mais je ne saurais le plaindre, car il a compromis sa fortune, ce qui déjà est une sottise, et celle de ses parents, ce qui est une mauvaise action. »

Or, Mlle Dorillat-Marois fut frappée par ces mots, car cette belle jeune fille, puissamment riche, avait hérité de son père le culte de la fortune : on l’honorait pour ses millions, on souriait à ses moindres mots, on faisait cercle autour d’elle ; aussi entendait-elle conserver le prestige de son opulence, et n’eût point voulu d’un fiancé prodigue, même marquis, même duc. Il fallait, pour lui plaire, que l’on témoignât d’abord du caractère le plus sérieux. Mais comme elle était très jeune, il fallait encore qu’on la surprît, qu’on la charmât, qu’on la troublât. Gilbert avait beaucoup de grâce, on l’a vu.

— « Il serait bon, fit un jour à son fils M. de Lorizon, que tu te décidasses pourtant à choisir une profession, à t’occuper.

— Pourquoi si vite, répondit Gilbert. Rien ne presse. »

Et, peu de temps après, il attendait pendant toute une chasse qu’à la faveur d’un change, Mlle Dorillat-Marois et M. d’Oinèche se trouvassent réunis au même carrefour. Alors, s’approchant de celui-ci, qui rêvait : « Mon oncle, fit-il affectueusement, ne vous tourmentez plus, allons ! Personne encore n’a songé à moi. Mais je vais tâcher de tout arranger. »

Le pauvre comte souffrait, en effet, de la plus cruelle anxiété. Car voici maintenant qu’Adeline Demain, furieuse, menaçait de donner aux journaux les lettres par lesquelles Armand lui avait demandé de clairs écus sonnants, et l’avait remerciée de ses envois ; que déjà elle les prêtait à qui voulait, et que l’on en jasait, qu’on en riait, si bien que le discrédit du fils allait bientôt rejaillir sur le père.

Gilbert vint à Paris, entra chez Adeline le chapeau à la main, et lui dit simplement : « Adieu, Adeline.

— Comment, adieu ? Tu pars ? Non ?… Tu ne veux plus me voir ?

— Dame ! ma pauvre petite, est-ce possible maintenant, voyons ? J’avais toute confiance en toi, je te savais meilleure que tes semblables, je t’aimais honnêtement. Mais tu viens de montrer si peu de tact, de me faire tant de peine… tiens, que je te quitte. Adieu, Adeline.

— Mais, Gilbert, ils me doivent de l’argent, ces d’Oinèche !

— Oui, oui… parfaitement. Réclame ce qu’on te doit, sans plus, c’est juste. Sois accommodante si tu le peux, ce sera charitable. Je n’ai rien à dire là-dessus. Mais tu me chagrines et tu me froisses durement, ma petite Adeline, toi que je croyais si intelligente, quand tu te sers de ces malheureuses lettres… »

Là-dessus il lui assure qu’elle ne ressemble pas aux autres demoiselles galantes, qu’elle a le cœur d’une très honnête femme, qu’il l’a bien devinée, et ne l’aima que pour cela. Il parle d’enfance, de première communion. Sa voix tremble ; Adeline pleure.

« — Va, dit-elle au milieu de ses larmes, si tu savais comme je m’en moque de ces bêtes de lettres ! Elles sont là, dans ce tiroir : tu peux les brûler.

— Non pas les brûler, Adeline. Mais donne-les moi — comme un gage d’amour. » Elle répondit tout bas : « Prends-les… » et se dorlota toute la journée dans les bras de son petit Gilbert, pour se récompenser de sa vertu.

L’effet fut prodigieux à Chantilly. Le comte d’Oinèche ayant reçu des propres mains de son neveu les précieux papiers, informa tout le monde de sa délivrance, et chacun de se dire : « Eh ! mais il est fort, ce petit Gilbert ! » On en fit même tant de contes en forêt que les piqueurs du département se mirent à saluer plus bas M. Gilbert, et les veneurs à l’entourer, et les maîtres d’équipage à lui faire coup sur coup les honneurs. On lui donna trois pieds dans la même semaine. De sorte que Mlle Dorillat-Marois ne put s’empêcher de lui dire : « Pourquoi ne venez-vous pas me rendre visite à Paris, M. de Lorizon ?

— À votre jour, mademoiselle ? Non, excusez-moi, je ne puis.

— Et pourquoi, s’il vous plaît ?

— Parce que je serais perdu dans la foule, et que j’en souffrirais. »

Elle feignit de rire et, partant au galop : « Venez à mon jour — pour commencer. »

Le printemps n’était pas arrivé qu’ils s’aimaient.

Or, par un bel après-midi, tandis que le jeune homme, frais, parfumé, une rose aux lèvres, écrivait à Germaine Dorillat-Marois, sa fiancée, il levait les yeux vers le portrait de son grand oncle Anselme, et murmurait en souriant : « L’abbé Marigot m’a recommandé jadis de suivre la tradition. Ai-je fait succéder ma belle promise aux demoiselles de chez Maxim tout à fait comme vous fîtes avec les filles d’opéra et les nobles marquises, mon cher aïeul ? »

Ô galant et ingénieux capitaine, vous ne pouviez répondre, mais il parut bien à Gilbert que vous regardiez plus doucement, là-bas, sur votre pelouse peinte, le Cupidon de pierre armé d’un trait inévitable.




LE PLUS RARE VOLCELEST DU MONDE




À Jacques Boulenger.

Quiconque n’a pas assisté à l’entrée chez Durand, par un beau soir, d’un lord capitaine des chasses du roi, ignore une précieuse émotion.

Je dînais moi-même en ce restaurant, traité par mon camarade Jacques Fouvier, et dans une compagnie qui me faisait beaucoup d’honneur. Car les deux convives avec lesquels Jacques avait daigné me prier, n’étaient autres, en effet, que M. Charles Hirec, de l’Institut, et l’éminent Noël Marion, directeur des fouilles d’Ouëd Saâli.

J’entends souvent prétendre que mon camarade se prépare de la sorte à recevoir le fameux prix Gobert : il soupe avec des membres de l’Institut. Mais je me félicite vivement de sa méthode, si elle me vaut la savoureuse aubaine de goûter moi-même la société flatteuse de ces messieurs. Sans doute, je l’avoue, me tenir à la même table que des gens célèbres, c’est ma faiblesse. Hélas, leur conversation m^échappe parfois, car je me suis plus avancé jusqu’à ce jour dans la connaissance des usages, des demoiselles et des chevaux, que dans l’habitude des beaux esprits. Mais mon attention continuelle du moins, et ma déférente gravité font de moi, je le sais, un dîneur excellent, recherché même.

Ce fut donc vers huit heures et demie que l’incomparable lord Bansborough fit son apparition dans la salle du restaurant. C’est un homme de cinquante ans, grisonnant, glabre, très grand, très maigre, et d’une élégance si complète, d’un geste si hautain, d’une dignité tellement accusée, qu’il semble plus propre à figurer aux fêtes d’un couronnement perpétuel qu’à vivre parmi le tiers-état de notre pauvre époque. Je vous assure que personne, dans le restaurant, ne fut insensible à sa prestigieuse allure, et qu’après avoir admiré la manière parfaite dont il fit négligemment choix d’une table et quitta sa pelisse, chacun dut encore rester saisi par la coupe audacieuse et la nuance inusitée du gilet que ce lord étonnant nous révéla.

Il n’y eut pas jusqu’à M. Hirec, de l’Institut, qui ne s’en émût : « Quel est donc, demanda-t-il, ce monsieur si bien mis que tout le monde regarde ? »

Jacques n’en savait rien, Noël Marion pas davantage, naturellement. Alors, comme je subissais l’humiliation de l’ignorer aussi, je crus pouvoir m’incliner vers le petit Maurice de Salisbot, qui dînait à la place la plus proche de nous, et l’interroger tout bas. Je ne commettais du reste là rien d’extraordinaire, puisqu’à cet instant la moitié de l’assistance se trouvait ainsi penchée à l’oreille de l’autre moitié ; et l’on n’entendait que ce susurrement léger : « Bansborough, lord Bansborough… »

— Mon cher, me répondit Salisbot, c’est le capitaine des chasses du roi Édouard VII. Vous rappelez-vous son uniforme lors du couronnement : un habit soutaché, avec de petites trompes brodées sur le col, la culotte de satin blanc, l’épée ? Il portait tous les ordres du royaume, et venait derrière les pairs, précédé seulement par l’Annonciateur des guerres et le Maharajah de Rhempoor…

Maurice de Salisbot s’attendrissait ; je le pressai.

— Quel est son emploi près du roi, mon cher ? Eh bien, mais il dirige les deux seuls équipages qui chassent le cerf en Angleterre.

— Deux ? Je pensais qu’il n’y en avait qu’un.

— Du tout. Il existe une seconde meute, en Écosse, qui appartient également à Sa Majesté, et qui, depuis quatre ou cinq ans, prend chaque année une vingtaine d’animaux dans le pays boisé de T…, près de la mer et non loin de Beaufort-Castle, vous savez…

Pour le coup, oui, je connaissais Beaufort-Castle. J’avais lu bien souvent ce nom dans les journaux et les revues de sport. Qui donc a pu s’occuper tant soit peu de courses sans avoir entendu parler de ce magnifique domaine de Beaufort-Castle, où le richissime Rodolph Jermyn se retira naguère pour y devenir fou, si ce n’est pire ? Et je me rappelai soudain le mystère tant de fois évoqué de cette existence, les succès prodigieux de cet excentrique Jermyn sur les hippodromes, et son amour passionné pour sa jument Nausicaa, qui était morte à Beaufort-Castle et qu’il avait enterrée de ses mains. La propre fin de Rodolph Jermyn me revint aussi en mémoire, et les commentaires qui l’avaient suivie, les suppositions que l’on avait faites au sujet de son célèbre parc toujours clos et si jalousement gardé…

Je rapportai ces renseignements à M. Hirec, auquel je dois dire qu’ils importèrent médiocrement. Le nom de Jermyn cependant le frappa : « Jermyn, fit-il, attendez donc… Mais n’est-ce pas lui qui fit acheter au poids de l’or, en vente publique, voici quelque douze ans, une centaine de livres et de manuscrits d’une extrême rareté, tous marqués sur les plats d’un Novasteriana bibliotheca ? C’était le dernier fragment d’une vieille collection composée d’ouvrages relatifs aux seuls demi-dieux et monstres antiques. »

Mon camarade Jacques Fouvier se sentait ce soir-là d’une humeur enjouée, et même, sembla-t-il, paradoxale :

— Les monstres antiques ! s’écria-t-il. Qui sait s’ils ne vécurent point, après tout ? Le savant Charles-Victor Langlois n’avoue-t-il pas lui-même que l’existence du diable est historiquement prouvée d’une façon bien plus solide que celle de Pisistrate ?

— Mon impeccable collègue Langlois, répartit M. Hirec, a toujours donné les signes d’un remarquable talent non seulement d’écrivain, mais encore d’humoriste. C’est lui, ne l’oubliez pas, qui dépeignit en termes si gais la maladie de l’inexactitude, lui qui inventa le sport de l’emendatio conjecturale… Enfin, ne prenez pas trop à la lettre son assertion au sujet de Pisistrate, d’autant plus qu’il répudie formellement le diable à la page suivante.

— Sans doute, ajouta Noël Marion, le diable ne saurait être tenu en considération. Non plus, hélas, que les personnages fabuleux de l’antiquité, qu’ils soient dieux ou satyres, sirènes ou déesses, nymphes ou cyclopes. Voyez les centaures : les poètes latins et grecs ne s’accordent même pas sur leur forme. Au temps d’Homère, ce n’étaient encore que des hommes effrayants et brutaux ; au temps d’Ovide, les voilà mi-hommes, mi-chevaux, mais leur force est devenue surhumaine, et tels d’entre eux ont la taille des plus hauts arbres. Leur iconographie ne semble guère plus certaine, puisque les seules statues qui nous en restent appartiennent à des époques récentes : c’est du Pergame théâtral ou du coquet alexandrin. Sur les bas-reliefs, nous ne voyons que des personnages bachiques, avec des croupes de tout petit cheval. Et puis, messieurs, quel est ce mythe faussé, quelle est cette race de prétendus monstres que la seule vue des femmes ou l’odeur du vin jette hors d’elle-même, et qui donne naissance à un être aussi ennuyeux, aussi monotone et solennel que ce vieux Chiron ?

Ici, mon camarade Jacques remplit d’un pommard exquis le verre de Noël Marion, qui reprit avec un certain lyrisme :

— Ah, quelques-uns de ces animaux divins furent étrangement beaux pourtant, comme ce jeune Cyllare, si bien décrit par Ovide, et dont je reconstituai l’image dans l’une des mosaïques d’Oued Saâli : les longs cheveux et la barbe dorés, un torse d’Hermès, un corps de Pégase, le poil d’un noir de jais, la queue toute blanche, et pareillement quatre pattes blanches…

— Quatre balzanes, rectifiai-je en rougissant un peu, car Maurice de Salisbot nous écoutait.

Cependant Jacques, soudain devenu grave, déclara : « Eh bien, m’accuse qui voudra de rêverie, mais je crois, moi, et selon le témoignage unanime des poètes, que votre Cyllare a bien réellement foulé de ses sabots de neige le sol de l’Hellade en compagnie de ses frères splendides. Et aujourd’hui, prenez-y garde, voici que renaît et pullule, au dire des mêmes poètes, la race farouche des centaures ; sous la plume des écrivains comme sous la main charmante des peintres ou des orfèvres, de toutes parts le monstre superbe se cabre et bondit ; il envahit peu à peu les vieux parcs, se laisse voir au jour tombant, parcourt au galop les solitudes et hante les forêts…

— Mais monsieur qui chasse, interrompit Charles Hirec en me désignant, et qui connaît ces forêts mieux que vous, Jacques, n’en a pourtant pas vu, et peut-être n’en fera-t-il jamais lever un seul ?


Je rentrai chez moi, la tête fort confuse : Cyllare, Ovide, les centaures, M. Langlois, Pisistrate, tous ces noms que je n’avais point coutume d’entendre s’entremêlaient dans ma mémoire, et j’y joignais encore lord Bansborough, sans oublier Beaufort-Castle, ni ce Rodolph Jermyn avec sa Nausicaa.

Peu à peu, il est vrai, l’ordre se fit : c’est-à-dire que je ne songeai bientôt plus qu’au mystérieux Jermyn. Brusquement, il est vrai, il me souvint qu’en un livre paru l’an passé, les aventures de l’extravagant millionnaire et sa fin curieuse étaient relatées : je dus aller aussitôt chercher le volume en ma bibliothèque, et relire d’un trait tout ce long chapitre. Puis je me couchai, en proie à des conjectures folles.

Ah ! l’étrange histoire, en vérité ! Et quel maniaque, ce Jermyn ! Eh quoi ! cet homme avait plus de cent chevaux à la prairie où à l’entraînement, cet éleveur heureux récoltait tous les prix, ce nabab voyait encore s’accroître sa fortune : et tout à coup, après les succès triomphaux de sa jument Nausicaa, voilà qu’il s’enferme avec celle-ci dans son domaine de Beaufort-Castle, à la pointe d’Écosse, voilà qu’il se met à l’écart du monde, vend son écurie, son élevage, et demeure près de vingt ans cloîtré, enseveli, défendu par de hautes murailles et des fossés profonds !

Nausicaa… Qu’elle dût être belle, si les portraits qu’on en peut voir la rendent bien ! Élégante et fière, dorée de l’oreille aux pieds, la fine, la puissante bête ! On conçoit, en vérité, que Jermyn en ait perdu le sens. Car, l’ai-je dit, le pauvre homme en devint épris : il l’aimait. Il mangeait avec elle, lui parlait comme à une femme, couchait même la nuit dans son box. L’écurie de Nausicaa était un pavillon dont il avait la clef : n’y entrait pas qui voulait. Comment, avec toutes ces précautions, put-on donner un maître à la glorieuse jument ?

Vous savez en effet qu’elle devint grosse. Tous les palefreniers de Beaufort-Castle s’en aperçurent et le racontèrent aux journaux. Mais par quel sortilège s’accomplit ce prodige ? Quelque ennemi de Jermyn, parbleu, qui par haine ou par vengeance, aura conduit un ignoble baudet ou le plus repoussant des chevaux de fiacre à la jument : elle en dut avoir un poulain monstrueux, tel est le secret de Beaufort-Castle, tout simplement. Jermyn lui-même ne l’a-t-il pas avoué lorsqu’il licencia toute sa maison ? « Mais, lui observait-on, est-ce l’instant de renvoyer vos lads, quand Nausicaa va donner un poulain ? » — « Ce produit, répondait le fou, sera la plus grande douleur de mon existence, et personne, moi vivant, ne le verra. »

Il disait vrai. On ne le vit point. Les grilles de Beaufort-Castle se fermèrent à jamais, on fortifia l’écurie, le parc fut enclos d’un mur outrageant. Quelques curieux tentèrent l’escalade : mais un seul en revint, bégayant et terrifié.

Puis, un beau matin, on trouva toutes les portes ouvertes. Jermyn était mort. Deux serviteurs seulement veillaient le corps du maître, et un testament en règle léguait le domaine aux pauvres. La belle Nausicaa était depuis longtemps enterrée sous un mausolée de marbre. Quant au poulain, il avait disparu. Peut-être erre-t-il à présent, devenu sauvage, par les landes voisines…

Et si pourtant cet inconcevable Rodolph Jermyn avait aimé sa Nausicaa d’amour, mais vraiment… tout à fait d’amour ? Car enfin, ce poulain…

Il faut croire qu’ici je m’endormis, et que même je rêvais déjà, puisque des formes de centaures commençaient à s’ébrouer devant mes yeux, et Cyllare, et Ovide, et M. Langlois, et Pisistrate…


Le lendemain, c’était la Saint-Hubert. Je me rendis, comme d’habitude, en forêt de Chantilly, dans laquelle le prince D…, maître d’équipage, consent la grâce de me prier à ses chasses. Mais quelle ne fut point ma surprise, en arrivant au rendez-vous, d’y trouver lord Bansborough lui-même, qui de vert sombre vêtu et plus magnifique encore que la veille, se laissait présenter un par un les veneurs, examinait les chiens, jugeait les chevaux, observait les piqueurs, eût relevé la moindre faute et peut-être châtié la plus légère incorrection. Vous le trouviez tellement à l’aise, si compétent, si olympien, qu’il paraissait davantage recevoir le prince qu’être son invité.

Je sus bientôt que le royal capitaine des chasses était déjà venu célébrer la Saint-Hubert en forêt de Chamant, à quelques lieues de là, qu’il irait le lendemain pour la même cérémonie aux déserts de Chaalis, et que c’était une sorte de mission diplomatique qu’il accomplissait ainsi dans les principaux équipages des environs de Paris.

J’appris en outre — avec quel ravissement ! — que lord Bansborough serait l’hôte ce soir et pour toute la nuit de Jean-Paul Ailly, dont il avait bien voulu se rappeler l’amitié, et chez lequel il était de tradition que je fusse moi-même convié jusqu’au lendemain chaque fois que l’on fêtait la Saint-Hubert en Chantilly. Ainsi j’allais donc dîner avec cet homme surprenant, je l’entendrais parler, je pourrais ensuite déclarer à mes amis : « Bansborough ? je le connais beaucoup. C’est encore lui qui me disait… ».

