Auguste Mariette, décès de l’archéologue

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Auguste Mariette, décès de l’archéologue
Revue des Deux Mondes3e période, tome 43 (p. 768-792).

AUGUSTE MARIETTE Une bien triste nouvelle nous arrive d’Égypte : Auguste Mariette est mort. Jadis le malheur cheminait d’un pas lent, atteignant tour à tour les cœurs qu’il visait ; le progrès l’a fait, — si c’est là du progrès, — plus foudroyant, simultané pour tout le monde. Le télégraphe passe, brutal, et attriste d’un éclair des amis dispersés aux deux pôles. Le journal, — la bruyante machine qui fait chaque matin la voirie de la ville, balayant les idées, les faits et les morts de la veille pour laisser la place à ceux du jour, — le journal jette un nom dans la fosse commune des notices nécrologiques : Mariette, archéologue. — Qu’est-ce que cela ? auront demandé beaucoup d’honnêtes lecteurs, après s’être apitoyés sur la disparition d’un vaudevilliste célèbre, d’un acteur fameux ou d’un politicien illustre. — Mariette-Bey ? qui était ce Turc ? a peut-être dit quelqu’un en France. Puis la foule a oublié. Espérons pourtant que plus d’un lecteur français, parmi ceux qui surveillent en avares le trésor diminué de nos gloires, aura senti un coup au cœur en voyant s’éteindre une de ces gloires ; espérons qu’en tout pays bien des hommes, parmi ceux qui attendent de ce siècle une révélation de vérité, auront eu un cri de souffrance et de révolte devant Ce méfait de la mort : l’ouvrier de génie pris à sa tâche en plein effort, en pleine promesse, au moment où il préparait la lumière qui sera l’aube de demain.

Aujourd’hui, ce langage peut paraître ambitieux, appliqué au modeste savant ; je crois qu’il reste bien au-dessous de ce que dira l’avenir. Ah ! comme ce grand juge bouleversera nos catégories ! comme nous serions stupéfaits si nous pouvions le voir classer à sa guise les renommées et les créations de notre temps ! Si nous voulons savoir ce qui adviendra de nous, l’histoire, qui enseigne tout, est là pour nous le dire. Rappelons de ses profondeurs un des siècles qu’elle garde : écoutons revivre ce siècle dans les Mémoires écrits par un de ses enfans et comparons l’impression contemporaine à notre jugement, à nous qui sommes la postérité : que trouverons-nous de commun ? Le siècle est empli de luttes stériles, agité de ses passions, tout bruyant de gens et de choses qui lui font illusion ; il meurt, recule dans le passé ; le bruit tombe, les gens et les choses de peu s’évanouissent, les petits-fils regardent sans comprendre les portraits qu’on leur a laissés en les leur donnant pour très grands. Que reste-t-il alors ? Des humbles, des obscurs, qui font lentement leur ascension dans l’histoire et envahissent tout son ciel ; des inconnus, que les contemporains coudoyaient avec mépris, et qui se trouvent avoir révolutionné le monde, un moine qui écrivait dans une cellule, un patron de bateau qui courait la mer, un ouvrier qui assemblait des caractères d’imprimerie, un géomètre qui écoutait graviter les astres, un physicien qui regardait bouillir de l’eau. Voilà ceux que l’avenir salue pour ancêtres, après avoir fait litière des gros intérêts et des grosses vogues de l’époque, des superbes de huit jours. M. Renan a dit très finement : « L’homme de la société, avec ses dédains frivoles, passe presque toujours sans s’en apercevoir à côté de l’homme qui est en train de créer l’avenir ; ils ne sont pas du même monde ; or l’erreur commune des gens de la société est de croire que le monde qu’ils voient est le monde entier. » — On peut prévoir quels seront les noms placés le plus haut, quand ce travail de redressement se sera fait pour notre siècle ; on peut les prévoir, si l’on croit que la raison de vivre du monde est le progrès vers une plus grande quiétude morale, faite de science positive, assise sur la connaissance des origines et des lois universelles ; à ce compte, les noms d’aujourd’hui réservés à la vénération de l’avenir seront ceux d’un Cuvier, d’un Burnouf, d’un Mariette. Efforçons-nous de devancer le temps en les honorant ; et puisqu’il est de mode que la passion fasse cortège à tous les cercueils qui traversent la rue, sachons nous passionner pour une mémoire qui va sûrement à l’immortalité.

A cette place d’ailleurs, il n’était pas besoin de préambule pour parler de Mariette. La Revue a suivi pieusement cette résurrection de l’histoire qui se faisait depuis trente ans en Égypte à la voix du savant ; il y a peu d’années, M. Desjardins nous donnait sur lui une biographie émue et très complète. Il n’y aurait pas à la reprendre si la mort n’était venue, avec son dégagement d’horizon, sa liberté d’éloges et son de voir de justice. Ceux qui savent mieux diront ce qu’il faut dire sur cette tombe ; les disciples de l’égyptologue, ses collègues de l’institut, ses émules sur le terrain des hautes études raconteront à nouveau l’œuvre du grand chercheur : je n’ai pas qualité pour devancer leur tâche. Qu’il me soit permis seulement de rendre bien vite un dernier hommage à mon maître et à mon ami, d’esquisser familièrement cette noble figure, que je voudrais voir plus populaire, de rassembler au hasard des souvenirs précieux, tels qu’ils remontent à la mémoire, douloureux et pressés, sous l’émotion de ce méchant coup.


I

Tout le monde va en Égypte aujourd’hui, et, en Égypte, tout le monde va une fois au musée de Boulaq. C’est indiqué dans les guides entre la visite aux derviches tourneurs et la course au puits de Joseph. Parmi les milliers de touristes qui ont traversé depuis vingt ans le petit jardin du musée, beaucoup ont pu apercevoir dans la cour à main gauche, sous les acacias, un homme de grande taille, de forte carrure, vieilli plutôt que vieux, athlète pris rudement en plein bloc, comme les colosses qu’il gardait. La figure, haute en couleur, avait une expression songeuse et bourrue, bon enfant au demeurant ; il était vêtu de la stambouline et coiffé du fez. A sa mine placide non moins qu’à son costume, on le prenait volontiers pour un pacha turc ; il en avait l’allure fataliste et oisive quand il flânait dans son domaine, nourrissant ses singes du Soudan, regardant avec béatitude couler l’eau du Nil et luire le bon soleil voisin du tropique. Tandis que le visiteur traversait le jardin, ce propriétaire sourcillait d’un air rogue et fâché, il suivait l’intrus d’un regard jaloux, le regard de l’amant qui voit un inconnu entrer chez sa bien-aimée, du prêtre qui voit un profane pénétrer dans le temple. Cependant le petit ânier fellah tirait le touriste par la manche et lui montrait l’homme en articulant de son mieux : « Mariette-Bey. » — Au sortir du musée, les voyageurs très consciencieux, — les Américains généralement, — poussaient jusqu’à la porte de la modeste maison, tout affaissée et décrépite par les inondations du fleuve ; ils passaient leurs cartes ; le plus souvent on leur répondait que le bey faisait la sieste, ce qui était vrai. Avec un peu de bonheur, ils entraient et trouvaient un hôte silencieux, renfrogné, qui leur demandait distraitement ce qu’ils avaient vu la veille à l’Opéra. Quand on le complimentait sur ses « antiques, » il prenait l’air vexé d’un policier qu’on entretiendrait de son métier ; son expression de lassitude disait clairement : « J’ai reçu huit ou dix mille touristes qui m’ont parlé des Pyramides ; je les ai montrées d’office à quelques douzaines de têtes couronnées, et comme d’ailleurs vous n’y entendez rien, j’aimerais bien causer d’autre chose ; j’aimerais mieux ne pas causer du tout. » Les curieux sortaient habituellement peu charmés.

Parfois quand un jeune homme, un compatriote surtout, trouvait une phrase juste, un accent de curiosité sincère ; le regard rentré du bey s’éclairait, se fixait sur l’inconnu, scrutateur d’abord et ironique ; si on le pressait sur le fait ou la date en question, il commençait par répondre, en haussant ses larges épaules : « Oui, nous disons cela ; mais qu’est-ce que nous en savons ? C’est peut-être tout le contraire. » Il fallait alors, — hélas ! mon pauvre maître, je puis livrer le secret qui vous faisait parler, personne n’en usera plus, — il fallait alors abonder dans son sens et affirmer avec lui. que l’histoire égyptienne est conjecturale, que l’art égyptien n’est pas de l’art. Aussitôt sa parole éclatait, abondante et irritée, il vous foudroyait de preuves, puis vous oubliait, s’oubliait lui-même et causait ; à ceux qui n’ont pas entendu cette causerie, rien ne saurait la faire imaginer ; ceux qui l’ont entendue ne l’oublieront jamais. La glace rompue, il vous prenait en affection, vous entraînait à son musée, et là il continuait devant ses vieilles pierres ; à sa voix, elles s’animaient, les momies se levaient de leurs gaines, les dieux parlaient, les scribes déroulaient leurs papyrus, les milliers de scarabées, symboles d’âmes libérées, emplissaient l’air du bourdonnement de leurs noms sonores et de leurs millésimes fabuleux. Au commandement de se roi des temps, la procession des siècles retrouvés par lui se déroulait dans les salles funéraires ; ils revivaient tous, accablans de vieillesse et de grandeur, racontent les théodicées superbes, les civilisations inouïes, les conquêtes d’Afrique, les invasions d’Asie.

