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Au pays des pierres/7

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Au pays des pierres
La Revue de Paris20e année, tome 5 (p. 255-257).
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VII

La route profonde était tellement rétrécie entre les vieux murs de l’église et le talus, qu’un seul homme y pouvait passer de front. La nuit tombait. On ne voyait plus les pierres sur le sol, Jella rentrait chez elle, Davorin sortait de l’atelier. Il s’arrêta un instant, puis fit un pas en avant et prit dans sa main le menton de la fille. Il la força crûment à se tourner vers lui.

— Regarde-moi donc enfin !

Sa voix voulait être suppliante, mais son geste était dur et impérieux.

Le sang de Jella reflua lentement au cœur. Ils s’étaient rencontrés si fortuitement ! Cela lui semblait si bon ! Il y avait donc encore au monde quelqu’un qui voulait regarder dans ses yeux ?… Elle éprouva soudain une fatigue dans les genoux, comme si on l’arrêtait pendant une grande course solitaire. La poitrine de Davorin était large, et elle aurait voulu pleurer tout son saoul sur la poitrine de quelqu’un. Mais pourtant, d’instinct, elle se retira un peu.

Le gars lui saisit la taille avec impatience :

— Tu ne me veux donc pas ?

La fille recula en entendant cette voix enrouée, la même voix qui l’avait fait frémir l’autre soir.

— Tu ne me veux donc pas ?

Le gars respirait rapidement. Jella sentait qu’une bouche cherchait sa bouche dans l’ombre ! Une poitrine toucha sa poitrine. Elle ferma les yeux, comme prise de vertige. Mais, alors, incompréhensiblement, il lui sembla que la grande face rouge de Zorka se présentait devant elle tout près de Davorin et du puits. Elle se rappela que la même image lui était souvent apparue quand elle était seule à la maison, et que dehors, la nuit tombait.

Inquiète, elle se redressa dans le bras du jeune homme et demanda à tout hasard :

— C’est vrai que tu te maries ?

Davorin lui secoua l’épaule avec colère :

— Qu’est-ce que ça peut bien te faire ?

La fille le regarda fixement et le repoussa avec amertume.

— Va-t’en alors !

Et elle repartit sur la route. Le soir on frappa à sa porte. Le gars était debout, sur le seuil. Il supplia en vain. Jella ne bougea même pas dans la maison.

Plus tard, ils se parlèrent encore une fois.

C’était un dimanche. La branche de genévrier rougie se balançait lentement au-dessus de la porte de l’auberge. Son ombre cachait et découvrait tour à tour le visage de Davorin. Le long Branco et deux douviers étaient accroupis sur le seuil. Milutin, le fils turbulent du sonneur, était assis près d’un verre, sur l’appui de la fenêtre. Il laissait pendre une de ses jambes sur la route, et, pour essayer ses bottes neuves, il lançait de temps en temps un coup de pied aux chiens de l’auberge. Les filles dansaient déjà entre elles, derrière la maison. On n’entendait que le piétinement. Les hommes buvaient encore. Lorsque Jella passa près d’eux, ils se regardèrent. Davorin dit quelque chose qui fit rire les autres, puis il s’élança derrière la fille.

Jella aurait voulu se sauver ; mais elle se ravisa. Elle se retourna et attendit le jeune homme de pied ferme.

Les douviers se dressèrent dans la porte de l’auberge. Branco allongea le cou. Le fils du sonneur se pencha hors de la fenêtre.

— Pourquoi me poursuis-tu ?

La voix de Jella était sombre et impatiente. Davorin avait beaucoup bu ce jour-là. Il vit rouge et empoigna l’épaule de Jella, comme s’il avait voulu la broyer.

La fille gémit sous la douleur.

— Ne me fais pas de mal !… On nous regarde !… Que veux-tu donc ?

Davorin se pencha sur son visage, si près qu’ils ne se voyaient plus :

— C’est toi que je veux !… N’es-tu pas la fille de ta mère ?

— Jamais ! — cria Jella de toutes ses forces, afin qu’on l’entendît aussi là-bas, et elle lança son poing entre les deux yeux de Davorin.

Le gars fit siffler son gourdin. Comme elle n’était pas atteinte, il éclata d’un rire excessif, menaçant.

Ses compagnons rirent aussi devant la porte de l’auberge, ce que Davorin ne put jamais leur pardonner. Chaque fois qu’il apercevait Jella, et que Branco et les deux douviers l’excitaient en ricanant, il serrait les dents :

— Elle s’en repentira !