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Au portique des Laurentides/Une paroisse moderne

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Darveau (p. 11-46).

UNE PAROISSE MODERNE


I


Saint-Jérôme n’avait pas même encore un nom, il y a moins de soixante ans. C’est le célèbre évêque Plessis qui lui donna l’érection canonique en 1832, et celle-ci ne tarda pas à être suivie, bientôt après, de l’érection civile.

Cette paroisse nouvelle, qui allait prendre rang sur le calendrier, se composait alors uniquement d’une rangée de maisons et de chaumières construites à des intervalles plus ou moins éloignés, le long de la rivière du « Nord, » avec un seul rang de terre en culture, et s’étendait sur une longueur d’environ sept milles. Ce qu’on appelait alors le village, c’est-à-dire un groupe de sept habitations, n’était pas situé où l’est aujourd’hui la « ville, » mais à un mille et demi de là, au point d’intersection de trois chemins, dans un endroit qui a retenu le nom de La Chapelle, parce qu’on y célébrait les offices religieux, dans une petite chapelle longue de trente pieds, élevée sur le bord de la rivière.

Jusqu’alors Saint-Jérôme n’avait été qu’une mission où M. Poirier, curé de Sainte-Anne-des-Plaines, paroisse voisine, venait dire la messe tous les quinze jours. Plus tard, un prêtre de descendance irlandaise, mais d’éducation toute française, M. Blyth, vint se fixer à La Chapelle, où il demeurait dans une petite maison, avec ses père et mère, et d’où il allait desservir, deux fois par mois, la mission voisine de Saint-Colomban. Cela dura ainsi quelques années, mais le jour vint où Saint-Jérôme s’étant tranquillement développé par l’action du temps, et des colonies nouvelles s’étant formées en plusieurs endroits des environs, on reconnut qu’il valait mieux construire l’église sur le terrain qu’elle occupe aujourd’hui, situation plus centrale qui permettait de réunir en un seul faisceau les intérêts civils, religieux, commerciaux et industriels, choix qui indiquait en outre que quelques esprits avaient déjà le vague pressentiment de l’avenir réservé à Saint-Jérôme et de la prépondérance que lui assurerait à coup sûr sa situation géographique.

Comme on craignait qu’il ne s’élevât des discordes dans la paroisse à l’occasion de ce changement, un curé étranger, M. l’abbé Paquin, fut chargé de déterminer l’emplacement de la nouvelle église, dont le terrain fut généreusement offert par M. Dumont, en ce temps-là seigneur de la paroisse. Ce n’est toutefois qu’en 1837 que M. l’abbé Blyth y fixa son domicile, en qualité de premier curé, et que l’église et le presbytère furent achevés sous sa direction. Alors seulement commença l’existence régulière de Saint-Jérôme. [1]


II


Trois ans après, M. Blyth était dirigé vers une autre cure. C’était alors un tout jeune prêtre, qui comptait à peine six lustres, et il lui fallait se séparer de sa paroisse plus jeune encore que lui, de cette paroisse qu’il avait cueillie dans son étroit berceau et dont il avait suivi les pas, de jour en jour petit à petit grandissants. Il s’en alla avec bien des regrets dans l’âme ; tous ses paroissiens réunis ne formaient encore qu’une famille. Il les quitta, pensant peut-être les revoir bientôt. C’était sa plus chère espérance, sans doute, car il se forme, surtout dans des circonstances de cette nature, entre un prêtre qui débute dans l’exercice de son ministère et une paroisse qui sort à peine de ses langes, un lien tel que ne pourront ni le rompre ni même l’affaiblir toutes les phases de la vie par où tous les deux devront successivement passer. Ce sont deux amis d’enfance que les destins peuvent séparer pendant un temps bien long, mais qui, en se revoyant, blanchis par l’âge, retrouvent leur affection tout entière, vivace, chaude comme aux anciens jours.

Quarante ans, cependant, devaient s’écouler avant que le curé Blyth pût revoir sa paroisse chérie. Cette fois, il y vint en chemin de fer. Partout, sur la route, il jetait des regards étonnés ; il ne reconnaissait plus rien ; et quand, enfin, le train s’arrêta et que le conducteur cria « Saint-Jérôme, » le pauvre vieillard fondit en larmes. Quelques instants il resta immobile, cloué par l’émotion sur son siège ; puis se relevant, tout tremblant encore, il sortit et s’achemina vers le presbytère. On dut lui en indiquer le chemin, à lui qui avait vu s’élever ce presbytère, pierre à pierre, sous ses yeux. Il passait maintenant dans de larges rues, devant de belles maisons ombragées de grands arbres, là où il y avait jadis à peine quelques champs qui portaient les premières moissons de la colonie. Enfin il arriva dans ce presbytère où allait le recevoir M. le curé Labelle, dans ce presbytère rendu célèbre aujourd’hui par l’homme qui l’habite depuis plus de vingt ans, rendez-vous obligé des prêtres des paroisses et des missions les plus lointaines du nord, sorte de pèlerinage où d’illustres curieux sont venus pour contempler le curé Labelle chez lui, parmi les siens, dans son rôle d’apôtre colonisateur, sur le théâtre même de ses travaux, au milieu d’un monde qu’il a virtuellement créé qu’il a maintenu et soutenu dans les jours les plus difficiles et les plus orageux.

