Autour d’une Colonie autonome/03

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Autour d’une colonie autonome
Charles de Coutouly

Revue des Deux Mondes tome 111, 1892


III. LE PROGRÈS MATÉRIEL. — LA QUESTION DU LANGAGE. — LE PROGRÉS MORAL. [1]


VI. — LE PROGRÈS MATÉRIEL.

Si la colonie du Cap a beaucoup progressé matériellement sous le régime autonome, cela ne veut pas dire qu’on en puisse faire honneur à ce régime seul. Elle a eu la bonne fortune de trouver dans son sol les plus riches mines de diamant du monde entier : son essor date de là. Mais sûrement, sans la personnalité financière, sans la liberté d’emprunter, cette découverte ne lui aurait pas donné en dix ans un réseau de voies ferrées de plus de 2,500 kilomètres ; on ne verrait pas commencé un chemin de fer « transkahalarien » qui sera le Transsaharien de l’Afrique australe.

L’histoire des mines de diamant du Cap a été faite ici même [2]. Sans la recommencer, il faut bien en rappeler quelques traits. Tout marchait assez mal dans la colonie, et l’état des finances n’était pas prospère, lorsqu’en 1867 un commerçant, John O’Reilly, crut reconnaître le premier diamant dans une collection de jolis cailloux ramassés au bord de l’Orange, chez un boer nommé Schalk van Niekerk. On fit examiner la pierre par différentes personnes, entre autres M. Héritte, consul de France au Cap, qui était d’une famille de lapidaires. Cette gemme, car c’en était une, pesait vingt et un carats et fut vendue au gouverneur sir Philip Wodehouse pour cinq cents livres sterling. Une seconde et une troisième se trouvèrent bientôt dans la même région ; l’année suivante il y eut encore plusieurs découvertes ; en mars 1869, on achetait le Star of South Africa à un sorcier indigène qui s’en servait depuis longtemps comme d’un charme, sans savoir qu’il tenait une fortune. Ce superbe diamant de quatre-vingt-trois carats valut dix mille francs au sorcier, deux cent cinquante mille à l’heureux acheteur ; il appartint ensuite à la comtesse de Dudley. On l’estimait en 1870, taillé, six cent vingt-cinq mille francs. Peu de gens, néanmoins, croyaient à l’existence de mines. D’après une opinion courante, ces pierres devaient venir de fort loin. Un expert appelé de Londres imagina que les autruches sauvages les avaient apportées. L’autruche digère beaucoup de choses, comme on sait, mais elle ne digérait pas le diamant. Depuis lors on a déterré au Cap un des plus gros diamans connus, de quatre cent quatre carats ; malheureusement il était jaune. Cela fit dire que tous, dans ce pays, étaient jaunes. Rien de plus inexact. En vingt ans, le Cap a produit pour plus d’un milliard de ces pierres précieuses.

Heureusement des contrées qui achetaient autrefois peu de diamans, les États-Unis et la Chine, par exemple, se mirent à rechercher cet article. La demande a augmenté avec l’offre. Néanmoins une industrie comme celle-là doit songer avant tout à maintenir sa production dans de justes bornes ; elle prospère à la condition de ne pas trop se développer. Quand vous avez triplé la valeur des gemmes brutes par les frais d’expédition, d’assurance, de commission, de taille, de montage, avec le bénéfice du détaillant, vous obtenez un chiffre formidable. Quand on cesse d’exploiter une mine de diamant comme une simple carrière, à ciel ouvert, sous la perpétuelle menace de quelque éboulement ; quand on y travaille comme dans une mine de charbon, en perçant des galeries souterraines ; et quand le « bleu, » la gangue diamantifère, semble inépuisable ; on risque de mettre au jour plus de hochets que l’humanité n’en porte et de déprécier un objet de luxe déjà rabaissé par les progrès de l’imitation. La pire chose à craindre alors, c’est la découverte de nouveaux gisemens. Une fois passée la fièvre des premières recherches, il se forma des compagnies dont chacune, naturellement, cherchait à tirer des entrailles de la terre la plus grande quantité de diamans possible ; une enfin, sous l’habile direction de M. Cecil Rhodes, a réussi depuis trois ou quatre ans à absorber la plupart des autres. Cette société, la compagnie « de Beer’s, » exerce un monopole de fait ; elle a enrayé la surproduction et relevé le cours du carat. Mais qu’à côté d’elle une nouvelle mine paraisse, elle doit l’acheter avec l’intention de n’en rien faire [3]. L’avenir d’une telle industrie était donc d’avance limité. Elle a tiré du désert une Palmyre, créé un centre de population, deux villes sœurs, Beaconsfield et Kimberley, dans ces karrous, ces landes qui couvrent bien les trois quarts du pays. Il y a là une agglomération de cinquante mille âmes, en comptant les ouvriers noirs, élément flottant dont le chiffre ne varie guère. Elle a distribué de magnifiques dividendes à des actionnaires en majeure partie étrangers. Tout cela, pour le Cap, n’était pas encore la fortune, mais c’était du moins une belle et retentissante réclame, le crédit assuré, et avec du crédit un gouvernement autonome allait pouvoir rapidement construire tout un système de chemins de fer.