Tant que passait ce torrent d’histoire, on demeurait courbé sous l’effroi de pareilles révélations, sous lai puissance de l’évocateur ; soudain, à quelque détour de la conversation, il se rapetissait, redevenait humain, et le charme changeait de nature ; le maître sévère de ce peuple de dieux et de rois disparaissait pour faire place au père jouant avec ses enfans. C’était sa famille, tous ces bonshommes de calcaire et de basalte, et jamais enfans de chair et d’os ne furent plus tendrement aimés. Chacun de ces témoins des annales du monde avait eu, outre sa chronique intime, son petit roman connu de Mariette seul, deviné ou imaginé aux heures.de rêverie par le poète qui se cachait sous le savant. Képhren, le constructeur de la deuxième pyramide, est la première victime royale des révolutions ; sa magnifique statue est mutilée ; on l’a retrouvée, avec d’autres du même pharaon au fond du puits de Gizeh, où quelque émeute les avait précipitées. « Ce fut un vrai 93, » disait Mariette. Ti, le propriétaire du grand tombeau de Saqqarah, où sont représentés de vastes domaines, avait été l’un des plus riches particuliers de l’ancien empire. Mariette parlait de son immense fortune avec la nuance de respect qu’un pauvre diable de savant marque involontairement aux puissans de la finance. Voici une douce et mélancolique figure de jeune homme, marquée du sceau des destinées tragiques ; c’est Ménephtha, qu’on suppose être le pharaon noyé dans la Mer-Rouge, joué par cet astucieux Moïse. Mariette ne pensait rien de bon de Moïse : un traître à l’Égypte ! Et son critérium pour tout personnage historique, c’était de savoir si ce personnage avait servi ou nui à l’Égypte. Dans la série des reines, notre guide s’arrêtait avec de secrètes faiblesses : Amnéritis, l’Éthiopienne emprisonnée dans sa fine tunique d’albâtre, le retenait longtemps ; il nous faisait admirer « sa grâce chaste. » Que si l’on essayait d’en rabattre un peu, Mariette se fâchait tout net, comme si l’on eût plaisanté sur sa sœur. Mais sa préférence, c’était encore Taïa, la coquette étrangère, la femme d’Asie, aux lèvres sensuelles, à l’œil alangui, Cléopâtre des premières histoires, qui troubla l’Égypte bien avant l’exode des Hébreux. On devinait que Mariette en savait long sur les déportemens de cette belle personne, bien qu’aucun papyrus n’ait parlé de Taïa ; quand on l’interrogeait sur elle, il clignait des yeux et rougissait : c’était une plaie de famille. Le fils de prédilection, le plus choyé de tous, c’était l’aîné, ce merveilleux Cheikh-el-Beled, l’homme de bois, vieux de quatre mille ans, de cinq mille peut-être, si intense de vie, quand il vous regarde au fond de l’âme, qu’il semble créé d’hier et prêt à marcher. Le Cheikh-el-Beled, le « maire du village, » comme l’avaient surnommé eux-mêmes les Arabes en l’amenant au jour, a été trouvé à Saqqarah, dans ce fief glorieux du savant, théâtre de ses plus belles découvertes ; il était bien entendu que l’homme de bois avait été en son temps cheikh ou maire de la localité où le bey le remplaçait. Ses membres de cèdre jouaient à l’air et à la lumière après cette longue sépulture dans le sable. C’était la grande préoccupation de Mariette. Il avait essayé de le mettre sous verre, puis expérimenté les cimens les plus délicats : jamais père, menant son fils malade aux médecins, n’a été plus anxieux, plus navré. Il fallait voir le bey disant à Mlle Mariette, en lui montrant le vieil Égyptien : « Tiens, je l’aime mieux que toi ! je l’aime mieux que toi ! » Puis il les plaisantait tendrement, ses magots ; il disait de celui-ci : « Comme il est laid, le monstre ! » De celui-là : « Comme il est maladroitement fait ! » Et si on le prenait au mot, de se mettre en fureur, avec sa bonne moue de bourru bienfaisant. On appelait volontiers ainsi « le père Mariette, » et nul n’a mieux réalisé le type du genre que cet homme excellent et chagrin. Nos expositions parisiennes amenaient de violens combats dans son cœur ; il craignait tant pour ses trésors les dangers du voyage, les aventures en lointain pays ! D’ailleurs, à quoi bon produire les vrais dieux chez les infidèles, les profanes ? Il n’en venait que trop à Boulaq. Aimant bien, il était jaloux, atrocement jaloux. Par boutades, il eût voulu tout enfouir à nouveau, pour lui seul. Il fit ainsi pour les tombeaux de Saqqarah, après qu’on y eut constaté quelques dégâts commis par des touristes stupides. Lors de mon premier voyage d’Égypte, en 1872, nous arrivâmes à Saqqarah avec quelques amis, sans Mariette ; à notre demande de voir les tombeaux, son intendant nous dit qu’ils étaient comblés ; comme nous nous récriions, l’Arabe reprit d’un air satisfait : « Ce n’est rien, Mariette sait où ils sont. » Le bey avait soigneusement nivelé le sable et possédait seul, en effet, les repères de ses trésors. Cela lui suffisait ; il se frottait les mains de la déconvenue des voyageurs. L’instant d’après, par une naturelle contradiction entre sa manie d’amant et son intelligence, il se désolait de ce qu’il ne venait pas assez de monde à son musée, de ce qu’on pouvait chercher en Égypte autre chose que ses sphinx et ses dieux, attendant les hommes de bonne volonté pour leur révéler les secrets de vérité.

En plus de son histoire passée, chacune de ces pierres, chacun de ces morts avait son histoire actuelle, l’histoire de sa découverte. C’était la plus vivante, la plus saisissante à entendre raconter par Mariette. Il s’interrompait fréquemment dans son commentaire sur une momie pour s’écrier : « Et quand je pense comment je l’ai trouvée, cette coquine-là ! » La leçon faisait place au récit passionnant de cette chasse à l’antique. Tantôt c’était un hasard providentiel, tantôt le résultat d’une longue poursuite raisonnée. La capture de tel sarcophage avait coûté des efforts de sagacité, d’induction et de calcul qui nous faisaient penser au Scarabée d’or d’Edgar Poë. A côté, une relique grandiose du vieil art, une stèle qui révélait un siècle, étaient sorties de terre sous le bâton distrait d’un fellah. Il fallait voir le bey sonder sur toutes les faces une pyramide pour trouver le couloir de la chambre funéraire, comme un voleur de nuit qui essaie sa pince sur un coffre-fort. Il découvrait ainsi, après de longs tâtonnemens, l’entrée habilement masquée. Il revenait sans cesse à celle de Saqqarah : il l’a tourmentée trente ans, mais cette fois la pyramide a repoussé l’ennemi et gardé sa tombe vierge. On sait que les anciens Égyptiens mettaient leur point d’honneur funèbre à bien cacher leur dépouille, au fond de labyrinthes compliqués, dont l’orifice variait de place et se dissimulait adroitement. Il semblait que ces ruses d’outre-tombe eussent été imaginées pour aiguiser la passion de Mariette et le piquer au jeu dans ses contre-sapes, dans sa latte avec le mort qu’il poursuivait. Le plus petit bibelot, à Boulaq, rappelait à son inventeur un incident, un voyage, un ami associé à l’entreprise, un souvenir de jeunesse, une : ironie de la destinée, comme tel pharaon restauré dans une fouille ; sous les yeux de tel prince aujourd’hui dépossédée C’était tout le roman de la vie du savant qui tenait, entre ces murs ; ses joies, ses amours, ses triomphes, ses mécomptes, toute cette moisson d’une vie que les autres hommes égrènent aux quatre vents et que cet esprit, concentré sur sa tâche avait engrangée : dans cette galerie. On comprenait qu’il adorât son : petit univers, qu’il se reprît souvent à en raconter l’histoire : c’était la sienne.