Le lendemain, l’abbé Blyth alla visiter les lieux où il avait fait sa première communion, avant d’être curé titulaire.

L’antique chapelle était démolie, mais il retrouva le même petit groupe de maisons, modestement augmenté de trois ou quatre habitations nouvelles. Certes, le curé Blyth pouvait bien regretter son Saint-Jérôme d’autrefois, car il n’est rien de plus pittoresque, rien qui charme plus le regard que le dernier demi-mille de chemin que l’on fait avant d’arriver au village de La Chapelle, village que nous serions tenté d’appeler ancien, tant nous allons vite de nos jours, tant les choses qui ont à peine un demi-siècle d’existence portent déjà toutes les empreintes, toutes les injures d’une vétusté hâtive, et semblent comme perdues dans la nuit du temps. Ici, la rivière du « Nord » n’a plus de cascades ; elle coule doucement, presque imperceptiblement, entre des bords élargis, couverts de gazons et de feuillages, des eaux pures et bleues comme l’azur d’un beau ciel. On est loin de tout bruit, de toute agitation humaine, et la nature, parfois rétive, qu’on ne peut pas à volonté saisir dans ses beaux jours, déploie ici sans réserve une grâce et une beauté touchantes. Spectacle fait pour ravir les yeux et pour charmer l’imagination, mais dont semblent ne pas jouir, hélas ! ceux à qui il est donné de le contempler à tous les instants. Seuls, les esprits rêveurs savourent les heures délicieuses qu’ils passent en présence de la nature et s’abreuvent à ses sources profondes, qui sans cesse se renouvellent et jamais ne s’épuisent.


III


En quittant sa première cure, dans le cours de 1849, M. Blyth la remit aux mains de l’abbé Poirier, qui devint ainsi son successeur. En ce temps-là, la paroisse de Saint-Jérôme n’avait pour ainsi dire pas de limites. Elle s’étendait indéfiniment vers le nord, englobant tout l’espace où sont comprises aujourd’hui les paroisses environnantes de Saint-Sauveur, Sainte-Adèle, Saint-Hyppolite Sainte-Sophie, Sainte-Lucie, etc., etc. et tous les cantons de la région, qui ne sont encore qu’à l’état de missions plus ou moins avancées. À cinq ou six milles de l’église commençait la forêt, une forêt épaisse, infinie, regardée comme inaccessible. On croyait avoir atteint la limite des terres cultivables et le nom de « Nord » signifiait qu’il n’y avait plus au delà de Saint-Jérôme qu’un printemps fugitif, qu’un été illusoire.

Quels changements merveilleux accomplis en quelques années seulement, et comment pouvons-nous aujourd’hui en croire nos yeux quand nous lisons dans les journaux, comme un de ces événements banals qui n’ont plus lieu d’étonner, le détail des plans élaborés pour construire un chemin de fer du Manitoba à la baie d’Hudson d’une part, et du lac Saint-Jean au lac Témiscamingue, de l’autre, à travers de longs espaces inhabités, jusqu’aux limites extrêmes de notre province ! Ère de progrès inouïs, qui emporte l’homme dans une course telle qu’il finira par trouver la terre trop petite pour ses aspirations illimitées !

Mais il fallait alors songer seulement à élever quelques foyers primitifs sur la lisière de la forêt ténébreuse, où nul encore n’avait porté ses pas, au pied de ces massifs de montagnes que l’on voyait se dresser, les uns à l’envi des autres, dans un lointain chargé de terreurs et que l’œil osait à peine interroger. Hache en main, la bêche et la pioche sur l’épaule, les plus hardis s’avancèrent ; derrière eux les femmes et les enfants. Ils allaient attaquer la sombre muraille flottante. Dans leur âme aussi flottait l’image indistincte de la patrie ; un sentiment inconnu jusque là, qui était comme l’instinct mystérieux d’une mission à remplir sur le sol de l’Amérique, les poussait de l’avant, sans qu’ils songeassent un instant à regarder derrière eux ni à revenir sur leurs pas. Les arbres séculaires, qui avaient si longtemps défié les orages et la foudre, qui avaient ployé tant de fois la tête sous l’ouragan en fureur et sous l’averse battante des cieux, pour la relever plus droite et plus orgueilleuse encore, eux qui avaient vu toutes les tempêtes déchaînées et étaient restés invulnérables, eux qui se dressaient intacts et d’autant plus vigoureux même qu’ils avaient sous leurs pieds plus de ruines entassées par des siècles sans nombre, s’ébranlèrent tout à coup, frappés au cœur par une main terrible. Les plus hauts tombèrent en faisant gémir et craquer le sol ; au loin les échos résonnèrent des coups formidables des bûcherons et du fracas répété de la chute des grands pins, des grands hêtres et des grands merisiers s’abattant les uns sur les autres, comme des géants frappés dans la mêlée par une main invisible. La forêt inattaquée et invulnérable jusque-là, s’écroula et s’entrouvrit en mugissant devant l’homme et lui livra passage jusqu’aux plus lointaines retraites, et c’est ainsi qu’un nouveau sol était conquis par le défricheur, c’est ainsi qu’une contrée nouvelle, aussi vaste qu’une province et, la veille encore, ignorée de tous, allait entrer dans le domaine national et apporter un chapitre de plus au livre de nos destins


