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Au soir de la pensée/Chapitre 5

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Edition Plon (Tome 1p. 185-203).

CHAPITRE V




rêver, penser.


Cette obscure clarté…


Rêver le monde ou le penser, pour le vivre dans le développements élémentaires où le Moi se trouve inclus ? Du rêve à la pensée, où saisir la limite qui fit l’effarement d’Hamlet ?

Nous donnons le nom de rêves à des retentissements automatiques de sensations discoordonnées, tandis que la pensée, ou détermination subjective de rapports, suppose des sensations normalement liées par les rencontres du dehors. Pourquoi rêver, c’est-à-dire se confier à de flottantes figurations d’un roman mondial, quand il y a des réalités du monde à connaître — les réalités de l’homme au premier rang ? Imaginer, parce qu’on a besoin de comprendre, et qu’on n’est pas encore en état d’observer. Construire d’hallucinations ce qu’on appellera la « connaissance », en attendant l’heure où l’expérience nous apportera les déterminations d’un classement subjectif d’objectivités.

Aux premiers tressaillements des origines humaines, comment aurait-on distingué le rêve de la pensée ? Aucune délimitation, aucun ordre n’était encore possible dans les mouvements tumultueux de l’organisme mental s’efforçant au-dessus de l’animalité. Aucune vue ne pouvait s’offrir de phénomènes et de rapports à reconnaître par quelque voie que ce pût être. Enchaîner des sensations au delà des possibilités organiques de la bête fut d’un premier élan dans des directions inconnues. De problèmes et de solutions à venir, où donc les moyens d’en faire état ?

Le grand pas, semble-t-il, fut d’une irrésistible poussée, d’imaginations sans frein, brisant l’armure de la chrysalide ancestrale pour des vols d’inexpérience, avec ou sans objet. Ce jour-là furent liés les premiers anneaux d’évolution humaine dans le vague tâtonnement de ce qui ne faisait pas même encore figure d’une investigation ordonnée. Des obscurités de l’inconscience aux premières lueurs d’une conscience en voie de détermination, c’était le premier coup d’aile — encore tout chargé d’impuissances qui deviendront puissances d’un jeune espoir dont les mirages ne pourront décevoir qu’après avoir encouragé.

À ce stage d’humanité, nulle question d’entreprendre des relais de contours entre le relatif et l’absolu, entre le subjectif et l’objectif, entre l’effectif et le réel, entre l’erreur et la vérité. L’absolu, c’est-à-dire la représentation de l’incompréhensible, se trouve la première amorce offerte à nos enquêtes d’ignorance, qui ne se contenteraient pas d’une approximation de « savoir ». L’absolu, c’est le simple, et la recherche de l’absolu n’est qu’une originelle conséquence du moindre effort. L’absolu, à la fois précis d’apparence et de réalité insaisissable, l’emportait sur des rudiments d’observation, pour recueillir les suffrages des intelligences noyées dans la complexité des phénomènes.

Il nous faudra des âges pour atteindre la pénible conquête d’une notion de relativité. De la sensation à l’imaginaire on ne rencontrera même point de frontières, puisqu’il ne peut entrer en scène encore un contrôle de vérifications. Nous sommes là aux frontières des formations de la pathologie. Il y aura des sens qui réagiront en des incohérences variées : les unes, d’imaginatif primesaut, imprécises, les autres, de considération plus attentive, recherchant, avec les choses, des contacts plus rapprochés. D’un même état organique deux développements confondus, qui ne deviendront divergents (pour essayer plus tard de se rejoindre) qu’après avoir donné l’impression qu’un parallélisme indifférent.

De ce point de vue, la méconnaissance pure ou l’appropriation chanceuse de la connaissance à l’objet (écart ou rectitude d’interprétation), furent alors une même valeur d’inexpérience, mais peut-être également précieuses pour l’avenir, parce que la fortune des temps futurs sera moins des premiers résultats incertains que de l’effort mental lui-même qui va grandir jusqu’à tout dominer. Qu’importait alors, si les premières « vérités » des âges où des commencements de détermination se trouvaient de méprises à reconnaître un jour ? Tout l’avenir était dans l’élan de recherche, et, en ce sens, l’erreur rectifiable était de même provenance, et j’oserai dire, de même effet provisoire que la rencontre d’une vérité chanceuse qui ne s’en pouvait distinguer.

« Rectifiable », ai-je dit ? C’est le correctif nécessaire. Car si l’erreur devait être immuable, nous ne serions pas même une forme d’animale mentalité. Nous sommes les Humains, moins par la valeur intrinsèque d’un moment déterminé que par le développement d’animations supérieures, dans l’inconnu d’un devenir en suspens. Tous les problèmes de l’homme y sont inclus. C’est le drame de notre existence, puisque nos tragiques agitations se résument en une lutte perpétuelle entre l’insuffisance des déterminations primitives et les énergies organiques d’évolution mentale que nos pères sauvages, tout occupés de rêver au delà de la bête, ne pouvait distinguer encore d’une activité de pensée.