II

Je n’ai pas à la refaire ici, cette histoire. Un de nos collaborateurs l’a retracée, et on ne l’a pas oubliée. Ceux qui voudront la mieux connaître encore la liront dans le récit même du héros. Comme s’il avait le pressentiment de sa fin, Mariette avait rédigé dans ces dernières années, en dehors des préoccupations de science pure, l’historique de ses premières découvertes, de ses grandes campagnes de Saqqarah. Il les a écrites comme il les contait, avec un feu de jeunesse et une émotion de souvenir qui gagnent le lecteur mieux qu’aucun roman d’aventures. Qu’il me suffise de rappeler les dates culminantes de cette vie. Mariette était né à Boulogne en 1821 ; (Ainsi, il est tombé avant soixante ans le bon soldat de la science, usé par les fatigues, les veilles, le soleil du désert, la maladie de foie qui assombrissait son humeur.) A vingt-cinq ans, professeur au collège de sa ville, natale, il fait dans le musée, de Boulogne sa première fouille et trouve une momie qui croyait sans doute dormir tranquille en province jusqu’à la fin des temps ; il feuillette un mémoire de Champollion et entend le dieu d’Égypte qui l’appelle. En 1848, attaché au Louvre, Mariette rêve sur un passage de Strabon ; dans ce rêve apparaissent, aux portes de Memphis, les sépultures monumentales des Apis célèbres dans toute l’antiquité. Pourquoi ne le retrouverait-on pas, en cherchant, ce panthéon du vieux monde ? On avouera qu’il fallait bien être égyptologue pour songer en 1848 à restaurer des dieux et des rois. Le petit employé du Louvre s’agite, intrigue, obtient de M. de Falloux, l’année suivante, une mission pour les couvens coptes, où il ne devait jamais aller, et un crédit de 8,000 francs, si mes souvenirs sont exacts. Le voilà parti pour sa grande aventure et touchant la terre promise. Ce bois de palmiers qu’habite seul, couché dans une mare du Nil, le colosse de Rhamsès, c’est l’enceinte de Memphis ; ce plateau de Saqqarah, là-haut sur la colline, c’est la nécropole de l’ancienne capitale. Là se cache le trésor, là Mariette s’établit, en plein désert, dans la vénérable cabane où il ne revenait jamais sans émotion. Il y passa trois années, les années maîtresses de sa vie, dures, horribles, et qui plus tard remontaient bénies et lumineuses dans son souvenir. Ce fut la crise de lutte que traverse tout homme marqué pour une œuvre, l’heure où il dépense sa part des forces éternelles. Les trois mois d’angoisse de Christophe Colomb entre Palos et San Salvador, Mariette les connut pendant deux ans, tandis qu’il cherchait son monde dans le sable, cet autre océan dont les vagues, roulées par le khamsin, recouvraient sans trêve la piste entrevue. Tout conspirait contre lui, les élémens, le désert, les hommes, la maladie, l’ophtalmie, cette plaie d’Égypte, qui menaça à plusieurs reprises de clore les yeux du chercheur, usés sur les hiéroglyphes. La misère le paralysait : les 8,000 francs avaient vite fondu, les ouvriers fuyaient ; il vivait d’emprunts faits aux juifs d’Alexandrie avec le secours de notre digne consul, M. Delaporte, de la vente de quelques bijoux d’or, glanés dans les premières sépultures découvertes. D’odieuses intrigues se tramaient au séraï du Caire : on tenta de faire assassiner l’inoffensif savant, le croyant riche de ses rapines souterraines. Et tout cela n’était rien, mais l’agonie de l’esprit, la perte incessante du fil conducteur, la voie égarée dans les allées de sphinx, le but entrevu et fuyant, le doute affreux sur son calcul, sur son idée, le cauchemar de mourir avant de toucher le port, que dire de ces tortures ? Rien, sinon qu’il serait difficile d’exagérer la force morale de l’homme qui en est sorti vainqueur. C’était de sa bouche qu’il fallait entendre le récit de l’épreuve et mieux encore celui du triomphe ; quand, dans la nuit du 12 novembre 1851, une porte ayant été dégagée du sable, les torches des Arabes illuminèrent soudain la profondeur des galeries et les sarcophages géans des chapelles, couvertes de pages d’histoire ; quand le solitaire de Saqqarah, tremblant, croyant à un rêve, à tâtons dans les froides ténèbres qui éteignaient les torches, marqua le premier un pas humain à côté de l’empreinte laissée sur le sable, il y a deux mille ans, par le dernier pèlerin sorti du Sérapéum. Il est vrai de dire que ce récit, Mariette l’achevait rarement sans peine : avant qu’il pût finir, sa voix devenait sourde, humide, quelque chose l’étranglait.

Après cette grande victoire, le désert s’avoua conquis et rendit de lui-même ses tombeaux. Le nécromant passait sur le plateau de Saqqarah, et comme dans la vision d’Ézéchiel, un peuple mort se levait à son ordre, sortait des hypogées, proclamait son roi. Le prophète de la science eût pu dire, lui aussi : « J’ai prophétisé sur ces ossemens arides ; ils se sont dressés sur leurs pieds, armée innombrable. » — Les grandes luttes étaient finies, mais non les ennuis.

Il fallait aviser maintenant à transporter en France, au Louvre, les plus précieuses reliques de l’ancien empire, et surtout cette bibliothèque sans prix du Sérapéum, lourdes pages de pierre où on allait lire l’histoire des dieux. La pensée de créer un musée en Égypte ne serait venue alors à personne. En matière de fouilles, Abbas-Pacha s’en tenait à la conception des Orientaux, dans toute sa simplicité logique : un habile homme qui se donne tant de mal pour creuser la terre y cherche évidemment un trésor : quel que soit le trésor, il vaut de l’argent, et l’argent a toujours bonne odeur, même s’il vient des morts. Le pacha interdit l’exportation des antiquités ; il ne réussit pas à effrayer l’insoumis qui bravait les volontés suprêmes de trente dynasties de pharaons. La lutte achevée contre ceux-ci reprit sous une autre forme contre le pharaon moderne ; Mariette se fit contrebandier, et son génie brilla dans cet art comme dans tous ceux qu’il entreprenait pour les besoins de sa cause. A ce moment, notre savant passait ses journées à fabriquer des faux hiéroglyphiques ; il sculptait des dieux, il barbouillait de rébus quelconques toutes les pierres blanches qui lui tombaient sous la main ; on les chargeait ostensiblement sur les barques du Nil ; les gens du pacha faisaient main basse sur la cargaison et séquestraient solennellement au Caire des documens dont quelques-uns portaient, en langage mystérieux, des légendes fort malhonnêtes pour Abbas. Pendant ce temps, les vraies stèles des Apis s’empilaient dans des sacs de sorgho, et les bons petits ânes d’Égypte, trottant toute la nuit dans les sentiers détournés du delta, les mettaient en sûreté au consulat de France à Alexandrie. Ce fut une armée de péripéties comiques et tragiques tour à tour. Un jour que Mariette partait lui-même pour Marseille avec le plus gros de son butin, les gendarmes du port envahirent le paquebot sous vapeur : le doux savant fit tête comme un lion, requit l’agent de France à bord, ordonna de lever l’ancre, rejeta dans un canot en haute mer les sbires fort déconfits, et apporta triomphalement sa bonne prise à notre musée national.

Quelques années plus tard, quand Mariette eut officiellement installé les antiques à Boulaq, on eût été très mal venu à lui rappeler ses tours de contrebandier. Par un retour ordinaire des sentimens humains, les droits de propriété de l’Égypte étaient devenus sacrés pour le nouveau conservateur. Il réclama de Saïd-Pacha des lois encore plus draconiennes que celles d’Abbas contre les fouilles et l’exportation. Le sous-sol de la vallée du Nil lui appartenait ; l’idée qu’on pouvait voler une de ses pierres l’exaspérait. Il eût fait volontiers fouiller à la douane d’Alexandrie tous les voyageurs suspects de dissimuler un scarabée. Retournant les procédés d’autrefois, il voyait de fort bon œil cette industrie des faux antiques qui fleurit dans tous les villages du haut Nil et atteint une telle perfection d’imitation ; c’était là un dérivatif à la manie de collection des touristes ; quand ceux-ci revenaient montrer au bey des Osiris fraîchement cuits aux fourneaux arabes de Louqsor, Mariette admirait beaucoup, de son bon air narquois, enviait la trouvaille, ou faisait mine de se fâcher et disait : « Passe encore pour celui-là, mais pas d’autres, ou je vous dénonce. » Pourrait-on jurer que lui-même n’en ait jamais donné de semblables aux quémandeurs de souvenirs ? Parfois, il lui venait des pensées mélancoliques sur l’avenir de son musée, il avouait que ces trésors seraient plus en sûreté dans notre Louvre, que, s’il y avait jamais moyen d’arranger cela… et il ajoutait tout bas : après moi.