Cette riante certitude m’emplissait de joie. Aussi bien assistai-je peu souvent à un laisser-courre aussi réussi, par un plus gai soleil, et dans des bois rouillés mieux à souhait ; il me sembla que jamais le cerf n’avait sauté les routes avec tant de grâce, que les chiens n’avaient jamais poussé sous les futaies sonores de clameurs plus grandioses ; je ne me rappelais point de longtemps avoir galopé si aisément, si vite, si loin, et quand nous eûmes enfin mené la bête hallali, j’eus vraiment l’illusion d’une belle victoire. La chasse entière était là, répandue sur les bords d’une carrière au fond de laquelle le cerf immobile tenait toute la meute en respect. Et le maître d’équipage, ému et modeste, s’avançait déjà pour recevoir les compliments que lord Bansborough allait daigner lui faire.

Ah ! pour moi, j’en conviens, je ne l’avais guère quitté, mon Bansborough. Je dois dire que sa tunique verte et ses culottes noisette m’avaient fasciné ; l’éclat de ses boutons, celui même de son chapeau haut de forme m’attiraient, et je n’avais su me détacher de cet impressionnant gentleman, qui changea de cheval quatre fois en deux heures et galopait dans cette forêt de Chantilly, où il n’était peut-être jamais venu, comme s’il eût été dans son propre parc. Il n’y avait pas jusqu’à son piqueur particulier qu’il avait amené d’Angleterre, dont je ne constatai l’air habitué. Celui-ci est Français, d’ailleurs, et s’appelle La Ramée. Rarement, vous pouvez m’en croire, avez-vous vu figure à ce point énergique sur des épaules pareillement trapues.

Enfin, le soir vint. Jean-Paul Ailly nous emmena, lord Bansborough, quelques convives et moi, en son château de Lamorlaye, où la chair fut exquise et les vins dignes en tout point de l’hôte difficile qu’il recevait. Et maintenant, nous rêvions, le dîner fini, dans la fumée des cigares et près d’une haute cheminée. Nous écoutions lord Bansborough, qui s’exprimait lentement en fort bon français. Il discourait volontiers de vénerie, où sa science ne souffrait guère de réplique. Je ne me permettais point de distractions, et ce fut bien par mégarde si je m’aperçus des scènes mythologiques figurées sur les lourdes et plantureuses tapisseries qui nous entouraient : je crois me souvenir d’un cortège qu’on y voyait passer, de personnages mêlés à des panthères et brandissant des thyrses, d’une Ariane consolée qu’un Bacchus caressait, et précisément d’un Centaure éclatant de jeunesse et de force qui s’élançait au premier plan, les yeux sanglants et les mains ouvertes.

Lord Bansborough disait :

— Tout le monde, dans mon glorieux pays, chasse le renard : c’est un sport national. Mais il n’y a là aucune science. On galope, on saute, on prend, on recommence. N’allons pas voir autre chose là qu’une course au clocher. L’art de la vénerie est d’ailleurs tout français, je me plais à le reconnaître, et si mon expérience put encourager Sa Majesté à me confier la direction de ses deux belles meutes, c’est en vos forêts, messieurs, que j’ai fait mon apprentissage. Mon premier piqueur La Ramée est Français, et j’exige que, selon une tradition quatre fois séculaire, on ne parle que français aux chiens du roi. Mais votre compatriote se fâcherait s’il entendait nommer le renard une bête de vénerie.

— En effet, répondit péremptoirement Maurice de Salisbot, il n’y a que cinq bêtes de vénerie : le cerf, le chevreuil, le sanglier, le lièvre et le loup.

— Vous vous trompez, monsieur. Il en existe une sixième.

— Comment !

— Je l’ai chassée.

— Pas en Europe, du moins.

— Dans ma patrie même.

— Mais encore, dites-nous…

— Je ne puis rien vous dire. Je ne sais rien absolument, sinon que j’ai chassé avec mes chiens une sixième espèce de bête, un jour, en Écosse. Mais je ne l’ai ni prise, ni vue. J’ignore sa forme et son nom. Je l’ai chassée : c’est tout.

Devant notre surprise et notre émoi profond, lord Bansborough se résolut à nous décrire cette chasse unique au monde :

— Eh bien, messieurs, commença-t-il, c’était à la pointe d’Écosse, dans le pays sauvage qui avoisine Beaufort-Castle, et le lendemain même du jour que mourut le fameux Rodolph Jermyn, vous vous rappelez ?… Il y a quatre ou cinq ans de cela, et je mettais pour la première fois les chiens à la voie dans cette contrée. Un cerf fut bientôt lancé par La Ramée… Mais attendez donc.

Le lord pria Jean-Paul Ailly de sonner, et de faire entrer La Ramée lui-même. Il narrerait bien mieux l’histoire, lui.

Dès que ce dernier pénétra parmi nous, et connut ce qu’on lui demandait : « Quoi ! fit-il rudement en se tournant vers lord Bansborough, milord veut que je rende compte de cette chasse-là ?… une chasse d’essai… une chasse… » Il s’était beaucoup troublé, et fronçait le sourcil.

— Oui, répondit lord Bansborough, je veux…

Le piqueur alors prit son parti :

Milord l’exige, commença-t-il, c’est bien. Mon honneur professionnel est en jeu, pourtant. J’ai, une fois dans ma vie, ce jour-là, autorisé un change ; je l’ai suivi moi-même, ou plutôt je n’ai rien compris. Mes chiens et moi, nous avons été grisés. Enfin, voilà.

Il n’y avait que milord derrière moi, à cette chasse, et quelques paysans que nous perdîmes presque tout de suite. Je venais de lancer un méchant daguet qui nous emmena tout d’abord assez loin en ligne droite quand, tout à coup, l’un de mes meilleurs chiens partit brusquement sur une autre voie, suivi bientôt de quelques autres. Je les arrêtai ; mais à partir de ce moment, toute la meute se mit à chasser mollement. Elle semblait distraite et inquiète, si inquiète et désordonnée même qu’une colère me saisit, milord s’en souvient, et que je m’écriai : « Des chiens en folie, parbleu ! en folie : nous prendrons tout, ce soir, mais pas le daguet, bien sûr ! »

— Continuez, La Ramée, ordonna lord Bansborough.

— Une heure se passe. Les chiens languissent, se démeutent, j’en étais à peine maître. Un moment, je descends de cheval pour vérifier le pied avec milord, et, soudain, comme nous tournions le dos, un galop retentit derrière nous et se perd dans le taillis : je ne peux pas dire que les chiens soient demeurés un quart de seconde, non ! Les voilà partis sur cette voie nouvelle en hurlant comme des possédés. Que faire ? Il faut bien tâcher de les arrêter : je bondis à leur suite.

Mais tout de même j’en voulais avoir le cœur net, et pénétrer dans le fourré où ce qui les emmenait avait sauté. Le galop de cette bête nous avait frappé les oreilles avec une force inaccoutumée. Je m’approche : je vois avec stupeur les branches brisées beaucoup plus haut que la tête d’un cerf ne l’aurait pu faire. Je remarque entre toutes une brindille, toute mince, et, messieurs…

— Continuez, La Ramée, ordonna plus bas lord Bansborough.

— Elle était non point cassée, mais tordue, vous m’entendez, tordue comme par des doigts ! Aucune bête connue ne peut tordre une brindille ainsi… C’était donc un être humain que les chiens chassaient ? Je me sentais devenir fou, fou ! À peine sorti du buisson, je m’élance sur la voie. La meute, là-bas, achevait de rentrer à nouveau sous bois, fouaillant et criant tant et plus. Et, cette fois, ce fut une poignée de crins que j’arrachai sur un bouquet de ronces.

— Des crins !

— Je vous le dis, messieurs, des crins longs comme ceux d’une queue de pur sang, et dorés.

— Je ne puis croire dit Salisbot, que les chiens de Sa Majesté aient chassé le pur sang, même cinq minutes.

— Aussi n’était-ce pas un cheval, parbleu !

— Vous l’avez donc vu ?

— Du tout. Mais, quelque surprise que cela vous cause, messieurs, je l’ai senti. Un vieux piqueur comme moi a l’odorat plus fin que vous. Je sens à merveille le cerf sur ses fins. J’ai senti, ce jour-là, que nous avions devant nous une bête de forêt, une bête fauve ou rousse. Et c’est en débuchant près du marais de Kiswet que j’ai relevé clairement sur le sol humide les traces de mon animal de chasse. Bonne Vierge ! l’extraordinaire, l’unique, le diabolique volcelest ! Je vivrais mille ans que j’apercevrais sans cesse devant mes yeux l’empreinte de ce pied-là ! C’était un sabot, un sabot de cheval en effet, mais non ferré, et d’une netteté, d’une pureté prodigieuse, comme l’eût été celui d’un étalon qui n’eût jamais porté le moindre poids, ni accompli le moindre travail. Ma foi ! quand j’eus bien constaté cela, je me remis passionnément en selle, et, loin d’essayer encore d’arrêter la meute, comme c’était mon devoir, je la pressai, au contraire, et l’appuyai de toutes mes forces…

— Allons, La Ramée, dites tout, fit sourdement lord Bansborough.

— Ah ! messieurs, ce fut une chasse épouvantable. Tous les deux ou trois milles, je trouvais un chien, deux chiens qui jonchaient le sol. Les uns avaient les os fracassés comme par une ruade ; d’autres gisaient, étranglés et presque déchirés. Peu à peu, ceux qui restaient se dégoûtèrent, la nuit tomba. Mon cheval n’avançait plus ; je le laissai, couplai les deux derniers chiens qui me précédaient, et courus à pied, comme je pus, sur l’incompréhensible voie. Pardieu ! je la sentais moi-même, la voie, elle n’était guère difficile à reprendre, et si la bête avait quelque avance sur nous, nul doute qu’elle ne fût forcée, maintenant. Nous l’aurions hallali tout à l’heure. Mais quoi ! nous étions à présent dans les dunes : la mer râlait non loin, moutonnait fort, et la voie, l’infernale voie nous y mena droit. Je dus reculer devant une vague.

— La bête, ajouta ici lord Bansborough, la bête avait pris l’eau. Car j’avais suivi mon piqueur jusqu’à l’immense mer qui, comme il vous l’a conté, déferlait, horrible et blanche dans la nuit. Il est certain que l’animal mystérieux entra dans la tempête et s’y noya. Nous ne connûmes jamais l’être que nous avions si éperdument poursuivi, l’être à coup sûr féroce qui avait déchiré de ses mains, oui, je dis bien, de ses propres mains, trente-quatre de nos chiens, et dont, à la lueur d’une torche, nous relevâmes encore la trace sur le sable noir : un sabot non ferré, d’une netteté divine. C’est le pied le plus déconcertant que j’aie relevé de ma vie, et, je crois bien, le plus rare volcelest du monde.




LE DOIGTÉ





Avant que de mourir, le dernier seigneur de Chantilly avait accordé à Solange et Herminie la permission d’entrer et de se promener à leur gré dans le parc. Elles étaient gamines alors.

Or chacun s’accorde si bien à vénérer la mémoire du vieillard charmant que fut le dernier seigneur de Chantilly, qu’aujourd’hui encore la volonté du prince défunt fait loi dans le pays. Monseigneur avait admis Solange et Herminie à l’ombre de ses arbres : après des années, elles y venaient librement errer toujours.

Solange et Herminie ! Ces deux noms sonnent avec une douceur telle parmi le charivari et la mascarade des noms de théâtre contemporains qu’on se complaît amoureusement rien qu’à les écrire. Et n’éprouve-t-on pas à les voir imprimés dans les comptes rendus de premières ou les « soirées parisiennes », l’impression troublante qu’on a rencontré par hasard deux brebis pêle-mêle avec des vilaines bêtes, ou deux oiseaux des îles à la basse-cour ? Tant la vertu nous touche en certains cas, c’est-à-dire quand on pourrait si bien s’en passer, quand on n’y comprend rien, quand elle est du luxe ! Ni Solange, ni Herminie n’avaient en effet d’amant. On ne leur en attribuait même pas. Chacune d’elles vivait bien sage et modeste dans son logis, la plus châtaine au numéro 20, la plus blonde au numéro 22 de la même rue. Aucun directeur de théâtre n’eût manqué de cœur au point de les engager séparément. Même en jouant la comédie, elles voisinaient de loge à loge pendant les entr’actes, et quiconque en voulait conter à l’une, devait aussi courtiser l’autre, ou se taire. Si bien que dans les deux cas, il en était pour ses frais. On ne l’osait croire, mais on les disait un peu collet-monté, un peu bégueules enfin.

Qu’importe ! Elles étaient si aimables, si agaçantes avec cette légendaire pureté, ces yeux candides et ces bouches mystérieuses ! On en eût auprès d’elles vieilli de dépit.

Rémy La Nérissaie pourtant s’avisa d’un bon tour et parvint, lui, à les pousser dans une affaire dont on jasa, et que je vais vous dire. C’était du temps que ce joli fourbe achevait de disperser les dernières bribes d’une fortune ancienne, quelques mois avant cette querelle de cercle à la suite de quoi il dut quitter Paris. Son parrain, qui faisait courir et possédait une maison à Chantilly, l’invitait chaque année à y venir passer huit jours au cœur de l’été. Or notre Rémy avait, comme Solange et Herminie, la permission de se promener seul dans le parc. Il connaissait les deux jeunes femmes. Il adorait l’aventure. Il mentait finement et avec beaucoup de goût.

« — Êtes-vous donc, dit-il à Solange, certaine à ce point de la vertu d’Herminie ?

— Mais… mais oui. Pourquoi pas ?

— Parce que toutes les femmes, même les plus pures, doivent être suspectées.

— Allons donc ! je réponds bien de mon amie.

— Moi pas.

— Mon cher, quand on affirme ainsi, et qu’on n’est ni mal élevé, ni sot, il faut prouver.

— Je ne demande pas mieux… Faisons la preuve.

— Faisons ? Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Qu’il est nécessaire pour cela que vous m’aidiez… »

Ce colloque avait lieu un jour qu’Herminie s’était dévouée charitablement à des parents de province. La malheureuse promenait une théorie de cousins et de cousines au château, tandis que Solange et ce roué de Rémy décidaient ainsi de son sort.

On pourrait cependant s’étonner que celui-ci se fût permis de tenir des propos si libres, touchant Herminie, devant Solange. Mais cet hypocrite vous avait une telle manière de baisser les yeux, il savait mettre tant de douceur dans sa voix, dans ses gestes, qu’on lui pardonnait, qu’on le laissait aller, aller… On n’en prenait pas d’ombrage : à la moindre résistance, il cédait ; pour la moindre des choses, il rusait. Finalement, on faisait tout ce qu’il voulait.

Et puis l’heure et le lieu, en vérité, favorisaient les entreprises : Rémy et Solange s’étant joints par fortune au bout de la plus longue allée du parc, sous la feuillée, en pleine solitude, en plein silence, exposés à tous les dangers des parfums et de la tiédeur d’août :

« — Il n’y a qu’une seule tentation, ma petite Solange, poursuivit Rémy, à laquelle un cœur ne résiste point. Par curiosité, pour nous distraire, pour… l’amour de l’art, si vous voulez, ne souffrirez-vous pas que je la tente sur Herminie ? Vous n’auriez qu’à trouver quelque prétexte, qu’à vous absenter et passer la journée d’après-demain, par exemple, à Paris. Puis vous me permettrez d’apprendre à votre sœur élue, ce jour-là, que vous n’avez pas toujours été franche avec elle, qu’il y a du nouveau, que vous l’avez trompée, que vous avez failli…

— Oh non, pas cela !

— Failli aux devoirs de l’amitié, d’une scrupuleuse amitié, voilà tout ce que je voulais dire, Solange.

— Comment aurais-je donc fait, selon vous ?

— Eh bien, vous aurez pris une ou deux fois, je suppose, un autre… confident intime, un remplaçant. M’entendez-vous bien ? Et voyez-vous quelque obstacle à ce que ce trouble-tendresse soit tout bonnement moi ? Je me propose, vous savez, parce que cela s’arrange mieux ainsi, parce que je me trouve là, enfin. Cela ne signifie rien, n’est-ce pas, puisque nous jouons ?

— Mais Herminie en souffrira, elle sera jalouse…

— Voilà, c’est ce qu’il faut. Car je prétends, moi, que la jalousie aidant, elle commettra par dépit quelque sottise, quelque péché, quelque erreur au moins.

— Allons donc ! jamais de la vie.

— Tenons-nous le pari ? »

C’est dans des conditions identiques, à la suite également d’un défi, au même bourdonnement d’abeilles ironiques et selon les conseils non moins perfides d’un beau jardin en fleurs, qu’une autre Solange en paradis terrestre céda, ne put se garder de méfaire, et cueillit.

« Ma foi, fit Solange, c’est mal peut-être, mais je consens. Tentez à votre guise, nous verrons bien. »

Trois jours après cet entretien mémorable, Solange et Herminie regardaient agoniser le jour, assises devant un bassin rond. Tout le parc, à l’approche du soir, avait grandi, et le miroir d’eau qu’elles contemplaient passait doucement du rose au bleu. À peine si les voix des deux amies troublaient le crépuscule.

« — Mais comment, soupirait Solange, oui, comment a-t-il pu t’enjôler à ce point ? Ce n’est pourtant qu’un fat comme les autres, va, ma pauvre chérie… Que t’a-t-il dit, que t’a-t-il fait ?

— Il m’a dit que les hommes étaient des rustres et ne nous valaient pas ; que le plus délicat en arrivait bien vite à montrer le fond de brusquerie, d’égoïsme et de tyrannie par quoi il se distinguait mal du plus grossier…

— Alors ?… Je ne te comprends pas, non, vraiment, Herminie.

— Ah, alors… Il m’a étourdie, que veux-tu, et comme environnée. Il m’a spirituellement caressée, sans malice d’abord, et puis un peu plus, un peu plus encore… Il y a un certain tact en cela, n’est-ce pas, un doigté. On l’a ou on ne l’a pas. Il l’a. C’est tout.

— Absolument tout ?

— Eh bien, non. Puisque tu m’y forces, il m’a dit… Mais je ne l’ai pas cru.

— Allons, quoi. Raconte son mensonge.

— Il m’a dit… que tu l’avais encouragé à te courtiser, depuis longtemps, en te cachant de moi… Oh ! cela m’a fait tant de peine !

— Herminie, écoute bien. Rien de tout cela n’est vrai, tu m’entends. Je te le jure. Je lui avais seulement permis de faire ce conte pour voir ce que ça donnerait, là, et pour t’éprouver. C’était fou. Je le regrette. Tu m’en veux, hein, maintenant, tu me détestes ? »

Herminie venait en effet de se taire, vexée. Ah, on s’était moqué d’elle ?

Mais le soir tombait décidément, et tout le feuillage accueillait la nuit prochaine avec un recueillement voluptueux.

« — Peuh, je ne t’en veux pas, répondit-elle méchamment. C’était de bonne guerre, et tu vois que je méritais la leçon. Seulement, veux-tu recevoir un aveu tout nu ? Eh bien, Rémy n’avait même pas besoin de recourir à tant de précautions… En un mot comme en cent, ma chère, c’est un maître.

— Comment cela ?

— Il faut qu’on lui cède, je te le répète, il a le secret, la manière, le doigté. On ne peut s’en défendre.

— Tu l’aimes ?

— Non. Mais hier, je ne l’aurais, ma foi, prêté à personne. »

Et Solange, là-dessus, de se mordre à son tour les lèvres et de n’ajouter mot.

Aussi bien, n’osait-on plus mêler même un soupir humain au calme du parc. Le miroir d’eau apparaissait comme une glace immaculée, couverte seulement d’une poussière d’insectes. Soudain, une petite boule, une houppe d’ouate venue on ne sait d’où tomba sur cette glace, ne la brisa point, mais l’effleura, puis disparut : quelque oiseau du soir enlevant une mouche.