L’histoire humaine ne sera, sans doute, qu’un acte inachevé de l’immense aventure, puisque la durée requise pour la complète mise en scène de l’homme et de ses valeurs reste encore en deçà des risques d’une estimation.

À vrai dire la procédure mentale d’une « hypothèse » originelle est celle de toutes nos enquêtes de connaissance. Nous voulons connaître, mais nous ne connaîtrons véritablement qu’après l’épreuve de l’expérience dûment vérifiée. Nous commençons donc l’essai de la pensée par l’imagination qui ne s’embarrasse pas des faits et se confie au rêve sur la foi des apparences que l’observation ultérieure, plus précise, pourra, selon le cas, confirmer ou démentir. C’est ce qu’on appelle « l’hypothèse », la supposition, en expectative de positivité, attendant que l’expérience l’ait ou non, confirmée.

La religion gardera la légitimité de l’hypothèse non vérifiée, et loin d’en pâtir, l’imagination verra s’accroître le champ de ses grandes voies à base de positivité. Quelle misère des aspects du monde biblique tandis que le Cosmos harmonieux de la science nous éblouit de sa beauté !

Quant aux développements du labeur de compréhension positive issus d’une sensibilité en corps à corps avec les éléments de l’univers, que d’incohérences avant de s’y engager ! Quels témoignages d’inadaptation primitive nous apportent les crânes fossiles de nos lointains ancêtres, quand nous y cherchons des conditions d’organismes capables de susciter, sous l’aiguillon des sensations accrues, la plus vague interrogation des choses, fût-ce pour s’en tenir, d’abord, à des aggravations d’obscurité !

En quelque forme que le phénomène se soit manifesté, les hommes de ces temps ne pouvaient s’embarrasser d’analyses. Le rêve primitif tout fondé sur les apparences, comment le distinguer des épreuves d’observation qui demanderont des siècles d’incertitudes pour être plus ou moins justement interprétées ? Rêver ou penser, c’est tout un, à cette heure. Qu’importe alors la différence originelle entre une procédure d’investigation purement subjective et l’objectivité cherchée des interprétations à venir ? La sensation réagit d’abord par le rêve, c’est-à-dire par l’incohérence des réactions de sensibilité selon la loi du moindre effort, avant d’en arriver aux formules méthodiques de la pensée qui font sortir la connaissance positive de l’observation contrôlée. Rêve éveillé, rêve endormi, nous n’avons qu’un seul nom pour deux états de psychisme analogues mais différents : l’un, exprimant, dans les rythmes de l’éveil, un effort d’imagination au delà des réalités ambiantes ; l’autre, désignant, dans l’engourdissement rythmé du sommeil, la morbidité d’un retentissement organique hors des correspondances de la fonction, comme ferait l’inutile contraction d’une crampe musculaire, ou la rotation d’un volant sans courroie. M. Yves Delage s’est égaré à la recherche d’un ordre dans les désordres de ces vains retentissements[1].

Je m’attache exclusivement ici au phénomène d’imagination conditionné par la mentalité générale et la culture particulière de chaque entendement. Un long stage de la confusion s’établit de fatalité, au cours duquel l’esprit humain ne put que se chercher lui-même avec des chances plus que douteuses de se rencontrer positivement. Triomphales accommodations d’inconnaissance, les élans émotifs de ces âges avaient surtout une valeur de poésie inexprimée. Ils se voient présentement demander des comptes par les laborieuses proses de l’expérience en des formes de généralisations contrôlées. Aux temps des primitives formalisations de l’espèce humaine, il ne pouvait y avoir nulle raison de contrôle. Cependant, le drame se nouait. La trame de l’histoire humaine est de l’évolution de la connaissance dans la rigide étreinte d’une gangue de méconnaissances qui se rompent lentement, sans pouvoir du même coup se détacher.

Ce n’est pas encore le temps de s’arrêter aux deux formes de cérébration dans une même intelligence : les envolées prime-sautières de l’imagination et les lentes reptations d’une expérience tardivement appréciée. Dans la forme du rêve, nous avons commencé de penser, au prix des plus graves écarts d’une trop prompte aspiration vers une connaissance en prime saut. Fausser tout à coup compagnie à notre premier « guide », n’était-ce pas désailer le plus vif et le plus beau de nous-mêmes ? L’illusion de la voûte bleue nous appelait, et le jour où Montgolfier nous fit espérer une revanche de la chute d’Icare fut comme une reprise expérimentale des ancestrales poussées d’imagination vers l’au-delà. Les rigueurs d’une observation positive, dont une folle ardeur voudrait nous affranchir, nous repoussent et nous invitent tour à tour. C’est l’inconnu que nous voulons étreindre. Par quels chemins nous élancer jusqu’à lui ?


À la barre.

Cependant, le monde et l’homme sont en présence, comparaissant tour à tour à la barre l’un de l’autre. Le monde infini, éternel, animé de mouvements que nous ne pouvons dériver en direction de notre avantage qu’à la condition d’y céder. L’homme, infime molécule du Tout inexprimable, sollicité, d’abord et toujours d’un élan d’investigation irrépressible en vue de conduire une part des énergies universelles à ses propres fins.