La plus ancienne ligne du Cap, longue seulement de quatre-vingt-treize kilomètres, entre Cape-Town et Wellington, fut l’œuvre d’une compagnie. Les conditions n’avaient rien d’exorbitant : six pour cent d’intérêt garanti à un capital de douze millions et demi de notre monnaie. Cependant c’était encore cher, vu les circonstances, et la construction dura quatre années. Avant les découvertes de mines, une autre société avait doté Cape-Town du chemin de fer de banlieue de Wynberg (dix kilomètres) sans garantie ni subside ; cet embranchement était rémunérateur de sa nature. Une petite ligne, de Port-Elizabeth à Uitenhagen, fut commencée de la même manière. Mais il s’agissait maintenant d’atteindre Kimberley, la ville des diamans. Quelle compagnie se serait chargée, à quelles conditions et sous quels délais, de poser mille quarante-trois kilomètres de rails, presque autant que de Dunkerque à Marseille, à travers un pays sans agriculture, sans cités populeuses, sur les tristes plateaux d’une sorte de région des chotts, aux torrens secs, aux rares puits saumâtres, aux étangs salins, un pays de moutons limitrophe d’autres contrées lainières, pas assez ovicole pourtant pour qu’on pût se flatter d’autre chose que de couvrir ses frais en transportant de la laine, un pays d’autruches, dont les plumes légères tiennent peu de place, et pour arriver où ? A une fosse pleine de diamans, de petites pierres aussi précieuses qu’insuffisantes pour remplir des trains et voyageant par la poste ?

Le parlement colonial se rendit compte de ces difficultés ; il comprit que la manière la plus économique et la plus rapide d’y pourvoir était de renoncer à l’initiative privée, et, un an après l’adoption du régime responsable commença, dans trois directions parallèles, la mise en marche de colonnes d’ouvriers lancées à l’assaut de l’intérieur, avec une vitesse de deux cent soixante à deux cent quarante kilomètres par année. Ce fut le ministère Molteno qui eut l’honneur de soumettre aux chambres la première partie du projet ainsi arrêté- en principe. Il n’existait pas alors, à Kimberley, de grande compagnie minière qui aurait pu entreprendre la construction d’une ligne si considérable à ses risques et périls. Une foule hétéroclite de chercheurs « individuels, » comme on les appelait, donnait aux excavations l’apparence de ruches, aux innombrables alvéoles. L’État seul, d’ailleurs, était apte à concevoir mieux qu’une ligne, un réseau. Seul, avec une hauteur de vues et un souci de l’avenir où l’intérêt industriel et mercantile ne saurait s’élever, il pouvait jeter les bases d’un tracé de chemins de fer dont nous voyons aujourd’hui le remarquable développement.