Les deux amies se levèrent, et rentrèrent au logis. Il était temps. La nuit régnait.

On prévoit le dénouement, j’imagine. Car il était bien impossible que Rémy ne reçut pas dès le lendemain un rendez-vous de Solange, auquel il se rendit furtivement. C’était sous l’une des charmilles lointaines du pays. Prouver là tout son mérite lui fut aisé, tant on s’y prêta de bonne grâce.

Après quoi, dame ! Solange s’en fut rire au nez d’Herminie, bien entendu. Et tel fut le dernier succès connu de Rémy La Nérissaie. Il devait peu après gagner la province. On ne sait ce qu’il est devenu.




CONTES DE LA PELOUSE


À Charley Fabens.

UNE RANCUNE





Cette brute de sanglier nous avait conduits vite et loin. Après vingt kilomètres presque en ligne directe, nous galopions moins légèrement, au retour que fit la bête, et comme nous n’entendions plus de bien-allé, mon camarade Maxime et moi, nous nous arrêtâmes quelques instants en un carrefour, pour mieux écouter, et pour souffler.

Or, un groom se trouvait là, menant un cheval recouvert entièrement d’une housse orangée, sur laquelle s’allongeait avec noblesse un svelte chiffre blanc. Et au même moment un galop ayant retenti derrière nous, le groom jetait bas précipitamment la couverture, et n’avait que le temps de tenir l’étrier à un grand diable de cavalier dont nous admirâmes la prestesse à changer de monture, puis à repartir droit devant lui, à belles et longues foulées.

— Qui est-ce ? fit Maxime surpris.

— C’est M. Gilbert Courtehaie, le célèbre éleveur. Il possédait lui-même récemment un vautrait en Lorraine, je crois.

— Comment ?… Tu dis bien, M. Gilbert…

— Courtehaie, oui. Tu le connais ?

— Je le connais.

Et Maxime se tut. Je savais par expérience qu’il était incapable de rien ajouter de plus jusqu’à ce que l’on eût sonné l’hallali, tué la bête et fait la curée. Ici principalement, en forêt de Chantilly, où il venait chasser pour la première fois, il ne fallait pas songer à le distraire une seule minute. Je n’insistai donc point. Et ce ne fut qu’en rentrant, après les dernières fanfares, après avoir revu plusieurs fois l’éleveur Courtehaie, après avoir considéré de nouveau ses chevaux splendides, observé son air à la fois calme, obstiné, sévère et doux, que je me risquai à demander :

— Donc, tu le connais, M. Courtehaie ? Et d’où cela ? Fréquenterais-tu les courses, à présent ? Je croyais que tu n’y allais jamais !

— Oh ! ce n’est point là, en effet, que j’ai pour la première fois entendu son nom, mais bien loin de Paris, et même de Chantilly…

Le soir allait venir. Déjà l’ombre naissait dans les broussailles et tombait des hautes branches. Fut-ce le solennel crépuscule d’hiver, fut-ce le silence des futaies, fut-ce la voix même de mon camarade Maxime, devenu tout à coup singulièrement grave, qui me fit paraître presque tragique ce simple récit ?

— J’avais été convoqué au fin fond de la Lorraine, me dit-il, dans un régiment de cavalerie, pour mes vingt-huit jours. C’était au mois d’août. Bien. Arrive l’Assomption : quarante-huit heures de congé. Que faire ? Rentrer dans Paris brûlant au cœur de l’été ? Ma foi non. Un officier de qui j’étais connu voulait bien me prêter l’un de ses chevaux, une excellente et robuste jument de route : me voilà donc parti à travers le pays. J’avais tracé sur le papier un itinéraire, et fait envoyer une valise en un bourg où je comptais coucher.

Tout alla bien le matin que je quittai ma ville de garnison, au tout petit trot. Des fermes heureuses, des villages en fête, des paysans endimanchés, les cabarets remplis et bruyants sur mon chemin, je croyais errer à travers une immense kermesse. Mais bientôt j’entrai dans une forêt profonde, et tout changeait ; je n’y avais pas chevauché depuis vingt minutes que trois gardes-chasse déjà m’y avaient considéré d’un œil soupçonneux, et lorsque j’eus après cela franchi par jeu un méchant fossé, un quatrième ne tardait pas à me demander de quel droit je venais ainsi de pénétrer sans permission sur les terres de M. Courtehaie.

Je lui répondis :

— J’ignorais. Je vais à X… N’est-ce point la route directe ?

— Sans doute. Mais il vous faut traverser tout notre domaine. Si vous étiez du pays, je vous dresserais procès-verbal. Cependant, je vois à qui j’ai affaire. Je vais vous donner un laisser-passer.

Et il me remit un petit carton. Un laisser-passer ! Dans une forêt ! J’en compris vite l’utilité d’ailleurs : il y avait des gardes partout. Chacun d’eux venait à moi, vérifiait mon carton.

— Suis-je toujours, demandai-je, chez M. Courtehaie ?

— Oui, monsieur.

Et plus loin, étant sorti du bois pour m’aventurer à travers des terres incultes, des herbages déserts, des solitudes :

— Ces prairies, ces jachères, seraient-elles toujours à M. Courtehaie ?

— Sans doute.

— Et cette route de sable à perte de vue ?

— Également.

Je songeais au marquis de Carabas.

Cependant, quelle tristesse, quelle désolation ! Pas un paysan, pas le moindre bétail, personne. Rien que les gardes. L’herbe était puissante, le terrain défoncé, les sentes recouvertes, les chemins barrés par des troncs d’arbres chus. J’arrivai devant un ancien pavillon, au bord d’une allée ; il n’avait plus ni vitres, ni toit. À deux cents mètres de là, de vastes ruines s’étendaient, des poutres tombées les unes par dessus les autres, parmi lesquelles bondirent des centaines de lapins.

Non loin de ces décombres enfin, effrayant et isolé, le château s’élevait. Le château ! Un grand épouvantail, veux-je dire, un refuge à hiboux, sans portes ni fenêtres, aux escaliers arrachés, aux murailles effondrées par endroits…

Le soir seulement, au bourg de X…, où je dînai, j’eus le mot de l’énigme.

— Ah ! monsieur, me dit l’aubergiste, c’est une catastrophe pour le pays. Mais, que voulez-vous, on l’a tant embêté, ce pauvre M. Courtehaie ! Paysans, petits propriétaires, gardes champêtres, fonctionnaires, députés, tout le monde lui reprochait sa richesse. Il était un assez bon bougre, pourtant ; lorsqu’il gagna le derby, voilà six ans, il distribua plus de quarante mille francs dans nos communes. Mais il n’y a pas de grandes fortunes par ici ; ce boïard qui galopait à travers ses deux ou trois forêts de chasse, qui mettait ses poulinières au pré sur des pelouses où tant de vaches se fussent engraissées à l’aise, qui avait fait tracer, drainer et sabler une lieue en ligne droite pour entraîner ses chevaux, ce potentat les rendit tous enragés d’envie, que diable ! Ce fut la guerre générale contre lui. Dès qu’un de ses sangliers paraissait à la lisière des forêts, pan ! il était tiré comme un simple lièvre. La dernière fois que l’équipage à tunique orangée découpla, un fermier coucha en joue l’un des piqueurs ; celui-ci dégaîna… Bref, un beau matin, et malgré les centaines de mille francs dépensés en terrassements et en constructions, M. Courtehaie est parti brusquement d’ici ; en moins de huit jours tous ses meubles furent expédiés je ne sais où, ses portes et fenêtres descellées et enlevées, ses écuries jetées bas, sa meute vendue, ses chevaux de course transportés ailleurs…

Depuis ce temps il s’obstine, par vengeance, à ne vouloir rien céder de son domaine en friche, et se borne à y entretenir un régiment de gardes occupés uniquement à dresser des procès-verbaux et à guerroyer contre les braconniers. Ses terres forment comme un cadavre énorme, une gigantesque charogne au milieu des champs. Ses forêts de chasse n’ont plus été louées. Un hameau forestier a cessé de vivre. Deux villages riverains ont perdu un tiers de leurs habitants. C’est un malheur public. M. Gilbert Courtehaie, tout seul, boycotte plusieurs communes de Lorraine. Il se ruine peut-être, mais peu lui en chaut…

· · · · · · · · · · · · · ·

Lorsque je croisai à la chasse suivante le terrible éleveur, je le saluai très respectueusement, en vérité. Je ne saurais m’empêcher de rendre les plus grands honneurs aux entêtés qui nourrissent de sérieuses, de longues, de divines rancunes.




UN FAMEUX DOPING





Ce fut la veille même du raid que l’illustre vétérinaire chantillois Choudens se sépara de son aide, M. Gustave. Celui-ci était indigné des lettres que, depuis huit jours, son terrible maître ne cessait d’adresser aux gazettes : « Je m’engage formellement, lisait-on dans la dernière et la plus impudente, à faire arriver n’importe quel cheval, grâce au doping dont je tiens le secret… »

M. Gustave avait brandi furieusement cette feuille publique, et s’était écrié : « Enfin, monsieur, vous ne songez pourtant pas, je suppose, à l’appliquer, ce doping ! C’est de la folie, permettez-moi de vous le dire. »

La scène ne dura pas longtemps. M. Gustave se heurta contre la volonté sans pareille de l’inventeur Choudens, qui déclara sèchement que la dose serait encore doublée si bon lui semblait ; qu’au surplus, les aides-vétérinaires sortaient chaque année d’Alfort par dizaines, et que M. Gustave eût à se retirer sur le champ : il serait remplacé dans quarante-huit heures.

Toutefois, le maître Choudens partit seul de Chantilly le lendemain, et gagna Paris seul encore, puis le contrôle de la première étape, Rouen.

Il avait refusé de prendre officiellement part aux délibérations du jury, mais en amateur, en curieux, toujours énigmatique et froid, il examinait les bêtes et ne soufflait mot.

Or, la réserve singulière de M. Choudens devant les plus belles bêtes, celles qui étaient parvenues à Rouen dans le meilleur état de fraîcheur et de santé, inquiétait fort les propriétaires. Ce grand vieillard, avec ses yeux jaunes et sa bouche pincée, cet oracle redouté de tous les maquignons de France, cet omnipotent Choudens répandait la terreur parmi les moins timides concurrents du raid.

« — Enfin, M. Choudens, lui disait-on, ma jument est magnifique de condition, voyez-la donc…

— Sans doute.

— Je crois que j’ai une bonne chance… n’est-ce pas ?

— Peut-être. »

Il ne parut se réveiller un peu que devant deux chevaux, Brin d’Amour, au lieutenant Flotte, et Helléniste, au capitaine de Roy, deux animaux qui cependant faillirent être disqualifiés pour la seconde épreuve, tant ils étaient arrivés las, essoufflés et piteux. Mais M. Choudens les considéra longuement, dans tous les sens, inspecta leurs yeux, calcula leurs pulsations, écouta leurs flancs :

« — Messieurs, fit-il aux deux cavaliers, vos chevaux m’intéressent beaucoup. Je vous suivrai très attentivement. »

Mais quoi ? M. Choudens avait-il donc lancé quelque sort aux pauvres bêtes ? Ces paroles bienveillantes contenaient-elles un sens néfaste ? L’aube du lendemain naissait à peine que le capitaine et le lieutenant frappaient à sa porte :

« — Les chevaux ne vont guère, M. Choudens… »

Et, en effet, amenés au lieu du départ, ils montraient un poil terne, des jambes raides, l’œil morne. Choudens se frottait les mains. Le lieutenant Flotte, désespéré, finit par risquer timidement :

« — Enfin, M. Choudens, ces annonces que vous avez faites… ce doping… Nous serions prêts, le capitaine et moi, à laisser tenter l’expérience. Brin d’Amour n’est pas brillant, à mon sens, et Helléniste ne se présente, il me semble, pas beaucoup mieux…

— Nous verrons, nous verrons, répondit le vétérinaire. Laissez-moi bien réfléchir. »

Lorsqu’enfin MM. Flotte et de Roy s’apprêtèrent à se mettre en selle, l’étrange bonhomme s’approcha d’eux, et, à voix basse : « Je suis décidé, fit-il. J’userai du doping en votre faveur, quand le moment en sera venu. Mais à la condition formelle que vous vous en remettiez absolument à moi du soin de régler votre allure. Vous y engagez-vous ?

— Accepté.

— Vous partirez donc au triple galop, et vous conserverez ce train tant que ce sera possible.

— Mais…

— C’est à prendre ou à laisser. »

Bah ! l’infortuné Brin d’Amour et le piteux Helléniste étaient, comme on dit, fichus, n’est-ce pas ? Ils n’arriveraient point dans les premiers, sans l’ombre d’un doute. Alors, pourquoi les ménager ? Autant les confier à ce vieux maniaque.

Aussi, dès qu’on donna le signal au troisième groupe, dont faisaient partie les concurrents Flotte et de Roy, ceux-ci s’élancèrent-ils bride abattue pour la plus grande stupeur de leurs rivaux, qui supputaient sagement, eux, les 58 kilomètres à parcourir, l’arrivée se trouvant à Dieppe.

Cependant, Choudens poursuivait ses deux champions en automobile.

« — Plus vite… plus vite, ordonnait-il de temps à autre. Ne faiblissez pas… Vous perdez beaucoup de train, monsieur… Au galop, la côte, au galop… »

Le premier groupe et le second furent semés en un instant. On n’entendait plus sur la route que le double bruit des cavaliers et le souffle court de l’automobile. Après quelque temps, toutefois, de cette course furieuse, Brin d’Amour, qui n’avançait plus depuis quelques minutes qu’à toutes petites foulées mélangées d’un trot misérable, s’arrêta presque court et se coucha : « Relevez-le ! » cria Choudens. Et la bête, presque aussitôt, de se redresser sous le bâton, en effet ; mais un quart d’heure ensuite, c’était Helléniste qui se laissait aller par terre.

Cette fois, l’implacable vétérinaire descendit de sa voiture, et, son examen rapidement fait : « M. de Roy, prononça-t-il, arrêtez-vous. Laissez reposer votre cheval et finissez le parcours au pas. Vous avez le temps.

— Mais le doping ?

— Non.

— Pourtant, l’animal est à bout, vous le voyez bien, il agonise !

— Non, vous dis-je. Il respire. C’est encore trop. »

Puis, sur ces paroles incompréhensibles, laissant le capitaine abasourdi, notre Choudens regagna en deux bonds son auto, et le voilà parti sur la trace du lieutenant Flotte.

Hélas, dans quel état le malheureux Brin d’Amour, tremblant, hors d’haleine, l’œil injecté de sang, les muscles comme ossifiés, avec quelle peine il trottinait maintenant le long de la pénible route ! Son cavalier ayant mis pied à terre, courait au pas gymnastique à côté de lui. Le cheval s’arrête ; il va tomber. Non ! Encore un effort, encore un sursaut… Il retombe. Ah, cette fois, c’est fini : une convulsion, deux frissons… « Il est mort ! » s’écria le lieutenant. Mais Choudens souriait avec dédain. Et ce fut alors qu’il tira de sa trousse la petite seringue où se trouvait son mystérieux et effroyable mélange de caféine, de strychnine, d’éther et de kola, alors seulement qu’il fit l’injection…

Quand, moins de vingt minutes après, on vit arriver seul, à Dieppe, et précédant de bien loin tous les autres, le cheval Brin d’Amour, monté par le lieutenant Flotte, et triomphalement escorté par le radieux Choudens, les bravos ne s’arrêtèrent plus. On acclamait, on voulait porter en triomphe la monture, le manager et le cavalier.

Un accident vint pourtant gâter ce beau succès : tout à coup, Brin d’Amour s’effondra comme une masse et — circonstance bizarre — son corps entra immédiatement en décomposition.

« — Parbleu, avouait plus tard M. Choudens à son disciple Gustave, lequel, repentant et dompté, venait de rentrer en grâce, parbleu ! ce n’est pas étonnant. Le cheval était mort depuis une demi-heure. Tu comprends, ce doping-là est trop énergique, trop violent : il ne faut pas l’appliquer aux animaux vivants, il les tuerait. On ne peut le donner qu’aux morts… »




CACOUA





Mon cheval trottait haut, régulièrement, infatigablement. J’étais en selle depuis déjà longtemps, j’allais, j’allais…

Bah ! j’avais rencontré par mégarde, la veille, à Paris, ma belle amie en flagrant délit de trahison. Mais quoi ! cela n’arrive-t-il pas à chaque instant, et à tout le monde ?

Et puis, au diable cela ! c’était plutôt l’orage qui me serrait le cœur. Quand je débouchai sur la bruyère désolée, quand j’eus gravi la Butte-aux-Gendarmes, je levai la tête en frissonnant. Le ciel descendait sur la terre. On étouffait.

Partout, sous les nuages de plomb, les champs pâlissaient. Les sombres cimes d’Ermenonville ressemblaient à l’Enfer : « Laissez toute espérance, vous qui entrez ! » Ma foi, je tournai bride et revins à travers la plaine.

Une lueur enfin fendit le ciel, et le tonnerre suivit. Je me mis au pas. J’attendais la pluie. Mon cheval tremblait et ruisselait de sueur : il en est, vous le savez, que l’orage met au supplice.

À quelques pas de là, justement, je voyais un pur sang au pré, qui, comme poursuivi, trottait en rond, galopait, puis s’arrêtait soudain, hennissait et repartait. Il semblait soit inquiet, soit furieux. C’était un grand diable entièrement noir, aux mouvements sournois, et qui portait mal une tête farouche. Comme je m’étais arrêté, il me considéra de travers, puis se dressa brusquement vers le ciel dans un élan de révolte incroyable, et s’enfuit à l’autre bout de l’enclos.

Mais ici la grêle fit rage, se ruant contre le bouquet d’arbres qui m’abritait. Quelle tempête ! Le tonnerre se brisait, redoublait, toujours plus près. Il s’approchait, il devait être sur nos têtes. Après un dernier éclair qui m’aveugla, le fracas fut abominable. Oh ! cette fois, la foudre venait sûrement de tomber. Je me retournai : le grand cheval noir, inanimé, gisait au milieu du champ.

Quelque Zeus irrité n’attendait-il donc que d’avoir foudroyé cette bête ? Aussitôt, en effet, une éclaircie se produisit : tout le bruit s’apaisa, et la pluie se mit à tomber doucement, heureusement. L’orage fondait. Je revins bon train vers Chantilly.

Quand j’eus quitté péniblement mes bottes et changé de vêtements, je descendis au bar, afin de m’y réchauffer de la bonne manière. « Garçon, du sherry ! Non, toute la bouteille. Posez-la devant moi. Là, c’est bien. » J’en avalai coup sur coup deux fameux verres, puis écoutai résolument les discours que l’entraîneur Foggs tenait à ses amis.

« — Oui, disait M. Foggs, Cacoua, c’était un nom ridicule, j’en conviens. Mais le baron Joseph, propriétaire du cheval, et l’homme le plus entêté de France, l’avait choisi ; c’était donc irréparable. Et je dis bien : irréparable, car vraiment, on peut croire que ce nom-là, voyez-vous, fit le malheur du poulain. Allait-on le voir à la prairie, on commençait à ricaner, à crier des « Cacoua !… Cacoua !… » Le petit animal effarouché vous regardait, s’énervait, prenait la peur du genre humain. En box, pas un imbécile de lad qui ne lui cornât des « Cacoua !… » aux oreilles, comme pour mieux l’épouvanter encore. Si bien que la première fois qu’on voulut passer un licol au pauvre poulain, ce fut une scène désastreuse ; il se débattit, voulut mordre, et resta méchant toute sa vie.