IV


Combien ils furent laborieux, combien ils furent pénibles les commencements de Saint-Jérôme, nul ne saurait le dire. Hélas ! c’est là l’histoire de chaque défrichement successif, même de nos jours où tant de sollicitude s’attache au défricheur et où l’on cherche à lui venir en aide de tant de manières, soit par un budget spécial, soit par des loteries, soit par des privilèges légalement consacrés, soit enfin par la création de sociétés de colonisation.

C’est que ce n’est pas le riche qui colonise, mais bien celui-là seul qui n’a que sa hache, et qui, avec ce seul outil, parvient à ouvrir de vastes étendues fermées à l’homme, à créer pour nous de nouvelles demeures, de nouvelles richesses, à féconder des contrées nouvelles où notre race pourra se développer de plus en plus à l’aise, en conquérant de plus en plus le sol.

Il faut voir ces forêts s’étendant à perte de vue, au milieu de pays montagneux, durs, en quelque sorte inhabitables, jusqu’à des limites encore inconnue ou que l’imagination ne se représente que dans un lointain inaccessible, pour se faire une idée de ce que c’est que l’homme seul, au milieu de cette immensité qui ne lui présente que des obstacles, des privations de tout genre, la lutte partout, un combat continuel contre la nature et pour la nature, des découragements semés à chaque pas, des travaux souvent rendus inutiles par des contretemps et des accidents multipliés, de maigres récoltes perdues, des attentes de secours trompées, la misère prenant chaque jour une figure nouvelle, et de consolation ni d’appui nulle part, ni d’aucun côté, ni jamais, si ce n’est dans l’infinie bonté divine où s’abîme tout entier le malheureux, voilà ce que c’est que la vie du défricheur, de ce colon solitaire, infatigable, héroïque et inflexible à qui nous devons d’être ce que nous sommes, à qui le Canada tout entier doit son existence, et cela depuis trois cents ans !

Les hommes d’aujourd’hui, qui n’ont, pas dépassé la cinquantaine, se rappellent encore le temps où les vivres étaient tellement chers à Saint-Jérôme, par suite du manque de communications, que les pauvres familles des nouveaux colons étaient obligées, pour ne pas mourir de faim, de faire ce qu’elles appelaient leur soupe, avec des herbes et des feuilles, infusion qui était leur seule nourriture. Comme il n’y avait encore de chemin d’aucun côté, les gens s’attelaient eux-mêmes sur une charette et portaient sur leur dos un sac de cendre chez le marchand le plus voisin, et celui-ci donnait en retour quelques misérables livres de farine, d’une qualité moins qu’inférieure.

En ce temps-là tout le monde, toutes les puissances s’étaient déclarées et s’étaient liguées contre le colon : le gouvernement d’abord, puis les compagnies de spéculateurs ou les particuliers privilégiés qui accaparaient et détenaient d’énormes étendues de terre, puis les marchands de bois, puis les marchands locaux, enfin et pardessus tout, un préjugé inepte, aveugle, plus difficile à vaincre que tous les autres obstacles réunis, et qui consistait à croire que ce pays-ci ne valait rien en dehors du littoral du fleuve, des bords des rivières et de certaines vallées, dont on avait encore soin de limiter l’étendue et la fertilité, dans l’intérieur de la province. On entendait répéter dans toutes les occasions cette phrase banale qui, cependant, avait l’air toujours nouvelle :

« Que voulez-vous qu’on fasse dans un pays comme celui-ci, pays de montagnes et de sept mois d’hiver, où il ne restera plus rien pour nourrir nos descendants, quand les terres actuelles seront épuisées ?… » Eh bien ! il arrive qu’aujourd’hui l’on a fait une découverte, et cette découverte c’est que la province de Québec est un des pays les plus avantageusement doués et les plus riches qu’il y ait au monde. L’avenir qui nous est réservé est incommensurable ; seulement il fallait des hommes pour le comprendre et pour l’indiquer. Ces hommes sont venus, heureusement, à l’heure nécessaire ; ils ont imprimé une direction féconde et nous n’avons plus qu’à nous avancer avec intelligence dans les chemins nombreux ouverts devant nous vers la grandeur et la fortune nationale.

Les rudes épreuves qu’ils avaient à traverser ne portèrent pas toutefois atteinte au vigoureux tempérament des pionniers de Saint-Jérôme.

Au contraire, les générations qui suivirent n’en furent que plus fortes et plus robustes ; et aujourd’hui, quand les hommes de cette époque veulent encourager leurs enfants à s’enfoncer dans les forêts du nord pour y faire des défrichements nouveaux, ils ne trouvent pas de meilleur stimulant ou de meilleur exemple à leur offrir que le récit de leurs privations, de leur longue lutte pour l’existence.

