Au temps de l’innocence/16

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Revue des Deux Mondes6e période, tome 60 (pp. 801-808).


XVI


Quand Archer descendit la grande rue sablonneuse de Saint-Augustin, se dirigeant vers la maison qui lui avait été indiquée comme la demeure de Mr Welland, il aperçut May debout sous un magnolia. Les rayons du soleil doraient ses cheveux, et le jeune homme se demanda pourquoi il avait tant tardé à venir.

La vérité, la réalité, la vraie vie se trouvaient là ! Comment, lui, l’indépendant Archer, s’était-il cru obligé de rester cloué à son bureau par crainte des critiques ?

— Newland, est-il arrivé quelque chose ? s’écria la jeune fille.

Ainsi elle ne devinait pas, elle ne lisait pas dans ses yeux la raison de sa venue ! Mais lorsqu’il répondit : « J’ai voulu vous revoir, » elle rougit délicieusement, et cette rougeur effaça la légère déception du jeune homme.

Malgré l’heure matinale, la grand’rue se prêtait mal à un entretien intime, et Archer souhaitait vivement de se trouver seul avec May. Les Welland déjeunaient tard : la jeune fille lui proposa une promenade jusqu’au bois d’orangers au delà de la ville. Elle venait de ramer sur la rivière et le soleil semblait l’avoir prise dans le filet d’or qu’il jetait sur les petites vagues. Sur le brun chaud de sa joue, ses cheveux fous brillaient comme des fils de métal ; ses yeux semblaient plus clairs, presque pâles dans leur transparence. Elle marchait à côté d’Archer de son long pas rythmé, et son visage était empreint de la sérénité vide de pensées que l’on voit aux jeunes athlètes des frises grecques.

Pour les nerfs tendus d’Archer, cette vision était aussi apaisante que le ciel bleu et la rivière paresseuse. Ils s’assirent sous les orangers. Il mit son bras autour d’elle et l’embrassa. C’était boire à une source fraîche sous le soleil. Mais la pression de ses lèvres avait peut-être été plus vive qu’il ne l’avait voulu, car le sang monta à la figure de la jeune fille, et elle recula.

— Qu’y a-t-il ? demanda Newland en souriant.

Elle le regarda surprise.

— Rien, répondit-elle.

Un léger embarras pesa sur eux ; leurs mains se séparèrent. Newland ne l’avait pas embrassée sur les lèvres depuis leur fugitif baiser dans le jardin d’hiver des Beaufort, et il vit qu’elle était troublée dans son calme d’enfant.

— Racontez-moi ce que vous faites toute la journée, demanda-t-il, croisant ses bras derrière sa tête et rabattant son chapeau sur ses yeux pour les garantir du soleil.

En la faisant parler des choses simples et familières, il allait pouvoir suivre ses propres pensées. Il écouta la simple chronique : baignades, promenades à voile, courses à cheval, réunions dansantes organisées au petit hôtel en l’honneur d’un bateau de guerre. Il y avait quelques personnes agréables de Philadelphie et de Baltimore de passage à l’hôtel et aussi les Selfridge Merry, venus à cause de la bronchite de Kate Merry. On voulait faire un tennis sur le sable ; mais Kate et May seules avaient des raquettes, et presque personne ne savait le jeu. Très occupée, May avait à peine eu le temps d’ouvrir un petit livre que Newland lui avait envoyé la semaine précédente : Sonnets from the Portuguese ; mais elle apprenait par cœur le Last Ride de Browning, parce que c’était une des premières poésies que son fiancé lui avait lues. Elle lui dit en souriant que Kate Merry n’avait jamais entendu parler de Browning.

Tout à coup elle se leva :

— On va nous attendre pour le déjeuner !

Ils se hâtèrent de rentrer.

Les Welland campaient, pour l’hiver, dans une petite maison délabrée. Une haie de géraniums et de plumbagos entourait la propriété. Mr Welland s’effarait du manque de confort à l’hôtel, et, à prix d’or, Mrs Welland se voyait obligée, d’année en année, d’improviser une installation, amenant de New-York des domestiques récalcitrants qu’aidaient les nègres de la localité.

— Les médecins exigent que mon mari soit absolument chez lui, autrement il serait si malheureux que le climat ne lui ferait aucun bien, expliquait-elle chaque hiver.