Et s’il n’avait été que méchant ! Mais il lui arrivait des accidents à vous faire mourir de chagrin, il avait la guigne, croyez-moi. À deux ans, il reçoit une poutre sur le dos, et casse en ruant la figure d’un passant. À trois ans, il éborgne un vétérinaire. À l’entraînement, il met le pied dans un trou, et le malheureux gosse qui le conduit se rompt les deux jambes. Enfin on l’amène un jour à Longchamps. C’était un bon cheval. Mais tout le monde le tournait en dérision : « Cacoua !… » Eh bien, mille mètres après le départ, mon sauvage trouve moyen de désarçonner son jockey qui se tue net.

Il ne reparut qu’en obstacles un an après. On n’osait plus se moquer de ce nom-là. Or, vous vous rappelez l’aventure : Mac Tory qui le montait fut rapporté avec le crâne en bouillie. On entendit alors une clameur d’effroi quand on ramena au pesage la terrible bête : « Cacoua !… Cacoua ! »

— Il n’a plus couru depuis !

— On a bien essayé. Le baron Joseph ne pouvait se résigner à abandonner son cheval tragique. On le rembarque donc un beau jour pour Auteuil. Bon ! en plein Paris, il sait si bien glisser et s’abattre qu’il cause le plus bel accident d’automobile de l’année. Un mécanicien et une dame y sont restés. Ah ! Cacoua… Le voulez-vous, il est à vendre ?

— Qu’en avez-vous fait, Monsieur Foggs ?

— Nous l’avons mis au vert dans un enclos, près de la Butte-aux-Gendarmes. C’est un grand diable de cheval, entièrement noir, brusque d’allures, et qui porte assez mal une tête maudite. »

Moquez-vous de moi, si bon vous semble, mais je crois à la Fatalité. Chacun a son mauvais destin. Ainsi, moi, mes belles amies me trahissent. Mais je leur en veux le moins possible. Ce n’est pas de leur faute. C’est inévitable. C’est écrit.




L’ABRICOT





Confortablement vêtue de lierre en toute saison, la maison de Thomas Foggs, entraîneur opulent, s’élevait à Chantilly au bout de « la pelouse » : c’est ainsi qu’on nomme galamment le champ de courses, dans ce pays où la forêt elle-même est un parc et la campagne un jardin.

Devant la maison de Thomas Foggs, il y avait quelques massifs de rosiers et un abricotier sans importance, dont nul habituellement ne se souciait, mais qui venait pourtant de faire naître cette année un abricot miraculeux.

Or, à peine l’innombrable famille Foggs se fût-elle aperçue d’un tel prodige que tous, filles et garçons, se réunirent au pied de l’arbre : « Vous avez vu, Maud ? — Quelle merveille, Kate ! — Il sera mûr pour dimanche. — Dans quinze jours seulement, damné Bob ! — Je le donne pour dimanche. Trois contre un ? — Six. »

Le petit Sam, arrêté comme les autres, déclara : « C’est de la bonne terre que nous avons là. » Et la mémorable madame Foggs, survenant à son tour : « Louons Dieu, mes enfants. Dieu fait bien ce qu’il fait. » Courte allocution qu’elle prononçait avec tact chaque fois que la Providence ne lui inspirait pas de paroles plus précises, c’est-à-dire le plus souvent.

Puis on ne parla pas davantage du bienheureux abricot, parce qu’il y a tout de même d’autres soucis dans la vie. Mais on ne l’oublia qu’en apparence, et chaque matin, quiconque fût passé devant la grille de l’entraîneur, eût pu voir quelqu’une des demoiselles Foggs, ou Bob, ou le petit Sam, qui, négligemment et comme en flânant, venait vérifier que tout était dans l’ordre et que l’arbre ne manquait de rien. M. Foggs, au repas du soir, n’omettait pas d’en demander des nouvelles. Les serviteurs commençaient à s’y intéresser. Et il n’était pas enfin jusqu’à miss Elena elle-même, la fille aînée de Thomas Foggs, qui parfois ne se dérangeât de ses songeries pour aller s’assurer doucement que le fruit déjà tendre avait encore mûri depuis la veille.

On s’était en effet concerté afin que seule Elena eût le droit de toucher à l’abricot sacré, puisque seule elle avait le geste assez délicat, et des doigts légers à ne pouvoir gâter la chair la plus sensible. Et miss Elena se sentait infiniment flattée qu’on ne lui confiât jamais ainsi que des besognes de princesse.

Un soir pourtant, son père lui dit :

— Il faut pourtant que vous vous décidiez, Elena. Ned vient encore de me parler pour vous. Il vous aime, ce garçon, ma fille, et il est honorable et riche.

— Voulez-vous me faire mourir, papa ?

— Non, mais je voudrais une réponse, voyez-vous.

Et là-dessus Elena, outrée, monte dans sa chambre sans dîner. C’était par un beau crépuscule de juillet, propice aux larmes. Accoudée à sa fenêtre, Elena pleura délicieusement jusqu’à ce qu’elle aperçût Ned Collins qui s’en venait sur la pelouse, poussait la grille et entrait au jardin : car elle devait se tenir coite maintenant, si elle ne voulait pas que le fâcheux garçon l’entendît soupirer comme une petite fille. Il faisait un silence extrême.

Pauvre Ned ! Il n’était ni commun, ni laid, certes : son seul défaut, c’était qu’il entraînât, lui aussi, comme M. Foggs, au lieu de n’aller aux courses que pour se distraire, au lieu de pouvoir passer gracieusement des journées dans l’oisiveté. Du moins entraînait-il sa propre écurie, car il faisait courir, et le plus souvent montait ses chevaux. Mais enfin, Ned avait un métier, Ned travaillait : cela nuit dans l’esprit des femmes. Pauvre Ned !

Il vit le jardin désert : les Foggs achevaient de dîner. Une douloureuse angoisse le saisit en songeant que miss Elena l’avait peut-être encore refusé. Il eut soudain très chaud, très soif, et comme le gras abricot était là, tout près, à portée de sa main, que voulez-vous — il le cueillit machinalement, l’ouvrit et le mangea.

Le premier après cela qui s’aperçut du désastre, fut le petit Sam. Il s’élançait en gambadant dans le jardin, quand, arrivé devant l’abricotier, encore visible dans le jour tombant : « Hallo ! » s’écria-t-il interdit. « Qu’arrive-t-il ! » firent toutes les filles avec horreur, et madame Foggs ajoutait, consternée : « En vérité, en vérité ! » Puis le silence renaquit, terrible.

Ned venait de comprendre soudain l’étendue de son méfait. C’était plus qu’une étourderie et moins qu’une indélicatesse, c’était une faute obscure, nouvelle, dérisoire, indicible et irréparable pourtant. Celui qui l’avait commise devenait un mélancolique lourdaud. Qu’il eût fallu d’esprit pour se tirer de là ! Or, Ned, éperdument amoureux, ne pouvait songer à l’esprit ; et d’ailleurs il ne ressentait plus que le violent besoin, après cette bévue ineffaçable, de commettre sur le champ quelqu’un de ces éclats qui vous relèvent un homme et font dire partout : « Il est fou ! » On est sauvé dès qu’on est fou.

Aussi, quand M. Foggs, traduisant l’indignation publique, lui eût exprimé d’un ton glacial : « Franchement, mon garçon, vous auriez pu faire attention ! » Ned n’essaya-t-il même pas de murmurer un mot — à quoi bon ? Mais il se retourna tout d’un coup, sortit du jardin et partit dans la nuit.

Rentré chez lui, il réunit ses lads et leur dit : « Je vous donne vos huit jours à tous. Allez-vous-en. »

Ensuite, il prit une chambrière, marcha vers les écuries, ouvrit tranquillement les boxes et chassa tous ses chevaux sur la pelouse. Puis il se munit de billets de banque, et sans que rien pût l’arrêter, prit le train de 10 heures 36 pour Paris, où il se mit le soir même à se perdre frénétiquement de réputation.

À Chantilly, ce fut toute la nuit une galopade extravagante à travers le champ de courses. Des hommes avec des torches cherchaient à reprendre vainement les chevaux épouvantés. Un escadron de Walkyries semblait avoir lâché sur l’herbe noire une troupe éperdue de cavales et d’étalons tragiques. Et miss Elena, transportée par ce spectacle romanesque, songeait qu’elle avait été bien sotte et que jamais elle ne retrouverait un pareil fiancé.

C’est pourquoi elle attendit assez longtemps, mais finit par épouser Ned Collins qui, à jamais oisif désormais et dégoûté de tout travail, la fit languir de chagrin, la trompa, la ruina et la quitta.

« Louons Dieu, mes enfants, ne cessait pourtant de répéter Madame Foggs. Dieu fait bien ce qu’il fait. »




« HANDS UP ! »





« Hands up ! Hands up ! Haut les mains ! » On n’entendait plus que ce cri-là dans les écuries de Thomas Foggs, l’entraîneur, depuis que ce mauvais Trench y était entré. Ce Trench d’ailleurs était encore un cadeau du révérend Isaac Foggs, le frère aîné de Thomas, et celui-ci eût bien dû se méfier des envois fraternels. Il n’y avait pas quatre ans en effet que le révérend avait ainsi envoyé à son cadet de France une vingtaine d’actions pour une œuvre pieuse au Cambodge, et dix mois à peine qu’il venait de l’intéresser dans la fondation d’une nouvelle église en Australie… Mais qu’importe ! rien ne pouvait altérer la vénération du pieux entraîneur pour le chef auguste de sa famille, un révérend, un saint.

Trench, qui ressemblait à un petit Sioux farouche et se donnait pour ancien cow-boy, était donc arrivé à Chantilly avec une lettre d’Isaac, et Thomas, malgré sa répugnance instinctive, l’avait embauché de suite. Or, Trench ne se trouvait pas dans l’écurie depuis une semaine, que déjà tous les lads affolés se boxaient toute la journée, lançaient le couteau contre toutes les portes, et commençaient pour la plupart à se servir assez proprement d’un lasso ; en outre, il n’y en avait pas un qui ne fît des économies pour s’acheter à Christmas un revolver pareil à celui de Trench. Car ce dernier en possédait un, qu’il s’était bien gardé de montrer à M. Foggs, son patron, mais dont en secret il faisait merveille. À la moindre heure de liberté, les lads considéraient comme une rare faveur de s’aller promener avec Trench en forêt, afin de l’y voir casser si adroitement des branches avec son prestigieux revolver, et de l’entendre conter ses épouvantables histoires d’outre-mer, où des héros cruels finissaient toujours par triompher durement de leurs adversaires. Et toujours les premiers avaient crié aux seconds, avant le combat, ce fameux : « Hands up ! Haut les mains ! », c’est-à-dire : « Bas les armes ! Rendez-vous ! »

Et voilà pourquoi le « Hands up ! » retentissait maintenant à tout propos dans l’écurie de Thomas Foggs. Exclamation menaçante et formalité de guerre, après laquelle naissaient les batailles. Trench reconnaissait et honorait le droit du plus fort.

« Hands up ! » avait crié le petit Jack au petit Tod, avant de lui casser quatre dents à propos d’un balai. « Hands up ! » avait ordonné un jaloux au pauvre Billy qui, dans un cirque forain, caressait le bras nu de la jongleuse : Billy eut le front fendu d’un coup de gourdin. « Hands up ! » gronda enfin cette brute de Joë qui, sur un faux coup de dés, troua de son couteau la main du partenaire déloyal.

Thomas Foggs, furieux, supportait tous ces méfaits, sachant bien à qui s’en prendre pourtant, et qu’il fallût renvoyer Trench, mais ne l’osant à cause du chagrin et du scandale qu’il causerait au révérend Isaac. Car imagine-t-on le trouble du digne pasteur, s’il eût reçu cette lettre : « Mon cher frère, je vous renvoie votre protégé, qui fait régner dans toute ma maison un esprit de violence, de ruse et de meurtre… ? »

Une fois pourtant, l’entraîneur sut se montrer inflexible envers ce Trench, qui avait eu vraiment l’audace de lui demander non seulement huit jours de congé, mais encore cent francs. « Vous me les retiendrez sur mes gages, avait-il dit. — Vous n’aurez ni congé, ni argent, répliqua Foggs. Et rentrez maintenant ! »

Le soir de ce jour-là, Thomas Foggs faisait au cercle son poker coutumier. Quoique la demie après dix heures n’eût point encore sonné, tout Chantilly dormait. Il ne restait plus au cercle désert que nos joueurs et un garçon qui somnolait dans un coin de la salle. Le bar du rez-de-chaussée était clos, et n’eût été le bruit des jetons ou les vains monologues des joueurs, vous eussiez entendu le clair de lune qu’il faisait au dehors, sur la pelouse et la forêt prochaine.

Thomas Foggs déclara : « Allons, finissons. Il faut se lever demain matin. » Mais soudain : « Hands up ! » crie une voix. Et l’on voit Trench qui, debout sur le seuil, le revolver au poing, tient en joue toute la table.

« — Haut les mains ! fait-il. Si l’un de vous appelle ou baisse un bras sans que je lui commande, je tire. Alors, on me prend, mais je tue. Voilà, c’est compris. Maintenant, monsieur Foggs, mettez votre argent sur la table : non, pas la montre. Gardez les montres. Elles trahissent. L’argent seulement. Et allez dans le fumoir, là-bas, monsieur Foggs ; allez, vous dis-je ! »

M. Foggs, naturellement rouge de figure, était devenu fort pâle. Il ne tremblait du reste pas moins de peur que de colère, et sa petite main trapue jeta sur la table un billet de cent francs et trois louis d’or comme s’il eût pensé les lancer ainsi au visage de cet impudent misérable de Trench, lequel, sans s’arrêter à considérer ce geste de rage, sans sourire, sans crâner, en plein travail enfin et tout à son affaire, attendit que Foggs fût entré dans le fumoir, et s’adressant alors à son voisin de jeu :

« — À vous, monsieur. Veuillez mettre l’argent et rejoindre M. Foggs. C’est bien. À vous maintenant, monsieur… À vous… à vous… mettez l’argent… »

MM. les entraîneurs, muets d’émotion, se dépouillent sans hésiter — le pouvaient-ils ? — et se retirent auprès de Foggs, ceux-ci serrant les poings, ceux-là courbant la tête, mais tous dans la crainte évidente que le damné revolver ne parte à la fin.

Quand ils se trouvent réunis dans le fumoir, Trench tourne son arme contre le garçon épouvanté et le conduit à son tour, le revolver aux yeux, vers la petite salle, où il enferme tous ses prisonniers à double tour. Puis il escamote tout ce qui se trouve sur la table, descend quatre à quatre, retrouve dehors son ami Joë qui, monté lui-même sur une des plus belles juments de Foggs, tient en main le fameux cheval Cérisoles et attend tranquillement.

« — Hop ! Joë… » fait Trench en sautant en selle. Et tous deux, penchés en avant, volent comme deux grands oiseaux nocturnes sur la pelouse inondée de lune.

À ce moment, les prisonniers appelaient au secours et défonçaient la porte. Des têtes commençaient à se montrer par toutes les fenêtres. Chantilly s’éveillait. Mais il était trop tard : connaissant la forêt sente par sente, tenant bien leurs bêtes et fuyant vertigineusement vite, les deux malandrins filaient sur les allées d’entraînement, unies, hersées, couvertes cette nuit-là d’un sable lumineux, et droites à l’infini.

Arrivés à la voie ferrée : « Les chevaux claqueront », dit Joë. Son compagnon ne répond pas. Dans la mauvaise descente, sous le viaduc, Cérisoles bute et tombe. Comme Joë s’arrêtait : « Imbécile, tu manqueras le train si tu m’attends ! Sauve-toi !… » fait Trench. Et déjà relevé, il repart au trot.

Bref, avant d’atteindre la station, les compères mettent pied à terre, débrident leurs montures et les chassent sous bois. Ils prirent le train à Orry-la-Ville, et nul ne les revit jamais.

On retrouva le lendemain, aux étangs, Cérisoles couronné et la jument claquée. Le baron Joseph, propriétaire des deux malheureuses bêtes, retira sa confiance à Thomas Foggs, et celui-ci, comprenant que son écurie entière avait dû se faire sournoisement complice de Trench, licencia tous ses gens. Alors, devant les boxes vides et la cour déserte, le pauvre homme sentit lourdement le poids de sa faute : mais dans son héroïque respect fraternel, il craignait sincèrement que les journaux n’apprissent le scandale au révérend Isaac, et il lui écrivit seulement qu’il s’était décidé à renvoyer Trench parce que celui-ci avait donné un galop de trop à Cérisoles.




CROQUIS D’AUTOMNE




À Romain Coolus.

I


Comme je quittais les bois, ce matin, une feuille trouée s’est détachée d’un arbre et m’a touché le visage. Je l’ai recueillie : elle était morte. Levant alors les yeux, j’ai vu que tout le feuillage avait bien mauvaise mine. Il n’en faut plus douter, c’est fini de rire : voici l’automne.

Du reste, la campagne est complètement envahie par la troupe. Mais mon vieil ami le père Thomas se frotte les mains : « Ah ! mon petit, me crie-t-il du plus loin qu’il m’aperçoit, vivent les manœuvres ! Tout un peloton va loger ici. Cela me rappelle mon jeune temps… »

Et en effet, j’entends bientôt le pas des hommes : ils arrivent, ils sont là. Pourtant, deux d’entre eux se sont incontinent glissés dans le verger du père Thomas, où se hisser le long du plus beau noyer et en casser une branche superbe est pour ces gens de guerre l’affaire d’un instant.

« — Monsieur le lieutenant, fait héroïquement le brave vieux, mon lieutenant, ne les punissez pas. Je leur avais permis de grimper au noyer… »

Profitant aussitôt de l’aubaine, les tourlourous se répandent partout, froissent en entier le petit jardin, foulent plus loin les choux et les carottes, mettent à sac le poulailler, ne laissent pas une noix sur l’arbre, et allument leur feu avec les rameaux brisés.

Quand il se retrouva seul, le père Thomas, plus que troublé, réfléchit pour la première fois de sa vie. Il ne restait plus autour de lui que des ruines.


II


Il ne fait pas vilain du tout pour une première chasse. Ce ciel gris, avec son soleil d’argent, et puis ce temps froid, à peine humide, tout me laisse croire que la voie sera bonne, le cerf léger, les chiens alertes. Je suis très satisfait. Pourquoi seulement faut-il que mon amie soupire ainsi et se lamente ?

« — Emmène-moi, gémit-elle. Que ferai-je ici, toute seule ?

— Viens à la chasse en voiture.

— Mais non, j’y veux aller à cheval. La belle distraction que de prendre un cerf en voiture ! On ne peut passer nulle part, on s’énerve… C’est à cheval, à cheval que je serais si contente de te suivre… Je t’en prie, je t’en supplie…

— Voyons, ma chérie, le médecin te l’a défendu. Et puis tu ne montes pas très bien, tu le sais, et Fadette est vive… »

Allons, bon ! la voilà qui pleure. Je ne peux plus résister, moi, j’aurais l’air d’un tyran ; je cède, et d’une voix résignée :

« — Eh bien ! je vais te faire seller Fadette. Advienne que pourra. »

Mon amie alors, ayant changé de visage, me répond avec netteté :

« — Écoute, je consens à t’accompagner à cheval, mais sous la condition formelle… »

Je l’ai embrassée, que voulez-vous !


III


On a beau chanter ou faire des vers sur l’automne, j’aimais mieux le soleil et les feuilles vertes. La forêt maintenant est devenue si peu hospitalière ! Vous n’y entrez plus que guêtré et armé jusqu’aux dents. Les moindres sentiers disparaissent sous deux pieds de rouille, l’herbe se change en boue, et toutes les oasis de fougères ont brûlé.