Quand nous comparons cette histoire avec celle de l’Algérie, nous voyons qu’on s’est inspiré au Cap d’idées bien différentes. Nous avons commencé par une ligne longitudinale dans le sens des côtes, et c’est beaucoup plus tard que nous avons ouvert, par le Kreider et Biskra, des voies de pénétration. Au sud-Afrique, les choses auraient peut-être suivi un cours tout pareil si le hasard avait placé les diamans à plus proche portée du commerce maritime. On aurait parfaitement bien pu débuter aussi par un chemin de fer parallèle au littoral, faisant concurrence à la navigation, ce qui en soi ne semblerait pas un avantage : des raisons politiques et administratives auraient balancé cet inconvénient réel. L’ancien séparatisme, l’hostilité sourde de l’est et de l’ouest, celui-là plus anglais, celui-ci hollandais, aurait suffi pour justifier la création de ce lien entre les provinces. Dans notre colonie, la question se compliquait d’un intérêt stratégique. Mais laissant là des conjectures rétrospectives, nous devons constater quelle avance le plan général des voies ferrées du Cap a donné à ce pays sur l’Algérie, pour l’attaque de son Sahara, le Kalahari, et la conquête de son hinterland, la région du Zambèze. Trois lignes furent décidées, partant de trois ports de mer et courant droit au septentrion : ces ports étaient Cape-Town, Port-Elizabeth et East-London. Quelques voies secondaires vinrent s’enter là-dessus. Les deux artères principales, celles de Cape-Town et de Port-Elizabeth, se raccordèrent à De-Aar ; mais ce point de jonction est à plus de cinq cents kilomètres de la côte, en sorte que, pour aller d’une ville à l’autre, il vaut mieux passer par mer, pour peu qu’on ait le pied marin. La troisième grande ligne, celle d’East-London, ne communique pas encore avec les autres. Ce système avait ses défauts : le développement interne du pays a été un peu sacrifié à sa future expansion. Mais avec tout cela le point nord extrême des projets initiaux, Kimberley, à plus de mille kilomètres du littoral, était atteint le 28 novembre 1885. On avait commencé le 1er septembre 1875 par l’inauguration de la section de Tulbagh. En dix ans, une colonie moins peuplée que l’Algérie, moins productive, avec les diamans et l’autonomie en sus, avait construit par ses propres moyens, sans nul concours de compagnies étrangères, un réseau économique, mais solide, de deux mille cinq cents kilomètres, abstraction faite des lignes anciennes. C’est là, il nous semble, un assez beau résultat.

Par quelles opérations financières fut-il obtenu ? La dette publique du Cap remonte à 1859. Elle fut créée par le gouvernement semi-parlementaire. Très modeste d’abord, — 2,500,000 francs, — elle a constamment grandi ; le régime autonome l’a deux fois centuplée. Au 31 décembre 1888 elle était de 557,375,000 francs, chiffre rond et total respectable pour un État dont le revenu s’élevait, durant le même exercice, à environ 87 millions. En moyenne, on avait emprunté à 5 pour 100. L’intérêt de 1888 prenait sur les ressources un peu plus de 27 millions. Mais la majeure partie de cette dette constitue un placement. Ainsi, dans la même année, le service des emprunts pour chemins de fer a exigé 550,000 livres sterling, l’entretien du réseau 716,000, en tout 1,267,000 ; et l’exploitation a rapporté au trésor 1,538,000. Différence en profit : 271,000 ou 6,775,000 francs. Sans se perdre dans les détails, il suffira de mentionner : les ponts qui produisent des droits de péage ; les télégraphes, qui paient ; les travaux d’irrigation, dont quelques-uns donnent un petit revenu direct ; les ports, construits par des corporations locales sur emprunts garantis par le gouvernement et se rentant par un système de taxes. Il ne reste guère, comme dette infructueuse, que 140 millions de francs en capital. On peut trouver que c’est encore trop, qu’un pays dont les recettes proviennent surtout des douanes et des chemins de fer court trop de risques commerciaux : l’ensemble de cette situation n’a rien de mauvais, au contraire, et le Cap possède un outillage économique très digne d’attention, grâce au crédit dont nul ne lui reprochera d’avoir abusé.

Quant au système de construction et d’exploitation des chemins de fer par l’État, il a porté d’excellens fruits. On a racheté, on rachète ou l’on rachètera les rares lignes autrefois concédées à des compagnies ; celles qui subsistent encore manquent absolument d’importance ou bien elles marchent mal, une exceptée, celle des mines de cuivre du Namaqualand colonial ; mais ce n’est, sur la moitié de son parcours, qu’un tramway à traction de mulets ou à plans inclinés permettant d’utiliser la force de gravitation. En somme, ces chemins de fer méritent des éloges. Ils ne vont pas bien vite, et l’express de Kimberley met trente-deux heures à franchir son millier de kilomètres, le train omnibus quarante et une ; nous en mettrions dix-huit ou trente-six. Vous ne passez jamais au travers d’une montagne, vous la tournez ou vous l’escaladez. Mais la sécurité est grande, il n’arrive presque jamais d’accident ; on écrase des moutons sans même s’en apercevoir. Le kilomètre a coûté, l’un dans l’autre, 221,000 francs. Ce n’est pas trop auprès des prix payés par certaines colonies australiennes, Victoria, par exemple, — 343,000, — ou la Nouvelle-Galles, — 310,000. La Nouvelle-Zélande, Queensland et l’Australie du sud s’en tirent à meilleur marché. Il y a des lignes improductives ; cependant le réseau donne un excédent net. L’État pouvait et devait tenir compte de divers besoins locaux. En dernier lieu, et ce n’est pas le moindre point, il a édicté des tarifs de concurrence ou de protection. Certaines infériorités commerciales, tenant à une simple question d’éloignement kilométrique, ont été compensées avec discernement. Le barème des chemins de fer a permis d’assurer des primes indirectes à l’exportation, et les produits indigènes voyagent à plus bas prix que les marchandises étrangères.