Harcelée d’interrogeante ignorance, fiévreusement anxieuse de savoir d’où elle vient, où elle va, et quel emploi faire d’elle-même au cours du terrestre passage, la foule vagissante arrive au terme inévitable avant que d’avoir pu rencontrer, ou même entrevoir, autrement qu’en rêve, la solution d’énigmes qui sont au delà des moyens. Demandant moins à connaître qu’à être secourue, elle s’empresse aux affirmations dogmatique aisément victorieuses de doutes qui réclameront plus tard l’essor de hautes activités à venir. Qu’importe à la plupart une juste compréhension de l’énorme tragédie des choses, si de magiques formules cultuelles lui procurent une paix de rites correspondant aux fins obscures d’une confortable infirmité ?

Douloureusement oppressé du problème, le grand Pascal ne se vit-il pas réduit à nous proposer de prendre à notre compte les chances du probable, en expliquant qu’au pis, le fait de miser sur sa Providence ne nous expose qu’au risque indifférent de nous être trompés ? Se tromper sur la Divinité pourrait n’être qu’un accident de pensée. Mais se tromper sur soi-même, quelles funestes conséquences aux rappels de la réalité ! Il est vrai nous n’avons pas beaucoup moins de peine à contempler sans épouvante le phénomène cosmique de notre destinée ! Est-il donc étonnant que l’inconnu de la mort nous fasse plus de peur que le trop connu de la vie dont les anxiétés nous offrent pourtant le recours aux impulsions ancestrales qui les ont causées ?

Le vulgaire s’aidera fatalement de sa méconnaissance, par nécessité. Mais l’homme, en lutte contre les insuffisantes formules du « savoir », s’il se montre plus difficile à satisfaire, ne sera pas moins pressé que le commun troupeau de croire très vite qu’il a trouvé. Que peut-il faire de sa trouvaille, sinon la communiquer ? Ou sa formule se trouvera cadrer avec les méconnaissances ataviques du sentiment populaire tout imprégné lui-même des primitives défaillances, et ne sera que d’une nouvelle adaptation aux dogmes d’ignorance ; ou il différera, et sera d’une commune voix déclaré ennemi. C’est encore, en des formes mouvantes, le spectacle que nous avons sous les yeux.

Sans qu’il pût être question déjà de distinguer entre l’imagination et l’observation, la voie allait s’ouvrir aux évolutions de la pensée. Et l’agent décisif, il faut bien le reconnaître, fut le premier qui différa : l’admirable « hérétique » dont le nom exécré signifie simplement qu’au lieu de se conformer aveuglément, « il a choisi ». Quel que fût son dire, il demeure le premier héros, le grand aïeul de nos générations évoluantes, voué à l’honneur suprême d’être traité sans aucun ménagement. Hélas ! il ne pouvait déjà connaître les beaux étais d’expérience irréductible à destination des héros obscurs qui ont suivi. De fortune suprême, peut-être, un orgueil de solitude morale pouvait-elle leur venir, en des formes de réconfort ? La plus belle source d’énergie de l’homme magnifiquement tourmenté.

Qu’est ce donc que l’éblouissement d’un éclair de vie ? Tantôt ouvrir les yeux et tantôt les fermer ! Maudit-on le repos de la nuit après les fatigues d’une journée ? La vie a des splendeurs. Comment oser se plaindre ? Et si belle que soit notre fougue de vivre, aussi bien dans l’amour qu’au service des nobles causes, les plus hautes figures du plus grand rêve, quelles grâces reçues du bienfaisant sommeil qui abrège allégrement de moitié les douleurs et les joies de notre toujours vivante sensibilité ! Heureux recours d’une mort accueillante qui vient couper de néant jusqu’aux fatigues du bonheur, pour nous ramener, en des formes nouvelles, aux chances d’énergies inconnues. Merveilleux apaisement de l’être, comme d’un bel orage d’harmonies supérieures qui s’achèvent en des sensations d’océan étalé ! Une grande paix d’espérances aussitôt réparées que rompues.

Ce bienfaisant accord éventuel de sensations directes et d’illusions organiquement enchaînées nous sollicite à l’action par l’appât d’une vie plus complète, avant de pouvoir nous rendre compte des éléments qui vont la déterminer. Éminente magie d’associer la fiction aux labeurs de la rude journée, pour adoucir des heures de misère par des passages d’heureuse irréalité. C’est le rêve, le grand rêve menteur, chanceusement ailé de vérités en devenir, qui veut l’existence autre qu’elle ne nous fut donnée, et la fera vraiment supérieure, à la condition de nous rendre capable de la composer. La fictive abolition de ce qui est. La merveilleuse vision d’un monde plus « humain » en remplacement de celui dont les heurts ne nous sont pas ménagés.