Tout à l’heure, sous la futaie, un grand oiseau planait, les ailes étendues. D’où venait-il ? On en arrive à chercher des yeux les sorcières qui hantent, à ce que chacun prétend, les bois en agonie. Tiens, justement, les voici, errantes, misérables, décrépites et accablées par d’énormes fagots…

Ce sont les vieilles femmes de Chantilly qui sont en train de faire leur bois pour l’hiver. Quand elles se rencontrent, elles s’arrêtent, laissent leur lourd fardeau peser à terre, s’y adossent, croisent les bras, et causent à voix basse des choses du pays :

« — Crois-tu, disent-elles, que Gouvernant arrivera placé demain ? Il paraît qu’on l’avait bousculé la dernière fois… »


IV


Oh ! la gloire, la gloire, quel enivrement, quel rêve ! Quand cet étonnant Ted Bartholew est rentré au pesage sur Blancador, après sa course merveilleuse, quatre cent mille personnes l’acclamaient ! Il avait monté comme un dieu, avec un tact, une précision, une énergie !… Les femmes lui lançaient des baisers, les hommes agitaient leurs chapeaux. Ted Bartholew, véritablement, régnait, et s’il avait voulu tenter en ce moment un coup d’État, je crois que la République eût couru bien des risques.

Seule une dame, jeune encore, n’a point partagé l’enthousiasme général : « Sans doute, Ted, a-t-elle dit au triomphateur en l’embrassant, voilà qui est bien. Mais vous avez encore ce matin commis plus de cinquante fautes dans votre dictée. Et vous aurez malgré tout le bonnet d’âne en rentrant. »

Cette dame est la maman de Ted Bartholew, lequel vient d’avoir ses dix ans la semaine dernière.


V


Les jours ont tellement diminué que la chasse, hier, a fini en pleine nuit. On a sonné l’hallali dans l’ombre. Quelle fanfare tragique ! Je suis rentré par la forêt, au milieu d’un silence horrible. J’aurais voulu crier, et je sais maintenant ce que doivent être les loups-garous : de pauvres diables que la nuit épouvante et qui hurlent pour se rassurer. Ne tremblez plus, si vous en rencontrez : ils ont bien plus peur que vous.




SECRET D’HIVER





Approchez-vous, que je vous confie un secret.

C’était à la fin de décembre. Nous revenions quatre en forêt, après une belle chasse. Nos chevaux fatigués marchaient au pas, tout doucement. Et nous ne parlions guère, tant par rêverie qu’à cause du ciel roux et triste. Il allait neiger, c’était certain.

Arrivés dans un carrefour, nous nous saluâmes : mes trois compagnons poursuivirent devant eux, sous la futaie ; ma route au contraire était à droite, un chemin creux tout recouvert de branches fines qui, l’été, devaient former une charmille.

Par quel caprice, on ne sait, mais les veneurs qui me laissaient seul, m’envoyèrent en guise d’adieu les plus triomphales fanfares.

Elles retentissaient magnifiquement, et célébraient en s’éloignant, me semblait-il, l’agonie du jour. Car, le ciel s’assombrissant de minute en minute, la neige enfin se mit à tomber, tandis que les cors, là-bas, allaient se taire, se taisaient…

Et ce fut alors que j’entendis parfaitement les flocons frapper de toutes parts le branchage délicat ; oui, que j’entendis de mes oreilles le bruit léger qu’ils font en descendant sur une forêt nue.

En vérité, la neige n’est donc point toujours silencieuse, je vous le dis. Mais n’abusez pas de ce secret.




LE BASSIN OÙ SONT LES CARPES
DORÉES ET ARGENTÉES


Le bassin où sont les carpes dorées et argentées ! Il figurait, ainsi nommé, sur les anciens plans. C’était une douve profonde, plus longue que large, qui séparait le Petit Château du grand. Cette douve est comblée aujourd’hui. Une cour s’étend, et l’on foule des pavés à la place où jadis l’eau frissonnait. Mais parfois, en ce même lieu, accoudé contre la pierre neuve, et rêvant au vieux Connétable ou à M. le Prince, si ce n’est à Sylvie, j’ai cru que le vivier n’avait point disparu. J’y distinguais soudain l’éclat brusque d’un poisson d’or. J’y voyais grandir la lune, poindre l’aube, tomber le crépuscule. À la fin, j’y pêchais un conte.


DANS LES AIRS





Simon de Meilles s’était vêtu comme pour un mariage. Blanc depuis les souliers jusqu’au toquet, cambré, joyeux, l’épée dressée et le gant à la taille, il pérorait en plein ciel, sur la dernière plate-forme d’un vertigineux échafaud. Étienne Auxoust le fauconnier, son ami, l’écoutait en riant. Tout en bas, dans la cour du château, grouillaient les charpentiers et les maçons. Mais Simon ne pouvait même pas apercevoir, entre les poutres enchevêtrées, ces chétives fourmis. Il entendait seulement leur rumeur légère, jointe aux voix un peu plus proches d’autres manants qui garnissaient les toits. Tout ce monde s’apprêtait à hisser jusqu’au sommet de la plus haute tour une Vénus de marbre.

Et cette Vénus, Simon de Meilles l’avait glorieusement tirée d’un bloc énorme et rude. « Laissez-moi faire, Monseigneur, avait-il dit au Connétable. J’ai vingt-deux ans à peine, mais depuis le berceau, mon père m’apprit à dessiner et à ciseler. Je sais peindre un portrait, cuire un émail, lire en leur langue Tertullien et Cicero, dompter un cheval turc et pousser mon épée contre qui voudra. Je vous changerai ce marbre en une figure selon l’antique. Il convient que ce soit une Vénus, puisqu’elle doit couronner votre logis, qui est celui de Mars. Je lui mettrai dans les mains un miroir, mais son regard pensif poursuivra par les airs l’image du guerrier superbe. »

Or, aujourd’hui, l’œuvre amoureusement terminée, la Cypris debout et rêveuse, mince, longue, et tenant son miroir comme une fleur fragile, la merveille enfin allait monter, monter, jusqu’au faîte du grand château, dans le firmament, aux pieds même de Simon de Meilles, qui ne se tenait plus d’orgueil ! En vérité, oui, il se mariait… « J’épouse tout-à-l’heure la Renommée, avait-il dit à Étienne Auxoust, là-haut, tu vois, au milieu de l’azur et à deux doigts des douze grands Dieux ! Il faut que tu sois de la noce… » Tous deux avaient ainsi grimpé jusqu’à cette plate-forme effrayante, où nul ne les voyait plus, et où les paroles pressées de Simon de Meilles se mêlaient aux cris déchirants des hirondelles.

« — Lève les yeux, Étienne, faisait-il, et dis-moi si tu ne perds la tête, à te trouver si près de l’Olympe éternel ?

— Tu m’en contes, répondit l’autre. Ton ciel, je te le déclare, ne contient pas d’Olympe, mais toutes sortes de bestioles seulement : corneilles, palombes, alouettes et cailles, qu’il s’agit de prendre. Le plancher brûle, d’ailleurs, ici, et le soleil aveugle. Nous allons trépasser d’un coup de sang, si nos gens ne se hâtent, en bas. La Cyprine que tu sculptas m’a paru belle, Simon, mais elle est surtout terrestre, à ce qu’il me semble. Et, ma foi, elle a raison ! La terre est un bon lieu de réjouissance, avec ses forêts où le gibier pullule, ses caves où le vin rafraîchit, ses dames qu’il fait bon rencontrer sous une courtepointe, et mille autres sujets de délectation. »

Tout le domaine de M. de Montmorency, en effet, s’étendait sous les yeux à perte de vue, touffu, vert et coupé d’eaux fraîches, l’air heureux. Au loin, des villages paisibles ; tout près, des bâtiments neufs, des constructions, de la pierre amenuisée, à la dernière mode…

« — Tais-toi, répartit Simon, tu blasphèmes ! Notre maître règne sur ses vassaux et mène le royaume ; bon, qu’il se contente ainsi, puisque c’est son plaisir. Toi, tu es fauconnier de Montmorency, et tu dis que cela te suffit ? Soit encore. Mais la beauté, sur mon âme, la beauté divine est ailleurs, elle existe, je l’ai vue, de mes yeux vue naître sur la mer et s’avancer vers nous ! Car j’étais au port de Marseille, quand y accosta la flottille de M. le général des galères, dont les nefs contenaient huit grandes caisses mystérieuses, toutes chargées de sceaux, de chaînes et de cordes. Je me trouvais là lorsqu’on rompit les caisses en présence de Monseigneur le Connétable : et ce fut alors que, muet d’angoisse et de respect, j’en vis tirer ces débris sublimes, ces majestueuses figures de l’antique Italie, ces bronzes vénérables et ces marbres roux, ce Septime Sévère, ce Caracalla, ce Géta, ce Marc Aurèle, ce Vitellius, cet Hercule, et ce buste d’une femme inconnue que je n’ai plus cessé d’aimer… »

Étienne Auxoust avait fait trève à ses bouffonneries.

« — Simon, dit-il gravement, tu es mon frère d’armes, et je t’admire. Embrasse-moi !

— Ah ! jurons, Étienne, jurons par le Styx en ce jour d’étonner le monde avec une amitié que les Homère, les Plutarque et les Virgile eussent chantée. Nous serons Achille et Patrocle, Oreste et Pylade, Nysus et Euryale… »

Mais à ce moment, un coup de sifflet, parti du sol, fit le silence comme par enchantement. Simon pensa que son cœur allait rompre. Trois grosses poulies, en face d’eux, gémirent. Des cordes s’étaient mises en mouvement. La statue montait.

Lentement, lentement, avec des à-coups, des arrêts, des repos, les cordes roulèrent, roulèrent. Tout allait bien. Un étage, deux étages, trois étages étaient dépassés sans doute…

Soudain, Simon pâlit. Il saisit son ami par le bras : « Regarde, regarde… » lui dit-il d’une voix étouffée. Une des dernières poutres, au-dessus d’eux, pliait horriblement. Si elle se brisait, l’une des poulies céderait, les cordes ne supporteraient point le choc, et la Vénus allait se fracasser sur le sol en mille morceaux…

Simon était livide. La sueur lui coulait du visage, et ses doigts se crispaient sur ses yeux. « Je ne veux plus rien voir, balbutia-t-il, les dents serrées, mais si la corde casse, je me jette… »

Fut-ce pour mieux se rendre compte et rassurer ensuite son ami ? Fut-ce par vertige, par maladresse ?… Le fauconnier, qui s’était un peu trop aventuré sans doute, eut comme un éblouissement, glissa, manqua du pied, tomba d’une planche sur l’autre, se retint à l’une des cordes, trébucha derechef et se trouva effroyablement suspendu dans le vide…

Simon ne pouvait venir en aide au malheureux : leurs mains ne se fussent pas rejointes.

D’ailleurs, il ne comprit pas tout de suite ce qui s’était passé. Il n’eut que l’idée de lever instinctivement la tête… et soudain, bondissant :

« — Ouvre les mains, hurla-t-il, lâche tout !!… La poutre se courbe, elle n’en peut plus, elle va rompre !!… »

Étienne étreignait follement au contraire la corde vacillante. Un craquement eut lieu. Simon de Meilles tira d’un seul coup son épée, dont il entailla si bien les poings d’Étienne Auxoust que celui-ci desserra les doigts et disparut…

Une immense clameur s’éleva du sol.

Puis, la déesse de marbre, longtemps immobile au niveau des toits, reprit majestueusement son ascension.

Quand le Connétable de Montmorency, revenant en ses terres, l’aperçut de loin, toute gracieuse et blanche, au faîte du château, il daigna sourire, le bourru seigneur, puis manda Simon de Meilles, lui fit présent d’un collier d’or, et jura qu’il parlerait d’une telle œuvre en présence du Roy.




LE DERNIER JOUR DE THÉOPHILE





Voici Stéphane Gouche qui traverse la Seine en bac, et saute dans la boue au pied de la Tour de Nesle. On n’y voit goutte. Il s’est crotté des pieds au ventre. Mais peu lui en chaut. Il passe un petit pont, monte à la berge, gagne les maisons et s’enfonce dans la nuit. Suivons-le.

Après avoir longé quatre ou cinq ruelles noires, le poète Gouche (Stefano Guccio, de son vrai nom) aperçoit une auberge, qui de loin lui paraît incrustée d’escarboucles plutôt que de fenêtres, et que l’on entend bruire à la façon des ruches pleines.

C’est là qu’il se rend, au cabaret du Cerf-qui-brame. Quiconque joue, s’empiffre, s’enivre, crie, trousse les Muses et fait de l’esprit, quiconque tire pension de sa plume ou argent de ses moustaches, s’en vient au Cerf-qui-brame. Stéphane Gouche y traite ordinairement dix ou douze affaires dans sa nuit. Doit-on avouer qu’au fin matin, le plus souvent, il gît aussi sous la table ? Bah ! n’y composa-t-il point de bons sonnets, après tout ? « Moi, je ne monte point au Parnasse, a-t-il coutume de dire, j’y descends. »

Bref, il a poussé la grand’porte : on l’acclame. Mais il salue sans répondre, et gravit l’escalier qui mène au premier étage ; là, dans une soupente éclairée par deux grands flambeaux, Vortas, tout couvert de dentelles, et Benoît-donne-ton-verre, saccageaient plusieurs plats autour de flacons en nombre. Que la nappe eût naguère été propre, on le doit croire ; mais qu’elle dégouttât déjà de sauces et de vins, bien que la soirée fût à peine commencée, cela ne se pouvait nier non plus. Et l’odeur des barriques et des graisses fondues se venait ainsi mêler brusquement à ce relent de musc et de petun que Benoît et Vortas traînaient partout. On les sentait à trente pas, ces nourrissons du dieu Phœbus.

Mais Gouche les regarde à peine, ne dit mot, sinon : « Faites-moi boire, je vous prie… » et s’assied vilainement à table, mange, s’essuie la bouche, mange encore… Il fallait pourtant parler à la fin.

« — Vous m’étonnez tous deux, s’écrie-t-il soudain. Vous restez-là, fiers comme des jars, à regarder mûrir vos goîtres et pousser vos estomacs… Mais, per Bacco ! vous ne songez donc à rien, vous ne prévoyez jamais, vous ne vous enquérez pas ?… »

Il vous a du reste une manière si bouffonne de prononcer ses mots à l’italienne, que les deux compères ne s’en tiennent pas de joie.

« — Oh, Dio mio ! reprend-il, ils rient, ils rient !!… Mais il n’en sera plus de même quand ils tireront la langue devant des cuisines closes ! Moquez-vous de moi, mes goinfres, et un jour cependant je vous verrai plus sages. Ce sera, Benoît et Vortas, au temps prochain, demain peut-être, où les stances et les chansons ne nourriront plus leur homme, où les pensions seront tombées à plat, où ducs et comtes rédigeront eux-mêmes leurs épitaphes, leurs poulets galants et leurs louanges grotesques… Ah, basta, basta, je n’en veux pas plus dire… Et cependant, la rage me pousse ! Sans doute, vous croyez que cela sera toujours payé comptant, un sonnet, et or sur la table, un beau vers ? Allons donc ! tout, au contraire, s’en va, et l’on nous rogne de mieux en mieux les ailes. Les seigneurs ne cèdent plus même une bouteille en échange d’un distique qu’Homère n’eut point renié, et près des dames, vous ne gagnez plus seulement un souper pour toute une élégie. Une comparaison avec Cypris vaut un denier à peine ; avec l’Aurore, une obole ; avec les Nymphes, moins encore, et pas même un sourire s’il ne s’agit que de lys ou de roses. Est-ce un métier, cela, s’il vous plaît ?

— Les dames, dit Vortas, sont bêtes à chagrins.

— Et elles nous assomment, ajouta Benoît, sous bien des abus.

— Des abus moins encore que des tyrans ! répliqua le fougueux Gouche. Qu’est-ce, par exemple, je vous prie, que ce Théophile, ce pauvre sire, ce maître en mélancolie que nous nous sommes donnés à nous mêmes fort sottement, avouez-le — sinon un usurpateur, un despote, un Caligula, un Héliogabale ? Madame de Montmorency, une italienne de mon pays pourtant, une femme du premier choix, payait bien, n’est-ce pas, et vous accueillait sans difficulté ? Table ouverte à Chantilly, à Paris, en voyage, gîte et galanteries, une maison princière, des fêtes, du bruit, mille aubaines… Bon, Théophile survient, nous le faisons valoir, on l’encense, et voilà qu’il confisque la place : c’est lui qui nomme la dame Sylvie ; M. le Duc trouve bon que l’on ne s’en puisse plus passer ; et c’est le règne de Sylvie, les bois de Sylvie, le domaine de Sylvie, la chasse, la pêche de Sylvie, et le regard de Sylvie qui fait battre les poissons… Tout le temps encore que Théophile fut en prison, nous eûmes du repos : mais maintenant que l’en voici dehors, le tintamarre recommence. On l’héberge, on le choie, on l’environne là-bas ; et ses odes font fureur ici, et Pyrame est criée par les colporteurs, et l’on nous aura bientôt rompu les oreilles avec sa Maison de Sylvie… Et est-il seulement un galant bien brave et reluisant, ce Théophile ? Que nenni ! Un pauvre ancien ivrogne, un grimaud tout hâve, tout cave, très mal en point du reste, paraît-il, mourant même — je l’espère.

— Il faudrait, dit sentencieusement Benoît, trouver quelque mérite de Sylvie à quoi il n’eût pas songé. L’a-t-il chantée toute entière, l’a-t-il seulement dévêtue en quatrains sans rien omettre, ni une grâce, ni un signe…

— Ni une fossette…

— Eh mais, s’écrie l’Italien, tu m’y fais penser, Vortas, une fossette… »

Puis un long silence s’ensuit. Les trois poètes méditent.

« — Voilà, reprend Gouche le premier, nous allons écrire un recueil de chansons, d’épigrammes et d’idylles. Il s’appellera Les fossettes de Sylvie. J’y sèmerai, moi, des vers toscans. Et chaque pièce célébrera quelque douceur cachée de l’ingrate qui nous a trahis. Nous placerons nos fossettes où il nous plaira, aux pires endroits pour la pudeur de Marie-Félice des Ursins, duchesse de Montmorency…

— M. le duc est homme à compter de clairs écus sonnants afin que l’ouvrage ne paraisse point.

— À moins qu’il ne nous fasse pourrir en geôle.

— En tout cas, observe Vortas en souriant, plus d’un sot nous tiendra pour frais échappés d’un des grands lits de France, et je sais des pécores qui en mourront…

— À ta santé, Vortas !

— À ta gloire, mon Gouche !

— Benoît, mon croquant, à ta pipe, à ton nez, que le choc de tant de verres aura rendu plus calleux qu’un poing de galérien ! Appelle, veux-tu, il n’y a plus rien dans les cruches… »

Mais à ce moment, la tapisserie est brusquement soulevée, et un homme entre, qui reste debout. « Bonjour ! » fait-il d’une voix étouffée. Et il prend, sans y songer, une coupe qu’on remplit.

« — Hélas, Des Barreaux, qu’y a-t-il donc ? » demande le sensible Vortas.

Jacques de Vallée, seigneur des Barreaux, vide sa coupe, puis la laisse choir à terre ; son beau visage fait pitié. À le mieux considérer même, les trois libertins comprennent qu’il a pleuré, lui, cet impudent sans respect ni foi !