Au début plein de promesses de l’ère nouvelle succéda pourtant une crise pénible. Quelqu’un a dit de l’Afrique australe que c’est le pays où il y a toujours une fête ou une famine. L’histoire la plus récente confirme cette observation. Le diamant avait tourné bien des têtes et sa valeur avait baissé en Europe à mesure qu’il devenait plus commun. Puis on s’était jeté sur la production d’un autre objet de luxe, les plumes d’autruche. Partout se créaient des autrucheries : un caprice de la mode, la dépréciation soudaine de ces plumes souvent peu choisies suffirent pour désenchanter les éleveurs du Cap. Les vraies sources de richesses, l’oviculture et l’agriculture, avaient été un peu délaissées ; il y eut de nombreuses faillites et l’heure des anxiétés budgétaires sonnait derechef. Même après la grande œuvre de M. Rhodes, — la fusion des compagnies minières de Kimberley, — on aurait pu concevoir des craintes pour l’avenir sans une puissance qui depuis quelque temps s’élevait à côté de la colonie, l’or. En assez grand nombre, des immigrans s’étaient établis dans le Transvaal, attirés par l’exploitation des gisemens aurifères. Tout ce qu’il fallait pour subvenir aux besoins de cette population nouvelle et à ceux de l’industrie minière allait passer sur le territoire des contrées voisines et maritimes : denrées alimentaires, boissons, vêtemens et tissus, matériaux de construction, machines, outils. Ce transit devait gonfler le revenu des chemins de fer, les recettes de la douane. C’était une excellente aubaine pour le Cap. Un résumé succinct de l’histoire de ces mines d’or ne semble donc pas hors de propos.

La découverte en appartient à l’Allemagne, sans préjudice des titres antérieurs de la reine de Saba. On sait que cette souveraine offrit au roi Salomon six-vingt talens d’or, ou un million quatre cent quarante mille francs, apportés sur sa flotte du pays d’Ophir. Ophir, c’est la région qu’on voudra dans l’Afrique du sud. On sait aussi que les Grecs connurent vaguement l’existence de placers aurifères au sud de l’Ethiopie, que les Portugais firent le commerce du précieux métal au Monomotapa ; mais, pour ne parler que de temps plus modernes, la première théorie scientifique de l’analogie des couches minérales australiennes et sud-africaines est due à Léopold von Buch, l’illustre condisciple et ami d’Alexandre de Humboldt. Le premier explorateur qui compte, le révélateur d’Ophir retrouvé, fut le Wurtembergeois Karl Mauch. C’est lui qui reconnut, en 1865, les formations de Tati, sur la limite méridionale des Matébélés. Il dressa la carte géologique du Transvaal. Il parcourut le Machonaland, nomma les champs d’or de l’empereur Guillaume, baptisa une hauteur mont Moltke, une autre mont Bismarck, et traça des lignes fameuses : « L’étendue et la beauté des gîtes d’or sont telles que je restai comme pétrifié d’admiration ; le marteau me tomba des mains. » A Berlin, déjà, le musée minéralogique possédait un échantillon des quartz du Warm Bokkeveld (colonie du Cap), incontestablement veinés du précieux métal et autrefois étudiés par Heinrich Lichtenstein, médecin allemand attaché à la personne du dernier gouverneur hollandais de Kaapstad. Les lettres de Karl Mauch y firent sensation. Le premier compilateur d’une statistique sérieuse de l’or exporté de l’Afrique du sud, entre les années 1866 et 1875, fut l’éditeur des Mittheilungen de Leipzig, le docteur Petermann. On suivait avec curiosité, en Allemagne, l’éclosion d’une richesse inattendue chez ces boers dont Fritz Reuter, l’auteur d’Olle Kamellen et d’Ut de Franzosentid, aurait compris le bas-allemand. Cependant, sur les pas de Mauch, M. Button, Anglais du Natal, avait rencontré dans la province transvaalienne de Lydenburg ce qui s’appelle selon le cas, en argot professionnel, « couleur, » « bon prospect, » « visible, » et même « payant. » Il avait étendu son inspection au Zoutpansberg. Vers 1882, le propriétaire d’une ferme nommée Berlin, M. Albrecht, faisait explorer une gorge du futur district minier de Barberton, toujours au Transvaal : ceci amena la découverte d’assez nombreuses pépites dans les graviers et les sables du fond. L’Écossais Mac-Lachlan, à côté, signala presque aussitôt du « payant, » en filons. Deux ans plus tard, un arpenteur au service transvaalien, M. Moodie, Anglais du Cap et figure bien connue à Cape-Town, accepta, en paiement d’honoraires arriérés ou débours, treize fermes de la même région. Il réalisa une grosse fortune en cédant ces propriétés à une compagnie minière. Puis vint la découverte du Sheba Reef. Enfin, en 1886, le gouvernement de Pretoria proclama « champs d’or publics » neuf fermes qui constituent aujourd’hui le district aurifère de Witwatersrand, le plus important de tous.