Aussi, non contents d’agrandir les domaines de la chimère, nous n’aurons point de cesse que nous n’ayons fixé, au hasard des rencontres, des parties de fictions en des formes d’humanité. Musique, danse, poésie, prose, contes, drames, romans, comédies, tout pour une évocation de fantômes qui nous emportent en des vols imaginaires, au delà des attaches de notre destinée. La vie ne se peut déprendre du rêve dont elle est obsédée.

Je marche tout vivant dans mon rêve étoilé,
s’écrie le héros d’un drame fameux, au bord de la catastrophe suprême. Enivrement de notre humanité triomphant d’une joie anticipée de vivre son rêve, au risque d’une simple hallucination : deux moments qui ne sont pas toujours faciles à distinguer.

Ce qui aggrave la confusion inévitable, c’est que les figurations du rêve, enserrées dans les contingences organiques de nos compréhensions successives, évoluent d’un cours parallèle à celui des connaissances confirmées. Pour synthétiser le phénomène, il faudrait peut-être parler d’évolutions passagèrement correspondantes de l’erreur et de la vérité. Mais beaucoup d’esprit pourraient s’en trouver déroutés. Il est cependant assez clair que les puissances d’imagination, loin d’abandonner leur emprise sur les développements de l’humanité, ou même de reculer simplement à mesure que progresse la connaissance positive, ne font que puiser, à toute heure, dans l’océan d’inconnaisance, de nouveaux éléments d’énergie pour des efforts de puissance ou d’impuissance toujours à renouveler. Le rêve, au début de la tentative de penser, ne se présentera d’abord que pour s’élancer au delà d’un état de mentalité recru d’idéalisme, dont l’effet sera moins de déterminer l’inconnu que d’en figurer au hasard des déterminations.

À ne citer que le cas le plus frappant, n’est-il pas manifeste que la conception moderne de l’atome et de ses mouvements, qui en font un chaînon de notre système solaire inclus dans l’évolution de la nébuleuse, nous met en marche, vers une conception de l’unité Matière-Énergie, par de retentissants appels à des enquêtes plus précises en même temps qu’à des envolées de l’imagination. Le rêve ne peut pas être tout de mensonge, puisqu’il nous tient par des attaches organiques d’observation confirmée. L’hypothèse est un rêve qui appelle le jour où des parties caduques devront s’éliminer pour faire place à de plus stables éléments de pensée. Nous n’avons donc à condamner aucune de nos procédures d’intelligence, en attribuant à l’une la fabrication de l’erreur, et à l’autre la production d’une vérité d’expérience. Rêver n’est pas nécessairement divaguer. Pourquoi la rencontre d’un rêve de vérité, d’une hypothèse justifiée, comme il advint à Newton ? Il faut seulement savoir que la part de conjectures devient de plus en plus ténue dans l’observation confirmée, de plus en plus grande dans la mise en œuvre de l’imagination libérée.

Si l’on met en regard les facilités, la spontanéité même du rêve et le pénible labeur d’une connaissance dégagée de sa gangue au cours des successions de méconnaissances, ne faut-il pas admettre que rêver et penser sont d’une même procédure cogitative dans des conditions différenciées ? Nous en sommes venus aujourd’hui à reconnaître que nos classements de phénomènes sont de subjectivité pure pour les commodités de notre entendement. Puisque nous ne découvrons en réalité dans le monde que des enchaînements de phénomènes, c’est donc que tous les phénomènes se tiennent des mêmes liens par des transitions insensibles dont les stages échappent à la discontinuité de nos sensations. Rêver, penser, seraient ainsi d’une même activité de dépense organique, l’un dans l’illimitaion de l’espace et du temps, l’autre dans les encadrements de notre sensibilité. Par là s’expliqueraient le plus naturellement les mouvements de l’un à l’autre sur une échelle de toutes gradations.

En somme, cette simple remarque est si proche de l’évidence qu’on ne voit pas sur quels fondements on pourrait la contester. La dispersion des « facultés » dont nous encombrons le didactisme de notre psychologie est un des grands obstacles aux simplifications des états psychique à déterminer. Je ne songe point à m’en plaindre, car elles correspondent à un stage nécessaire de notre compréhension. Nos classifications sont mères de connaissances et de méconnaissances mêlées. Pour en tirer des clartés de rapports dans les passages de nos compréhensions successives, il n’est que de conférer leur relativité subjective avec ce que nous pouvons saisir des mouvements cosmiques expérimentalement déterminés.