À force de volonté, d’énergie et de persévérance, les colons vainquirent tous les obstacles, et à mesure que les années s’écoulaient, la paroisse devenait de plus en plus prospère. Elle engendrait d’autres paroisses qui sont aujourd’hui Sainte-Sophie, au nord de Terrebonne, Saint-Hyppolite, sur le lac Achigan, Saint-Sauveur, Sainte-Agathe-des-Monts, Sainte-Marguerite, sur le lac Masson, Sainte-Lucie et enfin Saint-Donat, entre les lacs Ouareau et Archambeault, sans compter les cantons Howard, Montcalm, Salaberry, Wolfe, Clyde, Archambeault et Grandison, dont l’établissement a suivi celui des paroisses ci-dessus. Ces paroisses nouvelles, unies de cœur et d’âme avec leur alma mater, l’étaient de plus par des intérêts identiques ; c’est ce qui explique la merveilleuse vitalité de Saint-Jérôme, sa force d’expansion et les liens intimes qui l’unissent à la région du nord. Cette œuvre de fécondation, souvent ingrate mais jamais interrompue, a fait qu’en peu d’années, on a vu pas moins d’une vingtaine de mille âmes répandues dans le territoire qui forme le nord et le nord-ouest des comtés de Terrebonne et d’Argenteuil, et des habitations poussées comme hors de terre jusqu’à cent milles dans l’intérieur. En se développant elle-même de cette façon et en propageant la vie tout autour d’elle, la paroisse mère était devenue rapidement le centre commercial de la vaste région qui s’étend à plus de vingt lieues en arrière, et après une lette énergique, elle avait conquis le titre de chef-lieu du comté de Terrebonne.


V


Lorsque le curé Labelle arriva à Saint-Jérôme, en 1868, c’était une paroisse à peine encore sortie de l’enfance, malgré ses trente-six années révolues. On n’allait pas vite dans ce temps-là. La longue et difficile période de croissance, qui succédait à l’éclosion de tout nouvel établissement, était en proportion de la longue incubation antérieure, et se ressentait de l’enfance incroyablement prolongée de notre pays. À cette époque, non seulement on n’aurait pu pressentir le mouvement vigoureux et général, imprimé à tous nos progrès depuis une dizaine d’années, résultat d’une attente excessive, mais encore on ne pouvait avoir la moindre prescience, le plus léger soupçon des évolutions de la science moderne, des transformations qu’elle opère à vue d’œil et sans relâche, des découvertes qui allaient éclater comme autant de coups de foudre, suivies d’applications aussitôt essayées, de perfectionnements aussitôt réalisés.

Le progrès a pour ainsi dire fait irruption chez nous ; il lui a fallu infliger une douloureuse violence à nos habitudes routinières et briser le cercle étroit d’une éducation puérile, pour pouvoir s’installer dans notre pays et s’y développer comme dans les autres. Nous étions prêts pour cette évolution brusque et fatale, mais sans nous en rendre compte ; nous étions mûrs sans le savoir. Quiconque, il y a vingt-cinq ans, eût parlé seulement d’un chemin de fer dans l’intérieur du nord laurentien, eût été regardé à coup sûr comme un halluciné et chrétiennement enfermé dans le plus prochain asile, soumis indifféremment à n’importe quel contrôle médical.

Aujourd’hui, ce n’est pas tout à fait le contraire, mais presque. On n’a pas plus tôt vu fonctionner une ligne à travers les Laurentides, qu’on veut percer le nord dans toutes les directions ; on pousse des chemins de fer, comme de simples pions sur un jeu d’échecs, à travers la région la plus montagneuse du pays, celle du Saguenay ; on va traverser celle du Saint-Maurice comme une éponge, aborder le Témiscamingue et la baie d’Hudson elle-même, qui n’est qu’une station sur le chemin du pôle, et s’élancer, d’un autre côté, à toute vitesse, jusqu’au rivage labradorien. Aujourd’hui, loin qu’on trouve insensé le projet d’un chemin de fer jusqu’au Labrador, on est bien près de traiter d’arriéré ou de déclassé celui qui trouve cette entreprise au moins étonnante, tant il est vrai que, de nos jours, il n’y a plus rien d’étonnant, si ce n’est qu’il y ait encore des gens qui s’étonnent.

Peuple conquis, formés à la dépendance sous plus d’une forme, toujours tenus sous une tutelle ou sous une autre, repoussés systématiquement en toute occasion à l’arrière-plan, élevés et maintenus dans une absence presque absolue d’initiative, loin de tout souffle extérieur et comme isolés dans le monde moderne, les Canadiens avaient vu s’effacer leur caractère national, l’individualisme et la volonté propre qui distinguent les peuples libres.