Les mines du Witwatersrand (rangée de l’Eau Blanche) ou du Band, comme on dit plus court, ont servi à un jeu effréné. Il est bien probable que derrière cette spéculation peu intéressante et trop souvent peu estimable se cachait une pensée supérieure, la grande influence financière de M. Rhodes à Londres, tout un plan politique. L’afrikandérisme, dont M. Rhodes est un des soutiens, s’alarmait des progrès de l’Allemagne au Transvaal. Les chemins de fer de ce pays avaient été concédés à une compagnie ostensiblement néerlandaise, mais soutenue, lancée par des banques allemandes, et le principal actionnaire de cette société n’était autre que la Berliner Handelsgesellschaft. II s’agissait de disputer aux Allemands le contrôle des champs d’or. A Pretoria, dans les cercles officiels ou officieux, on ne dissimulait pas des sympathies marquées pour l’Allemagne ; on faisait observer que, si les colonies de l’Amérique du Nord avaient pu avec avantage recourir à une alliance française, il n’y avait pas de raison pour se priver au sud-Afrique de l’appui moral d’une puissance étrangère, en face de la Grande-Bretagne. Mais cette tendance était peu goûtée au Cap, et afin de la combattre il fallait faire jouer des ressorts qui ne pouvaient se trouver qu’en Angleterre, lancer la bourse de Londres à l’assaut des positions menacées. Cela dit, une large part reste encore dans ce mouvement aux spontanéités individuelles, aux illusions inséparables de toutes les affaires de mines d’or dans les premiers temps qui suivent la période de découverte, à l’agiotage exploitant la crédulité. La grande hausse, le boom, commença vers le mois d’août 1888, et, en moins de six mois, les actions de ces mines acquirent des plus-values égales à 5, 10, 20, 60 fois leur capital nominal. Profitant des facilités de la loi anglaise, on créait à Londres et au Cap d’innombrables sociétés qui émettaient, sous les noms les plus variés, des titres à vingt-cinq francs, véritables billets de loterie. Les quatre grandes banques de Cape-Town, soutenues par de continuels envois de fonds d’Angleterre, avançaient d’énormes sommes sur nantissement de ce papier. Il y avait évidemment là-dessous une force motrice considérable. Cela dura jusqu’au jour où M. Rhodes fonda la compagnie du Sud-Afrique britannique et entreprit d’aller au Zambèze en y attirant à sa suite le flot mouvant des chercheurs de fortune. La fête du Transvaal se termina, comme il convenait, par une famine et par une manifestation politique. La famine, ou plutôt la sécheresse, quelque peu exagérée, permit d’expliquer une baisse profonde par des causes accidentelles. La manifestation faillit rappeler cette fameuse bataille de Ballarat, en Australie, où les mineurs mécontens troublèrent l’ordre d’une si inquiétante manière. Le 4 mars 1890, M. Paul Kruger, président de la république transvaalienne, fut hué à Johannesburg, par la foule qu’il venait haranguer ; on lacéra le pavillon de l’État, hissé sur l’hôtel du gouvernement ; dans la soirée, il y eut des scènes de désordre devant la maison du préfet. Cette population ameutée se composait d’étrangers de toute nation, principalement d’Anglais et de personnes originaires du Cap ou du Natal. M. Kruger, fidèle à ses engagemens avec la compagnie de chemin de fer dite néerlandaise, en réalité allemande, avait empêché jusqu’alors la construction de lignes venant du Cap. On se vengeait comme on pouvait. A Londres, le « Cercle des Cafres » se rompit. On appelait ainsi le groupe qui traitait les affaires de mines sud-africaines dans un coin réservé de l’Exchange. Il faut croire que les promoteurs du boom avaient su prendre leurs précautions pour ne pas trop souffrir de la débâcle. Ce fut au Cap que les témérités se payèrent le plus cher. L’Union Bank ferma ses portes le 30 juillet 1890 ; la Cape of good hope bank entra en liquidation le 20 septembre ; la banque de Paarl, établissement surtout hollandais, suspendit ses paiemens le 8 décembre suivant. Nombre de dépositaires furent gravement atteints dans leurs fortunes : on vit des ruines totales, irrémédiables, de gens qui n’avaient pas joué. La grande Standard bank, avec son siège social à Londres, avait les reins assez solides pour ne pas plier sous la tempête. Détail curieux, la cause immédiate de ces désastres fut la banqueroute et la fuite d’un Allemand, plus tard accusé de faux et jugé par contumace. II avait rempli à Cape-Town, avant la création d’un consulat-général d’Allemagne, les fonctions de consul allemand au titre honorifique. C’était un négociant et un terrible spéculateur. Son portefeuille contenait 182,359 valeurs minières sud-africaines de toute sorte. Il devait à l’Union bank 13,861,375 francs, pas un centime de plus.