La première apparition d’une réaction de sensibilité, de pensée, au contact du monde extérieur, est d’une ténuité du réflexe initial — d’autant plus difficile à saisir qu’il se confond avec l’émotivité plus prompte aux élans spontanés du rêve qu’aux labeurs d’une détermination d’activités positives. La réaction sensorielle classe dans l’ordre des réflexes les premiers sursauts de sensibilité, d’intelligence, de conscience, aux rencontres du phénomène extérieur. Et comme ce phénomène extérieur, elle ne peut encore l’interpréter d’une façon positive, il lui reste le secours de l’interprétation imaginative en vertu du principe du moindre effort. Ainsi, puisqu’il faut que la sensation s’enchaîne à une activité organique, voyons-nous surgir ces ébauches imprécises de sub-connaisances qui se distinguent si peu de certains rêves d’émotivités — premiers tâtonnements du connaître qui gardent trop souvent le pas sur les connaissances les plus qualifiées. Ce n’est pas que des unes aux autres des liens ne se découvrent. La vérité d’aujourd’hui peut avoir été l’erreur d’hier et peut devenir, par l’accroissement de la connaissance, l’erreur de demain. Nous manifestons des états d’esprit correspondant plus ou moins exactement à l’objectivité des choses qui se découvre lentement à nos yeux. Aussi, oserait-on dire, de ce point de vue, que l’erreur peut être une vérité en devenir, et la vérité une erreur dépassée. Cependant, nous vivons de parties d’inconnaissances, de méconnaissances et de connaissances croisées de conjectures, auxquelles nous nous abandonnons avec plus ou moins de satisfaction. La fonction de notre intelligence est de nous engager dans les directions de la connaissance, et l’on peut dire que depuis un nombre respectable de siècles, ce pas décisif est franchi.

Aux prises avec l’expérience des choses, les grands rêves religieux ont évolué du poème des légendes aux sécheresses de l’écriture métaphysique qui les a dénaturés. Quelque fortune qui nous attende, il est permis de croire que la science expérimentale est fondée. Sans doute, le nombre est trop grand, et le sera longtemps encore, des aveugles conduisant des aveugles, selon le mot de l’Écriture elle-même. Hélas ! On a plutôt fait le saut dans l’abîme que de remonter au grand jour, après s’être asphyxié d’absolu.

Contre-parties.

Ce ne serait point de l’homme qu’il n’y eût des contre-parties. On ne fait pas sans peine sa juste part à l’imagination. S’il ne suffit pas de nous induire au risque de dépasser le but pour accroître nos chances de l’atteindre, et si nous en arrivons à demander au rêve la fixité des premières apparences pour vivre une vie désorbitée par des fantômes, alors nous réalisons la mise en scène des théologies successives dont l’œuvre est de nous régie selon les décevantes formules des temps où l’on ignorait. Le danger des rêves ataviques, une fois déchaînés, sera de nous vouloir maintenir dans les brouillards des âges ballotés de méconnaissances, créateurs de fictions que nul n’avait le droit, ni le pouvoir de contrôler.

L’une des conséquences est que nos enfants en sont venus à recevoir de nous, simultanément, avec des connaissances d’observation positive dont ils ne sauraient se passer, d’antiques versions des cosmogonies d’ignorance, revêtues d’un caractère suprême d’autorité. Pressé de vivre, ils se décideront d’autant moins à choisir que le discrédit social guette qui se laisserait séduire par les probations d’expérience. Ainsi notre jeunesse apprendra qu’il y a deux « vérités » inconciliables, l’une d’observation circonscrite, l’autre de dogmatisme universel qui prétendent contradictoirement s’imposer. L’une, puissante par la discussion toujours offerte et l’acceptation générale qui s’ensuit ; l’autre, prétendant dominer l’homme tout entier par des formules d’une « Révélation infaillible » sous la garde de châtiments éternels. Comment la contradiction insoluble n’aurait-elle pas conduit à de mortels conflits ? Notre sort fût de nous entredéchirer pour des mots, quand il n’était besoin que de constatations de l’expérience pour nous accorder. Mais la foule préfère geindre cultuellement, en détournant la tête, dans l’effroi d’une crudité de lumière dont son rêve débile ne peut s’accommoder.

Et pourtant, même après de si fâcheux écarts, nous ne saurions désavouer le rêve sans renoncer, du même coup, aux plus hautes envolées de la vie. Qu’est-ce donc, en effet, qui nous rapproche chaque jour davantage du stage d’évolution supérieure où nous pouvons aspirer pour le suprême tête-à-tête de la conscience humaine et de cet univers dont elle est la plus haute manifestation. Qu’est-ce donc qui nous permettra de nous efforcer, par l’idée, vers notre prochaine ascendance d’évolution ?

Pascal, affrontant le mystère, s’est demandé si l’obsession d’un rêve répété ne serait pas l’équivalence d’une pensée vécue. Un roi, dit-il, qui dans une succession de nuits se rêverait artisan, ne serait-il pas de même fortune qu’un artisan qui, dans une succession de nuits, se rêverait roi ? Attirance et terreur d’un néant de la vie ! Recherche d’une issue d’irréel pour des obsessions de réalité.