Ce fut en 1858 que Mariette, appelé par Saïd-Pacha, s’établit définitivement en Égypte. Il ne l’a plus quittée depuis lors. Tout en créant et surveillant le musée de Boulaq, il exploitait son domaine, de la mer aux cataractes de Nubie, de Suez au Fayoum. Chaque hiver, son petit vapeur sillonnait le Nil, en quête de monumens enfouis ; sous la pioche de ses ouvriers, les grands temples secouaient leur manteau de sable et rouvraient leurs vastes salles à l’étude, cette autre prière. Les victoires de Mariette se nomment, comme celles de Bonaparte, les Pyramides, Esneh, Thèbes, Philae ; mais des victoires du savant il est plus resté. L’infatigable travailleur a catalogué, copié, déchiffré et publié pour le monde savant ces kilomètres de bas-reliefs historiques et de registres hiéroglyphiques. Il en a tiré le sens littéral d’abord, puis la synthèse philosophique, dans ses admirables Mémoires ; en dernier lieu, il découvrait à Tanis le cycle des Hycsos, le premier chapitre de l’histoire des migrations mongoliques. Mais vais-je mesurer en quelques lignes cette œuvre colossale ? Non, tenons-nous-en à l’homme aujourd’hui.

Il semblerait que cet homme dût enfin être parfaitement heureux. Si le bonheur est dans la poursuite et la réussite d’une seule idée, dans la faculté de vivre à la place qu’on s’est choisie avec tous ses amours rassemblés contre son cœur, Mariette avait toutes les conditions du bonheur dans son cher univers de Boulaq. Pourtant nous l’avons tous connu morose, mécontent de lui-même et des autres, cachant mal à l’œil d’un ami de secrètes blessures. Sans doute il fallait attribuer la plus haute part de cette tristesse à l’inquiétude éternelle du savant, à la peine de tout grand esprit qui entend chanter là-bas la vérité lointaine et ne sait jamais assez d’où vient le chant divin. Mais l’inégalité d’humeur de Mariette avait aussi des causes plus terrestres. Une légende un peu complaisante s’est créée sur sa situation en Égypte ; on a dit et imprimé que des princes magnifiques avaient comblé tous ses vœux et fait la science millionnaire, ce qui n’est pas fréquent. De bonnes gens ont estimé que l’archéologie, rentée et protégée par les Médicis du Caire, avait fait preuve d’impuissance en ne changant pas la face du monde : pour un peu, on eût voté au pharaon l’épithète glorieuse de son prédécesseur, Rhamsès le Grand, « le gardien de la vérité. » Nous autres vieux Levantins, nous sommes plus sceptiques, et nous avons nos versions à nous.


III

Le matin, quand Mariette n’était pas dans son cabinet de travail à Boulaq, on savait où il fallait le chercher. C’était, en hiver, au divan du palais d’Abdin ; en été, sous un grand sycomore qui servait de salon d’attente à la porte du pavillon de Gézireh, « sous l’arbre, » comme on disait en Égypte. Là se réunissaient les courtisans, les fonctionnaires, les pachas, les curieux, les gens d’affaires, de maltôte et de politique, ceux qui venaient aux nouvelles et prenaient le vent, ceux qui éprouvaient le besoin de voir le maître ou d’être vus de lui, ceux qui espéraient une faveur, une concession, une fortune ; et tout le monde a espéré une fortune dans cette bienheureuse Égypte du dernier quart de siècle. Quelle page d’histoire contemporaine on referait avec la galerie des figures qui ont défilé « sous l’arbre » de Gézireh ! Toute l’Égypte y a passé et un bon quart de l’Europe, — non le moins bon, à parler franc, — les avides, les naufragés, les gens de toutes les Judées, qui faisaient dire à quelqu’un : « Heureux le pharaon de la Bible ! il n’avait qu’un Joseph. » Entre les cigarettes et les tasses de café qu’apportaient les Abyssins, on devisait, on nommait aux emplois, on s’arrachait les cotes de bourse, on bâtissait des châteaux sur le Nil, en attendait : quoi donc ? Oh ! mon Dieu, une chose toute simple en ce temps et ce pays-là, on attendait que le dispensateur de tout bien vous appelât pour vous offrir un million en échange d’un petit service ; mieux encore, on lui en apportait, des millions ; chaque arrivant avait dans une poche un petit papier qui les promettait par centaines ; dans l’autre poche, il avait sa note d’hôtel à régler céans. Beaucoup attendaient longtemps, il est vrai, et attendent peut-être encore ; mais parfois un élu sortait avec son aubaine, le gagnant du quine à la loterie des Mille et une Nuits, et c’était assez pour réchauffer les espérances de tous les autres. Des obstinés revenaient là chaque jour, durant des semaines et des mois, sans parvenir à forcer la porte du sanctuaire ; en Orient, le proverbe anglais n’a pas de sens, le temps n’a aucun prix, sauf le quart d’heure où l’on voit le maître. Le financier marron savait qu’un jour ou l’autre, il arracherait à la lassitude ou au besoin le prix de ses pas perdus, à 50 pour 100 d’intérêt. Les aspirans concessionnaires se répétaient le dicton populaire d’Égypte : « Obtenez la concession d’un cure-dent, et votre fortune est faite. » Rien n’étonnait plus, « sous l’arbre, » excepté d’y rencontrer Mariette.

Il y venait pourtant, et des plus assidus. Accroupi sur ses jambes croisées, à la mode du lieu, l’oreille aux propos d’alentour, l’œil sur son désert, il béait à son ami le soleil d’Égypte d’un air indolent, patient et détaché à rendre jaloux les musulmans de vieille roche et les courtisans de métier. Que faisait là ce penseur ? dira-t-on. D’abord, il s’amusait. Le penseur n’avait pas tué tout à fait le paysan normand, bonhomme à la manière de Rabelais et de La Fontaine, esprit sarcastique et malicieux à ses heures. Étant de ceux qui s’intéressent à tout, il trouvait plaisant de suivre le cours du monde et la comédie humaine. Ce va-et-vient d’ambitions, d’appétits, de déconvenues et de bassesses rencontrait en lui un moraliste attentif. Il connaissait les fils de tous les pantins, il se passionnait pour la pièce qu’on jouait devant lui depuis quinze ans, il en prenait le spectacle, ayant reçu du ciel un billet de faveur, comme un savant qui va finir sa journée au Palais-Royal. Avec quelle verve mordante il racontait en rentrant le commérage, la duperie ou la curée du matin ! Le sens critique de l’historien trouvait aussi son compte aux contrastes originaux qu’amenait « sous l’arbre » la fusion de deux mondes. Il aimait à nous faire remarquer la persistance des vieilles mœurs orientales en regard des raffinemens de notre civilliation, l’instinct nomade et patriarcal de ces Arabes, de ces Turcs qui descendaient de leur âne, sous le sycomore, comme les vieillards de la Bible aux portes de Jérusalem, comme les compagnons du Prophète sous le palmier de Médine, et cela en face des jardins anglais coupés de girandoles de gaz, à la porte de ce palais meublé et décoré par les premiers faiseurs de Paris, et où des faiseurs d’autre sorte discutaient le taux d’un report, la prime d’un emprunt.

Quand le moraliste était las et le philosophe indigné, le poète venait à leur secours. Il fermait les yeux, et sa puissante imagination le ramenait à Thèbes, aux portes du palais de Touthmès, le plus grand roi de tous les temps, suivant lui. Peut-être voyait-il de bonne foi, dans cette foule qui se pressait sous les grands pylônes, entre les obélisques, la cour du fils d’Ammon, du premier roi-soleil ; les prêtres d’Osiris, coiffés du psclient, les guerriers vêtus de la schenti, partant sur leurs chars pour la conquête de l’Asie, les scribes déployant les registres de papyrus ; les devins commentant les livres de la sagesse, les bayadères couronnées de lotus, les musiciennes des tombeaux des rois ; peut-être transfigurait-il dans le mirage étincelant du passé tous ces acteurs de la coulisse égyptienne où nous voyions, nous profanes, des percepteurs de dîmes, des représentans de syndicats, des fournisseurs de chaussures militaires et des ballerines de Milan.