Ils se savaient et ils se sentaient traînés à la remorque, et ils se considéraient eux-mêmes comme en dehors du mouvement général. Que de fois n’a-t-on pas entendu répéter des phrases qui impliquent un aveu personnel d’infériorité, comme celles-ci et d’autres semblables : « Pour un petit canadien, ça n’est pas trop mal, n’est-ce pas ? — Ah ! cela est bon dans les vieux pays… ; mais ici, dans le p’tit Canada !… Des savants, des ingénieurs, des écoles spéciales pour ceci, pour cela… c’est superbe en Europe ou aux États-Unis, mais qu’est-ce qu’on a besoin de cela, nous autres ? »… De là à une apathie extrême, à une excessive timidité, à l’absence de désir, de volonté d’élever le niveau général, de marcher de pair avec les autres peuples et de prendre rang sur notre globe, il n’y avait pas même un pas à franchir, c’était fait.


VI


C’est à l’époque où le vieil esprit subsistait encore, où d’étroites bandelettes emprisonnaient encore le corps social canadien, que le curé Labelle arrivait dans la paroisse de Saint-Jérôme, dont il était appelé à prendre la direction. Nous venons de le voir, c’était une paroisse à peine arrivée à l’adolescence, qui ne soupçonnait en rien la mission qu’elle était appelée à remplir dans l’établissement du nord laurentien, qui s’essayait, encore novice, à quelques industries élémentaires, comme moulins à scie et à farine pour des usages purement locaux, et qui ne renfermait en tout et partout qu’une population de huit à neuf cents âmes, disséminée sur une immense superficie.

Une centaine de maisons distribuées le long d’une avenue longue, droite, large et bordée d’arbres touffus dont les cimes en se recourbant se rejoignent presque, de façon à former comme un dôme au-dessus des passants, tel était alors le village de Saint-Jérôme.

Cette avenue, ressemblant à un tunnel de feuillage, allait en s’éclaircissant graduellement et s’ouvrait sur les terres encore à moitié incultes qui précédaient les premiers contreforts des Laurentides. À gauche coulait la rivière du Nord, venue discrètement des montagnes et coulant entre des rives tranquilles, après s’être précipitée plus haut en une douzaine de cascades dont on entendait le grondement lointain comme un tonnerre confus. Des deux côtés de la rivière courait une campagne onduleuse, rayée de longs coteaux sinueux et gonflée ça et là d’énormes mamelons qu’avait polis la charrue et qu’emprisonnaient les champs de foin, de blé, d’orge, de sarrasin et d’avoine, de jour en jour s’élargissant et refoulant leur barrière de souches et de roches.

On avait comme un reflet affaibli des sombres forêts et des épaisses montagnes qui répandaient au loin leur ombre farouche, et l’on aspirait les dernières senteurs des lacs aux contours mystérieux, que le vaste Nord retenait ensevelis, et où, depuis la création, se miraient les grands nuages qui passent, la douce et tranquille lune solitaire, les bois touffus qui se colorent de mille nuances étranges et saturent l’air de leur vigoureuse et pénétrante essence.

Ému de ce spectacle d’une nature qui se montrait à lui dans toute sa féconde et puissante maternité, et, encore plus, comme saisi de cet esprit divinateur qui, à certains moments, agite et exulte les hommes appelés à quelque mission spéciale, le curé Labelle, après avoir eu le temps de regarder attentivement tout autour de lui, ne tarda pas à pénétrer les voiles de l’avenir et à pressentir l’incubation de tout un monde nouveau dans ce nord qui venait à peine d’être entamé.

En quelques semaines, il eut tout observé, tout compris. Il vit ce que Saint-Jérôme deviendrait assurément un jour, dans un temps éloigné peut-être, si les choses étaient laissées à leur seule force, mais dans un temps rapproché, si l’homme voulait bien prêter la main à la nature. Il parcourut en l’étudiant toute la partie alors accessible de la vallée de la Rivière-Rouge ; il entrevit de mieux en mieux l’avenir qui s’y préparait, et quand il sentit qu’il pouvait démontrer aux autres ce qu’il apercevait clairement lui-même, il se mit à l’œuvre. Il aborda les gouvernements et le public avec une ardeur, une opiniâtreté, une détermination formidables.

Ce fut une tâche gigantesque. Pendant dix ans, cent fois elle fut interrompue par les difficultés, par les déceptions, par les trahisons, par les résistances occultes, par les jalousies ameutées et souvent aussi par les sottes railleries de l’ignorance. Avec la constance inflexible des forts, avec la ténacité ardente de la conviction, le curé Labelle continua. Il entendait bien les honteuses clameurs bourdonner à ses oreilles, il entendait bien les glapissements mal étouffés de l’envie, il voyait bien s’agiter autour de lui toutes ces rivalités grossièrement dissimulées qui se mettent à l’encontre de tous les grands projets… il marcha toujours, il poursuivit son œuvre sans relâche, sans voir pâlir un seul jour sa robuste foi, et comme le projectile, dont on a calculé la portée et mesuré la force, atteint sûrement son but, à travers tous les obstacles, le curé Labelle, après quelques années d’un labeur héroïque, atteignait ce qui était l’objet de sa mission, le peuplement et la fécondation de l’immense campagne qui se déroule en arrière de Montréal jusqu’aux dernières limites des cantons du nord.