Si, comme on vient de le dire, les premiers fauteurs de la hausse poursuivaient un but politique, ce but a été atteint. Le Transvaal fut amené à reconnaître l’insuffisance de ses appuis financiers de Berlin ; il dut modifier son orientation, et un fait tout récent le prouve. Le président Kruger s’était déjà départi de son ancienne opposition au prolongement des voies ferrées du Cap vers sa frontière. Il avait même promis de construire une ligne spéciale pour raccorder son réseau à celui de la colonie et de l’État-Libre. Mais sa compagnie privilégiée, plus allemande que hollandaise, n’avait pas l’argent nécessaire, et la garantie du gouvernement de Pretoria ne pouvait plus lui procurer de crédit. En effet, les recettes du trésor transvaalien ont baissé depuis le krach de 1800 : les excédens font place aux déficits [4]. Il a fallu s’adresser au gouvernement du Cap, après l’avoir combattu, et, par une convention du 10 décembre 1891, celui-ci vient d’avancer une grosse somme à la compagnie d’Amsterdam, moyennant garanties. C’est une victoire pour l’afrikandérisme.

Seulement, il est fâcheux que ce résultat ait coûté tant de ruines ou de pertes individuelles. Dans les pertes, nous eûmes notre petite part en France. Une campagne se menait à la veille du krach, pendant l’Exposition de 1889, pour introduire chez nous les valeurs minières sud-africaines. Des publications imprudentes la favorisaient, et telle société du Witwatersrand dont les premiers souscripteurs gagnaient alors cinquante fois leur mise plaçait à Paris fort au-dessus du pair des titres transformés qui aujourd’hui encore, après dix-huit mois, perdent environ 50 francs sur un capital nominal de 125. L’afrikandérisme peut intéresser, comme le particularisme transvaalien ; mais il ne faudrait pas expérimenter les conséquences de leurs luttes aux dépens de sa bourse. Les esprits maintenant sont calmés : on ne se laisserait plus éblouir d’aussi bonne grâce. On sait que le Transvaal avait brillé à Paris, comme la République Argentine, d’un éclat tant soit peu artificiel. On n’est plus très sûr que la richesse des filons de ce pays soit absolument en proportion de leur abondance, et la nature souvent réfractaire du minerai a refroidi certains enthousiasmes. L’or est là ; il ne s’est pas envolé ; une industrie régulière se forme ; à mesure que le travail sérieux augmente dans les mines et qu’on emploie des procédés moins simples pour le traitement du quartz, les rendemens augmentent ; toutefois, nous sommes loin des amplifications du début. L’immigration blanche au Transvaal ne saurait se comparer avec celle que provoquèrent les découvertes californiennes et australiennes, et cela tient à d’excellentes raisons ; les faire connaître, c’est rendre service au public, prévenir des mécomptes dont nous savons quelques exemples. Certaines exploitations aurifères dureront, et, bien administrées, donneront de suffisans dividendes, surtout après l’achèvement des voies ferrées en construction ; le difficile n’est pas de trouver de l’or, mais de gagner à l’extraire. Quant au pays, il ne vaut pas à beaucoup près la Californie, pas même l’Australie. La région apte à l’agriculture est en général malsaine, et la région saine une contrée de plateaux uniquement bons pour l’élevage. Les immigrans sont pour la plupart des gens du Cap et du Natal, un personnel toujours le même faisant des rush, se portant aujourd’hui sur un point, demain sur un autre [5]. Il y a quarante ans, les mines de cuivre du Namaqualand attiraient l’attention et la foule allait de ce côté ; puis ce fut le tour des mines de diamans ; puis vinrent les mines d’or. Une ville s’élève, Barberton ; bientôt elle décline, et une autre, Johannesburg, grandit jusqu’au jour où un krach arrête son développement. Aujourd’hui, le but féerique recule jusque près du Zambèze. Les faiseurs de rush rappellent un peu les soldats du cirque sortant par une porte pour rentrer par l’autre sous de nouveaux uniformes.