Le plaisir des observations et des rêves n’eût pas justifié tant d’heures perdues pour le savant : la vérité, c’est qu’il fallait qu’il fût là. Nul ne se dérobe aux conditions du milieu dans lequel il vit. Bon gré mal gré, Mariette-Bey faisait partie de la maison vice-royale, au même titre que le chef des écuries et le chef des eunuques noirs. On avait un égyptologue, comme les ancêtres avaient eu un astrologue, fonctionnaire de parade, mal classé entre le bouffon et le médecin. La mode avait changé et non l’esprit. Le bey devait épouser les habitudes de la maison, en accepter les charges comme les bénéfices. Il fallait qu’il fût là pour apprendre et déjouer les intrigues ourdies contre lui par les confrères, les ennemis. Il fallait qu’il fût là, attendant des semaines l’ordre d’entrer, pour guetter un bon caprice, la minute de générosité qui lui permettrait de déblayer Abydos ou de fouiller Tanis. Il fallait qu’il fût là, enfin, parce qu’on pouvait le demander et s’étonner de ne pas le trouver en bas ; qu’il y fût pour se faire voir, pour rappeler sa figure, ce qui a été de tout temps la grande affaire et la première nécessité dans, une cour. Le crédit était à ce prix, et le crédit de Mariette, c’était celui de la science ; si le bey laissait ébranler sa situation, avec elle s’écroulaient les beaux projets de fouilles, l’espoir des grandes découvertes, le temple bâti à la vérité. Sur le sol de sable de l’Égypte rien n’était fixe, tout était dû aux bonnes chances de l’humeur et du moment. Mariette avait un traitement modique et sa petite maison de Boulaq ; des conditions qui eussent paru fort sortables à Paris semblaient misérables en Égypte, pendant la sarabande ; de milliards qui a ébloui le monde ; on ne changera pas l’optique des rapports. En dehors de ce traitement, aucune allocation fixe pour le musée ; quand un « visiteur de distinction » brisait par mégarde une vitrine, le conservateur la faisait replacer à ses frais. Les libéralités extraordinaires qui permirent ses grandes entreprises durent être arrachées ainsi par importunité, par adresse. Durant les premières années, tout avait été facile, Saïd-Pacha donnait carte blanche au savant. Plus tard, on s’avisa de diriger ses recherches, ce qui l’exaspérait. Des suggestions ignorantes ou perfides lui faisaient assigner tel champ de fouilles qu’il n’eût jamais choisi. Ses instrumens de travail étaient les corvées de fellahs ; on ne lui marchandait guère ce qui ne coûtait que des coups de bâton, mais on le limitait aux districts où il se trouvait des corvéables disponibles, alors même que ces districts n’avaient jamais eu l’ombre d’un temple ou d’un hypogée ; en vain montrait-il sa carte de l’Égypte souterraine ; il n’y avait pas de fellahs libres sur le point qu’il convoitait. D’autres fantaisies mettaient souvent sa patience à l’épreuve. On prince étranger, un grand personnage arrivait ; on faisait comparaître l’égyptologue, ses ordres au cou ; il était une réclame vivante devant l’Europe, le cicérone attitré de l’Égypte ; c’était là, dans la pensée du maître, la vraie raison d’être de son savant. Une fois de plus, Mariette devait remonter le Nil pour accompagner l’illustré visiteur. Au retour, le grand personnage parlait à Abdin d’un temple qui lui avait plu par sa silhouette pittoresque et s’attristait de le voir menacer ruine ; piqué d’amour-propre, le souverain ordonnait au bey de concentrer ses travaux sur un monument indifférent à la science. Quand on monta sur la scène du Caire l’Aida de Verdi, Mariette dut brosser les décors, dessiner les costumes et les accessoires : n’était-il pas en Égypte le savant à tout faire ? Aux mauvais jours, quand vint la grande gêne, les libéralités tarirent : il y avait des créanciers autrement pressans que l’archéologie. Mariette dut alors se faire petit, solliciter par l’intermédiaire des favoris ; par ce canal, les requêtes n’arrivaient guère ; quand elles arrivaient, on les exauçait peut-être ; mais la circulation monétaire obéit a de si étranges lois en Orient que le bey n’avait jamais de motifs palpables de croire au succès. Il était trop juste pour méconnaître les générosités réelles dont il avait bénéficié ; ii avait même un vrai fonds d’affection et de gratitude pour ceux qui lui avaient ouvert l’Égypte ; seulement les procédés le blessaient, et quand il pensait à ce qu’on aurait pu faire pour la science avec les miettes du gaspillage de millions auquel il assistait, il était amer. A ce triste métier de solliciteur qui eût diminué tout autre, le vieux savant grandissait. Chacun savait si bien que ce n’était pas pour lui ! Et puis il y mettait tant d’esprit et de malice ! Il aurait pu apprendre cet art, comme les autres, dans ses papyrus : il n’avait pas déchiffré pour rien les « instructions de Ptah-Hotep, » ce manuel du parfait courtisan il y a quatre mille ans, où il est dit comme l’on doit « s’asseoie à la cour, céder la place à son supérieur, le saluer prosterné jusque sur le front. » En réalité, il avait appris la diplomatie dans cette longue suite de luttes qui rend la figure de Mariette si attachante ; ce n’était pas un savant de cabinet, celui-là, il avait durement pratiqué les hommes ; l’expérience de la vie, greffée sur celle de l’histoire, lui permettait de rendre des points aux plus fieffés intrigans, et son intrigue, à lui, c’était une vertu. Qu’il était touchant de le voir, au milieu de ces gens possédés d’une pensée de lucre ou d’ambition, suivre seul une idée désintéressée, combattre pour sa religion avec les armes des gentils, s’abaisser pour que la science s’élevât ! Il sentait bien le prix de son sacrifice, ses, journées de travail perdues, sa dignité froissée ; conscient de sa haute mission, de sa supériorité morale sur tout ce qui l’entourait, il revenait du divan atteint dans son légitime orgueil, indigné d’avoir dû flatter un traitant ou céder la place à un eunuque, lui, le serviteur de l’éternel. Vers la fin, ces accès de sourde tristesse étaient fréquens ; ils laissaient Mariette maussade tout le jour, et ces jours-là le mal du foie empirait ; il faut croire qu’il y eut beaucoup de ces jours-là, puisque le mal l’a emporté si tôt. Voilà comment la chaîne d’or fut pesante ; il était équitable de rectifier la légende.

Peut-être ne me l’eussiez-vous pas permis, cher et excellent ami. Dans le repos où vous êtes à cette heure, les bons souvenirs doivent seuls remonter. Si vous aviez la parole, vous me diriez que ces maîtres exigeans étaient meilleurs qu’on ne les croit, victimes eux-mêmes des circonstances, des fatalités de race et d’éducation ; vous me diriez que l’instaure, notre commune passion, ne nous a rien appris si elle ne nous a enseigné à juger les hommes de leur point de vue, non du nôtre ; on peut vivre dans le même temps et être séparés par des siècles, on peut vouloir le bien et ne pas le comprendre comme son voisin ; il est injuste de mesurer les esprits à la même règle, alors qu’ils ont été jetés dans des moules différens ; une seule chose, est de droit commun, l’indulgence, la tolérance mutuelle. Oublions donc les mauvais momens, comme nous vous les faisions oubliée jadis, en vous menant retrouver les dieux du musée. C’était vite fait. L’âme de Mariette portait en elle-même d’ineffables consolations ; un instant meurtrie aux épines de la terre, elle retrouvait aussitôt ses ailes pour remonter dans l’idéal. C’était une âme d’enfant, gardée toute jeune et toute tendre par l’austérité du travail ; une âme d’artiste et de poète, ouverte à toutes les extases, vibrant devant les spectacles de la nature comme devant ceux de l’histoire. Je ne sais si je rends bien les contradictions de cette âme : le caractère trempé résistait à tout, un rien froissait ou charmait le cœur. Que de fois, après la leçon du musée, assis sur la berge du Nil, il nous a parlé avec passion de cette admirable Égypte, de son fleuve, de ses deux nocturnes, de ce long printemps qui refait sans cesse la terre par l’amour ! Sa parole s’exaltait, sa poitrine se gonflait, et l’on ne s’étonnait pas d’apercevoir une larme dans ces yeux rougis par les veilles et le travail tout l’appelait, cette larme d’enfant, une symphonie de Beethoven, un départ d’ami, un mot de la pieuse fille qui gardait la vieillesse du savant. Que ces yeux à jamais fermés me pardonnent d’avoir trahi leur secret ! je voulais parler du puissant esprit, et je me ! laisse entraîner par la douceur du souvenir, qui me rappelle avant tout combien ce puissant était bon. Si l’on mesurait les hommes au cœur, ce qu’il y aurait de plus grand chez Mariette, ce ne serait pas le génie ; ou plutôt, les mots nous égarent : où le génie puise-t-il sa force, si ce n’est dans le cœur ?