Mr Welland, en toute sérénité, devant sa table chargée des friandises les plus variées, disait à Archer :

— Vous voyez, mon cher ami, nous campons… nous campons ! Je dis à ma femme et à May qu’il faut s’accommoder de tout…

Mr et Mrs Welland avaient été surpris de l’arrivée de leur futur gendre ; mais celui-ci eut la bonne inspiration de parler d’un mauvais rhume, ce qui sembla à Mr Welland une raison plus que suffisante pour abandonner tout travail.

— Vous ne serez jamais assez prudent, surtout aux approches du printemps, dit-il en versant du sirop d’érable sur son assiettée de crêpes. Si j’avais été aussi prudent à votre âge, May danserait à New-York maintenant, au lieu de passer ses hivers dans un désert avec un malade.

— Mais j’adore être ici, papa. Si Newland pouvait rester, j’aimerais mille fois mieux être ici qu’à New-York…

— Newland doit soigner son rhume avant tout, observa Mrs Welland avec indulgence ; sur quoi le jeune homme se mit à rire, en disant qu’en effet les devoirs professionnels n’avaient aucune importance.

Archer arriva néanmoins, après un échange de télégrammes avec Mr Letterblair, à faire durer son rhume pendant une semaine. L’indulgence de Mr Letterblair était due en partie à la solution satisfaisante que son jeune associé avait obtenue dans l’affaire du divorce Olenski. Mr Letterblair avait fait connaître à Mrs Welland le service rendu par Mr Archer à toute la famille, service dont la vieille Mrs Manson Mingott s’était déclarée particulièrement satisfaite. Et un jour que May était allée faire une promenade avec son père dans l’unique voiture de la localité, Mrs Welland saisit l’occasion pour aborder un sujet qu’elle évitait toujours en présence de sa fille.

— Je crains que les idées d’Ellen ne soient pas du tout les nôtres ; elle avait à peine dix-huit ans quand Médora Manson l’a emmenée en Europe. Vous vous rappelez qu’elle est apparue en noir le jour de son entrée dans le monde ? Encore une des excentricités de Médora, mais cette fois presque prophétique ! Il y a douze ans de cela, et, depuis, Ellen n’était jamais revenue en Amérique. Rien d’étonnant à ce qu’elle soit si complètement européanisée.

— Mais le divorce n’est pas admis en Europe… La comtesse Olenska a cru se conformer aux usages américains en demandant sa liberté.

C’était la première fois que le jeune homme prononçait le nom de Mme Olenska depuis son retour de Skuytercliff : il se sentit rougir.

Mrs Welland prit un air irrité :

— Encore un exemple des usages extraordinaires que nous attribuent les étrangers… Ils pensent que nous dînons à deux heures, et que nous favorisons le divorce… C’est pourquoi je trouve ridicule de les recevoir quand ils viennent à New-York… Ils acceptent notre hospitalité, retournent chez eux et racontent toujours sur nous les mêmes sottes histoires.

Archer ne répondit pas, et Mrs Welland continua :

— Nous vous sommes très reconnaissants d’avoir obtenu d’Ellen qu’elle renonce à son projet… Sa grand’mère et son oncle n’avaient pu l’en faire démordre. Tous deux ont écrit que son revirement n’est dû qu’à votre influence… Elle a pour vous une admiration sans bornes… Pauvre Ellen !… Je me demande quel sort l’attend.

— Celui que nous aurons tous travaillé à lui faire, eut-il envie de répondre. Si vous préférez qu’elle soit la maîtresse de Beaufort plutôt que la femme d’un honnête homme…, vous faites tout ce qu’il faut pour cela.

Il songea à ce que Mrs Welland aurait dit, s’il avait tenu ce propos. Il imaginait la soudaine altération de ce visage placide et ferme, qu’une longue maîtrise des détails de la vie matérielle avait marqué d’une apparence d’autorité. Elle gardait une certaine beauté saine qui rappelait celle de May ; et Archer se demandait si sa fiancée n’était pas destinée à cette maturité à la fois lourde et innocente. Oh non ! il ne voulait pas que May eût l’innocence qui se refuse à la fois à l’expérience et à l’imagination.

