Austin Elliot, par Henry Kingsley, étude de la vie aristocratique/01

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AUSTIN ELLIOT
ETUDE DE LA VIE ARISTOCRATIQUE ANGLAISE [1]


I

Dans les premiers jours du printemps de la mémorable année 1789, trois jeunes gens de grand courage et de grande espérance, curieux de la vie et l’envisageant d’avance sous ses plus rians aspects, se séparèrent aux portes de Christ-Church, un des collèges d’Oxford, pour marcher sur les routes différentes qui s’offraient à leur ardeur. Le premier, nommé Jenkinson, — mais que peu de personnes connaissent sous ce nom, — s’appela plus tard lord Hawkesbury et mourut comte de Liverpool. Le rôle important qu’il a joué dans les affaires européennes lui a mérité mainte notice biographique : nous n’avons donc pas à nous occuper ici de sa destinée ; mais nous parlerons avec plus de détail des deux autres.

George Hilton, le plus beau, le plus intelligent des deux, passa sur le continent presque aussitôt après sa sortie d’Oxford. Il rencontra son ami Jenkinson sous les murs de la Bastille assiégée, et revint en Angleterre au mois de septembre, ramenant pour femme une aimable et délicate créature, frêle rejeton enlevé à l’une des plus hautes tiges de l’aristocratie française. Son père l’avait volontiers donnée à ce jeune et riche négociant anglais, pour la soustraire aux dangers et aux misères de la crise politique alors imminente. Il ne prévoyait pourtant pas que les fêtes de la Noël ne la retrouveraient plus ici-bas ; il ne prévoyait pas non plus que lui-même, trois ans plus tard, dans les cachots de la Conciergerie et sur les marches de l’échafaud, s’applaudirait de cette mort précoce, en songeant qu’elle leur épargnait à elle et à lui d’immenses regrets. George Hilton, atteint dans sa première félicité, prit en dégoût les choses humaines, et par ennui se jeta résolument au plus épais de la mêlée commerciale.

Son assiduité, sa pénétration, son audace, firent heureusement traverser à la maison fondée par son père les péripéties terribles de ces temps de révolution. Il avait pris un ascendant irrésistible sur les deux vieillards qui l’avaient jusque-là dirigée, et qui, peu à peu domptés par la volonté calme, la réserve silencieuse de ce jeune homme au front sévère, se laissaient entraîner sur ses pas et d’après ses conseils à des témérités dont la seule conception les eût fait pâlir d’effroi. L’une d’elles, il faut le reconnaître, produisit sur l’opinion un effet assez défavorable. Le jour où l’Angleterre apprit avec stupeur le résultat de la bataille d’Austerlitz, George Hilton ne put retenir un cri de joie qui lui échappa devant ses associés stupéfaits. Et il avait bien quelque droit de se réjouir, puisque deux ou trois mois plus tôt, devinant de quel côté se rangerait la victoire, il s’était avisé d’envoyer à son beau-frère, le duc de T…, devenu un des plus brillans officiers de l’empire, une somme considérable pour spéculer sur la hausse des fonds français. La défaite de la coalition rapportait donc 40,000 liv. sterl., soit 1 million de francs, à la maison Hilton et Co. Jamais encore on n’avait mieux déjoué la rigueur des clauses pénales inscrites dans l’acte de trahison de 1792. Ainsi que nous l’avons dit, cette combinaison, répugnant au patriotisme britannique, n’avait pas laissé de jeter un certain discrédit moral sur l’habile homme qui se l’était permise. Les israélites du Royal Exchange continuaient, il est vrai, à le suivre obséquieusement d’arcade en arcade, le corps penché, l’oreille tendue, cherchant à surprendre, au moment où elle sortirait de ses lèvres, une de ces indications qui valent de l’or ; mais les chrétiens ne lui témoignaient plus qu’une politesse assez dédaigneuse, et lord Hawkesbury eut grand’peine à lui pardonner cet acte de lèse-majesté nationale. George Hilton, arrivé au parlement, avait toujours trouvé, jusqu’en 1806, à échanger avec sa seigneurie un sourire amical, une plaisanterie familière. À partir de cette date, leurs rapports ne furent plus qu’un simple commerce de paroles banales, et en 1808, — lorsque l’ami de sa jeunesse fut appelé à la chambre des lords, — George Hilton se trouva parfaitement isolé parmi ses collègues des communes. Onze, ans après, parvenu à la cinquantaine et légèrement encrassé par l’or qu’il avait manié toute sa vie, il passait pour un froid calculateur, un égoïste bizarre et généralement peu goûté, homme de sens d’ailleurs, orateur précis, statisticien correct, « et qui, disait-on, avait refusé un portefeuille. » Ce fut alors que, las de n’avoir personne à aimer et de n’être aimé de personne, il jugea convenable de se remarier. Sa seconde femme fut encore une Française, cousine de celle qu’il avait perdue jadis et fille d’un ancien émigré. Deux enfans, Eleanor et Robert, naquirent de cette union, contractée sous de meilleurs auspices que la première.

Lorsque nous avons dit que pas un ami ne restait à George Hilton, nous aurions dû faire une exception en faveur de James Elliot, le dernier de ces trois condisciples qui s’étaient séparés en 1789 à la porte de Christ-Church. Celui-ci, avec moins d’énergie et de talent que son camarade, avait fini par conquérir une position sociale plus élevée. Rentre tout d’abord à l’université, où les émolumens de sa studentship, grossis d’un revenu modique, lui permirent de vivre très à l’aise, il dut cependant refréner le penchant impérieux qui l’entraînait vers la carrière politique ; mais il entretenait une correspondance suivie avec ceux de ses anciens condisciples qu’une fortune plus solide ou des protections mieux assises avaient appelés au maniement des affaires publiques. Aussi, du fond de sa retraite studieuse, suivait-il toujours avec un vif intérêt la marche des événemens. Un jour, l’idée lui vint de donner son avis sur une des questions qui préoccupaient l’opinion et partageaient les esprits : il le consigna dans un pamphlet de quelques pages, anonyme comme le sont tous les pamphlets, mais qui, venant à propos et savamment relevé par tous les artifices du style, produisit une vive sensation. Ceci lui parut charmant, et il saisit la première occasion de revenir à la charge. Peu à peu son talent de publiciste se développa et mûrit. On se demanda quel était l’auteur de ces mordantes satires, empreintes du torysme le plus pur, et comme M. Jenkinson (devenu lord Hawkesbury depuis 1796) était le seul homme d’état qui s’y trouvât constamment épargné, on ne manqua pas de les lui attribuer ; mais l’écrivain pseudonyme (il signait Béta) ne manqua point de rectifier cette erreur, et, — probablement avec la permission de lord Hawkesbury, — de le comprendre parmi les victimes des pamphlets qui suivirent. Ceci n’empêcha pas lord Liverpool, en 1808, d’offrir à son vieil ami et correspondant James Elliot, — avec le consentement de tous ses collègues, — la place d’inspecteur des bancs de sables et sables mouvans : admirable emploi qui, sans donner trop de souci, rapportait quinze mille bonnes livres sterling par année. Quand Elliot devint ainsi un des fonctionnaires de l’état, il avait quarante ans sonnés, et ne savait pas le premier mot de la besogne à laquelle on l’appelait ; mais ses habitudes laborieuses et la vigueur de son intelligence la lui rendirent bientôt familière. Habitué à généraliser les faits, à dégager la vérité des détails qui l’obscurcissent, il porta l’ordre et la conciliation dans une branche administrative où le culte aveugle de la tradition avait entretenu jusqu’alors des habitudes tracassières, un odieux esprit de chicane et de malveillance. Aussi, de tous les choix que lord Liverpool avait faits dans le cours de sa longue carrière ministérielle, celui de James Elliot fut le plus généralement approuvé. Le ministre lui-même disait volontiers, posant la main sur l’épaule de son ancien camarade : — Voilà mon homme, messieurs !… Voilà ceux dont j’aime à faire la fortune !… — Absorbé néanmoins par les fonctions qu’il remplissait avec tant de succès, James Elliot n’eut pas le loisir, pendant les cinq premières années, de songer à prendre femme. Au bout de ce temps, il épousa miss Beverley, une personne de trente et un ans, pareille à lui et digne de lui, qui lui donna, le jour même où il atteignait sa quarante-neuvième année, un superbe petit garçon. C’est celui-ci, Austin Elliot, et la fille de George Hilton, Eleanor, qui désormais nous occuperont en première ligne.


II

Austin n’avait pas dix ans que son père, toujours préoccupé de politique, le voua secrètement à la carrière dont sa médiocre fortune l’avait écarté bien malgré lui. Doué d’une intelligence précoce, cet enfant recevrait l’éducation qui fait les hommes d’état. Et, qui sait ? élevé par un tel père, objet de tant de soins et de soins si bien entendus, peut-être deviendrait-il un jour, comme George Canning… Ici, confus lui-même de ses visées chimériques, James Elliot se refusait à compléter sa pensée ; mais elle restait inscrite, et tout entière, dans le radieux sourire avec lequel il contemplait ensuite les charbons incandescens du foyer. Vers cette époque, mistress Elliot venant à mourir, l’enfant demeura plus strictement sous le contrôle paternel et n’entendit plus parler que politique. Pas un grand débat dont il ne fût appelé à suivre les péripéties, et quand Robert Peel, au sujet de l’émancipation des catholiques, rompit tout à coup avec les traditions de son parti, le jeune Austin, qui l’entendit accabler de toutes les malédictions dues aux renégats, se le figura provisoirement comme une espèce de Guy-Fawkes, bon à brûler en place publique. Dans l’intervalle des leçons que lui donnait son père, l’enfant passait la plus grande partie de son existence avec Eleanor et Robert Hilton, chez lesquels on l’envoyait jouer, car depuis la mort de lord Liverpool, l’intimité de ces deux anciens compagnons d’étude, — refroidie pendant plusieurs années par la terrible affaire des « fonds français, » — s’était resserrée de plus belle. Eleanor Hilton n’était pas ce qu’on appelle une jolie enfant, ses traits avaient quelque chose de trop particulier, de trop accentué pour cela ; mais nulle part on n’eût pu trouver créature plus douce, plus sensible et plus intelligente. Robert au contraire joignait à un entêtement remarquable une certaine violence de caractère. Il manifestait aussi un penchant naturel au mensonge, penchant illogique et capricieux, car il lui arrivait fréquemment de ne pas vouloir trahir la vérité pour échapper à quelque punition, et plus fréquemment encore de mentir sans aucun motif appréciable. Un autre vice, non moins fatal, devait se développer en lui ; mais ceci n’arriva que plus tard.