IV

Je ne suis pas sûr de n’étonner personne en parlant aussi délibérément du génie d’un archéologue. Sous l’empire de notre éducation classique, nous avons institué une hiérarchie où les ouvriers de la pensée occupent des degrés fort inégaux ; au sommet se placent le philosophe, l’historien : nobles titres, proposés à notre admiration par notre premier professeur ; gens d’agréable compagnie et chez lesquels le génie est un cas fréquent. Le géomètre, l’astronome, ont également leurs lettres de noblesse : leur partie est un peu sévère, nous demandons à ne pas l’approfondir, moyennant quoi nous leur accordons volontiers du génie. Au bas de l’échelle attendent les derniers-nés de la science, ceux dont les professions ne font pas encore fortune, l’archéologue, l’orientaliste, par exemple. Il ne fut pas question d’eux au collège : ni Aristote, ni Quintilien, ni Rollin n’en ont parlé, et pour cause ; c’est bien tôt pour ces parvenus d’avoir du génie : il est entendu d’ailleurs que leurs travaux sont du genre franchement ennuyeux. Pour quelques personnes, archéologue est synonyme d’antiquaire, et Walter Scott a fixé le type : un vieux monsieur dont la marne inoffensive rassemble des tessons et des monnaies fausses. D’autres, mieux instruites, soupçonnent que l’archéologue est à l’historien ce que le maçon est à l’architecte, mais elles le condamnent à rester toujours maçon ; elles se demandent d’ailleurs en quoi les rouilles d’un curieux peuvent réagir sur le sort de l’humanité, sur notre conscience et notre vie intime. Je voudrais persuader que des maçons comme Mariette passent vite architectes et qu’ils bâtissent la maison où habiteront nos fils ; — c’est une des conséquences de la transformation qui s’accomplit dans l’esprit humain depuis le siècle dernier.

Jusqu’alors, la métaphysique avait été la reine du monde ; l’antiquité, le moyen âge, les siècles modernes lui avaient remis docilement la direction des esprits ; elle gouvernait la pensée, l’inquiétait ou l’apaisait en maîtresse absolue. Ce gouvernement est aujourd’hui menacé par l’indifférence générale ; les métaphysiciens qui luttent pour lui avec courage et talent m’accorderont qu’ils n’ont plus la créance du monde. En France au moins, un Descartes ou un Hegel pourrait apparaître avec un système de la raison pure, bien peu de gens tourneraient la tête : on n’a plus souci de ces spéculations, tout en plaçant très haut, par habitude, ceux qui s’y consacrent. En revanche, voici un naturaliste, un chimiste, un médecin, qui apportent un fait positif, d’où l’on peut conclure une loi générale : tout ce qui pense s’émeut ; on sent bien que ceux-ci tiennent la bonne route, eux et non d’autres ; ce sont les maîtres nouveaux de qui nous attendons notre avancement intellectuel. En faveur des sciences physiques et naturelles, le courant est déjà irrésistible ; il a bien fallu remettre à ces sciences le gouvernement d’un monde dont elles ont changé la face, les conditions mêmes d’habitabilité. En ce qui touche les sciences morales, le mouvement est moins prononcé ; cependant la plupart d’entre nous attendent désormais de l’histoire, et uniquement de l’histoire, ce que nos pères demandaient à la philosophie : une formule de l’homme et de ses destinées, une raison de croire et d’espérer. Pour satisfaire à nos exigences, l’histoire a dû changer ses méthodes : au lieu d’un thème à variations éloquentes, elle est devenue une science exacte, cherchant, elle aussi, des faits nouveaux, positifs, » pour en conclure des lois générales. Plus nous irons, plus on trouvera de similitude entre les procédés, les efforts et les résultats de ces sciences sœurs : celles de la nature, appuyées sur l’analyse des phénomènes, tendent à établir l’unité de substance et de force ; trompés par la diversité des effets, nous avions multiplié les noms de la force ; nous pressentons déjà et nos héritiers verront clairement qu’elle est une, qu’elle est la loi, présidant majestueusement à la vie universelle. Ce jour-là il se fera un grand calme chez les hommes ; ils se comprendront tous en disant : a Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu. »

L’histoire marche vers le même but. Elle a une connaissance suffisante des temps qui ont immédiatement précédé le nôtre, son grand travail est désormais de reculer la recherche des origines ; elle ressuscite les témoins lointains et soumet leurs dépositions à une enquête rigoureuse ; cette enquête l’amène à soupçonner, sous la variété des familles et des opinions humaines, un tronc unique, primordial, qui contenait en germe les idées, les traditions, les mythes différenciés plus tard à l’infini. Nos pauvres langues sont peut-être les seules coupables du chaos ; le beau symbole de Babel explique bien nos malentendus ; chaque mot nouveau, dévié par l’usage, a été le père d’une erreur. Si un philologue de génie reconstitue jamais le premier idiome, il retrouvera sans doute chez les premiers hommes le fonds commun de pensées et de croyances d’où sortirent, compliquées et obscurcies, toutes nos croyances et nos pensées. Elle se cache certainement dans quelque vallée de l’Asie, cette source limpide de raison divine qui a coulé tout d’abord dans l’homme quand il regarda la loi de vie agissant sur l’univers. Un progrès encore, et l’histoire, donnant la main aux sciences naturelles, proclamera avec elles l’unité, la continuité du souffle de vie dans les êtres, hommes ou choses ; elle aussi nous fera comprendre la large parole : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu : la lumière vraie qui éclaire tout homme venant en ce monde. »

Dans cette importante enquête sur les origines, l’archéologue est le grand ouvrier de l’histoire. D’ingrates et rudes études l’ont armé ; il doit connaître tout ce qu’on a su jusqu’à lui des anciennes civilisations, de leurs religions, de leurs langues perdues ; les idiomes modernes lui sont nécessaires pour suivre les travaux parallèles aux siens dans les publications des savans étrangers ; il ne peut ignorer aucune science, car le trait de lumière lui viendra souvent d’une indication astronomique ou géologique, d’un détail d’histoire naturelle ou d’ethnographie ; il doit posséder deux facultés souvent contradictoires, la divination et le sens critique. Une partie de sa vie s’usera à la recherche matérielle du document ; pour se procurer des élémens de travail, il devra braver les fatigues, les périls, les déceptions du chercheur d’or américain. Les documens une fois trouvés, le véritable labeur commence : il faut leur arracher leurs secrets à force de sagacité, en créant souvent de toutes pièces la langue et l’alphabet sur lesquels on opère, en forgeant au fur et à mesure tous les outils dont on se sert. La plus mince erreur, le moindre indice négligé, une minute d’inattention, suffiront pour stériliser de longs mois d’efforts acharnés ; ces efforts auront été souvent dépensés en pure perte sur un texte banal ; les premiers résultats seront contradictoires, désespérans ; il faudra répéter les épreuves à l’infini pour être autorisé à affirmer scientifiquement un système, une chronologie ; et le fruit de tant de veilles trouvera à grand’peine un éditeur qui le publie pour quarante lecteurs en Europe !

Voilà certes de quoi remplir une vie ; en bien ! ce n’est qu’une préparation, et si l’archéologue s’en tient là, il restera le manœuvre obscur, l’antiquaire dont on raille la bizarre manie. Mais si cet antiquaire est un historien, un voyant du passé, l’heure est venue pour lui d’élever son monument. Qu’il éclaire et féconde ses propres découvertes avec les découvertes similaires de ses émules, l’indianiste, le sémitisant, l’assyriologue ; qu’il rattache les fils trouvés par lui au réseau déjà solide de la vieille histoire asiatique ; qu’il sache lire les pages mystérieuses des livres sacrés, de la Bible et des Védas ; surtout qu’il explique les races mortes par le spectacle des races vivantes sur le même sol, par l’action nécessaire des mêmes milieux sur les hommes, qu’il dégage de la diversité1 des symboles l’unité primitive des religions, des mythes, des coutumes de l’ancien monde ; s’il a le don qui fait vivre, ses momies retrouveront une âme ; une voix éloquente sortira de ses pierres et nous dira les empires disparus, l’existence des premiers hommes, leurs pensées et leurs peines, mères des nôtres y le savant créateur nous aura rendu des ancêtres, il aura repris des siècles au néant et reculé cet horizon des temps où notre inquiétude étouffe ; par lui nous saurons d’où nous venons, ce qui est presque savoir où l’on va. Voilà l’œuvre de l’archéologue ; je plains ceux qui la jugeraient inutile ou ennuyeuse, et je voudrais bien qu’on me dît qui rendra un plus fier service à l’humanité.