VII


Toujours grandissant, toujours se développant Saint-Jérôme était devenu une petite ville et recevait comme telle, sa charte constitutive le 13 janvier 1881. Sa population, qui n’était que de deux mille âmes à peu près, augmentait de sept cent en quelque mois, ce qui était un fait inouï dans les annales des villes canadiennes à leur début. Des manufactures et des fabriques s’établissaient rapidement le long de la jolie rivière du Nord, qui arrive en sautillant par une douzaine de cascades qui lui font une chute graduée de trois cents pieds, sur une longueur de plus de trois milles. On entendait le mugissement des scieries mêlé à l’éternel vacarme des eaux, au-dessus desquelles se penchaient d’innombrables bouquets d’arbustes, comme des grappes suspendues et balancées sans cesse sur un abîme fuyant.

Parvenue auprès de Saint-Jérôme la rivière du Nord reprend une allure paisible et s’écoule sur un lit de roches, entre des bords escarpés qui mettent la ville à l’abri des inondations. Elle s’élargit même dans le voisinage en un bassin dont l’eau n’a pas moins d’une trentaine de pieds de profondeur, dans les plus grandes sécheresses, et le long de la rivière, on peut multiplier à discrétion les pouvoirs hydrauliques, sans crainte de voir jamais diminuer leur volume alimenté sans cesse par des lacs nombreux de l’intérieur, tels que les lacs Massou, Manitou, Cornu, des Sables, de la Rouge, Sainte-Marie, Saint-Joseph… etc., etc.

Et des arbres, des arbres partout ! Peut-être leur épais ombrage assombrit-il la ville, qui ressemble à un robuste jardin taillé dans la forêt ; mais ce qu’il enlève à l’éclat d’un soleil brûlant, il le rend en fraîcheur et en parfums, pendant que les montagnes et les grands bois voisins envoient à Saint-Jérôme leurs vigoureuses et bienfaisantes émanations, qui l’ont préservé jusqu’à présent des moindres contagions et de la plus légère épidémie.[2]

Ce que Saint-Jérôme à accompli de progrès sous l’impulsion puissante du curé Labelle peut à bon droit nous étonner, nous qui sortons à peine d’un temps où l’on croyait si peu à l’étendue de nos ressources naturelles, où l’on subissait encore en entier l’empire des habitudes routinières, et où l’ignorance et le préjugé, en tout ce qui concernait le nord, étaient si invétérés, si enracinés. Ce sont là des choses qu’il faut consigner dans l’histoire de notre province. Il ne faut pas permettre à notre génération ni à celles qui la suivront, d’oublier jamais ce que fut et ce qu’a fait ce grand bienfaiteur, ce créateur qui joignait à la profondeur et à la largeur des idées l’enthousiasme fécondant et la rapidité d’exécution poussés au point où les esprits superficiels déroutés, ne croient voir qu’une infatuation téméraire et des inattendus inexplicables. Ils ne savent pas que ces inattendus apparents sont le fruit d’une conception patiente et d’études laborieusement mûrie. Le curé Labelle voyait loin, très loin dans l’avenir, et il ne craignait pas de présenter ses visions comme des projets dont il fallait chercher la réalisation au plus vite, si l’on ne voulait pas que la marche rapide des choses devançât les prévisions humaines.

Ainsi l’ont démontré ses projets de chemins de fer regardés longtemps comme fabuleux et passés à l’état de mythes, projets qui, aujourd’hui, sont entrés dans le domaine des entreprises nationales devenues pratiques avec le progrès des idées, comme celle qui, parcourant tout le nord de la province, à partir du lac Saint-Jean, doit aboutir au Témiscamingue d’abord, et, plus tard, au Manitoba, en s’écartant de la région montagneuse du lac Supérieur.


VIII


En même temps qu’il poussait l’œuvre colonisatrice jusqu’aux dernières limites alors accessibles du nord montréalais, limites qui reculaient sensiblement tous les jours, le curé Labelle s’occupait de chaque progrès particulier de Saint-Jérôme. Il y appelait tous les hommes de bonne volonté, mais des hommes d’initiative et de détermination, capables d’apporter un appoint appréciable dans l’œuvre de l’agrandissement et de l’embellissement de la ville. On y voyait s’accroître une population saine, active, entreprenante, robuste, animée d’un esprit de travail et de progrès, qu’on respirait avec l’air même et qui restait imprégné dans les âmes. Le nombre des citoyens eût bientôt dépassé trois mille, et parmi eux on pouvait compter des hommes doués d’un rare esprit d’invention et des industriels encore sans fortune, mais connaissant le chemin qui conduit jusqu’à elle et décidés à le suivre.

On construisait un aqueduc de force à desservir une ville de vingt mille âmes et fournissant l’eau pure, limpide et fraîche des lacs des montagnes. On macadamisait sans retard des rues à peine ouvertes, auxquelles on devait donner plus tard la lumière électrique, on fondait un collège commercial, dans lequel cent élèves pensionnaires pouvaient être commodément installés, et un couvent placé sous la direction des sœurs de Sainte-Anne. Aujourd’hui, collège et couvent donnent l’éducation à plus de huit cents élèves ; le premier ne date que de 1874 ; le second, établi dès 1866, a reçu récemment une augmentation considérable, et, pour nous transporter en pleine actualité, mentionnons de suite la création nouvelle d’un couvent pour les infirmes et les vieillards, complémenté d’un « asile de Nazareth » pour les enfants et les malades. On construisait des hôtels, un pont de fer sur la rivière du Nord, une banque, un bureau de poste et une douane, dans le style le plus moderne, enfin un palais de justice en état de résister aux foudres d’éloquence des nombreux avocats qui l’assiègent à chaque « terme » judiciaire.