Si l’observation et le rêve sont véritablement d’une même activité fonctionnelle avec des diversités d’issues, aux chocs toujours changeants du monde extérieur, si les sensations n’emmagasinent qu’une somme de retentissements dont l’organisme fait sa dépense selon les invitations du moment, on comprend que le phénomène puisse se poursuivre en des reprises différentes de sensations associées. Si d’exorbitantes réserves de puissances imaginatives ont fait et font encore échec aux chanceux battements d’une expérience troublée, il s’explique très bien qu’une éventuelle balance s’établisse tôt ou tard des correspondances du rêve et de la pensée dans les complexités d’un Moi dont l’apparente fixité n’est que de mouvements continus. La déconcertante question de Pascal me paraît donc tout prêt d’une tautologie. Roi ou artisan de rêve pendant une moitié de la vie, avec une contre-partie d’artisan ou de roi de positivité pendant une autre moitié, il faudrait, pour déterminer l’intérêt de ce partage, pouvoir établir un bilan comparatif des sensations diversement composées. La sensation du réel sera probablement plus forte puisque la sensation du rêve n’en est qu’un contre-coup. En revanche, la sensation du rêve pourra être plus belle par l’effort d’idéalisme harmonieux dont l’imagination peut disposer. Cela ne change rien du problème. De quelque façon que rêves et pensées se distribuent, il se fait un accord de retentissements aux sensibilités de la vie, et la conclusion sera toujours d’une équivalence d’énergies plus ou moins heureusement ordonnées. Assez de vaines plaintes. À l’action. À l’action de sentir, à l’action de connaître, à l’action de comprendre par le rêve et par la pensée.

Que je rêve dormant ou éveillé, mêmes qualités du phénomène. Mêmes aboutissements d’inégales rencontres quand le processus d’imaginative se heurte au processus des sensations caractérisées. En des termes bien différents, Shakespeare s’est posé la même question que Pascal pour la résoudre positivement. « Nous sommes de cette étoffe dont se font les rêves, et notre petite vie est encerclée de sommeil »[2]. Qu’en conclure ? N’en faut-il pas toujours venir aux accommodations de la vie ? Que chercher au delà du double aspect des existences de forces ou de faiblesses plus nettement déterminées par les formes d’émotivités qui font le caractère, que par la virtuosité d’intelligence qui leur donne cours. Rêver et observer, avec plus ou moins de chances d’une rencontre objective, sont deux formes d’une pétition de connaissance qui, même pour concevoir ce qui n’est pas, a besoin de se prendre aux élément de ce qui est.

Nos ancêtres inaugurant la vie mentale par le rêve nous l’ont faite périlleuse par l’accoutumance aux faciles figurations du verbe dominant l’empirisme quotidien. Rien à changer des procédures naturelles. Il suffit de seconder l’évolution compensatrice à laquelle incombera l’office de faire cohérer des aspects d’incohérence. Rêver d’abord. Fatalité des premiers jours, avec l’heureux escompte des lendemains qui trop longtemps se refuseront au plus sûr, au plus beau de connaître. Battus de contradictions, où nous prendre ? Vivre automatiquement sur les postulats périmés des âges primitifs, ou s’acharner, de conquête en conquête, dans la poursuite des vérités fuyantes que toutes les puissances d’atavisme voudront nous dérober ?

Assaillis de doutes aussi bien que de fugitives « certitudes », qui ne sont parfois que des nuances d’incertitudes, où fixer nos tourments dans la véhémence d’affirmations contradictoires, d’autant plus présomptueuses qu’éclate plus clairement leur fragilité ?

L’accord des désaccords.

Ma parole du dernier jour sera-t-elle donc d’abdication mentale, ou d’accueil ami aux vérités relatives dont l’éclat grandit à chaque bond des générations successives vers un accroissement du savoir ? Mon choix est fait. Comme tous, j’ai vécu des efforts des générations précédentes. Ne me dois-je pas à moi-même, comme à ceux qui déjà se pressent aux portes de la vie pensante, d’accepter le noble héritage de labeur, même pour un bilan de conclusions toujours susceptibles d’être révisées ?

Constatation d’expérience, cela n’est plus du rêve. Mais avant de se demander comment la pomme tombe de l’arbre, pendant combien de millénaires, aux spectacles des choses, l’homme a-t-il trouvé plus commode de ne pas même en rêver, tant le phénomène, qui suffit à Newton pour une formule positive des mouvements cosmiques, paraissait indigne d’arrêter ses regards. Cependant, tandis que se poursuivait l’évolution qui détachera le fruit de l’arbre nourricier, l’évolution mentale, résumée en l’homme de science, mûrissait depuis des siècles d’observations et de rêves confondus, pour une interprétation positive des enchaînements cosmiques manifestés par l’expérience de l’universelle gravitation. Réalité d’emprise plus émouvante que tous les rêves. Le plus beau couronnement d’une pensée.

À l’heure même du triomphe de notre science, gardons-nous de maudire ces rêves qui ont survolé et survolent encore le berceau des sociétés humaines, alors même que l’excuse des brouillards d’ignorance ne peut plus être alléguée. Nos méprises, avec leur fragments d’observation inachevée, n’en ont-elles pas moins offert au passé le bienfait d’une aide pour la vie, et nous est-il possible de l’oublier quand la fleur de jeune beauté s’en est évanouie ? Qui donc voudrait dire, quand tout atteste le contraire, que nous n’avons pas, que nous n’aurons plus besoin de rêver ?