Cette débauche de spéculation aura du moins profité au Cap en animant les affaires. Elle lui vaut une nouvelle extension de son réseau ferré. On ira bientôt en chemin de fer de Cape-Town à Pretoria. Déjà, en 1890, une ligne fut inaugurée entre Colesberg, ville frontière de la colonie, et Bloemfontein, capitale de l’État-Libre ; c’est en la continuant qu’on arrivera au Transvaal. Elle a été entreprise par le gouvernement colonial pour le compte de l’État-Libre, et, ce qui rend la chose piquante, dans un moment où la compagnie néerlando-allemande du Transvaal rêvait elle-même de se la faire concéder pour pousser son réseau jusqu’aux portes du Cap. Une autre est en train, la future ligne du Zambèze, le Transkalaharien. Ce nom la caractérise exactement puisqu’elle traversera le Kalahari, le grand désert de l’Afrique australe ; mais il faut se hâter de le dire, les difficultés d’exécution n’approchent pas de celles d’un transsaharien ni même d’un transcaspien. Le tracé, tout indiqué, suit la route commerciale actuelle en longeant les frontières transvaaliennes sur la lisière orientale du désert ; il y a là une zone constituant la partie habitable du Betchouanaland, ingrate, sans doute, moins pourtant que le reste et surtout que le Sahara. On évitera le territoire de la seule grande peuplade à redouter, les Matébélés ; au lieu de Touaregs ou de Turcomans, on ne rencontrera que des noirs amis ou inoffensifs. Comme, néanmoins, il s’agit de franchir huit degrés géographiques avant d’atteindre la région fertile et bien arrosée, ce sera une œuvre intéressante à suivre dans ses progrès. Voici quelques détails sur ses origines.

L’idée première de cette ligne est purement politique. En Allemagne avait paru le projet d’un chemin de fer qui devait partir des possessions allemandes du sud-ouest africain pour aboutir à Lourenço Marques, sur l’Océan-Indien, en traversant le Transvaal. Il fallait prendre les devans ou se résigner à perdre un vaste hinterland. Alors naquit la pensée du Transkalaharien ; mais qui le construirait ? Il se présenta un syndicat anglais qui voulait traiter directement avec le gouvernement de Londres parce que les pays où l’on aurait à poser des rails ne dépendent pas encore du Cap : ils ont une administration britannique ou sont protégés par l’empire. Ce groupe financier envoya même au sud-Afrique un ingénieur, sir Charles Metcalf. Pour construire en trois ans une première et modeste section de 273 kilomètres, il posait les conditions suivantes : moitié du revenu de toutes mines découvertes ou à découvrir ; droit de lever des taxes d’irrigation ; droit de percevoir une taxe foncière spéciale sur les terres situées dans un rayon de quinze milles de chaque côté de la ligne ; concession de 89,000 hectares. Or la taxe foncière aurait rapporté environ 40,000 francs ; la concession d’hectares ne représentait guère qu’un million de notre monnaie ; les mines étaient hypothétiques ; l’irrigation pouvait ne rien produire, et le chemin de fer devait coûter 30 millions avec la certitude, comme disait quelqu’un, de ne pas faire assez de recettes pour payer le graissage des essieux. Dans ces circonstances, il était clair qu’une compagnie échouerait, que le gouvernement métropolitain prendrait l’affaire à sa charge et qu’on aurait alors dans l’Afrique du Sud un chemin de fer d’État purement britannique, ce qui ne pouvait pas convenir au ministère afrikandériste du Cap. Quand M. Rhodes fonda la grande compagnie privilégiée qui se propose de coloniser la région du Zambèze, il prétendit à son tour construire la voie ferrée ; toutefois, il dut montrer patte blanche à ses amis de Cape-Town, accepter nettement les termes de leur programme politique, et ce programme, comme on sait, réduit à un minimum la part d’influence de la métropole dans les affaires sud-africaines. Par un arrangement assez curieux, ce fut le gouvernement du Cap qui devint le banquier de M. Rhodes en lui avançant des fonds pour le chemin de fer et en recevant hypothèque sur la voie, le matériel et 1,500,000 hectares concédés par l’empire. En d’autres termes, il acquérait d’avance la ligne et le pays. Enfin, M. Rhodes est devenu premier ministre du Cap et se trouve maintenant avoir traité avec lui-même. Il s’est prêté de l’argent. Tout cela peut paraître subtil : en somme, on voit que le Transkalaharien n’appartiendra pas à l’Angleterre, mais au Cap autonome et peut-être à de futurs États-Unis.