Quand Eleanor eut douze ans et Robert dix, ils eurent le malheur de perdre leur mère. Presqu’à la même époque Austin Elliot partit pour Eton, où Robert devait le suivre deux ans plus tard. Là se trouvait dans la même classe qu’Austin un certain lord Charles Barty, le fils puîné du duc de Cheshire. Tous deux étaient du même âge, et leurs traits offraient une vague ressemblance. Ils se lièrent rapidement et en vertu de ce puissant attrait que les nobles cœurs ont toujours eu l’un pour l’autre. À l’arrivée de Robert Hilton, Charles Barty, d’abord un peu jaloux de l’affection d’Austin pour ce camarade d’enfance, réagit bientôt contre un sentiment indigne de lui, et se constitua pour moitié le protecteur chevaleresque du nouveau venu. Malheureusement l’objet de cette protection fraternelle ne tarda point à montrer qu’il ne la méritait guère. Ses méfaits, d’abord légers, prirent assez vite un caractère plus grave. Trois mois après son entrée à l’école, Robert fut surpris un beau jour dans la chambre de Charles Barty, fouillant le pupitre de son camarade, que retenait dans les cours une partie de cricket vivement disputée. L’alarme aussitôt donnée, on fit dans les caisses du jeune déprédateur, une perquisition rigoureuse, et on y découvrit une grande partie des objets qui avaient disparu depuis son admission. Lorsqu’Austin, et Charles Barty rentrèrent en riant de leur partie de jeu, la mine venait d’éclater sous leurs pieds : leur protégé n’était en somme qu’un petit voleur. Pour sauver le mauvais garçon qu’ils n’aimaient plus guère, chacun d’eux eût sacrifié son bras droit ; mais désormais il était trop tard. Ils plaidèrent cependant pour lui les circonstances atténuantes, et firent valoir son extrême jeunesse auprès des élèves qu’il avait rendus victimes de ses larcins. Je n’ai pas besoin de dire comment leur requête fut accueillie, s’adressant à des cœurs anglais ; pas un des volés ne souffla mot, et Robert fut simplement renvoyé chez lui, pur de toute publicité déshonorante.

George Hilton n’en ressentit pas avec moins de vivacité le dur châtiment que recevait ainsi, dans la personne de son unique fils, cette passion du gain, cette avidité désordonnée qui avait été l’unique mobile et presque l’unique vice de sa brillante, carrière. Atteint en plein cœur, il se cuirassa, le mieux qu’il put, refusa plusieurs mois durant, de voir l’enfant dont la précoce perversité lui causait de si cruelles angoisses, et ne le vit guère en effet de ce moment à celui de sa mort. Un révérend ecclésiastique, d’humeur accommodante et facile, entreprit l’achèvement de cette éducation si compromise par un désastreux début. C’était un homme intelligent et discret, fermant les yeux à propos, dissimulant volontiers les vérités désagréables : il s’était chargé de refaire en cinq ans, et moyennant mille livres sterling, la moralité avariée qu’on lui confiait. Au bout de ces cinq ans, passés dans une cure du comté d’Essex, à l’abri de toutes tentations, Robert reparut plus blanc que neige aux yeux du monde, avec un certificat de bonne vie qui le recommandait très suffisamment à la confiance des imbéciles. Notre vieil ami James Elliot, qui n’était pas de cette catégorie, conseilla expressément à son fils de ne pas renouveler connaissance avec son ancien camarade. Austin obéit ponctuellement, et comme George Hilton levait à de très longs intervalles la consigne qui retenait Robert hors de la maison paternelle, les deux jeunes gens n’eurent jamais occasion de se revoir après ce fâcheux départ d’Eton. Il en eût été tout autrement si le jeune Hilton fût rentré auprès de son père, car l’attachement d’Austin pour Eleanor poussait chaque jour de plus profondes racines, et il ne manquait guère une occasion de se trouver avec elle. Précisément à l’époque où il allait partir pour Oxford, Eleanor Hilton lui écrivit que la réconciliation de son père et de son frère venait enfin d’avoir lieu : ce dernier embrassait la carrière des armes, et sa commission était signée ; mais alors s’écroula le laborieux et fantastique édifice élevé par le révérend précepteur. Robert n’était pas au service depuis plus de trois mois, que de mauvais bruits commencèrent à circuler sur son compte. À ces rumeurs succédèrent des accusations formelles, accusations dont un conseil de guerre eut bientôt à connaître. Le dénoûment fut aussi prompt qu’il était inévitable. Robert Hilton fut honteusement chassé de l’armée.


III

James, Elliot, un jour qu’il remplissait à bord de son yacht officiel, et en compagnie de quelques-uns des lords de l’amirauté, je ne sais quelle mission administrative fort importante, nous devons le croire, imagina d’emmener son fils. Un de ces hauts fonctionnaires, — M. Cecil, notabilité parlementaire des plus éminentes, — frappé de la bonne mine d’Austin et surpris de le trouver si versé dans une foule de connaissances généralement étrangères à un étudiant de cet âge, l’invita gracieusement à débarquer avec lui sur la côte du pays de Galles et à venir passer une quinzaine dans son château situé parmi les montagnes de Merionethshire. Austin était un ambitieux en herbe ; il savait à merveille que parmi les chemins qui mènent aux grandeurs politiques, un des plus sûrs est d’être bien vu dans certains cercles ordinairement fort exclusifs ; mais il n’était nullement intrigant et savait aussi que pour être sur un bon pied dans telle ou telle maison, il faut y entrer par la grande porte, non s’y faufiler par quelque issue dérobée. C’est ainsi que depuis trois ans, malgré son amitié pour Charles Barty, — toujours développée à mesure qu’ils se connaissaient mieux, — il s’était soigneusement abstenu de paraître à Cheshire-House, où il se réservait d’arriver plus tard, sous un patronage plus imposant que celui de son jeune camarade. Dans de telles dispositions, les flatteuses prévenances de M. Cecil lui parurent une victoire de bon aloi. Présenté à ce grand homme depuis quatre jours, ils n’étaient que de la veille dans des termes un peu familiers, et vingt-quatre heures avaient suffi pour créer entre eux des rapports qui semblaient appelés à devenir de plus en plus intimes. N’y avait-il pas là de quoi lui monter la tête ? Ce fut donc pour lui une grande journée que celle où, dans la calèche de M. Cecil, à côté de ce personnage illustre, le jeune enthousiaste vit pour la première fois de sa vie se dérouler sous ses yeux cette imposante série de paysages que les montagnes seules peuvent offrir. Dérogeant à sa gravité habituelle, l’opulent propriétaire souriait aux élans d’admiration qu’Austin ne se donnait pas la peine de réprimer, et, — cela se voit souvent chez les ciceroni, — tirait de toutes ces splendeurs auxquelles il l’initiait une sorte de vanité paternelle. Ils arrivèrent ainsi à l’entrée du parc de Tyn-y-Rhaiadr (la Ferme de la Montagne) au moment où le soleil allait disparaître derrière le sommet du Snowdon. Austin ne pouvait détacher ses yeux de cette montagne sublime que l’ombre envahissait peu à peu, mais dont la cime couronnée d’une éblouissante auréole semblait le théâtre d’un vaste incendie. — Allons, allons, jeune homme, lui dit M. Cecil, qui venait de lui faire mettre pied à terre, marchons un peu, je vous prie !… Je compte vous montrer avant le dîner quelque chose de plus beau que tout cela…

Il voulait parler d’une admirable cascade tombant de cent mètres de haut, le long d’une pente de granit, au fond d’une espèce de faille perpendiculaire, formée par des rochers revêtus d’un taillis sombre ; mais ce fut d’une autre façon qu’il tint sa parole. En effet, au moment où le bouillonnement furieux des eaux brisées venait de lui arracher un cri de surprise, Austin sentit une main se poser sur son épaule, et comme il se retournait vivement, croyant ne s’adresser qu’à son hôte : — Ma fille !… lui dit tranquillement celui-ci en lui montrant suspendue à son cou une des plus ravissantes créatures que le jeune étudiant eût jamais vues, même dans ses rêves.

Je pourrais, narrateur moins scrupuleux, décrire ici minutieusement toutes les sensations qui accompagnent « un coup de foudre ; » mais Austin, si prompt qu’il fût d’ordinaire à prendre feu, — ceci lui arrivait tous les trois ou quatre mois, à tort et à travers, — ne fut nullement foudroyé, du moins sur le coup. Il dîna de fort bon appétit, causa très gaîment, et s’il veilla un peu tard à sa fenêtre, c’est que des balcons de Tyn-y-Rhaiadr, par une belle nuit d’été, le Snowdon est admirable à voir, avec ses irisations prestigieuses qui font parcourir à l’œil toute la gamme des tons orangés, pourpres et roses. Déjà cependant il s’inquiétait de sa belle hôtesse, et, cherchant à se rappeler tout ce qu’il en pouvait savoir, ne trouvait guère que ceci : elle était fille unique, et, dans quatre comtés différens, autant de grands domaines devaient revenir un jour à cette charmante héritière. Pour un jeune homme imbu des idées du monde et familiarisé avec la logique des salons, il y avait là un préservatif, un conseil de prudence, — un réfrigérant, si vous voulez, — qui eût arrêté dans leur essor des espérances trop probablement chimériques ; mais Austin, jeune et naïf comme il l’était encore, ne pouvait comprendre qu’on fît entrer en ligne de compte, dans un certain ordre de relations, la différence des rangs et des fortunes. Aussi, dès le lendemain matin, comblé de prévenances par la ravissante miss Fanny et se laissant aller au charme de la plus cordiale hospitalité, le jeune étudiant se mit-il à ébaucher dans sa pensée je ne sais quelle vague combinaison ne comportant ni plans arrêtés, ni projets définis, mais qui lui ouvrait dans un avenir féerique les perspectives les plus agréables. Bien des circonstances pourraient expliquer sa présomption. Miss Cecil, beaucoup plus jeune que lui, avait déjà passé deux saisons dans ce monde aristocratique de Londres où il n’avait pas encore mis le pied. De prime abord elle avait revendiqué le bénéfice de cette initiation précoce qui la plaçait vis-à-vis de lui comme une espèce d’oracle ; elle souriait à son inexpérience, elle lui donnait des conseils presque maternels, et, complètement rassurée par le sentiment de sa supériorité, lui laissait voir, sans la moindre réserve, le goût très naturel qu’elle avait pour lui, pour sa franchise étourdie, pour sa bonne grâce chevaleresque, pour sa gaîté d’enfant, çà et là tempérée par quelques retours de gravité virile, toujours imprévus et d’un effet très original. Ajoutons qu’elle le connaissait déjà indirectement avant de l’avoir vu chez son père. Liée par des circonstanciés fortuites avec Eleanor Hilton et restée en correspondance avec elle, miss Cecil avait pressenti dans les lettres de son amie, où le nom d’Austin revenait à chaque page, un sentiment plus tendre que la sympathie purement fraternelle dont Eleanor réitérait si volontiers l’expression. Les propos du monde confirmaient d’ailleurs cette conjecture ; depuis quelque temps déjà, ils mariaient la fille de George Hilton au fils de James Elliot : autant de motifs pour que miss Cecil n’éprouvât aucune gêne à manifester hautement, devant ce dernier, la chaleureuse bienveillance dont elle se sentait animée à son égard. Si Austin avait été assez fat pour prendre au pied de la lettre tout ce qu’elle lui disait de gracieux, il n’eût tenu qu’à lui de se croire adoré ; s’il avait eu plus d’expérience, il se serait méfié de cet excessif abandon : tel qu’il était et avec ses idées un peu « jacobines » en amour, il en vint, après deux ou trois jours de cette familiarité charmante, à concevoir des espérances dont l’absurdité, qui choquera peut-être quelques lecteurs, ne lui paraissait pas autrement démontrée.