« — Il y a, messieurs, répond-il gravement, il y a que tout-à-l’heure, avant souper, le grand Théophile vient de rendre l’âme. Oui, Théophile est mort en l’hôtel Montmorency, au crépuscule… »

À ce coup, Benoît, Gouche et Vortas penchent d’un même mouvement la tête. Déjà maint et maint vers mélodieux chante tout bas en leur mémoire. Déjà voici qu’ils adorent ce Théophile de Viau, qu’ils eussent crucifié vivant, ce Théophile qui, même en mourant, servait encore sa dame. Car il ne fut jamais question du recueil misérable. Et c’est très purement qu’à bien des années de là, les vers de Théophile éveillaient au seul nom de Sylvie

Ce bruit charmeur que les neveux
Nomment une seconde vie,

cependant même que l’infortunée duchesse de Montmorency s’éteignait à Moulins, après l’aventure tragique de son époux, dans la retraite, la douleur et le deuil.




UNE PENSÉE





Il y avait promenade ce soir-là dans le Parterre de l’Orangerie. Les Altesses avaient décidé que chacun aurait le loisir d’errer à son gré sous la lune, qui était douce et ronde à merveille. La moindre contrainte, il est vrai, n’eut guère convenu par une si belle nuit. Couples et groupes allaient donc, de ci, de là, autour des bassins, parmi les pelouses, au bord des charmilles. Et n’eussent été les jets d’eau qui s’élevaient en suffoquant, n’eût été quelque rire menu, quelque éventail froissé, tantôt près, tantôt loin, l’on eût distingué, tel était le silence, jusqu’au plus léger souffle qui passait sur l’herbe, offensait une fleur ou touchait l’eau.

D’où vient qu’une femme pourtant, loin de goûter cet enchantement, versait des larmes ? Un compagnon de mine peu galante, il faut l’avouer, lui parlait, assis près d’elle sur un banc. Le contraste était grand entre le buste délicat de la dame, entre les mains diaphanes qu’elle agitait au clair de lune, et l’habit rude, le rire sans complaisance, comme le geste assez brusque de ce gentilhomme.

— « Convenez cependant, madame, lui disait-il, que M. de Naives vivra fort bien dans sa trésorerie d’Auvergne. Il est astreint à y demeurer ? Eh, le grand dommage, en vérité, si l’on songe qu’il s’y trouve également condamné à plusieurs mille livres de rentes, non moins qu’à loger en un des plus magnifiques hôtels de la ville, à posséder une maison des champs et le revenu de trois métairies ! Il a dû s’y rendre sans délai ? Certes, son départ fut soudain. Mais vous n’ignorez pas que M. l’évêque de Meaux lui-même, sur ma prière, fit donner cette charge à M. de Naives : or, ce prélat ne saurait s’accommoder d’un retard, que ferons-nous à cela ? Il vous semble que votre amant soit exilé dans une province si éloignée ? Que non pas, madame ! M. de Naives reverra la Cour et vous-même, un jour, bientôt sans doute…

— Et vous prétendrez-vous toujours après cela, monsieur, lié d’amitié avec moi ?

— Ah, tout beau ! Je prétends que je vous ai naguère aimée, et c’est vous-même qui m’avez alors soigneusement défini votre ami, rien que votre ami, votre bien bon ami.

— Mais… n’ai-je pas reçu M. de Naives de votre main ? Vous ne cessiez de me vanter son esprit, ses mérites, sa figure même.

— Il vous plaisait, tout votre cœur allait à lui. Je devais, par bon goût, vous entretenir honnêtement de celui qui m’était préféré. Et c’est pour m’en savoir gré, je pense, que vous m’avez traité, soit dit sans reproche, comme un bonhomme dont on se raille un peu, dont une femme aimée se dit impitoyablement l’amie…

— Vilaine et basse rancune aujourd’hui, que d’avoir fait chasser, à force d’intrigue, M. de Naives jusqu’en Auvergne ! »

Et sur cette offense, vous eussiez vu la dame se lever tout d’un coup, essuyer ses dernières larmes, et s’éloigner sans un mot d’excuse à travers les méandres du Parterre.

Le gentilhomme ainsi malmené demeura là, pensif. Les groupes de promeneurs disparurent, les couples s’acheminèrent peu à peu vers les terrasses. Les jets d’eau retombèrent, épuisés, dans les bassins. Il n’y eut bientôt plus que les grands arbres en tout le parc dont une feuille frémît parfois.

Alors, notre homme quitta son banc, et suivit à son tour, tête basse, l’une des allées qui ramenaient au château. Ses talons y blessaient lentement le sable pâle et fin. En traversant l’eau, unie comme du vif argent, il s’arrêta sur la mince chaussée. Ses lèvres tourmentées murmuraient une phrase.

Puis il gagna les bâtiments, poussa des portes, franchit encore un pont, gravit des escaliers, enfila des couloirs, trouva sa haute chambre enfin, y entra, s’enferma ; et tirant alors de sa poche une lettre, il commença de la relire à la lueur d’un flambeau :

« Vous seriez fort en peine, Monsieur, disait cette lettre, de rencontrer quelqu’un qui vous mandât plus vite que moi les nouvelles de Paris. Et encore ne vous conté-je pas de ces faits de guerre, de ces querelles publiques, ni de ces évènements mémorables enfin, dont chacun jase en tout lieu, et qu’un crocheteur ou un mendiant vous rapporterait aussi bien. Non, je vous apprends le meilleur, le singulier, le savoureux. Je vous fais savoir que madame de Nouvillon s’est débarrassée chez la Sombreuil d’un fardeau bien outrageant pour son veuvage ; qu’elle était grosse enfin, et qu’elle ne l’est plus. Je vous découvre que M. le comte de Naives n’a point quitté de deux jours et d’autant de nuits la signora Émilia Garèse ; que celle-ci vient de rendre un malheureux cornette tremblant de fièvre, couvert d’abcès, perdant ses cheveux et ses dents au régiment des cadets d’Anjou… »

M. de La Bruyère laissa tomber le billet… Il se pencha sur une feuille blanche, il écrivit :

« C’est une vengeance douce à celui qui aime beaucoup, de faire, par tout son procédé, d’une personne ingrate une très ingrate. »

Peu de moments ensuite, toutes chandelles soufflées, il était au lit, il dormait. Seule, sur sa table, caressée par un fil de lune, une plume courbe luisait.




LE ROI CHASSE





(Extrait des Mémoires de M. du Palois,
Premier Veneur de M. le Duc, août 1724).

…Je veux rapporter ce qui arriva hier à la chasse du Roi, non certes qu’il s’agisse de quelque remarquable fait de vénerie, ni de rien qui fît grand honneur à M. le Duc, non plus qu’à moi ; mais parce qu’on y verra combien les jeunes gens perdent à présent le respect, aussi bien qu’ils oublient ou dédaignent étrangement tout ce qui nous mettait naguère à la tête et bien au-dessus des autres cours polies de l’Europe.

Voici trente-deux ans que j’ai l’honneur d’appartenir à la maison de Condé. J’ai servi sous feu le prince Henry-Jules, puis sous Monseigneur son fils, dont Dieu ait l’âme, et depuis que M. le Duc enfin est venu par l’héritage naturel en lieu et place de celui-ci, j’ai glorieusement conduit, j’ose y prétendre, et sans la moindre faute, vingt-quatre laisser-courre solennels, y compris la chasse que daigna faire céans Sa Majesté en l’an de grâce 1722. Je sais mener à ses fins le plus rebelle animal selon toutes les règles ; je n’ai de ma vie trébuché dans les contenances qu’on doit observer pour traiter quiconque et lui parler, que c’eût été le dernier hobereau ou le plus impatient des pairs ; je connais enfin la révérence profonde qu’il faut garder en forêt quand le Roi consent d’y chasser. Et je crois pardieu bien que je serai d’ici peu le dernier en France qui ait l’entente de ces grandes et dignes coutumes, au train dont malheureusement se répand aujourd’hui l’impertinence et se gâte la jeunesse.

Morbleu ! je le dirai tout cru : la journée d’hier est une honte, vu que la chasse faillit manquer ! M. le Duc, mon maître, ne m’eût point pardonné d’avoir ainsi prêté à rire à l’hôte auguste qu’il recevait. « Du Palois, m’avait-il dit, il faut prendre un beau cerf demain, car je prétends que chez moi Sa Majesté s’amuse, tu m’as compris ? »

Bien avant le petit jour, j’avais donc expédié déjà les limiers au bois, et je me rendais aux chenils pour voir si tous les chevaux étaient bien ferrés, si on leur donnerait assez tôt leur pitance, si les chiens se trouvaient dispos, si les fouets avaient des mèches neuves, et s’il ne manquait aux livrées de mes piqueurs, devenus pour un jour ceux du Roi, ni un bouton, ni un galon, ni un ruban. Il faisait encore nuit, ma foi, quand je descendis du château dans la cour, et le diable m’emporte si j’aperçus seulement dans l’obscurité ce damné M. de Melun qui rentrait, lui, enfoncé sous un grand manteau sombre et marchant à pas de loup ! Je ne compris qu’il y avait quelqu’un devant moi qu’après l’avoir heurté de la plus raide façon et m’en être allé rouler bien loin par terre, à cause de quatre ou cinq degrés d’un marbre extraordinairement dur, contre quoi je pensai m’être cassé les reins. Miséricorde ! si je me fusse rompu la jambe, au matin d’une chasse royale !

« — Monsieur, fis-je à l’inconnu, prenez donc garde : le roi chasse aujourd’hui ! On a besoin de moi. Et qui êtes-vous, aussi bien, pour errer à cette heure au château, et d’où venez-vous ?

— Que vous importe, maître Du Palois… Je suis M. de Melun. Il suffit ! »

Je me relevai en grommelant. Il suffisait, c’était certain, et la raison qui faisait promener si tard ce M. de Melun, chacun la connaissait bien, en vérité ! On le savait secrètement marié à Mlle de Clermont, sœur de M. le Duc, et cela malgré la défense de celui-ci, et sans le consentement du Roi : un prêtre les avait en grand mystère unis dimanche dernier, au clair de lune, dans la laiterie. M. de Melun idolâtrait sa nouvelle épouse, oui, c’était entendu ; et certains mélancoliques s’attendrissaient fort à ce roman-là, soit… Mais moi, j’avais ma chasse à mener, mon cerf à prendre, et je donnais à tout l’enfer M. de Melun, ses équipées nocturnes et son aventure. Je le quittai très brusquement.

D’ailleurs, ce gentilhomme était un rêveur, de la race des lunatiques et des écoute-s’il-pleut, taillé pour suivre une meute et pousser à la voie comme moi pour jouer de la mandoline. Il ne savait que soupirer d’un air ténébreux. Vous eussiez pu lui relancer un dix-cors sous le nez, vous n’en eussiez pas vu ses éperons bouger davantage que ceux de l’Henry de bronze qui chevauche sur le Pont-Neuf. Bien plutôt eût-il coupé la route aux chiens pour offrir un brin de muguet à quelque péronnelle. Ne vint-il pas au cours de la journée me demander si je savais où se trouvait Mlle de Clermont !

« — Eh ! monsieur, lui criai-je indigné, croyez-vous que je sois là pour garder les dames, quand le Roi chasse ! »

Et un peu plus tard, je pensais le culbuter en tournant au galop dans une allée, à l’ombre de laquelle il paradait et disait des riens près d’un carrosse, celui qu’il avait tant cherché j’imagine.

Vers la troisième heure enfin, après qu’avec mille peines, à travers une forêt encombrée de peuple, de courtisans, de chevaux, d’équipages et de laquais, j’eus conduit pourtant un splendide cerf quatrième tête aux abois, mon Melun mit le comble à sa folie :

« — Messieurs, ne cessais-je de répéter, prenez garde. L’animal peut fonçer… Abritez-vous derrière les arbres… »

Sa Majesté, ainsi que M. le Duc, égarés je ne sais où, n’étaient point encore arrivés. Je mourais d’impatience. Mais ce béjaune de M. de Melun, ayant mis pied à terre et tournant de tous côtés des regards languissants, en attendant sans doute ce carrosse qui lui était si cher, s’en allait cependant de ça, de là, traînant comme un amoureux transi son cheval par la bride. Les chiens hurlaient, les trompes sonnaient : « Rangez-vous donc, monsieur, rangez-vous ! » voulus-je crier, voyant que le cerf baissait le front…

Je n’en eus pas le loisir. Sautant d’un bond hors du cercle des chiens, la bête furieuse retomba, les bois en avant, droit sur le Melun, dont le flanc fut ouvert et les intestins répandus comme par magie. Pour moi, bien entendu, je n’allais pas demeurer à contempler cet écervelé en agonie dans un pareil moment. Incontinent, je pousse mes chiens qui reprennent à grands cris la voie, et le cerf, fort heureusement, nous emmène d’une traite à plus d’une demi-lieue de là, pour s’arrêter de nouveau et faire tête à la meute.

Et ce fut alors qu’un flot de cavaliers et de carrosses fit enfin irruption, escortant M. le Duc lequel, tout souriant et chapeau bas, désignait déjà ma prise au gracieux adolescent qui se tenait un peu devant lui, bien droit et beau sur sa selle : le Roi.

Mais il était temps, mon Dieu ! Quelques minutes de moins, et l’hallali de Sa Majesté se trouvait gâté par la faute d’un fâcheux qui prenait indécemment les forêts, je pense, pour des salons à rêver, et la chasse du Roi pour une flânerie d’écoliers.

Et j’eus bien du mal encore à empêcher que le bruit de sa mort ne vînt troubler la curée, qu’on donna aux chiens devant Sa Majesté, en grande pompe, comme il convient. Je dus prier M. le Duc qu’il renvoyât d’urgence au château le carrosse où Mademoiselle sa sœur, en apprenant la nouvelle, faillit elle-même trépasser, m’a-t-on dit.

Le cinquième d’août, nous courûmes un daguet portant son refait…




NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE





Il y avait peu d’êtres humains qui fussent plus sensibles et plus justes à la fois que Properce-Mathieu Cathelin. Aussi tressa-t-il une guirlande de fleurs champêtres dont il orna pieusement le portrait de Jean-Jacques, le jour que l’on détruisit la Bastille ; mais quand d’autre part son Altesse Sérénissime le prince de Condé, donnant trop vite le signal de l’émigration, quitta ses terres en compagnie de tous les siens, Properce-Mathieu Cathelin pleura. Après quoi il ne manqua point, il est vrai, de distribuer les nouvelles cocardes tricolores, que M. de La Fayette venait d’inventer, à tous les marmitons et gâte-sauces de Chantilly, car il lui appartenait d’instruire dans la liberté ce menu peuple en sa qualité de Chef des Cuisines de Son Altesse Sérénissime.

C’était, après la Vénerie, le service le plus considéré dans la maison de Condé que la Bouche, avec tous les officiers qui en dépendaient : Maîtres d’hôtel, Écuyers tranchants, Panneterie, Échansonnerie, Cuisines, Fruiterie, etc. Ils venaient avant la Chambre et l’Écurie elle-même, tenant peut-être ce privilège du malheureux Vatel, dont le trépas sublime illustre à jamais les fastes chantillois. Quoi qu’il en fût, Properce-Mathieu Cathelin jouait un rôle fort important au Château, rôle dont sa dignité naturelle augmentait encore le prestige, et qui se vit d’ailleurs confirmé par cette circonstance que, presque tous les officiers et serviteurs de qualité ayant suivi les Condé dans l’exil, il fallait bien qu’en Chantilly quelqu’un commandât à leur place. Or, le Chef des Cuisines, philosophe et patriote, suffit généreusement à cette tâche.

Il ne tarda guère à faire régner dans le domaine un esprit très touchant de mansuétude et d’humanité. Ce furent un jour tous les galvaudeux et pastoureaux du pays qui se virent autorisés à s’en venir librement, avec leurs maritornes, fouler les pelouses du parc, y cueillir des fleurs, pêcher les truites des bassins, et danser au son du « Ça ira » sous les ombrages du Hameau. Un autre jour, des vagabonds sans aveu logeaient dans les pavillons galants des jardins, campant au creux des bosquets, et mettant un peu le feu partout pour se mieux chauffer. Ou bien, des Bohémiens envahissaient quelque partie des communs, qu’ils ne quittaient jamais sans emmener force poules, dindons, veaux, vaches, cochons et couvées. Les Écuries, dont les chevaux avaient presque tous disparu, servaient de lieu d’assemblée aux orateurs chantillois, et les mères d’un tas de jeunes Gracques emplissaient les antichambres du Château lui-même, y ravaudant leurs bas pendant les jours de pluie. Le temps était proche, évidemment, où ces ménagères y feraient aussi porter leurs lits et leurs marmites.

Properce-Mathieu Cathelin, tantôt coiffé d’un bonnet phrygien, tantôt couronné de feuilles de chêne et d’épis de blé, passait en souriant au milieu de ces groupes vertueux, pinçant le menton des commères, échangeant le salut de fraternité avec les hommes, et bénissant d’un geste auguste les galopins qui l’acclamaient.

Lorsqu’il revint de Paris le 16 juillet 1790, après avoir assisté à l’inoubliable fête de la Fédération, notre Cathelin ne se tenait plus d’amour envers son prochain, et bientôt il organisait chaque semaine des banquets agrestes, frugaux et purs dans la Galerie des Batailles, au château. Ne fallait-il donc point faire participer, en ce monde renouvelé, les humbles laboureurs au luxe périmé des grands ? N’était-il pas bon de flétrir en commun la corruption des riches, les trahisons des tyrans et la prévoyance de la nature, qui nourrit l’enfant et l’oiseau ?… N’importait-il pas encore au bonheur des campagnes que les anciens esclaves affranchis pussent boire librement à l’Égalité, à la Fraternité, et à bien d’autres choses encore ? Les princes, en émigrant, n’avaient point emporté leur cave.

Que voulez-vous… il arriva qu’un beau matin Properce-Mathieu Cathelin s’est éveillé d’un lourd sommeil, étendu de son long sur le plancher, au milieu de débris de victuailles, de cristaux brisés, de meubles éventrés, de tableaux déchirés et de plusieurs patriotes qui, épars çà et là, ronflaient de leur mieux. Les braves gens s’étaient grisés comme des suisses, avaient tout cassé, et cuvaient leur vin sans remords.

À ce spectacle, avouons que Properce-Mathieu ressentit certaines craintes. Il se leva péniblement, et d’un pas encore alourdi par l’ivresse, fit une ronde dans les salles voisines : miséricorde ! les plus avisés des convives avaient pillé comme des larrons…

Allons ! pas de faiblesse… C’est aux promptes résolutions que se reconnaissent les vrais héros. La situation était grave. Il ne fallait rien moins, n’est-ce pas, que sauver l’honneur du peuple ?

Properce-Mathieu réveilla les dormeurs à coups de pied et les poussa dehors, encore tout engourdis qu’ils étaient. Puis, il gagna sa chambre, et sévèrement, fiévreusement, se mit à rédiger un mémoire.

Dans la journée, le plus étrange bruit se répandait en Chantilly : on y apprenait avec stupeur, sur le rapport écrit du citoyen Cathelin, que des brigands, suscités par les aristocrates, profitant d’une fête paysanne et familiale donnée au château, s’étaient introduits pendant la nuit dans le palais des ex-tyrans, afin de s’y livrer à toutes sortes de déprédations, dégâts et vols. Ces brigands étaient conduits par des chefs dissimulés au fond d’une voiture close.