— Je crois vraiment, continua Mrs Welland, que si on avait parlé de cette triste histoire dans les journaux, c’eût été le coup de grâce pour mon mari… Je ne sais pas les détails… je n’ai pas voulu les connaître… J’ai refusé à la pauvre Ellen de l’écouter sur ce chapitre… Ayant un malade à soigner, je dois garder mon entrain et ma gaîté… Mais mon mari a été bouleversé : il a fait un peu de fièvre tous les matins, tant que la décision est restée en suspens… C’était sa terreur que sa fille ne vînt à apprendre l’existence de choses pareilles… Vous avez eu naturellement la même préoccupation que nous, cher Newland… nous savions tous que vous pensiez à May !

— Je pense toujours à May, dit le jeune homme, en se levant pour couper court à la conversation.

Il aurait voulu profiter de son entretien avec Mrs Welland pour la presser d’avancer la date du mariage, mais ne trouvant pas d’arguments capables de la convaincre, il fut soulagé de voir rentrer May et son père.

Son seul espoir était d’user de son influence sur sa fiancée, et, la veille de son départ, il alla visiter le jardin délabré de la vieille mission espagnole. L’endroit rappelait des sites européens, et May, jolie à ravir sous un chapeau dont les larges bords ombrageaient ses yeux trop pâles, souriait aux descriptions que faisait Newland de Grenade et de l’Alhambra.

— Nous pourrions voir tout cela au printemps et même passer les fêtes de Pâques à Séville, proposa-t-il, exagérant sa demande pour obtenir une plus large concession.

— Les fêtes de Pâques à Séville ! Mais le carême commence dans un mois !

— Enfin, bientôt après Pâques, afin que nous puissions nous embarquer à la fin d’avril…

Elle sourit à ce rêve, l’assimilant aux aventures merveilleuses décrites dans les poèmes que son fiancé lui lisait à haute voix.

— Continuez Newland, j’adore vos descriptions !

— Mais pourquoi vous contenter de mes descriptions ?… Pourquoi ne pas voir les lieux mêmes ?

— Nous irons, sûrement, l’année prochaine.

— Pourquoi pas plus tôt ?… insista-t-il.

Elle baissa la tête, se dérobant au regard de son fiancé.

— Pourquoi rêver encore un an ?… Regardez-moi, chérie… Comprenez-vous que je veux que vous soyez ma femme ?

Elle leva sur lui des yeux d’une franchise si limpide qu’il laissa tomber le bras dont il lui enserrait la taille. Mais soudain le regard de May changea, devint profond et indéchiffrable…

— Je ne sais pas si je vous comprends, dit-elle. Pourquoi êtes-vous si pressé ? Est-ce parce que vous n’êtes pas sûr de continuer à m’aimer ?

Archer se leva brusquement :

— Mon Dieu ! peut-être… je ne sais pas, répondit-il avec colère.

May se leva aussi et ils se trouvèrent face à face. Elle semblait grandie, plus femme par la stature et la dignité. Tous deux se turent comme troublés par le cours imprévu que prenaient leurs paroles. Enfin elle dit à voix basse :

— Y a-t-il quelqu’un entre vous et moi ?

— Quelqu’un entre vous et moi ? — Il redisait les mots lentement, comme s’ils n’étaient qu’à moitié intelligibles, et qu’il eût besoin, pour les comprendre, de les répéter. May parut frappée par cette hésitation, car elle ajouta, d’une voix plus grave :

— Parlons franchement, Newland… J’ai eu le sentiment quelquefois que vous aviez changé envers moi, particulièrement depuis que nos fiançailles sont officielles.

— Ma chérie ! Quelle folie ! s’écria-t-il, en se ressaisissant.

— Si c’est une folie, cela ne nous fera aucun mal d’en parler. — Elle s’arrêta, puis ajouta, en relevant la tête avec un de ces gestes empreints de noblesse qui la caractérisaient : — Et même si c’était vrai, pourquoi n’en parlerions-nous pas ?… Vous pouvez si bien vous être trompé !

Il baissa la tête, regardant l’ombre des feuilles sur le chemin ensoleillé :

— Si je m’étais trompé, pourquoi vous supplierais-je de hâter notre mariage ?

Elle abaissa son regard, suivant du bout de son ombrelle le dessin des feuilles sur le chemin, et cherchant visiblement ses paroles.

— Vous pourriez désirer, une fois pour toutes, trancher la situation… C’est un moyen.

Sa calme lucidité étonna Archer ; mais sous les grands bords du chapeau, il vit la pâleur du visage, et remarqua un léger frémissement des narines au-dessus des lèvres immobiles et résolues.