Entre le rêve et la pensée, pourquoi donc nous demander de choisir, puisqu’il n’est que de reconnaître l’ordre des phénomènes, quand, jaillissant d’un même élan d’enquête sur l’homme et sur le monde, leurs activités divergentes se rejoignent par les associations de leurs effets ? Surgis des mêmes sensations, rêve et pensée, conditionnés de formations différentes, demeurent d’évolutions convergentes, jusque dans les conflits de prééminence où la loi de l’évolution individuelle sera de les concilier. L’imagination nous construit, en somme, des figures de sensations qu’elle associe, ou dissocie (abstraction)[3], dans les mouvements d’un synchronisme évolutif du dedans et du dehors dont les correspondances, constituant nos déterminations du connaître, forment toute la structure de la pensée[4].

Aujourd’hui, nos théologies, nos métaphysiques bourdonnent dans le vide à la recherche d’un affinement « d’intuition » qui permettrait à la « doctrine » de rejoindre des parties de connaissance positive convenablement défigurées. D’hallucinations obstinées, l’imagination métaphysique essayera vainement de se plier à des disciplines d’observation[5] sur lesquelles il n’est plus possible de contester.

Le phénomène imaginatif est d’un élan continu de connaître, ou plutôt d’exprimer au delà du connu, par des figures d’incoordination à vérifier ultérieurement. C’est dans le champ de ces vérifications que le conflit s’installera plus tard. Cependant, encore, l’imagination suggérera des procédures d’hypothèses, même scientifiques, devançant, appelant un renouveau d’observations. Aucun homme de sens rassis, en dehors du métaphysicien, ne se proposera le plein achèvement des vues d’imagination. D’autre part, aucun homme d’une moyenne intellectualité n’avancera, dans la voie des investigations positives, sans des hypothèses d’anticipations en quête de voies nouvelles. Au tableau des opérations de l’esprit, imaginer, observer, marcheront ainsi de compagnie,

L’un disant tu fais mal, et l’autre c’est ta faute.
La valeur des évolutions mentales se mesure aussi bien à la puissance d’anticiper droitement qu’à la probité des rectifications.

Est-il certain qu’entre l’imagination et l’interprétation d’expérience, il y ait autre chose qu’une mesure d’élan dans des échelles d’approximations ? Cette vue tenterait par sa simplicité. Ne voyons-nous pas qu’on ne peut imaginer que sur des fondements du réel, et que ce réel lui-même, comme dans l’histoire de l’atome, par exemple, dépasse quelquefois les plus belles audaces de l’imagination ? Imaginer, c’est se figurer le monde au delà des mesures contrôlées. Observer ne peut aboutir qu’à ordonner, à approprier toutes figures de nos sensations de positivité, pour nous ramener, selon nos moyens, dans le cadre d’une connaissance capable de subir l’épreuve de la durée.

À travers le conflit des réalités et des données imaginaires, quel usage des naturels développements de nous-même, sinon de diminuer progressivement l’écart du rêve à l’observation ? Toute la vie des hommes et des peuples demeure attachée à cette conciliation, à cet accord de désaccords. Si puissante pour suggérer, pour vérifier, pour développer, pour vivifier nos conquêtes d’expérience, l’écriture mathématique est de mètre universel, c’est-à-dire d’une fixité d’idéalisme donnant corps à l’hypothèse d’un décret absolu. N’est-ce pas l’imagination toujours qui corrige doucement l’implacable rigueur des activités mondiales, atténuant les chocs trop vifs des émotivités où la suggestion de réalité voudra fixer l’imaginaire, où l’imaginaire prêtera ses ailes à la réalité ?

Ainsi, l’homme se laissera jeter aux actes qui expriment le plus beau de lui-même, — fier des plus lourds sacrifices en vue d’un idéal qu’il n’atteindra jamais. Il y a des qualités de rêves à la mesure de l’idéal qui ne peut déterminer notre vie qu’à condition de survoler la positivité. L’imagination grandit tout au delà du réel, mais s’il peut demeurer, du roman d’idéalisme, des directions d’activité heureuse, c’est bien le rêve qui nous fera tout accepter stoïquement de la vie. C’est bien le rêve qui donnera une signification supérieure à notre existence éphémère, qui en manifestera la beauté par des fusées d’espérances dont l’office sera surtout d’avoir passé. Dans la victoire il pourra nous élever jusqu’au raffinements d’une sage prévoyance. Dans la défaite, il rallumera les feux de notre énergie. L’observation jalonnera la route, l’imagination élargira les horizons du voyageur. Sans l’imagination qui charme les souffrances du connaître et illumine de fugitifs espoirs les anticipations de l’inconnu, nous serions réduits aux agitations d’une vie animale où le rêve ne serait rien qu’une répétition mnémotechnique de sensations mal oubliées.

Vivre le rêve et la pensée.