« … Quand le désordre a été à son comble et qu’il n’a plus été possible de rien détruire, déclarait en terminant son rapport l’héroïque Cathelin, les brigands se sont retirés en ordre, on ignore la route qu’ils ont prise ; mais on ne peut être que fort alarmé sur les désordres qu’ils vont commettre. Ils ont à leur tête plusieurs chefs qui se font conduire en cabriolet. C’est avec raison qu’on soupçonne que ces chefs sont des ci-devant seigneurs travestis, qui marchent à la tête de cette troupe de Mandrins qu’ils ont soudoyés, et avec lesquels ils ont déjà dévasté de même plusieurs châteaux dans les autres départements. »

Ce mémoire, qui forme un petit in-8o de quelques pages, fut imprimé à Paris en cette même année 1790. Son titre exact est : Grand détail du pillage et dévastation du château de Chantilly par une troupe de brigands conduits par plusieurs particuliers en cabriolet.

Il terrifia toute la contrée, fut répandu par milliers dans la capitale, et servit à tel point la gloire de son auteur que le terrible citoyen Perdrix eut beaucoup de peine à faire guillotiner Properce-Mathieu Cathelin, comme suspect, en 1792.




ROMANTISMES




I


La Baronne Du Rozier
à Mgr. Du Rozier, évêque de Vernon.
Château du Lys, près Chantilly,
20 juillet 1828.

Ah ! Monseigneur, c’en est fait, je n’en puis plus ! Votre frère impitoyable m’aura trop cruellement délaissée. Comme je vous le mandais hier encore, mon courage est à bout. Prenez pitié de moi, secourez-moi !… Certes, je ne suis pas sans faute ; vous m’entendrez, vous me jugerez… Mais si votre charité pouvait deviner ce que c’est que d’attendre, d’attendre, toujours d’attendre !

Sans doute, on me recherche, on me fête ; sans doute, on m’attire à Paris, on m’y aura vue à l’Opéra, au bal… mais que le comédien chante, ou que l’on touche seulement un clavecin, et voici mon esprit qui s’échappe vers les forêts vierges ou les déserts immenses… Avoir un époux qui est on ne sait où, en danger de mort peut-être, et dont on ignore tout depuis plus d’un an ! Me parle-t-on en quelque niaise romance de rossignol ou d’alouette ? Je rêve aussitôt des vautours géants qui, dans le silence des nuits tropicales, effleurent mon Sébaste de leurs grandes ailes. Veut-on m’entretenir de guerres ou de chasses ? Je songe aux hordes tatouées, aux animaux monstrueux ameutés sans doute contre le cher pélerin.

Tout ce que j’adorai naguère, je le brûle aujourd’hui. Mon existence n’est plus qu’un long martyre. Et c’est en me flattant du double honneur d’être votre parente, Monseigneur, et de me croire aussi votre amie, que je vous supplie ardemment de me faire admettre au saint repos du cloître. Je veux espérer que votre bonté donnera quelque prompte suite à cette requête désespérée d’une profondément malheureuse, qui se dit aujourd’hui et toujours, Monseigneur, votre très humble

Delphine, baronne Du Rozier.

II


Le Baron Du Rozier
à Mgr. Du Rozier, évêque de Vernon.
Château du Lys, près Chantilly,
9 septembre 1828.

Je le sais, mon cher frère, il peut sembler que je soie fort impertinent envers toi, si ce n’est même que j’aie manqué gravement de révérence en ta personne au meilleur comme au plus indulgent des prélats ! Quoi ! t’avoir laissé sans nouvelles pendant plus d’un an ! M’en être allé aux Îles, aux Indes, au diable, et n’avoir mandé à personne, pas même à toi, que je fusse mort ou vivant… Allons je vais maintenant m’expliquer. Consens d’avance à te montrer infiniment miséricordieux pour un manque d’égards qui n’était point volontaire, et accorde-moi de bon gré, avant de m’entendre, quelque absolution plénière que tu serais contraint par esprit de justice de me donner après. Est-ce dit ? À présent je me confesse.

Et tout d’abord, il me faut bien avouer que je ne fus guère aux Indes, non plus que hors de France, non plus même que très loin d’ici. Je me suis seulement tenu caché quinze mois durant en un coin touffu de la Lorraine ; j’y ai secrètement couru des lièvres et détruit des loups ; j’y ai manié des cartes, combiné des parties d’échecs et suivi des contredanses à la ville voisine, où nul d’entre ces bonnes gens ne me disputa le nom imaginaire de comte Guilleran que j’avais choisi, tandis que mes cheveux teints en roux et des moustaches de demi-solde — le Roi me pardonne ! — me rendaient à souhait méconnaissable… Pourquoi ? Ah, c’est ici, mon cher frère, que le cas devient peut-être « espagnol », ainsi que l’on dit depuis peu.

Sans doute, l’aventure doit sembler forte, et j’imagine bien qu’elle prêterait quelque sujet de développements déréglés aux forcenés de la nouvelle école, dont je veux espérer que ni messieurs de ton saint clergé, ni même tes chers chanoines ne t’auront encore rabattu les oreilles. En effet, c’est une fureur à la mode aujourd’hui que de tout porter aux plus brutaux excès. Mais la devise d’un goût si pur : « Acta, non verba », que notre valeureux père, actif et silencieux, avait tant accoutumé de répéter, me donne un grand mépris de ces transports déclamatoires autant que sauvages. T’en souvient-il, mon frère, de cet adage ? Te souvient-il aussi de ce glorieux et infortuné Toussaint-Louverture, nègre sublime dont le capitaine de frégate Du Rozier, qui l’avait ramené prisonnier en France, ne cessait de nous vanter l’énergie, la vie héroïque et la fin malheureuse ? « Acta non verba !… » Ma foi, bien qu’en une circonstance assurément chétive au regard de Dieu, mais cependant de quelque éclat au mien, j’ai tâché de suivre pieusement ce beau précepte. Et que les poètes du récent ton m’accusent à leur aise d’une cruauté « féodale », je me porte du moins garant que tu m’approuveras : tu souffriras que ma conscience s’en tienne là.

Je conterai le fait tout uniment à cette heure. Mme Du Rozier, mon épouse, donne, hélas, dans les idées des jeunes gens extravagants, et ceci aura causé… l’accident. Le 5 juin de la dernière année, j’arrivai de mon voyage habituel en Poitou une semaine plus tôt que je ne l’avais décidé. Je quittai au crépuscule Paris, où je laissai mes porte-manteaux et mon équipage de poste, las à l’excès, et m’acheminai incontinent vers Chantilly dans un cabriolet, au trot gaillard d’un assez bon cheval. Il faisait un plaisant clair de lune, et tout allait bien, quand presque sur la lisière de la forêt, notre grison se déferre, et voici le cocher qui refuse d’avancer plus loin, disait qu’il blessera son unique cheval, dont j’avais pu apprécier le mérite et qui était toute sa fortune. Bah ! le feuillage scintillant sous la clarté blanche et les chemins luisant comme au plein jour, je résolus de traverser les bois à pied. J’étais armé de pistolets, les bandits d’ailleurs ne se montraient guère en ce pays fort surveillé par les gardes-chasse, et je n’avais à parcourir ainsi qu’une lieue et demie au plus. Le gîte et le souper m’en sembleraient meilleurs. Je pris donc mon parti sous la forêt familière : en route !

Mais… était-ce un enchantement de la lune ? En descendant vers l’étang de la Reine Blanche, les sons successifs d’une harpe me parurent naître peu à peu et frapper l’air en cadence, tandis qu’une voix s’élevait dans la nuit, une voix… Je m’approche plus doucement, le cœur serré par une émotion singulière. Le chant se précise, je me coule, je me glisse à demi courbé jusqu’à ce que, découvrant enfin dans son entier la surface de l’eau, je m’arrête brusquement, presque étourdi de surprise et de colère. Peuh ! je crois aujourd’hui, n’eût été un sot amour-propre, que ce spectacle méritait plutôt qu’on en rît. Juges-en, Monseigneur : une barque flottait mollement au milieu du lac argenté, suivie par un petit cygne que la gourmandise sans doute poussait par là ; dans la nacelle, Mme Du Rozier, ma femme, revêtue d’un long shall et coiffée à ravir de quelques plumes, à ce qu’il me sembla, tenait entre ses genoux sa harpe et chantait, cependant qu’une main sur les rames et l’autre à son menton, un jeune dandy pensif l’écoutait. Sur la rive prochaine, au pavillon gothique de la Reine Blanche, une fenêtre s’ouvrait, doucement éclairée, par laquelle il me parut bien apercevoir qu’une silhouette de serviteur passait et repassait, préparant quelque souper, je pense…

Eh bien, j’avoue, mon frère, qu’au lieu de rire devant une scène aussi ridicule, l’indignation me prit à la gorge au contraire ; et j’allais me montrer, certes, quand, le chant s’étant tu, le dandy agita ses mains blanches, souleva lentement les rames, et poussa l’esquif au bord. Je les vis descendre, emmenant la harpe, puis entrer au pavillon. Ah ! c’en fut trop, je ne pus tolérer cela !

Mais c’est ici que l’Acta non verba me revint en tête. « Tout beau, me disais-je, ta femme te trompe, tu n’en saurais douter. Une bonne épouse ne s’en va pas ainsi chanter des romances à la lune sur un étang, puis boire du thé ou prendre des glaces en tête à tête dans un boudoir gothique. Tu l’as donc perdue : il s’agit de la reconquérir, si tu l’aimes… » Son complice, je l’avais aisément reconnu : c’était un fat qui nous venait parfois de Paris, tout éperdu des sottises du jour et vêtu d’un pourpoint sous sa redingote, l’œil fatal et le front tourmenté ; il se faisait appeler le vicomte Odet de Dunois ; je ne pouvais le prendre au sérieux. Avais-je si tort ?

Bref, je m’avançai vers le petit castel de la Reine Blanche, j’en ouvris délibérément la porte, et sans plus m’arrêter au « Ciel ! Monsieur !… » que poussa dans l’antichambre le domestique, qu’aux « Mon Dieu ! par l’Enfer !! » dont je fus accueilli au salon, je baisai froidement la main de ma femme, saluai des doigts le Dunois bouleversé, pris une chaise, me mis à table, et ayant demandé un couvert, commençai, tout en mangeant, le discours suivant, d’une voix qui, je le jure, tremblait à peine un peu :

« — Excusez-moi, ma chère Delphine, d’être venu sans invitation. Mais ce que j’ai à vous dire ne saurait être différé : je pars pour faire le tour du monde… Oui, je pars cette nuit même, tout à l’heure… Que cette décision ne vous surprenne point : vous savez que mon enfance fut bercée au récit des courses marines et des expéditions lointaines. Il me semble d’autre part que vous supporterez mon absence d’une façon très… pittoresque. Et il est indispensable aussi que je m’en aille, voyez-vous, pour oublier certains chagrins dont je vous laisse l’unique souci de deviner toute l’amertume et l’étendue. »

Là-dessus, l’abandonnant presque évanouie aux mains de son vicomte, je bus un dernier coup de vin des îles, sortis du pavillon, et prenant la propre voiture qui les avait amenés, me fis conduire à toute poste jusqu’à Paris. Trois jours après, j’étais ostensiblement à Boulogne, puis en Angleterre, d’où je faisais tenir un unique message à Delphine — et d’où je revins à petites journées, en grand mystère, me terrer en Lorraine.

J’ai compté sur l’absence pour me rendre tout le prestige que j’avais perdu, et ma prévision fut juste : car l’épouse que j’ai retrouvée se meurt de passion pour moi. Hélas ! je ne l’aime plus. Mais ceci n’a rien à faire ici. Envoie-moi seulement, Monseigneur, quelque affectueuse bénédiction, et tiens quitte de toute autre confidence ton frère respectueux

Sébaste Du Rozier.

III


Le Vicomte Odet de Dunois
à Mgr Du Rozier, évêque de Vernon.
Paris, le 12 septembre 1828.

Monseigneur,

Au temps sublime où l’Église dirigeait en souveraine le laboureur et le croisé, l’Empereur et le valet d’armée, le barde divin et l’humble clerc, le lépreux dans son bouge et la châtelaine en son burg, nulle autre justice ne semblait plus haute que le saint tribunal de l’évêque. Il n’y avait pas de cause qu’alors on n’osât lui soumettre, ni de cas où la décision d’un tel juge ne fût acceptée sans appel. Qu’est-ce que le temps ? Un pendule affolé qui va et revient. Ce qui a été sera. Comme aux jours les plus fervents du grand moyen-âge, je me jette à vos pieds, et viens traduire devant votre justice le baron Stéphane Du Rozier, votre frère, que j’accuse hautement d’abominable dureté, d’insulte à une femme, et d’abus.

Mon crime est grand. Je le proclamerai. Mon amour fut immense. Je le chanterai. Je conçus une passion sacrilège pour la baronne Du Rozier. Sans doute l’Église n’a-t-elle pas assez de foudres et d’excommunications pour les adultères ! Mais la Providence sait discerner la paillette d’or dans l’immondice, et l’unique diamant parmi les cailloux du désert. Delphine m’aima : nous étions damnés ! Nous fussions devenus peut-être des repentis.

Mais l’homme qui avait sur l’autel juré d’associer sa vie à l’ange dont il devint l’époux, l’homme qui devait être son protecteur ici-bas et son père spirituel, comment remplit-il sa mission ? La préserva-t-il d’une erreur maudite et adorée, demeura-t-il à son côté, daigna-t-il seulement pleurer l’enfant prodigue ? Ah, par Satan ! rien de cela : il partit !

Il partit ! Il mit des océans, des ciels et des montagnes entre la malheureuse et lui. Il me fallut assister, impuissant, à des intimes tortures, à des tourments quotidiens qui, minute par minute, semaine par semaine, devenaient plus poignants. Quelque étroite que soit la porte céleste, Delphine y peut passer ! Ce n’étaient, parmi ses larmes, que de continuelles et infernales questions : « Hélas, en ce moment, que fait-il ? A-t-il péri en ces affreux climats ? En mourant, m’a-t-il pardonné ? » Recevez en votre absolution, Monseigneur, la palpitante convertie !

Cependant le monstre est revenu, tout animé d’un hideux sourire. Il a repris sa proie exténuée, fascinée. Que devais-je faire ? Le provoquer, le tuer ? Non pas !

Comme aux époques de foi profonde, Monseigneur, je cite seulement à comparaître devant vous un homme convaincu d’avoir abandonné, puis torturé par son absence l’épouse qu’il avait choisie, de l’avoir offensée douloureusement, et de s’être rendu coupable du plus atroce abus, dans une circonstance tragique, en partant avec mépris pour je ne sais quel insolent voyage. Ce sont là des mœurs de roué, de classique et de polisson. Cela n’a plus cours aujourd’hui.

Dans l’attente, Monseigneur, de la réponse que vous daignerez m’accorder, je vous prie de recevoir mon hommage déférent, obéissant et tristement fidèle.

Vicomte Odet de Dunois.

IV


Mgr Du Rozier
à son secrétaire particulier, l’abbé O. D.
(Au crayon)

Veuillez donc, monsieur l’abbé, signaler à la vigilance de M. le chef de police un certain vicomte Odet de Dunois, parisien, qui à mon avis est fou. Une enquête paraîtrait urgente, et je tiens un document de quelque prix à la disposition des intéressés.

Charles, évêque de Vernon.



LE
PREMIER ENTRAÎNEUR ANGLAIS





Ce fut en 1832 que le chevalier Durouchoux de la Prouttière commit sa dernière folie. Il avait alors cinquante-cinq ans, et sa vie mouvementée se trouvait déjà singulièrement fertile en traits déraisonnables.

Fils d’un marchand de bœufs auquel Mme la Dauphine Marie-Antoinette avait fait accorder jadis, par bonne amitié, des lettres de noblesse, le chevalier Léonce Durouchoux de la Prouttière s’était vu subitement, vers sa quatorzième année, jeter à la hâte au fond d’une berline de poste qui l’avait mené ainsi que son père, sa vénérable mère, ses deux sœurs et quelques portemanteaux, droit aux rives de la mer normande, où une barque de pêche voulut bien prendre et conduire le tout en Angleterre, à travers mille périls. Le jeune Léonce avait donc débuté dans le monde comme émigré.

Pénible situation ! Car, au bout de deux mois à peine, le chef de cette malheureuse famille, redevenu bien malgré lui le citoyen Durouchoux, était appréhendé à Paris (où il s’en était allé faire argent de quelques bijoux) et proprement guillotiné par le peuple souverain, dont il sortait pourtant. Cette mort affreuse achevait de plonger dans la détresse l’infortuné jouvenceau, qui, ne possédant plus un écu sur le pavé de Londres, et ayant successivement perdu ses deux sœurs, parties l’une et l’autre à la suite de jolis garçons, finit par entrer comme palefrenier dans les écuries d’un mylord puissamment riche, cependant que sa vénérable mère s’unissait de nouveau par les liens du mariage avec un planteur mexicain presque nègre.

Le métier était dur, l’équitation toute nouvelle, le brouillard lugubre et l’anglais difficile à parler. Le petit « jockei » Léonce se figura que de telles tribulations lui allaient valoir sans doute l’estime et les secours de quelques grands seigneurs établis à Londres comme lui, et qu’on disait amis particuliers de M. le comte d’Artois. Mais ces gentilshommes lui firent répondre par leurs secrétaires qu’il était de trop humble et surtout trop récente noblesse, pour oser prétendre à la faveur de leurs aumônes ; qu’ils avaient à soutenir toute la fleur de France ; que des comtesses logeaient dans la boue, tandis que des marquis se faisaient conducteurs de cabriolets ou maîtres à danser ; et qu’ainsi devait-il se tenir encore pour bienheureux, lui infime nobliau si nouvellement décrassé par la savonnette à vilain, d’avoir trouvé une bonne place chez un homme d’une naissance élevée, dont la fortune était prodigieuse et les chevaux d’un prix considérable.

Une si altière réponse enflamma le cœur de notre chevalier palefrenier. Il en conçut un dévouement sans mesure envers des hommes capables de parler avec tant de fierté jusque dans l’exil, et, n’imaginant point de sort plus illustre que de mourir pour eux, il s’engageait bientôt en qualité de volontaire au Royal-Emigrant. Comment ensuite il débarqua dans la presqu’île de Quiberon, s’y fit bloquer, culbuter et mettre en déroute avec tous les siens par le général Hoche, puis sauta dans la mer, pensa se noyer vingt fois, et n’atteignit qu’à grand’peine les chaloupes anglaises qui louvoyaient en vue du désastre — l’histoire devrait nous le dire, si elle avait souci de tous les héros.

Rentré à Londres, son zèle royaliste s’accrut encore devant les magnanimes affronts dont ces indomptables grands seigneurs émigrés abreuvèrent le retour de cette racaille, qui s’était laissé battre à ce point par les bleus. Aussi, trouva-t-il moyen de se faire choisir entre tous pour porter en 1796 d’importantes dépêches au général Pichegru, et n’échappa-t-il que par miracle à des gendarmes républicains qui le laissèrent pour mort dans un champ.

Mais, hélas ! voici maintenant Buonaparte ! À quoi s’employer désormais ? La police de cet usurpateur était active, les côtes fort surveillées, et ce fut à peine si, « chouannant » çà et là, notre chevalier put revenir deux ou trois fois en France, prendre part au complot de la machine infernale, se sauver en Belgique, reparaître derrière les émigrés, manquer d’être arrêté avec Georges Cadoudal, acclamer enfin Louis XVIII, combattre aux Cent Jours, et se retrouver en 1815 à la tête d’une fortune ronde qu’il s’en fut incontinent jouer au tripot.