— Çà, lui dit un beau matin miss Cecil, je ne vous ai pas encore montré nos chiens, et c’est pourtant une des curiosités du pays… Vous plairait-il les venir voir avec moi ?… L’under-graduate d’Oxford, fin connaisseur en ces matières, accepta la proposition avec enthousiasme. Le chenil du château pouvait en effet passer pour une merveille. On y voyait toutes les variétés de l’espèce, depuis ces dogues à babines mafflées, à l’œil perdu sous la chair, au front traversé de rides profondes, dont l’aboiement sonore est un signal de mort pour l’esclave fugitif dans les jungles de la Havane, jusqu’aux chiens du Saint-Bernard, — ces chiens du tourbillon de neige et de l’avalanche, — animaux philanthropes à la mine grave et recueillie, mais qui n’en sont pas moins, — comme tant d’autres, hélas ! — des idiots de premier ordre. Le bull anglais s’y trouvait aussi avec sa robe blanche et ses yeux myopes, si myopes qu’il flaire au lieu de regarder et donne le frisson à ceux dont il vient frôler ainsi les mollets. Puis venait une collection de terriers, parmi lesquels il en était un d’une si merveilleuse beauté, qu’Austin ne put retenir un cri d’ébahissement. — Voilà, disait-il, le terrier de mes rêves !… Jusqu’à présent je n’avais encore rien vu d’aussi complet.

— Permettez-moi donc de vous l’offrir, repartit à l’instant miss Cecil ; promettez seulement de me donner une pensée toutes les fois que vous vous sentirez pour cet animal un bon mouvement d’affection.

— Recommandation parfaitement inutile ! dit Austin, légèrement embarrassé de se voir ainsi pris au mot. Je n’ai pas besoin de chien pour songer à vous… Mais c’est là un cadeau tout à fait royal, et je ne sais si je dois…

— Vos scrupules viennent trop tard, interrompit en riant la jeune fille ; vous n’avez plus qu’à vous emparer de votre nouvelle acquisition…

Malgré sa répugnance à recevoir un présent de cette valeur, Austin, dompté par un regard doucement impérieux, s’était déjà penché pour se saisir du charmant petit animal, lorsqu’il entendit retentir dans les massifs de feuillage un joyeux et sauvage aboiement suivi d’un bruit de ramures brisées, comme si quelque aigle eût balayé les bosquets de ses ailes puissantes. Presque aussitôt, enveloppant les deux promeneurs de cercles toujours plus étroits, parut un chien, différent de tous les autres, qui vint bondir près d’eux et les couvrir de caresses. Il s’aperçut bien vite qu’Austin était une connaissance à faire, et s’arrêta pour l’examiner à loisir ; mais un moment après, dressé sur ses pattes de derrière, il posa sa tête contre la poitrine du jeune homme, à qui ses grands yeux couleur de noisette semblaient dire avec instance : Prenez-moi, prenez-moi de préférence à tous !… Compagnon plus fidèle et plus dévoué, jamais vous ne le trouverez, croyez-moi bien ! — C’était un de ces beaux chiens de berger qu’on rencontre parfois dans les montagnes d’Ecosse, noir, fauve et blanc, avec une tête fine et lisse dont le poil, qui commence à friser autour des oreilles, enveloppe ensuite le poitrail et le cou d’une crinière ample et fourrée. Si vous voulez vous en faire une idée exacte, regardez le tableau de Landseer intitulé : the Shepherd’s Bible, — et cependant le chien que je décris ici d’après nature est encore plus beau que celui dont le peintre a fait son modèle. — Décidément c’est celui-ci qu’il me faut, s’écria Austin tout à coup hors de garde… Je ne sais ce que je donnerais d’un pareil animal… Regardez-moi ces yeux, miss Cecil ! ,.. Peut-on l’acheter ? A qui est-il ?

— Il est à vous, répondit-elle avec un nouvel éclat de rire, et je vous sais gré de l’avoir choisi. Mon Robin vaut tous les terriers blancs de la création…

Ainsi s’accomplit en quelques secondes un choix bien plus important qu’il ne paraissait l’être au premier abord. L’instant d’après, une voix dure s’éleva derrière les deux jeunes gens : « Votre santé, miss Cecil ?… Voilà ce qu’on peut appeler un chien de race ! Il voulait d’abord se jeter sur moi, mais au premier ordre de votre père il a pris docilement la piste et m’a mené droit à vous comme un vrai limier de peau-rouge… Il vous appartient sans doute, miss Cecil ?

— Il appartient à M. Elliot, répliqua-t-elle avec une froideur marquée… Comment vous portez-vous, capitaine Hertford ?


IV

Le nouveau venu était un de ces hommes corpulens et trapus, sur l’extérieur desquels on n’est pas tenté de s’appesantir. Ses yeux bleu clair, profondément enfouis dans leurs orbites, lançaient à travers des sourcils touffus un regard qui n’avait rien de miséricordieux. Ses lèvres épaisses et grossièrement dessinées s’entrevoyaient à peine sous de longues moustaches rousses qui allaient rejoindre des favoris d’une nuance plus vive encore. Il regardait Austin avec une ardente curiosité ; celui-ci l’observait de beaucoup moins près, sans quoi il l’eût vu se mordre les lèvres par un mouvement d’impatience. C’était là un hommage indirect à la remarquable beauté du jeune étudiant. — Au diable sa jolie figure ! se disait à part lui le capitaine, j’espérais ne pas le trouver si bien…

Ici commença une conversation à laquelle le sous-gradué d’Oxford ne comprit pas grand’chose. Il y était question d’un certain Mewstone que le capitaine avait accompagné en Belgique pour y faire d’énormes emplettes de dentelles, et qu’il avait ensuite laissé à Londres, chez les célèbres orfèvres Rundell et Bridges, s’occupant de choisir une magnifique argenterie. Après ces intéressans détails, le dialogue changea tout à coup de sujet. — Pendant que votre compagnon de voyage courait après le point de Malines, vous êtes resté à Bruxelles ? avait demandé miss Cecil… Peut-on connaître le motif de cette séparation ?

— Une affaire très désagréable, où mon honneur était engagé, repartit le capitaine.

— Encore quelque rencontre ? reprit-elle en se tournant brusquement vers lui.

— Pas le moins du monde, répliqua-t-il. Un jeune homme, un compatriote, avait contrefait la signature de Mewstone pour une somme considérable. J’ai dû le poursuivre jusqu’à Namur et tâcher de lui faire rendre gorge. Une fois là, notre fugitif s’est dérobé. J’avais cependant à cœur de le rattraper, car c’est par moi qu’il avait fait la connaissance de Mewstone.

— Et vous ne l’avez pas suivi plus loin ?

— C’eût été, je vous assure, peine perdue… Quant à Mewstone, il sera ici sous peu de jours… Et maintenant, chère miss, veuillez me présenter à M. Elliot.

L’« introduction » eut lieu selon toutes les règles. Le capitaine Hertford, dont la physionomie était en général insolemment dédaigneuse, arbora pour Austin le plus doux sourire de sa collection. Austin de son côté, bien que ce sourire lui agréât on ne peut moins, désirait cultiver la connaissance d’un « homme du monde » assez habile pour captiver dix minutes de suite l’attention de miss Cecil et lui faire prendre intérêt à ses moindres paroles. Ce gentleman lui déplaisait à coup sûr, mais il n’en était pas moins disposé à profiter de ses leçons. Ainsi mutuellement attirés l’un vers l’autre, ou, pour mieux dire, pressés de nouer des relations plus intimes, ils se mirent, après avoir reconduit miss Cecil, à se promener côte à côte, chacun fumant son cigare, le long des allées du parc. Robin les suivait tête basse, déjà soumis à son nouveau maître, pour lequel il s’était senti dès l’abord une de ces inexplicables sympathies, une de ces affections spontanées et sans motif dont la race canine nous offre de fréquens exemples. On eût pu supposer au capitaine Hertford les mêmes penchans affectueux ; mais, en ce qui le concernait, nous aurons bientôt le mot de l’énigme. Sur sa face rouge et massive, à mesure qu’il contemplait son jeune interlocuteur, les sourires de commande alternaient avec des froncemens de sourcils presque haineux. En d’autres circonstances, peut-être eût-il cédé à l’attrait vainqueur de cette confiante sérénité, de cette beauté radieuse, qui plaisaient si fort à miss Cecil, et dont Robin lui-même semblait touché ; mais Austin, nous l’allons voir, devait, par ses agrémens mêmes, lui porter ombrage. — Vous connaissez les Hilton ? lui demanda le capitaine après quelques propos insignifians et comme pour tâter le terrain.

— Ce sont pour moi des amis et non de simples connaissances, répondit Austin.

— En ce cas, reprit son interlocuteur, nous allons entrer en relations sous d’assez fâcheux auspices… Vous m’avez entendu parler tout à l’heure d’un jeune Anglais dont les méfaits m’ont retenu à Bruxelles ?…

— Certainement.

— Et Robert Hilton sans doute ne vous est pas inconnu ?

— Il était de mes camarades à l’école d’Eton ; mais depuis lors je n’ai plus revu ce pauvre garçon.

— Je ne pense pas que vous soyez appelé à le revoir jamais.

— Que voulez-vous dire, capitaine Hertford ?… Est-ce sa mort que vous m’annoncez ainsi ?

— Un peu plus de sang-froid, s’il vous plaît, mon jeune ami !… Dans le monde où vous entrez, il faut envisager avec calme des incidens plus terribles encore… Adossez-vous à cette roche et regardez-moi bien en face !… Robert Hilton s’est suicidé, à Namur, dans le courant de la semaine passée.

— Impossible ! ou du moins je ne lui aurais jamais supposé assez de courage… Pauvre enfant ! Et comment cela s’est-il fait ?… Avait-il à se reprocher de nouvelles fautes ? S’était-il exposé à de nouvelles poursuites ?

— Précisément, et j’allais vous le dire. Le faussaire que j’ai suivi à Namur n’était autre que ce malheureux. Il m’avait exaspéré… J’ai reçu de lui, chemin faisant, une lettre où il menaçait, si on le poussait à bout, de se brûler la cervelle… Prenant ceci pour un vain stratagème, je n’en ai couru que plus vite… En arrivant à Namur, j’ai su, malheureusement trop tard, qu’il ne m’avait pas trompé.

— M. Hilton est-il informé de ceci ?

— J’ai dû l’en instruire avant tout autre… Il a pris la chose moins à cœur que vous ne le supposez peut-être… Cet enfant, ce mauvais sujet, n’existait plus pour lui depuis des années.

— Pauvre Eleanor ! s’écria Austin avec une espèce de sanglot.

— Vous voulez probablement parler de miss Hilton ? reprit le capitaine… Pour elle, je dois le dire, l’atteinte a été plus rude… Elle s’en remettra cependant… Ceci lui assure, à la mort de son père, un beau revenu de neuf mille livres sterling, franc et quitté de toute discussion.