— Expliquons-nous, ma chérie, dit-il, se rasseyant.

Elle s’assit à côté de lui et continua :

— Ne croyez pas que les jeunes filles soient aussi ignorantes que l’imaginent leurs parents… On écoute, on observe ; on a ses sentiments et ses idées… Longtemps avant que vous vous soyez déclaré, j’ai su que vous étiez occupé de quelqu’un… Tout le monde en parlait à Newport il y a deux ans… Je vous ai vus une fois ensemble sous la véranda, vous et elle, à un bal… Quand elle est rentrée au salon, elle était triste et m’a fait de la peine… Je m’en suis souvenue après, quand nous avons été fiancés.

Sa voix s’éteignait dans un murmure, elle serrait et desserrait ses mains sur le manche de son ombrelle. Le jeune homme les prit, les pressant légèrement ; son cœur se dilatait dans un soulagement ineffable.

— Chère enfant ! Est-ce là ce qui vous troublait ! Si seulement vous saviez la vérité !

Elle releva vivement la tête :

— Il y a donc, à propos de vous, une vérité que j’ignore ? je ne sais pas ?

Il continuait à tenir ses mains.

— La vérité, veux-je dire, à propos de cette vieille histoire dont vous parlez.

— Mais c’est ce que je veux savoir, Newland, ce que j’ai le droit de savoir… Je ne voudrais pas devoir mon bonheur à un tort, à une déloyauté envers une autre, et je veux croire que vous partagez mon sentiment… Comment pourrions-nous commencer la vie ainsi ?

Le visage de la jeune fille avait revêtu un air de si tragique résolution qu’il se sentit près de se prosterner à ses pieds.

— Je voulais vous le dire depuis longtemps, continua-t-elle. Je voulais vous dire que, quand deux êtres s’aiment véritablement, je comprends qu’il puisse y avoir des situations qui donnent le droit d’agir contre l’opinion publique… Et si vous vous sentez le moins du monde engagé, — engagé envers la personne dont nous avons parlé… et s’il y a un moyen, — un moyen de remplir vos engagements — même au prix de son divorce… Newland, n’essayez pas de vous soustraire à votre parole à cause de moi.

Archer fut étonné de découvrir que les craintes de la jeune fille visaient à un épisode aussi complètement entré dans le passé que sa liaison avec Mrs Thorley Rushworth ; mais son étonnement fit bientôt place à une vive admiration pour la générosité de sa fiancée. Il était trop préoccupé pour s’émerveiller du prodige de cette hérésie chez la fille des Welland : lui conseiller d’épouser son ancienne maîtresse ! Il était encore tout ému du coup d’œil jeté sur le précipice que tous deux venaient de côtoyer, et plein d’épouvante devant le mystère d’une âme de jeune fille.

Il put enfin articuler :

— Je n’ai pas d’engagement, pas d’obligation du genre que vous imaginez… Tout n’est pas aussi simple que… mais ça ne fait rien… J’adore votre générosité, car je juge ces choses comme vous-même… Chaque cas doit être considéré individuellement, selon sa valeur réelle, — sans tenir compte de l’opinion… Toute femme a droit à sa liberté. — Il se redressa, gêné par la tournure que ses paroles avaient prise et continua en souriant : — Puisque vous comprenez tant de choses, ma chérie, ne pouvez-vous pas admettre que nous puissions nous soustraire à une autre forme de ces mêmes banales conventions ?… Si personne et si rien ne nous sépare, n’est-ce pas une raison pour nous marier bientôt ?

Elle leva son visage vers lui, et Newland, se penchant sur elle, vit dans ses yeux des larmes de bonheur. Mais un moment après, elle sembla descendre des hauteurs où elle s’était tenue et retrouver ses timidités de jeune fille. Il comprit qu’elle n’avait de courage et d’initiative que pour les autres, mais non pour elle-même. Évidemment, l’effort qu’elle avait fait pour parler était beaucoup plus grand que ne le révélait son attitude ; au premier mot rassurant de son fiancé, elle reculait comme un enfant trop aventureux qui se jette dans les bras de sa mère.

Archer n’insista pas : il était trop découragé d’avoir vu s’évanouir la femme nouvelle qui l’avait regardé du fond de ses yeux clairs. May semblait se rendre compte de sa déception, sans trouver un moyen de la dissiper. Ils se levèrent et rentrèrent silencieusement.