La petite ville prenait de l’audace, de l’ambition, et cette sorte de confiance illimitée en soi qui appartient aux jeunes et aux forts. L’esprit d’initiative de ses citoyens venait en aide à une nature d’elle-même prodigue et impatiente de répandre ses dons. Déjà Saint-Jérôme était devenu le rendez-vous de trains de plaisir organisés régulièrement, qui amenaient, presque chaque dimanche de la belle saison, une affluence considérable des nombreux employés de Montréal, avides de jouir quelques heures de l’incomparable pureté de son atmosphère, de se refaire de leurs assujettissantes occupations de la semaine dans la possession sans entraves d’une campagne abondant en sites pittoresques et en attraits multipliés pour l’âme et pour les yeux.


IX


Saint-Jérôme devait à son altitude et à la nature de son sol une grande partie de ses avantages physiques. Ce sol, très mélangé, très varié, se prêtait aux cultures les plus diverses, tant des céréales que des légumes et des arbres fruitiers, et le foin aussi poussait en abondance dans les vastes champs qui s’étendent de chaque côté de la rivière du Nord, où d’innombrables groupes d’arbustes, profitant des moindres accidents et des moindres avantages de terrain, s’établissent sur tous les points et font du rivage comme une immense corbeille de vigoureux bouquets offerts à l’homme par la nature. Bientôt on allait découvrir une mine de fer d’une pureté exceptionnelle, exempte d’acide titanique, le pire ennemi de ce minerai, et ne contenant que des quantités insignifiantes de soufre et de phosphore, substances également nuisibles à son exploitation. Le curé envoyait en France et aux États-Unis des échantillons du minerai nouvellement découvert, et faisait faire des analyses qui ont révélé depuis avec quelle raison l’on pouvait nourrir les plus grandes espérances d’une production lucrative.

Le curé Labelle s’occupait de tout et voyait à tout.

Il avait pris sa paroisse presque au berceau et la faisait marcher, mais à grands pas pour le suivre, comme on fait marcher un futur géant. Le curé ne pouvait pas aller à pas comptés, il avait trop de choses dans la tête ; il y logeait côte à côte les plus vastes projets pour l’avenir du Nord et l’attention journalière qu’exigeait chaque progrès successif accompli dans Saint-Jérôme. Grâce à lui, à ses démarches, à ses pressantes instances auprès de la municipalité de l’endroit, il y obtenait la fondation d’une des plus grandes fabriques de papier du continent américain, celle de MM. Rolland & fils. Il attaquait un immense monticule qui couronne l’emplacement du village, sorte d’épaisse verrue de rochers cagneux en révolte ouverte contre toute tentative de l’homme.

Mais le curé Labelle ne connaissait les résistances de la nature que pour les vaincre. Sans doute, avec de l’argent et des moyens, on vient à bout de tout. Mais le curé n’avait ni l’un ni les autres : cela ne l’embarrassait pas ; le propre de ce génie transcendant, c’était de créer, de féconder chaque entreprise des inépuisables ressources qu’il y avait en lui. Il trouvait les moyens comme il établissait des colonies, comme il fondait des entreprises, comme il faisait surgir de terre un nouveau domaine national. Il n’a jamais su ce que c’était que de manquer des moyens propres à faire fructifier les projets les plus irréalisables en apparence, ce qui démontre combien peu il y avait de place dans son esprit à la chimère, et combien étaient pratiques toutes ses conceptions, que tant de gens taxaient volontiers d’impossibles, sans aller au fond des choses. Cet homme n’avait rien, et il a mis en branle des millions, et il a tenu dans sa main les plus puissantes compagnies du Canada. Cette fois, il s’agissait d’attaquer un monticule tout entier, qui barrait le chemin et l’expansion entre Saint-Jérôme et la campagne voisine. Pourquoi ? Simplement pour y fonder un hospice, convertir le monticule en parc, en faire un endroit de santé pour les malades et les infirmes, un endroit élevé, retiré et libre, d’où la vue s’étendît dans toutes les directions et qui devînt une promenade, tout aussi bien pour l’âme attristée que pour le corps affaibli.