— Neuf mille ou neuf millions ; ce serait tout un, mis en balance avec la vie de son frère… Si vous en doutez, capitaine Hértford, vous ne connaissez guère la personne dont vous parlez.

— Ni vous celle qui vous parle, repartit l’autre en riant. Ai-je dit que miss Hilton eût songé à mettre en balance avec la vie de son frère une somme d’argent quelconque ? Ai-je dit que pour le ressusciter elle ne sacrifierait pas tout ce qu’elle a de fortune ?… J’ai simplement affirmé qu’elle finirait par se consoler, et c’est là, vous pourrez vous en assurer avec le temps, une vérité inexorable.

— Au fait, dit Austin, je suis tenté de vous croire… Ce malheureux était pour eux tous une source d’anxiétés permanentes… Il est peut-être à souhaiter qu’elle l’oublie.

— Enfant que vous êtes ! s’écria le capitaine Hertford, je vous ai vu tout à l’heure sur le point de me sauter aux yeux pour avoir dit exactement ce que vous venez de répéter, peut-être même un peu moins… Aurez-vous le bon goût d’en convenir ?…

Austin fut obligé de baisser la tête devant cette terrible vérité.

— Je devrais partir au plus vite, dit-il après un moment de silence.

— Et pourquoi cela ? demanda le capitaine.

— Mais,… je ne puis dire… J’aimerais à n’être pas loin d’Eleanor quand je la sais affligée.

— Diable, diable ! dit le capitaine. A-t-elle tant de droits sur votre cœur ?…

Et, tournant la tête d’un autre côté, il ajouta négligemment : — Je ne vois pas que notre hôte ait par ici grande abondance de grouses [2].

— En vérité, non, répondit Austin sans faire attention à cette dernière remarque… Mais, voyez-vous, on nous a élevés comme frère et sœur, miss Hilton et moi, continua-t-il avec quelque hésitation, et non sans rougir un peu.

— C’est donc pour cela qu’on m’a tant parlé de votre bonne amitié… Savez-vous que miss Cecil est bien belle ?

— Ah ! certes… Il n’y a pas deux avis là-dessus.

— Vous seriez-vous laissé prendre à tant de charmes ?

— Y songez-vous ? En si peu de temps ?…

C’est tout au plus si Austin put ajouter d’une voix contrainte : — J’espère bien être libre encore.

— Tant pis pour vous, mon bon Elliot !… Je vous aurais cru mieux avisé, repartit le capitaine.

Dans la longue lettre de condoléance qu’Austin écrivit le jour même à Eleanor, c’est tout au plus s’il faisait mention de miss Cecil, dérogeant ainsi à l’habitude qu’il avait prise de lui confier, à mesure qu’elles se succédaient, toutes ses fantaisies amoureuses. Miss Hilton se tenait à merveille dans son humble rôle, embarrassée seulement de se reconnaître au milieu de tant de péripéties diverses, et ne parvenant pas toujours à mettre sous leurs véritables noms les conseils prudens, les félicitations, les consolations qu’elle adressait tour à tour à ce « frère » volage. Ce fut cette fois lord Charles Barty qu’il choisit pour confident. L’épître où il lui peignait éloquemment les symptômes de sa passion naissante alla chercher son ami dans la capitale du Piémont, où le duc et la duchesse de Cheshire faisaient alors les préparatifs d’une véritable « campagne d’Italie » entreprise à la tête d’une armée de peintres et d’érudits. Lord Charles frappa du pied en lisant les périodes sentimentales de son imprudent camarade, et les plaça immédiatement sous les yeux de son père, qui prit à son tour un air très soucieux. Ce digne seigneur manquait d’esprit, — les Barty, généralement parlant, ne brillent pas de ce côté, — mais il avait au plus haut point, qualité bien autrement précieuse, un sentiment très élevé de droiture et d’honneur. Il déclara que dans cette affaire un blâme sérieux avait été encouru soit par M. Cecil, soit par miss Cecil, soit par Austin. Dans tous les cas, il fallait prévenir au plus vite ce dernier. Lord Charles, bien convaincu de ceci, aurait fait jouer le télégraphe, si le télégraphe eût existé en 1844 de Turin à Londres. Faute de mieux, il écrivit, et sa lettre, arrivée en temps utile, aurait eu l’effet le plus salutaire. Malheureusement, tandis qu’elle courait la poste, Austin passait la plus grande partie de ses journées avec miss Cecil dans de longs tête-à-tête que le capitaine Hertford mettait un soin perfide à leur ménager en accompagnant exactement M. Cecil, lorsque ce dernier allait faire, ses tournées agricoles. Certain jour qu’Austin, par un juste sentiment des convenances, avait cru devoir sortir avec eux, un des fermiers, plaidant pour l’adoption de je ne sais quel assolement, s’adressa directement à lui avec une déférence, des coups de chapeau, des sourires inexplicables ; puis, sur un mot que l’intendant lui dit à l’oreille, cet homme rengaina ses complimens et ses révérences, qui firent place à l’indifférence la plus maussade. Cet incident, qui sous diverses formes s’était reproduit trois ou quatre fois, sollicita naturellement la curiosité d’Austin. — Il faut, disait-il au capitaine, tandis qu’ils s’en revenaient bras dessus, bras dessous, il faut qu’un individu porteur du nom d’Elliot ait commis dans ces contrées quelque forfait haïssable. Avant qu’on ne sache qui je suis, chacun m’accable de prévenances et de civilités ; m’a-t-on nommé, les sourires disparaissent, les physionomies se ferment, on me traite avec une négligence qui ressemble à du mépris… Pourriez-vous par hasard m’expliquer ce phénomène ?

— C’est tout au plus si une conjecture m’est permise, répondit le capitaine après un moment d’hésitation. J’imagine, — notez bien ceci, j’imagine, — que, voyant au bras de M. Cecil un jeune dandy aussi bien tourné, les gens dont vous parlez supposent qu’il vous a choisi pour gendre.

— Soit, reprit Austin ; mais pourquoi perdent-ils cette flatteuse idée aussitôt que mon nom est prononcé devant eux ?…

Cette question si précise ne laissa pas de gêner le capitaine, qui pouvait fort bien, mais ne voulait pas y répondre. Pour rompre les chiens, il feignit une distraction, et par quelque allusion blessante à la beauté de Robin, plaçant Austin sur la défensive, il lui fit perdre de vue le sujet qu’ils venaient d’aborder ensemble. D’après ses calculs, il avait encore devant lui trois ou quatre jours. Il les lui fallait pour qu’Austin devînt éperdument amoureux de miss Cecil, et risquât une démarche décisive, de nature à le perdre dans l’esprit d’Eleanor Hilton. Celle-ci devait hériter et probablement hériter bientôt d’une magnifique fortune. Plus ou moins impliqué dans le récent trépas de son frère et tenu de se justifier auprès d’elle, le capitaine avait par là même une occasion toute simple de se créer des relations avec la famille. On peut suivre d’ici la marche de ses idées et deviner maintenant pourquoi il avait intérêt à laisser sur les yeux d’Austin le bandeau de ses illusions juvéniles. Ce bandeau tombale huitième jour, et voici comment : c’était un dimanche, et M. Cecil ainsi que le capitaine s’étant dispensés d’aller au service, sous prétexte qu’on officiait en langue galloise, Austin escorta naturellement sa jeune hôtesse. Comme ils s’en revenaient par le petit sentier qui passe au pied de la cascade, et comme ils traversaient le pont de bois où les deux jeunes gens avaient été présentés l’un à l’autre, un gentleman de haute taille et de belle prestance parut tout à coup à la cime de la montée qu’ils allaient gravir. Dès qu’elle l’eut aperçu, miss Cecil laissa échapper un léger cri, et à peine Austin eut-il surpris, sous l’ampleur du châle qui les recouvrait, le frémissement de ses petites mains gantées, qu’il eut pleine conscience de sa déplorable erreur. Ces petites mains émues venaient de porter le coup de mort à son amour naissant, et d’une manière aussi sûre que s’il eût vu ce cavalier, vers lequel semblait les attirer une force irrésistible, prendre la jeune fille dans ses bras et plonger avec elle au fond du gouffre écumant qui s’ouvrait à leurs pieds.

En homme bien élevé qu’il était, il tourna la tête du côté de la cascade pour ne pas gêner leur rencontre par des regards indiscrets. Quand il les revit, ils étaient debout, leurs mains enlacées, leurs regards pour ainsi dire mêlés, — rayonnans de beauté, resplendissais de tendresse. Il crut comprendre qu’ils parlaient de lui. Et en effet, se rapprochant d’eux, il fut officiellement présenté par miss Cecil à lord Mewstone.


V

Le malheureux était seul à ignorer un mariage convenu depuis quatre mois, et dont la cour et la ville s’étaient occupées jusqu’à satiété : — arrangement de famille, car les domaines de M. Cecil et de lord Mewstone étaient contigus sur plusieurs points ; — combinaison politique, attendu que M. Cecil, n’ayant pas de fils, ne se souciait pas de quitter encore la chambre des communes pour celle des lords, et que ce mariage de sa fille avec un membre de la pairie lui laissait le loisir d’ajourner sa retraite à des temps moins troublés. Que venait donc faire Austin avec ses visées au milieu de si grosses considérations, encore étayées par la solide et sincère affection que se portaient les deux fiancés ? Il comprit si bien sa bévue que le soir même il prit congé de ses hôtes, prétextant la nécessité de se remettre à ses études et de conquérir au plus tôt son dernier grade universitaire. Le capitaine Hertford voulut l’accompagner jusqu’à Chester, où il allait retrouver le chemin de fer qui en 1844 ne s’étendait pas au-delà de cette ville.

Quand ils furent ensemble sur la même banquette, le capitaine regarda Austin à la dérobée. Un grand changement s’était fait depuis vingt-quatre heures dans cette physionomie hier encore si radieuse et si insouciante. Elle était belle de calme concentré, de dépit amer, de passion contenue. Telle devait être à peu près celle de Bonaparte foudroyant lord Whitworth, et l’œil d’aigle du premier consul ne jetait certainement pas plus d’éclairs que ceux de notre amoureux déçu, — ces grands yeux bleus cerclés de bistre. Chaque fois que le capitaine lui adressait la parole, ils semblaient lui lancer un injurieux défi. — Comment vous permettez-vous de troubler ma douleur ? lui disaient-ils éloquemment. — Et ils finirent par imposer silence à ce vétéran des guerres indiennes, à ce duelliste sans remords. — Ce garçon-là ira loin, murmurait-il sous sa moustache ; il a du nerf, le diable m’emporte ! — Après quelques miles silencieusement franchis, un changement subit s’opéra dans les dispositions d’Austin. Dût-il parler à ce soldat grossier dont il entrevoyait cependant les basses menées, la duplicité mystérieuse, il fallait qu’il s’épanchât. Après tout c’était un homme, un homme qui savait tenir un sabre, un homme dont on vantait la témérité guerrière. Aussi, levant les yeux tout à coup et lissant de la main la tête soyeuse que Robin venait de poser sur ses genoux, il articula ces paroles à voix presque basse : — J’étais réellement fou de cette femme !…

Hertford jeta du côté du cocher un regard significatif ; mais Austin avait tout exprès mesuré l’accent de ses paroles et la portée de son organe vibrant. — Parions que vous êtes furieux contre moi ! dit alors le capitaine sur le même ton.