M. de la Prouttière l’y tripla quatre fois, devint fashionable, prit des manières « insidieuses », jura aux jeunes femmes de la Chaussée d’Antin qu’elles avaient « des amours de nez », aux marquises du faubourg Saint-Germain que leurs mains n’emplissaient point la « guenille barbare » dont leurs gantiers les avaient affligées ; il ne mangeait que chez Véry, goûtait chez Girod, flânait à Tortoni, courait les montagnes russes et les théâtres du boulevard dans sa dormeuse de rue, son tilbury rapide ou son léger traîneau attelé d’un trotteur anglais, qu’il s’en était allé acheter en grand mystère au Bourget, le dernier relai sur la route de Londres… Il parut deux années de suite à Longchamp, dans une calèche à la daumont devant quoi l’on pâma, et engagea des pur-sang qui firent fureur, aux courses du Champ de Mars, parmi les deux ou trois douzaines de fous titrés qui se passionnaient pour ces distractions brutales.

Bref, le chevalier Léonce s’était galamment et complètement ruiné quand la révolution de 1830 éclata. Ajouterons-nous que, tout grison qu’il fût devenu, rien n’avait pu l’empêcher d’aller se faire casser un bras, en cet illustre mois de juillet, à la prise d’Alger, et que deux ans plus tard, lorsque Madame la duchesse de Berry tenta en France sa romanesque équipée, il se faisait encore prendre en Vendée bien entendu, comme agent légitimiste et presque les armes à la main ? Mais, ainsi qu’il était dit au début, ce fut là sa dernière folie. Le rebelle Durouchoux de la Prouttière, gracié par la faveur du roi Louis-Philippe, revint en 1835, à jamais assagi, et tout à fait gueux, du reste, dans Paris.

Il y arriva par la barrière de l’Étoile, au mois d’octobre, en pleine nuit. Malgré l’obscurité profonde et le mauvais renom du lieu, il n’hésita point à se lancer en pleins Champs-Élysées. Dédaignant par économie l’Orléanaise, vulgairement appelée « omnibus », il marchait d’un pas résolu. Parvenu à la hauteur de l’allée des Veuves, il s’arrêta et, sortant de sa poche une perruque rousse, en coiffa son crâne chauve. Puis, tirant à gauche vers le Roule, il fit halte pour la seconde fois devant la masure assez malpropre d’un fripier, y échangea quelques bons habits qui lui restaient contre un carrick à quatre pélerines, un petit chapeau jaune au poil rebroussé, et de confortables bottes à revers. Après quoi il s’en fut ainsi déguisé souper non loin et coucher dans une guinguette.

Le lendemain matin, un quidam à cheveu rouge, à favoris gris, et vêtu comme un maquignon, prenait chez Maucomble fils, rue du faubourg Saint-Denis, la diligence pour Chantilly. Il s’y trouvait rendu dans l’après-midi et y louait aussitôt une étable donnant sur la pelouse. Cette étable était nettoyée sur le champ, garnie de paille, et ornée d’un grand écriteau portant en hautes lettres : Lionel Prutt, entraîneur public.

En même temps, une lettre arrivait rue du Helder, au Jockey Club, fondé depuis deux ans à peine et déjà célèbre. Tous les jeunes fats qui daignaient y jouer au billard ou au whist sous prétexte de « sport », étaient informés par ce billet pompeux qu’un naturel de Newmarket, nommé Lionel Prutt, venait de s’établir à Chantilly, et proposait d’entraîner selon les méthodes anglaises, moyennant un prix modique, les chevaux que messieurs les propriétaires se disposaient à faire figurer dans le derby français projeté pour cette année 1835.

Quinze jours après, Lionel Prutt voyait son étable, convenablement divisée en boxes, garnis de six bons chevaux de pur sang. Et c’est ainsi que le chevalier Léonce Durouchoux de la Prouttière, qui fut le premier entraîneur anglais installé en France, finit par mourir dans l’aisance, vers le temps où fleurit la deuxième République.

Il avait tout simplement lu dans une gazette, un peu avant son dernier retour à Paris, en 1834, la nouvelle suivante : « Le prince Lobanoff, maître d’équipage en forêt de Chantilly, organise entre les principaux dandies de son entourage des courses de chevaux sur la pelouse qui s’étend devant le château. La nouvelle « Société pour l’amélioration de la race chevaline », autrement dit « Jockey-Club », ne parle de rien moins que d’organiser en ce lieu un « derby » à l’instar de celui d’Epsom. »

Le vieux la Prouttière connaissait le monde et les ressources infinies de l’anglomanie, voilà.

Et s’il n’avait point réussi ? Eh bien, il eût tenté autre chose. C’était un sage, ne l’oubliez pas. Il n’eût jamais désespéré de la sottise humaine.




CE FAMEUX PRINCE NANI




I


Oui, mes enfants, je l’ai connu, ce fameux prince Nani ! C’était un filou, mais aussi un homme extraordinaire, et je puis vous conter comment j’appris jadis l’une et l’autre chose, puisque mes révélations ne sauraient plus, hélas ! chagriner personne : tous ceux qu’il a trompés étant morts aujourd’hui, toutes celles qu’il a séduites ayant acquis des rides, et le dernier de sa famille, un cardinal papable, s’il vous plaît, ne se souciant guère, j’imagine, de mes commérages.

Ce fut en 1856, au Derby de Chantilly, que je passai dans la compagnie du prince Nani des minutes inoubliables. Rappelez-vous qu’en ce temps-là le Derby ne consistait pas en un simple après-midi, comme à présent. Au lieu de prendre vers onze heures un train rapide, ainsi que vous le faites, et d’être rentrés sagement à Paris pour dîner, nous partions le plus souvent quelques jours avant cette grande épreuve, et parfois de nuit après l’Opéra, de façon à nous trouver pour l’aube à Chantilly. Et c’était une galante équipée, croyez-moi, que ce trajet nocturne en poste, dans nos équipages luisants et doux, au son monotone des grelots, entre la double haie des arbres que la lueur des lanternes allait frapper traîtreusement l’un après l’autre.

Puis, dès le lendemain, et pour toute la semaine, la fête commençait parmi le tohu-bohu des voitures, des arrivées et des rencontres, dans la fièvre des paris et du luxe, au milieu d’une sorte de campement en un village, dont quelques auberges et cent maisons devaient suffire à loger des multitudes de chevaux avec leurs grooms et leurs cochers, des véhicules de toutes les formes, hauts et encombrants comme des araignées à roues, ou vases et pesants au contraire, sans compter la « gentry », les « fashionables », les « quarts d’agent de change », ou les jeunes héros retour de Crimée, pour ne rien dire même des dames qui les accompagnaient et des folles crinolines au milieu desquelles se pavanaient ces effrontées. On se casait pêle-mêle, comme on pouvait, et soupers, parties fines, feux d’artifice, griseries de champagne et de jeu, tout cela ne cessait point. Mais quel gouffre aux écus que ce Chantilly ! On s’y ruinait sans y penser.

Comment s’y prenait le prince Asdrubale Nani pour soutenir le train qu’on lui voyait, qui l’eût dit ? Cadet d’une famille piémontaise sans sou ni terres, il éblouissait et charmait Paris. Tantôt opulent, tantôt gêné, il vivait cependant toujours comme un nabab et jouait à nous faire perdre la tête. J’avais, moi, dix-huit ans à cette époque, et je n’eusse jamais consenti à adopter une mode que Nani n’en eût d’abord donné l’exemple, à baiser une main d’une façon qui n’était point la sienne, à saluer même une femme qu’il n’eût pas connue. Ce fut lui qui m’emmena dans sa daumont à quatre chevaux pour le Derby de 1856.

Or, il avait déjà réalisé dans la journée quelques bons bénéfices après la double course de Lion, appartenant à l’écurie de Beauvau, quand le comte d’H… nous demanda d’aller passer la nuit dans sa maison, qui donnait sur la pelouse même. On s’y rendit aux lanternes. Asdrubale se sentait dispos.

— Eh ! cria-t-il gaiement à lord Councill comme nous entrions dans le jardin de notre hôte, faites attention, Dio santo ! Vous marchez sur une carte : retournez-la, au moins, voyez si elle est bonne.

Une vieille carte à jouer, en effet, gisait là, toute humide et maculée. C’était un roi de pique. « Du pique ! fit Asdrubale, mauvais présage, pauvre Councill ! »

Ensuite il s’attabla paisiblement au whist et s’absorba dans les combinaisons. Moi, je risquais au piquet des sommes ridicules, je perdais, je me grisais. Un étourdissement me prit à la fin, je demandai la permission de me retirer et descendis dans l’obscurité du jardin.

Ah ! qu’on me raille ! — mais que l’on songe plutôt à la douceur soudaine de cette nuit de printemps, aux parfums de la terre assoupie, aux étoiles qui vivaient au ciel, à tout ce champagne qu’on m’avait versé… Je me laissai choir devant le perron du comte d’H… et me perdis en des rêveries si sublimes et si profondes qu’un irrésistible sommeil, il faut l’avouer, s’ensuivit.

Un pas furtif, un craquement de gravier, je tressaillis et m’éveillai… Une silhouette obscure, un homme de la taille du prince Nani, se dirigeait avec d’extrêmes précautions vers le lieu où la carte maléfique avait été retournée par lord Councill, et rejetée à terre. Puis, la silhouette se penchait, tâtait le sol avec ses mains, trouvait enfin ladite carte, s’en emparait, et en tirant de sa poche une autre, la déchirait un peu, la frottait contre les cailloux, la piétinait, la déposait ensuite à la place exacte de la première, et rentrait alors seulement dans la maison.

Ma foi ! très intrigué, je feignis de m’être ravisé, m’en allai pousser bruyamment la grille et me présentai au salon de jeu. Quelle fumée, quelle chaleur il y faisait ! L’opulent lord Councill, écarlate, vous avait toute la mine d’un homme plus que troublé par le punch et l’eau-de-vie.

— Ne jouez donc plus, Councill, lui dit Nani. Vous perdrez tout. L’as de trèfle que vous avez retourné dans le jardin vous porte malechance.

— Dieu vous damne ! répliqua Councill, c’était un roi de pique !

— Retirez-lui toute boisson, messieurs. Il n’en peut plus supporter, il est gris.

— Je vous parie vingt guinées que c’était un roi de pique !

À ces mots, Nani se leva, sublime. Un silence effrayant venait de tomber :

— Monsieur, déclara solennellement Asdrubale, si l’on me conteste, je ne saurais, par honneur pour le nom que je porte, parier moins de cinquante mille livres.

Orgueilleux comme un lord, et d’ailleurs complètement hors de lui, cet absurde Councill tint l’enjeu. On alluma des lanternes, on courut au jardin. On y trouva l’as de trèfle. Le prince Nani gagnait cinquante mille francs nets.

Oh ! parbleu, je le sens bien, que j’aurais dû dire quelque chose, prévenir au moins Councill, le mettre en défense ! Mais là, franchement, le pouvais-je ? Quel rôle m’eût-on prêté, s’il vous plaît ? On aurait dit que j’avais sournoisement épié mon camarade dans l’ombre. L’affaire eût couru par les gazettes. Les pamphlétaires m’eussent accusé de lier partie avec la police de l’Empire. Et quel admirable sujet pour les énergumènes de l’opposition ! Une « aventure dans la haute société », les « dessous du turf », l’« envers du Jockey-Club », les « chevaliers d’industrie à Chantilly », vous entendez d’ici les harangues !

Je savais Councill immensément riche. En quoi le pouvait tant gêner cette perte ? Et puis, n’était-il point joueur effréné, tout ainsi qu’Astrubale d’ailleurs, encore que moins habile ? L’argent de ces gens-là va, vient, passe et repasse ; on aurait bien tort d’y prendre garde.

Et puis, quoi ! le prince Nani volait comme un artiste… La grâce, voyez-vous, mes enfants, où qu’elle soit, sauvera toujours son homme.


II


… Le lendemain matin cependant, le prince Nani recevait cette lettre de lord Councill : « Monsieur, vous m’avez, hier, gagné cinquante mille francs. C’était un pari stupide. Je l’ai perdu. Je m’acquitte. Vous trouverez ci-joint un papier qui vous permettra de toucher la somme à Paris, chez mon banquier. Mais, ceci conclu, laissez-moi vous dire que je vous tiens pour un chevalier d’industrie et un gentilhomme des plus douteux. Ce sera toujours, d’ailleurs, le grand tort des insoucieux Français que d’accepter si vite parmi leur meilleure société des aventuriers, monsieur, comme vous. »

J’étais là dans l’instant qu’on remit ce billet au prince Asdrubale Nani. Coiffé d’une toque écossaise qui faisait mon admiration, celui-ci se disposait à enfourcher un poney pour s’en aller visiter l’élevage d’un maquignon, à une demi-lieue de Chantilly. Car il s’intéressait, en vrai dandy, aux galops d’essai, aux croisements, aux étalons et aux poulains.

Eh bien, contre mon attente, Asdrubale, loin de se fâcher, se mit à rire, et, pliant le billet dans son portefeuille : « Very well ! » fit-il gaiement. Puis il porta le pied à l’étrier, en me tendant la main : « Mio caro, ajouta-t-il, vous serez mon témoin. » Et, s’éloignant enfin au petit galop : « Very well, répétait-il avec entrain, very well ! »

Asdrubale Nani jargonnait en anglais par genre, et non sans un accent italien bien plus prononcé alors et bien plus drôle que celui dont il ne pouvait déjà se défaire en parlant français. Pour moi, je vous l’ai dit, mes enfants, sa désinvolture et sa bonne grâce me désarmaient, m’étourdissaient. Et puis, quoique je fusse en ce temps-là bien jeune pour tenir un pareil rôle, la pensée d’assister sur le terrain l’un des personnages les plus en vue de Paris venait de me remplir d’orgueil. J’avais donc accepté d’enthousiasme, sur-le-champ, sans même songer, il faut l’avouer, au singulier danger qu’il y avait à me porter garant de l’honneur d’Asdrubale.

Une seule question, du reste, me préoccupait. Pourquoi donc Nani, au reçu de ces insultes, s’était-il spontanément épanoui, au lieu de froncer les sourcils ? Ah ! tenez, je l’ai bien compris plus tard : car Councill, en somme, eût pu contester le pari, à la rigueur, alléguer son état d’ivresse manifeste, par exemple, au moment qu’il l’avait engagé, en faire matière à procès, à scandale… Au lieu que non seulement ce lord payait comptant, mais qu’il offrait en outre à son adversaire l’honorable éclat d’un duel, une réhabilitation d’avance, une arme contre tout soupçon. Nani allait recevoir ses 50,000 francs : voilà l’important. Puis il jouerait sa vie, mais quoi ! Vous verrez s’il était brave.

En 1856, mes enfants, les duels, moins fréquents qu’aujourd’hui, finissaient trop souvent beaucoup plus mal.

Quoiqu’il en fût, nous avions, quelques sportsmen déterminés, plusieurs demoiselles, Nani et moi, projeté de déjeuner joyeusement sur l’herbe ce jour-là… Je me rendis un peu tard au lieu choisi. Or, il faisait un temps radieux, je m’en souviens, et vous devinez le séduisant tableau, la nappe couvrant la pelouse, et, cà et là, des bouteilles de champagne, des pâtés et autres victuailles, des grooms occupés à déballer les fruits ; puis ces allées ombreuses de la forêt, le petit castel et les grosses tours rases du château qui, devant nous, baignaient en l’eau dormante ; et ces dames vêtues de clair, charmantes sous leurs chapeaux de paille et dans le tourbillon continuel de leurs crinolines, et nos convives qui déjà levaient les flûtes emplies de mousse en l’honneur de celle-ci ou de celle-là… Mais moi, j’étais grave comme un évêque, et, à peine arrivé :

— Vous savez la nouvelle ? m’écriai-je. Nani se bat avec lord Councill. Je serai l’un des deux témoins. Mais il en faut un autre.

À ces mots, l’un de ceux qui se trouvaient là, dressa l’oreille et fit la grimace :

— Comment, comment, grommela-t-il, Nani se bat… Et l’insulte a été cinglante, dites-vous ? Eh mais, c’est que Councill… Fichtre ! L’autre témoin ce sera moi.

Asdrubale survenant là-dessus, tout fanfaron et pimpant, l’affaire se trouva conclue, et l’on se remit au champagne. Mon co-témoin s’appelait le capitaine Fradin-Varèze, et je ne m’étonnai plus, par la suite, de son zèle, en apprenant qu’il venait de prêter à Nani onze mille francs, somme modeste si l’on veut, mais à laquelle il tenait obstinément. « Mort le débiteur, s’était-il dit, morte la dette. Halte-là ! Il faut que je m’en mêle. »

Mais, hélas ! que pûmes-nous obtenir, quelques heures ensuite, des deux témoins de Councill, qui, solennels et presque méprisants, nous répondaient :

— Messieurs, que désirez-vous ? Vous êtes insultés complètement et irréparablement, nous le reconnaissons. Que faut-il donc au prince Nani ?

Ma foi ! le capitaine perdit la tête et, devenant tout rouge :

— Il faut au prince Nani, finit-il par s’écrier, deux balles à trente pas, tirées à volonté, avec le droit de s’avancer sur l’adversaire, et dans une allée couverte de la forêt, demain matin. Voilà !

— Messieurs, c’est entendu.

Le capitaine, d’ailleurs, n’eut pas plus tôt décrété ces conditions effroyables qu’il me regarda, comme frappé de stupeur et atterré. Je ne l’étais pas moins. Quant à Nani, rien ne peut décrire la jolie manière dont il accepta la partie.

— Mon cher, lui balbutia Fradin-Varèze, ils nous narguaient…

Very well ! fit le prince.

Après quoi, se rhabillant pour la troisième fois, il s’en fut mystérieusement s’agenouiller à l’église, où je suis pourtant bien sûr qu’il ne se confessa point.

Vous l’avouerai-je, mes chers amis, je ne fermai l’œil de la nuit.

Le lendemain, même soleil éclatant que la veille, même ciel heureux, même lumineuse et fraîche matinée. Nous nous rencontrâmes tous dans une longue allée en charmille qui s’étendait à l’infini, et ressemblait à un tube d’émeraude. Je vois encore Nani : il était vêtu d’une redingote prune qui lui pinçait la taille, et portait un grand haut de forme gris qui coiffait galamment ses cheveux bouclés. Il se montrait fort gai, et même assez bravache.

— Retirez votre chapeau, lui dit le capitaine ; il fait cible.

— Non, certes. J’aurais l’air, per Dio ! de me découvrir devant ce rustre.

Enfin, on lui met en main le pistolet. On les place tous deux, Councill et lui face à face, à trente pas l’un de l’autre.

— Êtes-vous prêts ? demanda Fradin-Varèze. Tirez, messieurs.

Ah ! le fou !… Une détonation a éclaté : c’est Nani qui vient de décharger son arme comme un écervelé !

Quelle horreur ! Councill marche lentement, selon son droit. Il tient Asdrubale à sa merci, il ne peut pas ne pas le tuer, il vise avec attention, il avance, il avance, il va tirer…

— Boum !!! s’écrie brusquement Nani.

Mes enfants, ce fut la plus forte émotion de ma vie. Lord Councill, saisi par ce cri, lord Councill ressentit une commotion de recul ou d’émoi, fit un brusque geste, pressa involontairement la gâchette… et manqua son adversaire à bout portant. Ses témoins durent l’emporter, suffoquant et à demi-mort d’une congestion.

Nani, lui, Nani crânait, riait et s’épongeait avec son fin mouchoir… Ah ! le damné dandy !

Very well, fit-il. J’ai gagné. Ma voiture est là ?

Sa calèche, attelée en poste, et qui attendait au carrefour, s’avança. Nous y montâmes.

Pardieu, que la route de Paris nous sembla belle ! Nous fûmes au boulevard vers midi. Asdrubale y souriait à tout le monde. On le lui rendait bien. Le pauvre garçon, malheureusement, mourut en Milanais quelques années plus tard, pendant la guerre d’Italie…

— À Magenta ?

— Non, en prison.


fin