Ce que le curé Labelle avait de plus grand encore que son génie, c’était son cœur. C’est là vraiment qu’il dépassait de cent coudées la taille commune. De ce cœur sans limites, que rien ne pouvait tarir, découlaient sans cesse d’inépuisables torrents de générosité et de bienfaisance. Il eût possédé la terre entière qu’il l’eût donnée aux malheureux, en leur disant : « Jouissez, c’est votre tour ; » et il se serait réservé une chaumière pour jouir à les voir faire. Non, jamais, plus noble esprit et plus grande âme ne furent conçus dans le sein d’une mère canadienne. Et les autres esprits et les autres âmes, il les embrasait de sa parole de feu. Le verbe, trop lent, sortait de sa vaste poitrine par cascades, par sauts impétueux ; il semblait le jeter avec emportement de sa bouche, parce que le cratère intérieur, trop chargé, ne pouvait le contenir plus longtemps, et parce qu’une explosion était toujours imminente dans cette âme où luttaient à la fois, pour se tenir en place, les plus grandioses projets, les plus humaines entreprises, l’amour infini pour les siens, les Canadiens-français, et une inquiétude vraiment maternelle, toujours éveillée, toujours active, pour assurer la plus petite part de bonheur et de bien-être à ceux qu’il aimait et qu’il protégeait…

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J’en étais là, j’étais en train de buriner pour l’histoire les traits de cet homme, aussi généreux ami que grand patriote, quand, alors même qu’à mon propre foyer les plus cruelles angoisses m’assaillaient, un cri effroyable, jeté par toute la ville, retentit subitement jusqu’à moi. Au moment où je disputais à la mort, dans trois combats répétés presque sans répit, la femme qui n’a pas craint d’associer son existence à l’extrême détresse de la mienne, afin de me ramener aux sources éternelles de l’espérance, un coup affreux, aussi horrible, aussi imprévu que celui de la foudre, sans le choc des nuages, vient d’éclater sur moi, en ouvrant et en déchirant violemment tous les cœurs canadiens !…

LE CURÉ LABELLE EST MORT ! !

En un jour, en une heure, je perds le meilleur ami que j’aie eu en ce monde, un frère plus cher que si nous avions eu une même mère tous deux. Je perds celui dont, depuis dix ans, je suis le confident intime, un homme qui avait pour moi une affection profonde, cent fois mise à l’épreuve, qui m’avait adopté pour compléter son œuvre, qui s’ouvrait à moi dans le détail de tous ses grands projets, qui m’initiait à toutes ses conceptions, afin qu’à mon tour je vinsse les exposer au public et les faire valoir avec leur véritable physionomie, souvent défigurée par des esprits faux ou superficiels ; je perds un homme que j’ai rarement quitté sans en être l’objet de quelque bonté nouvelle, ou sans rester confondu, après des heures d’entretien, de la grandeur et de la largeur de son esprit. Je l’aimais avec toute mon âme, encore plus que je ne l’admirais, et aujourd’hui que mon esprit a retrouvé un peu de ce calme, qu’il lui eût été inutile de chercher dans les premiers jours, je sens sa perte plus que jamais irréparable et un vide affreux s’élargir sans cesse autour de moi, dans mon existence entière.

Les espérances et les ambitions, dont je me plaisais à entourer les frêles berceaux de mes enfants, sont en déroute. Devant cette mort si soudaine, si imprévue, je reste comme éperdu, indifférent à toutes choses, ne sachant plus de quel côté tourner les yeux ni à quoi me rattacher désormais. S’il a suffi d’une heure pour jeter dans le néant ce colosse de vie et de force, qui semblait pétrir comme à son gré l’argile humaine, et faire mouvoir à sa discrétion tant de ressorts inaccessibles à tout autre, qu’y a-t-il donc qui vaille le moindre effort de la volonté, de cette ambition, qu’on appelle noble et légitime, afin de se donner les ailes de l’illusion et de s’entourer de mirages décevants ? Ah ! ne nous laissons pas aller à des abattements indignes de celui qui n’a pas défailli un seul jour, et qui, cependant, a marché vingt ans dans les plus étroits et les plus difficiles passages. Aimons comme lui la patrie et nos compatriotes, sans songer à nous-mêmes. Une individualité, ce n’est rien, rien ; un peuple, c’est encore quelque chose. Laissons-nous frapper sans murmure par la main d’une Providence sans doute secrètement miséricordieuse, malgré les blessures qu’elle inflige, et vidons la coupe de notre destinée malgré l’amertume dont elle déborde, vidons-la sans faiblesse, mais sans illusion puérile, comme faisait ce grand mort, qui restera devant mes yeux tant que je vivrai, quoiqu’il ait disparu pour toujours ; mettons la dernière main à ce qu’il a laissé d’inachevé derrière lui, faisons notre bout du chemin qui mène à l’accomplissement des destinées du peuple canadien-français, et, sans cesser de pleurer sa mémoire, sachons l’honorer et la consacrer de la seule manière digne de lui, par une existence virile et un labeur indomptable.

Lorsque nous aurons comme lui rempli la vie, peut-être comme lui saurons-nous mourir.

  1. Depuis que Saint-Jérôme est devenu ville, les citoyens, voulant commémorer le souvenir du cadeau fait par M. Dumont, ont donné à leur principale rue, sur laquelle se trouve l’église et qui est une grande avenue bordée d’arbres, le nom de l’ancien seigneur de leur paroisse.
  2. On n’a jamais connu en effet de maladie épidémique ou contagieuse quelconque à Saint-Jérôme ; et les quelques cas isolés qu’on a découverts à de rares intervalles provenaient de paroisses voisines ou de Montréal, et se bornaient à leurs victimes.