— Contre vous ?… Pas le moins du monde. Je ne m’en prends qu’à moi-même.

— Vous pourriez m’en vouloir de ne pas vous avoir dit qu’elle était fiancée à mon ami.

— Non… Cela ne vous regardait en rien ; Vous avez agi en homme du monde… Mais moi, moi,… de quelle niaiserie j’ai fait preuve !

— Pas tant que vous croyez… Vous êtes joli garçon, vous êtes ambitieux, rien de plus naturel et de plus légitime… Voyez plutôt ce qui est arrivé à Charles Bates…

Et il entama là-dessus une interminable histoire. Je ne voudrais pas assurer que cette forme de consolation fût très goûtée d’Austin Elliot ; mais je n’en connais pas d’efficace en pareille matière et en pareille circonstance.

En arrivant à Londres, Austin trouva chez lui une lettre qu’on venait d’y déposer â tout hasard. Elle était d’Eleanor et ne contenait que ces mots : « Mon père est malade. Venez au plus vite. E. H. » Dix minutes après, il sonnait à la porte de ses amis, logés dans Wilton-Crescent. Chose étrange, l’idée de revoir Eleanor lui inspirait une sorte de répugnance. Il aurait à lui conter sa dernière aventure, et ne savait comment s’y prendre. Son cœur battit de crainte, oui, de crainte, quand le bruit d’une robe de soie l’avertit qu’en se retournant il allait se trouver face à face avec cette terrible personne…

Elle était là, délicate, mignonne et brune, mise avec un soin exquis, sans aucune couleur voyante, frêle petit argus aux ailes grisâtres, qu’on semblait pouvoir écraser du doigt. Sans prononcer une parole, cette fée mouche avait joint machinalement ses mains devant elle. Si le regard d’Austin, fût tombé sur ces mains frémissantes, elles lui eussent certainement appris quelque chose dont il ne se doutait point. Il aurait reconnu cette émotion qui, deux jours plus tôt, au pied de la cascade, avait si cruellement dissipé ses folles espérances ; mais il ne vit pas ces mains, et par une bonne raison : c’est qu’il s’était enjoint de la regarder au visage. Nous avons déjà dit que ce visage n’était pas ce qu’on appelle joli. En revanche et malgré ses irrégularités, — malgré cette lèvre supérieure un peu trop rapprochée du nez, malgré le menton plus court et plus fuyant qu’il ne l’eût fallu, — il avait son incontestable beauté, principalement due à l’humble et doux langage de ses grands yeux de gazelle, bruns et lustrés. Ce langage pouvait se traduire ainsi : « je suis un pauvre petit être disgracié, bien chétif et bien laid peut-être ; mais si vous le vouliez, mon Dieu ! comme je saurais vous aimer !… »

Ce ne fut pourtant pas là ce qu’elle dit à Austin. Elle prit dans les siennes les deux mains qu’il lui tendait à la fois, et prononça lentement ces mots : « J’étais sûre de vous voir aujourd’hui… »

Et comme il se hâtait de s’informer du malade, la tante Maria fit son entrée. Elle était imbue de cette idée qu’il ne faut jamais laisser durer le tête-à-tête de deux jeunes gens. Nez romain, menton proéminent, face couperosée, embonpoint majestueux, hérissée de broches, sonnant l’orfèvrerie à chaque pas, toujours enveloppée d’un châle et promenant autour d’elle une atmosphère imprégnée de patchouli, telle était cette femme impérieuse devant qui, dès sa première enfance, Eleanor avait appris à trembler. Elle avait en ce moment sa mine la plus imposante, et d’un geste congédia sa nièce. — Ce pauvre frère est au plus mal, mon cher Austin, dit-elle au jeune homme… Il demande à chaque minute votre père… Comment nous tirer de là ?…

— Impossible… Mon père a dû partir pour les Hébrides… Permettez-vous que je monte ?

— Ce serait peut-être une imprudence… Je ne sais vraiment pas… Une figure étrangère…

— Je ne suis pourtant pas un étranger pour lui, reprit Austin, luttant avec effort contre les répugnances visibles de la chère tante.

— Par quel hasard vous trouvez-vous ici ? continua-t-elle de mauvaise grâce et d’un air soupçonneux, qui devint un air tout à fait contrarié lorsqu’elle sut qu’Eleanor avait écrit à Austin.

Le médecin, qui vint à passer en ce moment, trancha la difficulté ; il autorisa Austin à se rendre auprès du malade aussitôt que celui-ci serait sorti de l’espèce de stupeur somnolente que l’on cherchait à combattre. Le réveil n’eut lieu qu’une ou deux heures, plus tard. Austin trouva le moribond sur son séant, et lui supposa d’abord, tant son attitude était calme, la pleine conscience de lui-même ; mais aux premiers mots il s’aperçut de son erreur. George Hilton le prenait pour James Elliot. — Je comptais sur vous, lui dit-il, je savais que vous me seriez fidèle jusqu’au bout… A propos, ils sont venus, les deux autres… Pourquoi n’étiez-vous pas avec eux ?… Austin murmura quelques paroles inintelligibles.

— C’est étonnant, reprit le moribond, comme vous parlez tous d’une manière confuse… A peine puis-je saisir ce que vous dites… Bientôt nous nous entendrons mieux, je l’espère… L’entrevue a été fort gaie, croyez-le bien… Eleanor était là, elle pourra vous le dire… N’est-ce pas, mon enfant, vous étiez là, au milieu de la nuit ?…

Fort pâle et baissant les yeux, elle répondit par un geste affirmatif.

— Vous étiez là, je me le rappelle bien, assise sur le lit… Ils étaient, eux, sur ces deux fauteuils… Vous savez de qui je veux parler ?

— Non, balbutia Austin, qui, devant ce délire de l’agonie, sentait ses cheveux se hérisser.

— Comment ! non ?… Et qui donc, à votre avis, ce pourrait-il être ?… Jenkinson dans ce fauteuil-là,… Canning dans celui-ci… Nous avons bien ri, je vous assure,… et si fort que ma fille s’est éveillée… C’est alors qu’elle est venue s’asseoir sur le lit… Demandez-lui plutôt !… Jenkinson portait son fameux habit brun, et Canning se moquait de lui… Chose étrange, ils avaient perdu cet air de fatigue et d’ennui, cette pâleur maladive de leurs dernières années… Vous nous eussiez retrouvés, figures imberbes et joyeuses, tels que nous étions tous les quatre à Oxford il y a cinquante-cinq ans… Vous ne savez pas ?… L’affaire d’Austerlitz est oubliée, pardonnée il y a longtemps… Je voudrais maintenant me rendormir un peu avant de m’éveiller pour en finir…

Et il se laissa retomber sur l’oreiller ; mais la minute d’après, tournant vers Austin un inquiet regard : — Elliot, Elliot !… êtes-vous encore là ?

— Oui, répondit aussitôt le jeune homme, qui jugea inutile de le détromper.

— J’allais oublier le plus essentiel, reprit Hilton… Croyez-vous, Elliot, que votre fils voulût épouser ma fille ?…

Austin demeura muet devant cette question imprévue.

— Vous dites ?… Je n’entends pas bien,… recommença l’agonisant. Elle n’est pas jolie, je le sais ; mais sa douceur, sa bonté passent tout ce qu’on peut imaginer… Vous savez qu’elle sera immensément riche… Il a bon cœur, il est plein d’esprit, il doit être ambitieux… Enrichi par elle, s’il veut travailler dur, il deviendra premier ministre… Je souhaiterais que tout cela pût s’arranger… Jenkinson prétend qu’elle est jolie, mais il ne s’y connaît pas… Il est de mon avis quant au jeune homme… Voyons, que dites-vous ?… Parlez plus haut !… Avec l’argent de ma fille, il aura le monde à ses pieds ; sans cet argent, il ne sera jamais qu’un chercheur de places… Ne regrettez pas miss Cecil !… Jamais son père n’a songé à vous la donner… On s’est joué de votre pauvre garçon ; mais, s’il épouse Eleanor, il aura de quoi prendre sa revanche contre cinquante Mewstone… Voyez cela,… voyez… Bonne nuit !…

Ainsi se termina cette carrière dont nous avons esquissé les brillans débuts. George Hilton s’endormit effectivement, et né se réveilla que « pour en finir. »

Si l’on veut bien songer qu’Austin avait été dès le berceau façonné à l’ambition politique, on se rendra peut-être compte de l’effet qu’avaient produit en lui ces deux phrases : « enrichi par elle, il sera premier ministre, » et : « s’il épouse Eleanor, il aura de quoi prendre sa revanche contre cinquante Mewstone. » Elles tintaient continuellement à ses oreilles et parlaient à ses plus énergiques instincts. Par cela même que la tentation était forte, il s’en méfia cependant, et, quinze jours après les funérailles de M. Hilton, ses amis auraient pu le voir, non sans quelque orgueil, galoper dans la direction d’Esher, qu’habitait alors l’héritière en deuil, pour lui notifier, avec tous les égards dus à l’amitié, qu’il entendait bien ne l’épouser jamais.

Ce fut le vieux James qui vint lui ouvrir la porte, — un ancien serviteur blanchi au service de M. Hilton, et qui tout enfant avait assisté, lui aussi, à la prise de la Bastille. Quand il reconnut Austin, son visage ridé s’illumina d’un sourire. — Vous arrivez bien, lui dit-il avec un regard d’intelligence ; ils ne vous verront pas,… ils sont du côté des écuries.

— De qui parlez-vous ? demanda Austin, égayé par cette mystérieuse apostrophe.

— De qui parlerais-je, si ce n’est de la tante et du capitaine Hertford ?…

Jamais, par parenthèse, le valet de chambre émérite ne prononçait le nom de miss Maria Hilton, la tante d’Eleanor. Toute formule de respect répugnait à l’aversion qu’il lui avait vouée.

— Ah ! diable ! pensa Austin. Et qui est le capitaine Hertford ? demanda-t-il ensuite avec une feinte curiosité.

— Le même que vous avez rencontré il y a quinze jours dans le pays de Galles, quand vous vous fûtes épris de miss Cecil, le même qui vous accompagna au retour et à qui vous fîtes si adroitement vos confidences… Soyez tranquille, elles n’ont pas été perdues… Puisque vous voulez le savoir, master Austin, voilà ce que c’est que le capitaine Hertford.

— Et que fait-il ici ? reprit Austin à demi-voix.

— Naturellement, répliqua James d’un ton sardonique, il fait la cour à la tante… Et maintenant, si vous voulez voir à votre aise miss Eleanor, dépêchez-vous d’entrer avant qu’il ne vous ait aperçu…

En même temps qu’il prononçait ces paroles, il ouvrit la porte du salon et annonça : « Master Austin. »

Eleanor se leva pour venir au-devant de ce visiteur toujours bien accueilli ; elle tendit ses mains vers lui, mais cela ne suffisait pas ; elle prit les deux mains qu’il lui offrait, mais cela ne suffisait pas encore, — si bien que, la voyant tout à coup fondre en larmes, Austin la saisit dans ses bras et posa un baiser sur son front.