Auguste Mariette fut cet homme complet. Sa science était prodigieuse et elle avait des ailes. L’intuition du chercheur était proverbiale dans le monde savant. Quand il fouillait, il semblait qu’une attraction magnétique guidât chaque coup de pioche vers les gisemens historiques de la vallée du Nil. « Ah ! si je pouvais la remuer à ma guise ! disait-il parfois en frappant du pied sa terre d’Égypte : je la sens qui me cache tant de choses ! personne ne peut savoir quelles révélations nous garde encore ce sable. » Sa grande habitude des lectures hiéroglyphiques lui permettait de dépouiller très vite les documens qu’il trouvait ; de ces matériaux informes il faisait aussitôt l’histoire. C’était l’esprit le plus naturellement généralisateur qu’il m’ait été donné de rencontrer. Le plus menu fait n’était pour lui qu’un prétexte à s’élancer vers les hauteurs de la synthèse. Toutes ses études convergeaient vers un but, la solution du problème religieux chez les anciens Égyptiens, la part d’influence qui leur revenait dans les transformations postérieures de l’idée divine. Deux de ses ouvrages, le Mémoire sur la mère d’Apis et le Temple de Dendérah ont fait avancer d’un siècle l’étude comparée des religions. Encore les gens compétens assurent-ils qu’il faudra chercher la moelle du lion dans la publication posthume des manuscrits du savant. On a dit que Mariette, après avoir défendu longtemps la croyance au Dieu unique chez les Égyptiens, telle qu’elle est attestée par Jamblique, était revenu dans ses derniers travaux à la théorie du panthéisme. Posée en ces termes, l’assertion ne me semble pas exacte. J’ai sous les yeux une lettre qu’il m’écrivait à la fin de 1876 : je ne me crois pas le droit de la publier, mais j’y retrouve l’affirmation énergique des idées exposées dans le Mémoire sur la mère d’Apis et en particulier du dogme égyptien de l’incarnation. A cette époque, le savant a mainte fois plaidé devant nous la thèse du monothéisme sous l’ancien empire. Ce qu’il est vrai de dire, c’est que Mariette variait sur ces questions suivant le dernier document qu’il venait d’étudier. Le défaut de son esprit, — la mort même n’autorise pas un éloge sans réserves, — c’était un certain manque de décision intellectuelle, une tendance à flotter entre les solutions par exagération dut sens critique ; il développait parfois une argumentation vigoureuse en faveur d’une idée, puis, se faisant une objection à lui-même, il se reprenait en disant que, dans l’état de la science, on ! ne devait encore rien affirmer. Il reconnaissait d’ailleurs de très bonne foi son impuissance à établir une doctrine et regrettait alors, avec une candeur touchante, la perte de M. de Rongé, dont l’esprit si net et si sûr était plus habile à conclure. Manette ne parlait jamais qu’avec un profond respect de cet homme éminent ; il gardait le même attachement à la mémoire de l’illustre Letronne et de ses autres, maîtres ; il est vrai qu’ils étaient morts, et je ne jurerais que des confrères vivans eussent rencontré la même aménité de jugement ; mais il ne faut pas demander l’impossible aux savans, race plus irritable : encore que les poètes.

Le nom de M. de Rougé me rappelle le violent combat qui s’éleva dans l’âme de Mariette en apprenant la mort du regretté professeur. Tous les bâtons de maréchaux de l’égyptologie se trouvaient libres, la chaire au Collège de France, la direction de la section du Louvre, le siège à l’Institut : nul ne pouvait les disputer au conservateur de Boulaq. Précisément, le bey venait de traverser une période de mécomptes et de froissemens ; je le trouvai se promenant à grands pas dans son jardin et répétant d’un ton joyeux : « Enfin, je vais partir, je vais les quitter : voilà ma place marquée en France ; c’est une affaire finie. » Nous l’écoutions en souriant et nous lui disions à l’envi : — Non, maître, vous ne partirez pas, vous ne les quitterez pas, vos enfans de Boulaq, vous le savez bien ; la France est ici pour vous, puisque vous seul pouvez la maintenir à cette place enviée, qui irait bien vite à d’autres. — Mariette se fâcha, jura que nous voulions son malheur, qu’il n’en ferait qu’à sa tête,.. et il ne partit pas. Le vieux savant montra qu’on peut mieux aimer la patrie en la servant au loin qu’en revenant y mourir.


V

Vous tous, qui avez quitté l’Égypte le regret au cœur, vous avez évoqué longtemps, penchés sur l’arrière du bateau, le fantôme de la noble terre qui s’évanouissait dans la nuit et dans la mer. La côte basse du Delta plongeait brusquement sous l’horizon ; seul, le phare d’Alexandrie persistait dans la brume là-haut : sa clarté accompagnait votre route, et longtemps vos meilleurs souvenirs se rassemblaient autour de ce feu lointain, phalènes qui venaient expirer sur la lumière agonisante. Ainsi, pour ceux qui l’ont connue, la figure du bon savant résume et domine de très haut toutes les vives impressions rapportées de là-bas. C’est sa parole qu’on retrouve quand on cherche à expliquer l’Égypte, le caractère unique de ce pays, de ses lois physiques et de son histoire. J’en appelle aux souvenirs de ce groupe ami qui s’était resserré autour de Mariette, il y a quelques années, et qu’un dîner intime réunissait chaque dimanche aux côtés du bey, dans le beau jardin de l’Esbékieh. C’était chaque fois une fête nouvelle pour cette jeunesse admise au petit cénacle, voyageurs, artistes, savans ou diplomates. On venait attendre le maître sous les dattiers et les mimosas, comme devaient faire, aux beaux temps des écoles alexandrines, les disciples d’un Philon ou d’un Origène. On se demandait à l’avance vers quelles régions inconnues son grand coup d’aile nous emporterait ce soir-là. Il arrivait, d’habitude morose et taciturne, ombrageux parfois, disant : « Vous ne me ferez pas parler. » Il n’aimait guère à parler ; c’était une de ces natures concentrées qui ont la pudeur de leur pensée et la gardent rivée au fond de l’âme comme une souffrance ; il fallait la lui arracher de haute lutte, elle s’écoulait d’abord malgré lui, il avait des gestes et des silences de colère en cherchant à la reprendre ; on sentait bien qu’il nous donnait sa vérité et sa poésie comme il eût perdu le sang d’une blessure. Nous savions que c’était un combat à livrer, et les rôles étaient traîtreusement distribués pour l’attaque de ce silencieux. Les premiers coups étaient portés d’ordinaire par un esprit joyeux et intrépide, l’enfant gâté du bey, l’explorateur de l’Ogowé, ce pauvre Victor de Compiègne, mort à trente ans sur cette terre d’Afrique dont il avait diminué le mystère et profané les solitudes. Quelquefois un irrésistible convive était là pour brusquer la victoire ; c’était l’autre grand Français d’Égypte, le vieil ami de Mariette, et quand celui-là veut quelque chose, Dieu le veut. Je crois bien que le savant appréciait surtout, dans le coup de génie de son ami, le mérite d’avoir ressuscité une idée des pharaons ; — je crois bien qu’il lui en a voulu plus tard d’avoir fait infidélité à l’Égypte pour aller sabrer d’autres continens et forcer toutes les mers à crier son nom, comme dit le psalmiste.

Après une belle défense, Mariette succombait à tant d’embûches et prenait feu à propos de quelque grosse hérésie scientifique. Il discutait et rectifiait le fait, mais ce n’était qu’un moment. Le fait le conduisait à une théorie générale, qui se changeait bientôt elle-même en une course impétueuse à travers toutes les idées. Quand les objections avaient suffisamment attisé la flamme, tous faisaient silence, le bey continuait seul, et, durant des heures, nous suivions l’éclatante mêlée de pensées, de rêves, de souvenirs humains et d’espérances éternelles qui hantaient ce cerveau : pensées si fortes, qu’il nous semblait parfois entendre comme un bruissement d’ailes autour de son front. Ah ! ces « Propos de table » du grand docteur, comment un de nous n’a-t-il pas songé à les noter fidèlement ? Ce serait le livre qui aurait dû rester de cet homme, pour aller droit à la foule, rebelle aux travaux spéciaux ; saisi de la sorte tout vivant, le livre de l’apôtre lui eût conquis plus de disciples que les mémoires d’académie ; il eût, j’ose le dire, traduit l’âme du penseur mieux que ne l’ont fait ses propres écrits, car sa parole était aussi audacieuse que sa plume était timide. Ce sage nous montrait alors toutes nos idées modernes usées déjà par les sages de la vieille Égypte. Cette théorie de la lutte pour l’existence qui nous séduit aujourd’hui, qu’est-ce autre chose que l’explication du monde donnée par les Égyptiens, la lutte d’Osiris et de Typhon, des principes du bien et du mal, des forces créatrices contre les forces destructives dans la nature ? Mariette nous montrait cette conception inspirée aux hommes, dès l’origine, par le spectacle du renouveau perpétuel dans la vallée africaine, par la victoire et la défaite quotidiennes du soleil qui vivifie et des ténèbres qui tuent. Il nous mettait en garde contre l’injure faite à son peuple quand on l’accuse d’avoir adoré les animaux figurés dans ses temples : c’étaient là des signes convenus, de simples appellations, qui-symbolisaient dans l’idée du vulgaire les forces multiples de la nature, les qualités abstraites de l’être divin. Alors comme de tout temps, la foule matérialisait les symboles concédés à sa faiblesse ; les âmes nourries de plus de lumière les écartaient pour remonter à la source unique de vie et de bonté. Mariette disait fort bien que les conceptions des hommes ne diffèrent pas d’un siècle à l’autre, mais plutôt d’un esprit à un autre ; tel paysan des Abbruzzes est aussi païen de nos jours que l’était. un marinier de Thèbes ; tel sage de Memphis s’entendrait facilement avec un philosophe croyant d’aujourd’hui. Il y a une somme d’idées communes aux esprits supérieurs qui n’a guère varié ; ceux-là ont été frères et coreligionnaires. Tout le long des temps, la diversité de leurs langages, — en prenant ce mot dans sa plus large acception, — nous fait seule illusion, sans quoi nous comprendrions qu’ils se sont tous rencontrés dans la même communion de vérité. Ainsi, traduits par leur éloquent interprète, les vieux scribes de Rhamsès priaient et adoraient comme Socrate, saint Augustin ou Malebranche. L’historien qui fait le tour des âges est comme le marin qui passe la ligne et voit des astres nouveaux remplacer ceux de son enfance ; les gens restés immobiles dans les deux hémisphères lui crient : Nous voyons tout le firmament, il ne saurait y en avoir d’autre. Lui peut répondre : Vous n’en voyez chacun qu’une part, le vrai ciel est fait de tous nos cieux, il embrasse la Croix du Sud comme la Polaire, et ce n’est pas trop de toutes les clartés pour l’emplir.