Où nous amènera la connaissance obtenue de l’observation et du rêve associés ? À vivre notre vie cosmique, non plus dans les mésinterprétations de nous-mêmes et du monde, mais dans la ferme assurance d’une positivité rayonnant d’un idéalisme où nous convient le charme et la dignité de nos heures. À nous accommoder au lieu de discorder, à nous rapprocher d’une paix de connaissance vérifiée, embellie de rêves dont les attirances nous enchantent pour un temps, au risque, si nous n’y prenons garde, de nous égarer. Bien ou mal, ces rêves nous ont rassurés, aidés, soutenus dans les épreuves, encouragés par d’incohérents réconforts qui ont passagèrement allégé le fardeau de notre vie. Cependant, les épreuves passent, et les rêves d’hier se trouvent inadéquats à l’expérience d’aujourd’hui.

Le primitif aïeul vivait à sa façon dans le compagnonnage de son fétiche — s’accommodant tant bien que mal de tous mécomptes, comme aujourd’hui font nos fidèles quand leur Divinité reste sourde à leurs vœux. Avec l’évolution de l’homme, les Dieux n’ont cessé d’évoluer eux-mêmes jusqu’à nos présents jours. Les légendes succèdent aux légendes pour aboutir au même épuisement des émotivités, aux mêmes gestes, aux mêmes effets. Il est si facile de dire. Il est si difficile de vivre la parole ailée. Les plus belles prédications se donnent cours. Il n’y manque que l’efficacité. Bossuet osait approuver les odieuses violences des « dragonnades ». S’en trouvait-il aussi qualifié qu’il pouvait croire, pour de profondes suggestions de charité ?

Les rites cultuels expriment un absolu de croyances qui prétend échapper au changement, alors que l’homme ne cesse de changer. C’est la fondamentale discordance. L’élan d’une aspiration de plus en plus haute, ne pourra que suggérer toujours des réalisations de relativités supérieures. Pour les développements d’une énergie de réalisation, il faudra d’autres ressources de volontés, d’autres puissances de désintéressement que le modeste bagage de sentimentalités qui peut suffire à de vulgaires existences, figées hors des hautes émotivités génératrices des plus beaux moments de notre vie.

Que peut la morale d’un salut personnel, à l’issue du terrestre séjour, sinon faire appel, sous le masque d’un altruisme parlé, aux appétits d’égoïsme organique manifestés dans toutes les formes des activités de conservation. Aider de rencontre, pour être éternellement sauvé, n’est-ce pas, pour le fidèle, un assez bon marché ? Ne se peut-il concevoir d’ambition supérieure ?

Une courageuse acceptation de la destinée terrestre s’imposera tôt ou tard, puisqu’une évolution ordonnée d’énergies nous y conduit nécessairement comme l’indique le progrès général des âges, pour le bénéfice de tous et de chacun. Plus nous pourrons donner de nous-mêmes, plus heureuse et plus belle aurons-nous fait notre vie. L’ignorance ne peut que nous faire régresser par les prédominances d’un atavisme prolongé. Le premier effet d’une connaissance commençante du monde et de nous-mêmes nous a d’abord rehaussés à nos propres yeux. Imparfaits produits d’une perfection divine, nous n’aurions en perspective que des degrés de déchéance par des manquements inévitables. Évolutions croissantes des relativités organiques, nous nous mettons en route, au contraire, vers de futures grandeurs. Comment résister à l’appel des allégresses de vivre dans les données de la connaissance, pour nous enfermer dans les incohérences de rêves sans issue ? Quelle plus belle fortune que de vivre hautement le rêve et la pensée tout ensemble ? Sans doute, le rêve prévaut d’abord par les facilités du moindre effort. Mais la pensée en vient à se reprendre par l’autorité positive de l’observation vérifiée. Toute l’histoire de l’homme est de ce conflit permanent où l’imagination garde l’avantage d’un champ plus libre dans toutes les directions de l’inconnu. Rêver, c’est espérer. Qui ne s’est pas construit un rêve au-dessus de ses moyens, et n’a pas tenté de le vivre, ne se sera pas montré digne d’un passage d’humanité.

  1. Le Rêve.
  2. « We are such stuff as dreams are made of and our little life is rounded by a sleep. »
  3. « Il n’y a pas l’imagination, remarque M. Th. Ribot, il y a des gens qui imaginent ». Il n’y a que des effets de sensations à figurer par des images où la métaphysique veut voir trop aisément une indépendance de réalisation. C’est « l’abstraction réalisée » de Locke à laquelle il nous faut toujours revenir.
  4. Est-il besoin de dire que cette vue est sans aucuns rapports avec « l’harmonie préétablie » de Leibnitz, puisqu’on n’y considère que des mouvements d’évolution, qui, de commune origine, se distinguent ou se rejoignent tour à tour en un complexe supérieur qui n’est lui-même, qu’une gestation du devenir ?
  5. Nos métaphysiciens à la mode se sont enfin résignés à admettre l’évolution… pour la dénaturer. M. Bergson la voit « créatrice », tout simplement. Au sortir de ses mains redoutables, nous n’avons plus devant nous qu’un « triste objet » sans forme, sans couleurs et sans voix. Tel le superbe Hyppolyte quand le monstre eut passé.