— Je suis bien triste, allez, lui dit-elle. Vous avez bien fait, cher frère, de me venir voir.

— Et moi donc, chère sœur ! repartit le jeune homme avec une entière franchise, bien que sa tristesse eût pu paraître une énigme à ceux qui l’eussent vu quelques instans auparavant, lancé à toute bride sur les routes verdoyantes du Surrey, franchir les barrières de quelque route communale et siffler Robin, qui s’égarait.

— Contez-moi donc bien vite vos peines, dit Eleanor, séchant ses larmes. En me parlant de vos chagrins, vous me ferez oublier ma douleur… Il s’agit, n’est-il pas vrai, de Fanny Cecil ?… En recevant vos dernières lettres, empreintes de tant de mélancolie et où jamais il n’était question d’elle, je me suis bien doutée…

— Et vous ne vous trompiez pas, interrompit Austin, peu curieux d’entendre la fin de la phrase… Mais d’où vous vient, s’il vous plaît, une si rare pénétration ?…

« De ce que je vous aime, » eût pu répondre Eleanor, si nos deux jeunes gens se fussent trouvés en ce moment dans le palais de la Vérité ; mais la scène se passait dans une villa du Surrey, et on pouvait voir, des fenêtres du salon, la tante Maria se promener bras dessus, bras dessous avec le capitaine Hertford. Aussi la jeune fille ne dit-elle rien de semblable.

— Pour qui connaît Fanny Cecil, reprit-elle, pareille énigme n’avait rien de mystérieux… Si j’avais prévu que le hasard vous jetterait sur son chemin, j’aurais pu, cher frère, vous instruire du mariage déjà convenu et vous épargner une déception cruelle… Maintenant, Austin, continua-t-elle avec beaucoup de calme, j’ai quelque chose de très essentiel à vous dire…

Levant aussitôt les yeux sur elle, le jeune homme fut frappé de l’espèce de contraction qui transformait en un masque pâle et rigide le doux visage d’Eleanor. Il la voyait, se dit-il, comme elle serait sans doute dans quelque lointain avenir. Ce qu’elle pensait en ce moment, nous allons le révéler. Préférant Austin à toute autre personne au monde, et le préférant surtout à elle-même, elle se disait qu’avec un peu, très peu d’adresse, elle, pourrait devenir sa femme, lui donner la richesse, les joies de l’ambition, se mettre de moitié dans ses triomphes et de moitié dans ses revers, lui montrer les voies du monde et leurs pièges cachés, — mieux encore, l’amener au pied du même autel, lui apprendre à prier le même Dieu, à espérer le même salut ; — elle pouvait tout cela, et cependant elle s’apprêtait à briser pour jamais jusqu’à la dernière chance d’un pareil avenir, — sauf une réserve mentale dont elle avait à peine conscience. Et pourquoi ? Parce qu’il était impossible qu’Austin l’aimât jamais, parce que, ne l’aimant pas, il l’épouserait uniquement pour sa fortune. Et dans ce cas la conviction intime de s’être manqué à lui-même, le minant peu à peu, le rabaissant à ses propres yeux, faussant ses notions morales, mêlant à sa vie un perpétuel mensonge, devait le rendre profondément malheureux.

Ainsi raisonnait la noble petite créature, armée d’une logique rigoureuse et loyale. Son cœur néanmoins protestait tout bas et disait en sourdine : — Pour m’obtenir, il faudra qu’il m’aime, il faudra qu’il me supplie… Alors, mais seulement alors nous aviserons.

Jamais Austin ne se serait attendu à lui voir aborder elle-même le sujet dont il venait l’entretenir. Ce fut pourtant ce qui arriva. — Vous vous rappelez, lui dit-elle, ce qui s’est passé au lit de mort de mon père ?… Oui, n’est-ce pas ? Eh bien ! nous pouvons en parler à cœur ouvert, maintenant que nous n’avons plus de secrets l’un pour l’autre… Il faut oublier, complètement oublier cette fatale journée, oublier tout ce qui fut dit, les ouvertures qui vous furent faites, les suggestions qu’une voix mourante vous fit entendre… Il faut les oublier, où nous séparer dès ce moment pour ne plus nous revoir.

— Je le sais, répondit Austin… Je venais précisément pour vous faire cet aveu pénible… Vous m’aurez toute votre vie pour serviteur et pour frère, je marcherai sans cesse à vos côtés, votre époux, s’il le veut, sera mon meilleur ami ; mais votre opulence place entre nous une barrière infranchissable… Ceci une fois dit, pourquoi ne poursuivrions-nous pas notre route en nous tenant la main, frère et sœur comme jadis ?

— Je ne demande pas mieux, mon bon Austin… Je serai votre sœur et la tante de vos enfans ; mais ne m’abandonnez pas, ne m’isolez pas de vous !… Je ne veux et n’aurai jamais d’ami plus cher… Vous voyez, frère, avec quel abandon je vous parle, et ce que vous gagnez à ne plus me faire peur…

L’arrivée de la tante Maria mit seule un terme à cette conférence amicale où venait d’être conclu, à la satisfaction mutuelle des deux parties, un arrangement digne de Platon lui-même.

Deux minutes après qu’Austin fut parti, Eleanor courut s’enfermer dans sa chambre pour pleurer tout à son aise, la tête enfouie parmi ses oreillers. Elle maudissait le jour de sa naissance, la rencontre fortuite d’Austin et de miss Cecil, la nécessité de survivre à cette rencontre, et s’en prenait à toute la terre, si ce n’est à Austin lui-même… On voit qu’elle était éminemment satisfaite.

De son côté, Austin, à peine rentré dans Londres, courut chez lord Charles Barty, dont il avait appris le retour, et avec lequel il partit en poste pour la petite ville de Bangor, où ils allaient préparer ensemble, — sous la direction d’un professeur spécial et avec une demi-douzaine de leurs condisciples, — leurs derniers examens universitaires. Pendant plus de huit jours, morose, farouche et sombre, on ne put tirer de lui ni une plaisanterie ni une parole raisonnable : d’où l’on peut conclure, ce nous semble, qu’il était également très satisfait des résultats de son entrevue avec miss Hilton.


VI

Lord Charles Barty appartenait à une grande famille whig ; Austin était le fils d’un tory de l’ancienne école. Son père n’avait rien oublié, nous l’avons dit, pour lui infiltrer dès l’âge le plus tendre les principes dont lui-même était imbu, travail presque sacrilège à notre avis, et qui fut cette fois singulièrement rétribué. De par cet esprit de contradiction, de rébellion instinctive qui est si naturel aux enfans, Austin prit en horreur les grands hommes qu’on lui vantait sans cesse, les théories dont on lui rebattait les oreilles. Une fois à Eton, Charles Barty, qui n’avait pas, à beaucoup près, la même dose d’intelligence, mais qui recueillait avec assez de discernement les propos tenus à la table de son père, fournit à son camarade les argumens plus ou moins sérieux qui pouvaient servir de réfutation aux doctrines de James Elliot. La controverse, une fois établie, alla toujours s’aggravant, et parfaitement unis d’ailleurs, les deux Elliot, père et fils, se trouvèrent à la longue en parfait dissentiment politique. Comme beaucoup d’autres jeunes gens, — je parle de ceux qui étaient jeunes en 1844, — lord Charles et son ami, tous deux whigs ardens, d’une nuance confinant au radicalisme, s’étaient rangés sous la bannière de sir Robert Peel. Ils devinaient en lui, sous les dehors du torysme, un révolutionnaire actif et résolu. Toutefois, malgré le scandale que causaient à l’université leurs théories subversives, il leur manquait, pour être de purs radicaux, — des radicaux bleus, comme on les appelle, — de pousser à leurs dernières conséquences les principes qu’ils prétendaient défendre. D’ailleurs ils ne les comprenaient pas tout à fait de la même manière. Lord Charles voulait renverser de fond en comble l’édifice politique pour tout reconstruire à nouveau, sans trop s’inquiéter d’avance ni du plan qu’il faudrait adopter, ni des matériaux qu’on aurait à sa disposition ; il rêvait un ordre gouvernemental où chaque fonction serait remplie par l’homme le plus capable et à l’exclusion de tout autre droit. Austin trouvait que c’était aller un peu loin :

— Songez, objectait-il, à ce que nous pourrions devenir, vous et moi, si cette règle était appliquée.

— Et qu’importe ? répliquait le jeune enthousiaste. Comparé à celui de la grande cause, qu’importe le sort de quelques indignes martyrs comme nous ?…

Austin était radical de bon aloi, mais ne voulait ni outrer ni hâter l’application de ses principes. Il aimait aussi à prendre son ami en flagrant délit d’inconséquence. Lord Charles, admettant l’unité parfaite de la race humaine, ne voyait pas, qu’on pût, en vertu des distinctions du rang, gêner l’amour réciproque de deux êtres qui se sentiraient appelés à s’aimer pour la vie. Il admirait, disait-il, le nobleman assez intrépide pour épouser la fille de son jardinier.

— Fort bien, répliquait Austin, et dans ce cas si une sœur à vous s’éprenait d’un jardinier employé chez votre père ?…

— Allons donc, quelle absurdité ! interrompait, se récriant, le socialiste pris à court. Ce que vous dites-là n’est pas sérieux… Moins que personne, d’ailleurs, vous devriez soutenir la thèse contraire à la mienne.

— Je comprends, reprit Austin, rougissant à son tour, mais avec un rire qui n’avait rien de trop forcé, vous faites allusion à miss… ou plutôt à lady Mewstone ?… Eh bien ! sur ce terrain-là tout spécialement je suis de votre avis, mon cher démocrate… Je vaux lord Mewstone, et ; si vous voulez savoir ce que j’en pense, j’aurais dû l’emporter sur lui.

— Pas le moins du monde… Vous valez infiniment mieux que lui, et cependant vous n’aviez aucun droit sur la personne dont il est question, puisque en somme elle vous le préférait… Vous méritiez d’ailleurs cet échec pour avoir songé à la fille de ce rusé politique, lorsque vous aviez dix fois mieux à votre discrétion.

— Ne suis-je pas depuis longtemps convenu de mon erreur ? Ne vous ai-je pas dit que si Eleanor… Combien de fois faudra-t-il en faire amende honorable ?…

— Une amende honorable ne me suffit pas… Et puisque vous convenez de votre bévue, il faudrait la réparer… Le meilleur moyen, à mon avis, serait d’empêcher que certaine petite personne, digne de tout intérêt, ne finisse de guerre lasse, cédant à l’oppression, à la tyrannie obstinée de sa tante, par épouser un affreux matamore.

— Allons donc !… Quelle apparence ?… Vous êtes fou, mon bon Charles.

— Fou si vous voulez, mais fou véridique. La tante Maria est, je ne sais comment, dans la dépendance de ce drôle d’Hertford, sur qui, d’autre part, elle exerce une influence considérable… Une ligue offensive et défensive existe entre eux, et le mariage dont je vous parle est l’objet de leurs efforts communs.

— Si cela était…

— Cela est, mon cher Austin… Faites fond sur mon amitié pour ne pas me tromper à cet égard… Je tiens la chose de très bonne source.