Le bey continuait, remuant le champ de l’idée avec toute sa passion. Nous l’écoutions dire, sans penser aux heures. La nuit d’Égypte tombait, lourde de chaleur, calme et lumineuse, sur ce grand jardin solitaire qui nous envoyait les parfums des nymphéas. Du fond des quartiers arabes, la triste mélopée d’un chant oriental arrivait jusqu’à nous : elle rappelait soudain le philosophe au souci des humbles, il parlait alors de ce pauvre peuple fellah, portant gaîment sa longue misère depuis six mille ans, il retrouvait dans le rituel égyptien d’admirables leçons de charité, de miséricorde pour les petits et les souffrans ; il citait les hymnes mélancoliques des précurseurs de Job qui attestaient déjà la tristesse du sort humain. La musique plaintive se taisait, les énergies puissantes de la nuit d’Afrique relevaient l’âme courbée, la fête des étoiles s’allumait dans le ciel ; de nouveau, la parole du charmeur fuyait la terre et remontait là-haut, son regard courait parmi ces mondes pour leur faire confesser, à eux aussi, ce qu’ils peuvent nous dire des secrets de l’infini. Instruit dans cette science par Biot, qui lui fut un précieux collaborateur, il en parlait avec enthousiasme ; il nous prodiguait le vaste trésor de ses connaissances, et lui qui savait tant, il laissait d’habitude mourir l’entretien sur ce cri de lassitude : « Ah ! si nous savions ! si nous savions ! »

Vous savez maintenant, cher maître. Je pense à cette belle surate du Koran où il est dit : « Courez à l’envi les uns des autres vers les bonnes actions ; vous retournerez tous à Dieu ; il vous éclaircira la matière de vos disputes. » A cette heure, elle est éclaircie pour vous, la matière de nos disputes à l’Esbékieh. — Celui-là a dû faire un fier accueil à la mort, vieille compagne dans l’intimité de laquelle il avait toujours vécu. Il l’aura saluée du beau nom que lui donne le rituel : la manifestation à la lumière. Comment n’eût-il pas estimé à son juste prix la vanité d’une vie humaine, lui dont le travail remuait chaque jour des milliers de siècles ? Quand ses anciens l’auront appelé, il sera descendu simplement dans leur compagnie pour y chercher le reste de la vérité, comme il descendait jadis la poursuivre dans les puits funéraires de Thèbes ou de Saqqarah. J’imagine seulement qu’en se sentant frappé, il se sera traîné une dernière fois dans les salles de Boulaq ; il aura voulu revoir et remercier encore tous ces témoins qui l’avaient servi, toute cette famille pour laquelle il avait vécu ; il aura assuré de son mieux l’avenir de ses chères reliques, et tout doucement, en écoutant ses amis les morts parler de la tombe, il les y aura rejoints.

Mariette a dû pourtant se redresser sur son lit avec un cri de regret, s’il est vrai, comme je viens de le lire, qu’on ait dégagé récemment deux pyramides aux environs de Saqqarah. A ce dernier défi que lui jetaient le désert et le passé, il aura vainement imploré quelques jours de répit pour livrer sa dernière bataille au profit de la science. Quelle ironie, ces pages cachées apparaissant avec leur secret devant les yeux qui se fermaient ! mais quel magnifique hommage, ces colosses surgissant aux funérailles de leur maître ! — Le philosophe se sera consolé en pensant que nul ne part sur une œuvre achevée, et qu’il se trouve toujours un héritier pour terminer la tâche interrompue. C’est tout ce qui importe à l’humanité : que lui fait le nom de l’ouvrier ? S’il a eu ce regret, Mariette a eu d’autre part une immense joie. Avant de mourir, il a vu débarquer en Égypte la mission qui venait installer au Caire l’École des hautes études orientales. Notre pays s’est fait grand honneur en décrétant cette institution, réclamée ici même il n’y a pas longtemps. Il est bien d’étudier les chefs-d’œuvre à Athènes et à Rome : il est mieux d’étudier le vrai aux sources de l’histoire. Cette patriotique initiative sera comptée à ceux qui l’ont prise, et l’on peut douter qu’il reste de notre temps un acte plus fécond en résultats. Quel allégement ce dut être pour Mariette de confier à des mains sûres, à son meilleur lieutenant, l’œuvre qui échappait de ses mains refroidies ! Elle sera continuée et agrandie, cette œuvre adoptée par la patrie. Ainsi, mon vénérable ami, nous n’avions plus droit de vous dire, comme autrefois : « Vous ne pouvez pas partir ! » On vous a relevé de votre poste, et vous êtes parti. Où chercherons-nous ce qui demeure de lui ? Je ne sais quelle aura été la volonté des siens, mais je sais bien quel serait le vœu de tous les pèlerins en Égypte. S’il m’est jamais donné de revoir la nécropole de Saqqarah, je voudrais trouver, sur l’emplacement de la maison légendaire où il nous accueillait, un monument nouveau, commandant tous les autres, gardé par l’armée des sphinx. Le soir de la victoire, on ensevelit le soldat sur le champ de bataille. Mariette doit reposer là, au milieu de son peuple, dans la paix de son désert ; il doit y être, comme dit la Bible, celui qui veille dans l’amas des morts : In congerie mortuorum vigllabit. Il l’aura désiré, sans doute, à l’exemple de cette Égyptienne qui demandait dans son épitaphe à dormir « sous la brise, au bord du courant du Nil, qui rafraîchit le chagrin. »

Il ne restera plus à la France qu’un de voir envers son grand enfant. Si nous étions à ces jours de la Renaissance, où le premier souci de l’état fut d’honorer les serviteurs de l’idéal, un vaisseau serait déjà parti pour l’Égypte ; il rapporterait un bloc de ce granit de Syène où l’on taillait les dieux, de cette pierre rose, brûlée de soleil, la pierre qu’aimait Mariette et qu’il disait être la plus belle de toutes ; on la confierait à un artiste capable de fondre dans son œuvre la liberté de la figure moderne et quelque chose du style hiératique de Memphis : le maître y revivrait, assis dans la grave attitude des sages d’Égypte, les mains sur les genoux, la tête ployée sous le poids de la pensée, rude et puissant comme étaient ses pharaons et comme il était lui-même. On dresserait le monument à la porte de son musée du Louvre, entre les sphinx d’Apriès ; il garderait là ses premières conquêtes, il introduirait dans le temple ceux qui croient à sa science, il y appellerait du regard et de l’exemple ces jeunes recrues qu’il s’affligeait toujours de ne pas voir assez nombreuses ; et comme l’éloge est plus doux dans la langue qu’on aime, on devrait graver sur le socle le beau témoignage du vieux Ptah-Hotep : « Je suis sorti du monde ; j’y ai dit la vérité, amie de Dieu, chaque jour. » Ce qu’on écrivait, il y a quatre mille ans, sur le sépulcre de l’Égyptien, vous pouvez l’écrire sous le nom d’Auguste Mariette ; il l’a mérité.


EUGÈNE-MELCHIOR DE VOGUÉ.