— Qui vous a conté ces histoires ?

— Personne et tout le monde. Vous ne vous doutez pas encore de ce qu’on peut apprendre en prêtant l’oreille, sans trop se montrer attentif, aux commérages de mesdames les douairières… Un fil par ci, tin fil par là, l’écheveau se débrouille peu à peu… Vous ignoriez, n’est-il pas vrai ? que miss Maria Hilton, plus jeune alors de vingt ans, suivit autrefois jusque dans l’Inde un cadet dont elle prétendait faire son mari, et qui n’a pas voulu d’elle ?… Devinez-vous de qui je veux parler ?… Vous ne savez pas davantage que, voyant sa cause perdue à Calcutta, elle essaya plus tard, revenue à Londres, de déterminer certain veuf, votre très proche parent, à convoler avec elle en secondes noces,… demandez plutôt à M. James Elliot !… Allez, allez, grâce aux douairières et à ce qu’on pourrait appeler « les chroniques du moyen âge, » je connais aussi bien les vues actuelles de cette femme égoïste et sans principes que son passé légèrement équivoque… C’est pour cela que je vous adjure de sauver d’un mariage indigne, auquel la réduiront peu à peu de continuelles obsessions, l’aimable enfant qu’un sort injuste a placée sous sa tutelle…

Austin ne répondit que par un regard, mais ce regard en disait long. Le soir même, il écrivait à son père pour lui expliquer la situation. « Vous êtes, lui disait-il, le subrogé-tuteur de miss Hilton, vous devez mieux que moi savoir comment on peut la mettre à l’abri d’une odieuse intrigue. N’importe cependant : si les examens qui approchent ne me retenaient ici, je serais déjà sur la route de Londres, et je ne m’en fierais à personne pour trancher définitivement la question. L’idée seule de voir Eleanor devenir la proie de ce mécréant me donne le vertige, et fait trembler ma plume dans mes mains… Veillez sur elle, mon père, comme sur une fille chérie. Mettez-moi bien exactement au courant de la situation qui lui est faite. Vous devez pouvoir maintenir les choses dans leur état actuel jusqu’au moment où nous serons gradués, Charles et moi. Je ne vous en demande pas davantage. Une fois libre de mes mouvemens, je vous relèverai de garde, et ne connais pas de sabreur indien qui s’avise alors impunément de porter atteinte à la liberté de « ma sœur. »

« Passez en paix vos examens, répondit simplement James Elliot, et fiez-vous absolument à ma vigilance. Si vos paroles n’ont pas trahi votre pensée, je vous vois enfin, débarrassé d’une sotte préoccupation, revenir à une ligne de conduite qui aurait toujours dû être la vôtre. Sur cette nouvelle voie où vous entrez un peu tard, je ne demande pas mieux que de vous guider ; je commencerai même dès aujourd’hui. Vos examens une fois passés, — et si, comme je le suppose, ils ont une heureuse issue, — vous prendrez immédiatement le chemin de fer de Glasgow. Là des chevaux de poste vous conduiront sur la côte, en face de l’île de Ronaldsay. Vous traverserez le détroit, — le kyle, comme disent les Écossais, — sur une barque de pêche, et vous attendrez mes ordres dans ce pays de sauvages, où devraient abonder les peintres et les philanthropes. Vous vous y ennuierez beaucoup, si vous n’y faites du bien. Tâchez de vous amuser. Votre séjour d’ailleurs n’y sera pas éternel, et vous serez ensuite payé de vos peines, si je ne m’abuse pas trop sur le succès probable de certaine diplomatie que je tiens en réserve pour les grandes occasions. »

Austin et Charles furent reçus « seconds [3] » avec tous les honneurs de la guerre. Le jeune lord partit pour Londres après avoir fait jurer à son ami, — sauf empêchement essentiel, — de l’accompagner en Orient, où il préméditait un pèlerinage de quelques semaines. Austin, exécutant mot pour mot la consigne de son père, — de son « gouverneur, » pour parler le jargon moderne, — se réveilla trois jours après sous les rayons du soleil matinal, qui teignait de pourpre les côtes du comté d’Argyle et le Ben-More de Ronaldsay,


VII

Une quinzaine s’était à peine écoulée lorsque le Pélican vint jeter l’ancre devant la petite île écossaise. Le Pélican était un yacht à hélice dont les constructeurs actuels dénigreraient sans doute les proportions et l’allure, mais qui passait à son époque pour le nec plus ultra de l’élégance. Il était affecté au service des officiers de l’amirauté, plus spécialement aux navigations côtières de M. James Elliot. À peine avait-il été signalé que le bouillant Austin, quittant à la hâte les nouveaux amis que sa cordiale générosité lui avait déjà faits parmi ces montagnards des Hébrides si endurcis à la misère, si reconnaissans des bienfaits qui l’allègent, prit une barque pour se rendre à bord. Chemin faisant, il croisa son père, qui justement se faisait conduire en canot à Ronaldsay. Les deux embarcations se hélèrent. — Continuez, cria M. Elliot à son fils. Vous trouverez là-bas de quoi vous distraire… Et ces mots furent expliqués à l’heureux Austin lorsqu’à l’arrière du yacht il aperçut la pâle et paisible Eleanor. Sa surprise fut d’autant plus vive, sa joie d’autant plus complète que, contrairement à l’usage établi, elle s’y trouvait seule. La farouche tante, dans un moment de vivacité grondeuse, s’était laissé choir de la dunette, et une entorse, à peu près guérie d’ailleurs, la retenait sur les moelleux sofas de la ladie’s room. L’équipage, composé de vieux amis d’Austin, salua comme un heureux présage l’énergique poignée de main que les deux jeunes gens échangèrent. À partir de là, pas un des matelots ne se permit de regarder de leur côté. Le couple fortuné passait et repassait invisible parmi ces braves gens volontairement aveugles. Un seul les épiait d’un œil bienveillant ; c’était le pilote, qui les vit, après un assez long entretien, tomber tout à coup dans les bras l’un de l’autre par un mouvement irrésistible.

— Vous savez que j’ai droit à vos confidences, venait de dire Eleanor, non sans un pressentiment secret qui communiquait à sa voix je ne sais quelle émotion inusitée… Vous ne sauriez être aussi complètement guéri que vous le prétendez, si quelque nouvel amour n’a effacé de votre cœur un souvenir encore bien récent. À cet égard, je ne dois rien ignorer… Nos précédens le veulent ainsi, et l’usage, vous le savez, a force de loi. Voyons, Austin, pas de réticences !

— Il est vrai, répondit-il après quelques secondes d’hésitation, j’aime enfin, et cette fois pour tout de bon…

Ce fut alors qu’ils se regardèrent, et le pilote ne put se tromper à l’expression de leurs yeux. Un sourire d’intelligence passa sur son visage hâlé.

— Je voudrais bien savoir le nom de cette préférée !

— Vous le savez.

— Je voudrais la voir !

— Vous la verrez… Regardez-moi bien !… Vous la voyez…

Eleanor ne feignit point de ne pas comprendre. Son cœur débordait d’une joie immense et pure. Elle n’écouta que lui, et, s’abandonnant aux mains brûlantes qui l’attiraient, posa doucement sa tête sur la poitrine d’Austin. Le pilote alors détourna son regard vers l’horizon. Son front devint soucieux.

— J’aimerais autant, dit-il entre ses dents, que le patron ne nous fit pas attendre… Et il prit la lunette pour regarder du côté du phare autour duquel M. Elliot se promenait tranquillement, examinant à loisir chaque détail, questionnant, donnant ses ordres sans s’inquiéter de l’aspect menaçant que le ciel avait pris peu à peu. — Par Jupiter ! monsieur, dit le maître voilier à Austin, qu’Eleanor venait de quitter, je voudrais nous voir à dix miles de cette côte malsaine… Contre-maître, hissez bien vite la seconde flamme et le signal 3474 !… Ce qui fut fait aussitôt ; mais M. Elliot y prit à peine garde. On le vit arpenter le jardin potager des gardiens du phare pour aller planter un jalon. — Il est donc aveugle, murmura le pilote… Voyons s’il est sourd… Dégagez le canon, et faites feu !… M. Elliot parut n’avoir pas entendu le nouveau signal et se rembarqua, son opération terminée, avec une lenteur provoquante. Deux rafales avaient déjà passé sur le yacht lorsqu’il y remonta, et quoique poussé à toute vapeur, le léger bâtiment cessa bientôt de faire route, tant la résistance du vent devint puissante. — Je crains de m’être attardé, dit M. Elliot, jetant un coup d’œil inquiet vers les roches de Benbecula, qui n’étaient pas à plus d’un demi-mile sous le vent… Oserez-vous mettre le cap sur Monach ? ajouta-t-il, s’adressant au maître, qui le suivait.

— Nous donnerions infailliblement contre Grimness, et ceci en moins de dix minutes, repartit le marin expérimenté.

— En ce cas, Dieu me pardonne mes lenteurs ! s’écria M. Elliot, qui descendit aussitôt dans la cabine.

Le fait est qu’il avait à s’accuser d’un retard périlleux. Dès quatre heures de l’après-midi, une lutte à mort s’établit entre la mer et le yacht, lutte où ce dernier semblait devoir succomber, car la nuit arrivait, la tempête redoublait de violence, et on ne s’éloignait guère des récifs écumeux dans le voisinage desquels une force irrésistible semblait maintenir le bâtiment condamné. M. Elliot et le maître comprenaient le danger dans toute son étendue ; Austin le devinait à peu près, mais il affectait un calme dont Eleanor fut heureusement la dupe. Elle était remontée sur le pont, et à travers tout ce désordre des élémens déchaînés, enveloppée dans le même plaid que son fiancé, causait paisiblement avec lui. Le bruit du vent et des vagues, le grincement des cordages, le gémissement des charpentes sonores laissaient arriver à l’oreille de l’un ou de l’autre les paroles qu’ils échangeaient de si près, comme s’ils se fussent promenés, par quelque tranquille soirée d’été, dans une allée de jardin.

Lorsqu’il fit tout à fait nuit, Eleanor crut devoir aller jeter un coup d’œil dans la cabine de sa tante ; celle-ci dormait profondément, n’ayant pas conscience du moindre danger. D’autant plus rassurée, la jeune fille se retira pour se livrer, elle aussi, au sommeil. Comment aurait-elle pu se croire en péril ? Elle venait de voir M. Elliot, par la porte vitrée de sa cabine, assis à une table chargée de papiers qu’il avait l’air de compulser attentivement. En réalité, il ne les regardait seulement pas, et attendait avec une impatience fébrile que le sailing-master vînt lui rendre compte de la situation. Celui-ci parut bientôt. — Nous avons beau faire, dit-il ; de temps en temps nous marchons à la dérive… Plus nous allons, plus la mer nous domine… Et encore si nous pouvions jeter l’ancre !… mais nous sommes en eau bleue… En supposant que rien ne change d’ici à une heure, monsieur, nous pouvons nous regarder comme perdus.

— Et tout cela par ma faute ! répéta M. Elliot.

— Allons donc, monsieur, ne parlez pas ainsi : c’est votre devoir qui vous retenait à terre.

— Voilà ce qu’il faut se dire en effet… Et vous pensez que tout sera fini dans une heure ?

— Une heure, une heure et quart, plus ou moins, repartit l’autre avec un calme parfait.

À peine était-il sorti que le vieillard, inclinant la tête, se mit à prier. Il implorait le ciel pour son Austin, pour cette carrière si bien commencée, et dont une mort prématurée allait arrêter l’essor. S’il lui eût été donné de lire dans les ténèbres de l’avenir, peut-être aurait-il souhaité que le dénoûment fatal s’accomplît à l’instant même, et que les vagues de l’Atlantique, l’engloutissant avec son fils, leur servissent d’abri contre les coups de la fortune.

Le tumulte grandissait toujours ; le bâtiment craquait dans toutes ses jointures. Au-dessous du fauteuil où M. Elliot était assis, l’hélice perçait et frappait les flots, parfois sortant de l’onde avec un sifflement irrité, parfois, à dix pieds au-dessous de la surface, frayant sa voie avec je ne sais quelles palpitations fiévreuses. Tous ces bruits assourdissaient le digne inspecteur, et, sans avoir entendu personne entrer dans la cabine, il sentit une main se poser sur son bras : — c’était celle de la tante Maria, qu’il vit tout à coup devant lui en levant les yeux, mais telle que jamais encore elle ne lui était apparue. Une méchante robe de chambre en flanelle drapait tant bien que mal ses larges épaules, sur sa tête au contraire un léger chapeau couvert de marabouts et de fleurs, dans ses mains un éventail ciselé qu’elle tenait le manche en l’air ; mais, plus encore que le désordre de sa toilette, le changement de ses traits frappa vivement M. Elliot : il y avait quelque chose d’égaré dans le regard mobile de ses petits yeux abrités par d’épais sourcils, et son teint, si animé d’ordinaire, avait en ce moment les nuances maladives de l’ivoire jauni par le temps. On eût dit une folle échappée de son cabanon.

M. Elliot se leva fort alarmé, tâchant de faire en sorte que leurs yeux se rencontrassent ; mais elle évitait de le regarder au visage, et, lui parlant la première d’une voix rauque et mal assise : — J’ai entendu, lui dit-elle, le rapport qui vient de vous être fait… J’entends bien des choses et je vois bien des choses qu’on veut me cacher… Je sais maintenant pourquoi vous m’avez fait faire le voyage où nous allons tous trouver la mort… Ma nièce, que je suis allée surprendre dans son premier sommeil, n’a pu me rien dissimuler de ce qui s’est passé aujourd’hui… Je m’en veux d’avoir prêté l’oreille à vos paroles courtoises et de n’avoir pas deviné le piège que vous me tendiez… Mais ce mariage, objet de toutes vos convoitises, savez-vous au fond ce qu’il est ? Vous doutez-vous du discrédit qu’il jetterait sur ce nom dont vous êtes déjà si fier et que vous espérez voir grandir encore ?… Non, n’est-ce pas ? vous ne savez rien ?

— Rien au monde, répliqua M. Elliot, la regardant plus fixement que jamais.

— Je vais donc vous le dire tout bas, reprit-elle penchée vers lui, mais se dérobant toujours à ce regard qu’elle semblait ne pouvoir supporter. Il l’écoutait silencieusement, de plus en plus grave à mesure qu’elle parlait…

— Qu’en dites-vous à présent ? continua-t-elle haussant la voix. Si quelque merveilleux hasard nous tirait d’affaire, laisseriez-vous s’accomplir cette union ?

— Pourquoi pas ? demanda M. Elliot.

— Je croyais que votre plus grand souci était la carrière politique de votre fils.

— Vous ne vous trompez pas ; mais encore…

— Avec ceci autour du cou, elle promet d’être brillante !

— Là-dessus les avis sont libres ; nous pouvons avoir chacun le nôtre… Mais si vous supposez que nous devons périr dans une heure, à quoi bon me révéler ce secret ?

— Parce que je vous hais, parce que je vous ai toujours détesté !

— Toujours ? demanda M. Elliot, se laissant aller à je ne sais quelle ironique réminiscence.

— Non, répliqua-t-elle avec emportement. Il fut un temps où je vous aimais… Comment osez-vous me le rappeler ?… J’ai eu le tort de laisser voir cet amour dédaigné… Vous en avez ri, vous et Jenkinson… Bien hardi qui réveille de pareils souvenirs !… Oui, c’est parce que vous n’avez pas une heure à vivre, c’est pour empoisonner vos derniers momens que je suis venue vous dire ceci.

— Dieu vous pardonne comme je vous pardonne moi-même ! s’écria le vieillard. Et au moment où il la vit se diriger vers la porte : — Voyons, Maria, reprit-il, en mémoire de cette affection qui n’est plus, ne nous ferons-nous pas d’autres adieux ?…

Cet appel amical ne fut pas tout à fait perdu. La tante Maria, laissant échapper quelques paroles incohérentes, se prit à gémir et à pleurer. Son éventail se tordit et se brisa dans ses mains crispées. Tantôt se reprochant avec amertume son manque d’attraits, son âge, ses caprices, tantôt accusant ceux qu’elle avait aimés de n’avoir jamais su la comprendre, mêlant de folles imprécations à des plaintes confuses, à des sanglots convulsifs, elle se traîna vers sa cabine.

— Pauvre créature ! se disait le bon Elliot… Je voudrais l’arracher aux serres de ce vautour d’Hertford… Besogne difficile après tout ! Il faudra bien un jour ou l’autre avertir Austin de tout ceci… Ne nous pressons pas cependant… Son amour, qui vient à peine de naître, ne résisterait peut-être pas à un pareil choc… J’attendrai pour parler que cet attachement soit devenu partie intégrante de son être… Eh mais ! reprit-il, se ravisant tout à coup, j’oubliais que nous sommes à deux doigts de notre perte ; j’oubliais que d’ici à une demi-heure nous donnerons peut-être sur les récifs de Benbecula.

Au moment où M. Elliot parlait ainsi, c’est-à-dire vers minuit, le yacht, au lieu de se laisser entraîner vers la côte de Benbecula, courait droit vers cette portion de l’Atlantique où les géographes du moyen âge, démentis jusqu’à présent par toutes les recherches contemporaines, plaçaient l’île de Saint-Borondon. Austin, qui ne trouvait plus le pont tenable, était descendu dans l’intérieur de la machine, et, suivant de l’œil la manœuvre, constatait, non sans surprise, la rapidité inouïe de la marche imprimée au navire. — Nous sommes donc très décidément en danger ? demanda-t-il au vieux Murray, qu’absorbait le jeu de ses crans et de ses pistons.

— Pourvu que rien n’éclate ! — répondit simplement l’engineer sans retourner la tête. Au même moment, on entendit la voix du « maître, » qui réclamait M. Austin pour lui montrer quelque chose de curieux. Remontant aussitôt sur le pont, où la violence du vent le suffoquait presque, notre jeune homme ne vit qu’un ciel noir comme de l’encre, et sur la mer qui les entourait une espèce de brouillard agité que formaient les blanches écumes. Le maître lui cria dans l’oreille : — Regardez en avant, et au-dessus de vous ! — Dans la direction indiquée se dessinait sur le ciel ténébreux une échancrure bleue où l’on pouvait discerner trois ou quatre étoiles qui semblaient vaciller, plonger, émerger encore, selon que celui qui les regardait venait à glisser de côté ou d’autre sur le pont ruisselant d’eau. Devant ce coin du ciel à peine entrevu, les nuages orageux passaient et repassaient, rapides comme l’éclair ; mais, par un singulier phénomène, au lieu de courir dans la direction du vent, ils semblaient emportés de droite à gauche, presque à l’opposé de l’impulsion qu’ils eussent dû recevoir. — Eh ! mon Dieu ! s’écria Austin, d’où vient que ces vapeurs marchent ainsi vent debout ?

— Ne les perdez pas de vue ! reprit le maître. Pour assister à pareille scène, il faut, généralement parlant, naviguer dans la mer des Indes. Voilà ce que j’appelle un typhon… Et maintenant, monsieur, soyez attentif à ce qui va se passer !…

Le lambeau d’azur se rapprochait d’eux, bien qu’assez lentement, et à mesure qu’il se rapprochait d’eux, il augmentait d’étendue. Ils finirent par l’avoir au-dessus de leurs têtes, et lorsqu’ils furent parvenus ainsi au centre de l’espèce d’entonnoir renversé que dressaient vers le ciel les spirales de la trombe, le yacht se trouva comme sur un lac paisible miraculeusement formé au sein de l’Océan tumultueux. Le bâtiment filait sans la moindre difficulté le cap au sud-ouest ; mais, vingt minutes plus tard, on n’alla plus qu’à moitié vapeur, et on vira au nord-ouest du côté de l’île, naguère encore si redoutée. Dix minutes ensuite, l’orage arriva de ce même côté plus violent que jamais, et le brave Pélican, qui venait de réduire encore au quart de vitesse l’activité de sa machine, se laissa pousser à la dérive. Il avait l’Atlantique devant lui ; autant dire qu’il était sauvé. Le matin venu, quand la tempête se fut apaisée, ce yacht modèle courait au sud et bondissait gaîment sur les vagues étincelantes. Austin, donnant le bras à Eleanor, se promenait sur le pont, et ni l’un ni l’autre n’accordait maintenant une pensée aux horreurs de la nuit qui venait de finir.

Pénétrée de reconnaissance pour Charles Barty, Eleanor avait exigé que la tournée d’Orient se fit telle qu’on l’avait projetée. Austin partit donc avec son ami dans le mois qui suivit sa rentrée à Londres ; mais une lettre qui le rejoignit à Alexandrie lui apporta la nouvelle que son père venait de tomber malade, et les deux amis, renonçant à leur excursion commencée, reprirent ensemble tout aussitôt le chemin du pays natal. En relâchant à Malte, ils furent informés que James Elliot n’était plus. La douleur d’Austin fut celle d’un enfant qui s’abandonne naïvement à ses impressions et laisse couler ses pleurs sans aucune fausse honte.. Ni les soins, ni les consolations ne lui manquèrent. Charles Barty ne le quittait pas un seul jour. Quand ils débarquèrent en Angleterre, les funérailles avaient eu lieu depuis quelque temps déjà. Il ne restait plus qu’à prendre possession de l’héritage.

Tout ceci se passait au printemps de 1845. C’est en 1846 que va se renouer le fil, un moment interrompu, de ce véridique récit.


E.-D. FORGUES.


  1. Austin Elliot, by Henry Kingsley, 2 vol. London and Cambridge, Macmillan and C°, 1863. — Ce nouveau roman de l’auteur d’Alton Locke nous a paru se prêter à un mode d’interprétation que nos lecteurs connaissent déjà, et que nous appliquons volontiers aux œuvres d’élite. Sans donner ni le récit même ni tout ce qu’il comporte de développemens, un travail de ce genre permet de l’apprécier dans son ensemble et d’en pressentir la portée morale aussi bien que le mérite littéraire.
  2. Espèce de coq de bruyère.
  3. Il y a quatre classes de gradués.