Pour l’instant, il n’y a de terminé qu’un tronçon de 150 kilomètres, entre Kimberley et Vryburg. On va commencer une deuxième section de même longueur jusqu’à Mafeking. Ceux qui prévoient le jour où des locomotives anglaises circuleront entre Cape-Town et Le Caire ont la vue bien longue, car il faudra encore beaucoup de temps pour que les locomotives afrikandériennes, — et ce n’est pas tout à fait la même chose, — paraissent sur les bords du Zambèze. Maintes situations, peut-être, auront changé alors. Et maintenant, pour nous résumer, le progrès matériel dans ces pays consiste jusqu’ici à ouvrir des voies de pénétration, à préparer l’avenir. Il faudra ensuite régler la question du travail et en finir avec le système des réserves d’indigènes, car ce sera le seul moyen de développer l’agriculture. Des chemins de fer, voilà l’essentiel aujourd’hui. On le sent : toute l’activité se concentre là-dessus. Si le progrès moral dépend pour beaucoup de la disparition des particularismes, de l’apaisement des haines de race, de l’union des cœurs et des esprits, c’est aussi une manière de le hâter en rapprochant les hommes.


VII. — LA QUESTION DU LANGAGE.

Dans les colonies foncièrement anglaises, comme celles d’Australie, on put introduire le gouvernement responsable en se disant que le jour de la séparation devait venir et que, néanmoins, il y aurait toujours là un prolongement de la vieille Angleterre. Mais le Cap fut une simple conquête. Les Hollandais y avaient implanté leur drapeau, leur sang et leur langue depuis près de deux siècles quand le gouverneur Janssens capitula en 1808, après une bataille livrée aux portes de Cape-Town, à Blauwberg. Ils tenaient alors à peu près la moitié de ce qui forme la colonie actuelle. La population d’origine néerlandaise, coupée d’un sixième de sang français, n’était pas très nombreuse, — 30,000 personnes, s’il faut en croire les documens de l’époque ; — mais des mesures énergiques avaient supprimé la langue française, tandis que les colons enseignaient celle de van Riebeek, fondateur de Cape-Town ou Kaapstad, aux 25,000 esclaves et aux 15,000 Hottentots recensés vers le même temps par l’administration locale. Cette adoption du hollandais par les gens de couleur eut d’importantes conséquences. Elle fit plus, pour conserver et répandre l’idiome des premiers conquérans, que l’action de l’Église ; c’est un des points par où l’histoire du Cap diffère de celle du Canada. Calvinistes et anglicans étaient autrement voisins que protestans et catholiques ; le méthodisme wesleyen jetait une passerelle par-dessus la crevasse. Les membres du clergé hollandais, dans les villes, se piquèrent volontiers de correspondre en anglais avec leurs pieux amis d’Angleterre ou d’Ecosse ; quand il leur fallait un maître d’école, ils le trouvaient plus facilement dans le royaume-uni que chez eux. Mais le peuple, et cela signifiait les colorés, continua de s’en tenir à la langue qu’une fois apprise il ne devait plus oublier. Le gouvernement a pu changer de mains ; des colons britanniques ont pu s’établir dans la contrée, des colons allemands s’y installer ; l’esclavage a pu être aboli par un Anglais, lord John Russell, à la voix éloquente d’un autre Anglais, William Wilberforce ; la Grande-Bretagne a pu apporter aux parias de notre espèce les droits civils et des droits politiques ; des missionnaires de vingt sectes diverses ont pu travailler à la diffusion de l’anglais : anglicans, wesleyens, presbytériens, congrégationalistes, baptistes, évangéliques, moraves, luthériens et même catholiques romains ; des boers ont pu rougir de leur pigeon dutch, de leur hollandais créole, envoyer leurs filles au pensionnat anglais, leurs fils au collège anglais : tout cela n’a pas empêché le hollandais, un certain hollandais, de rester maître des deux tiers de la colonie. Le malais des premiers esclaves, venus de l’archipel de la Sonde, ne leur servait de rien, si ce n’est à prier Allah ; il devait disparaître. Seuls, quelques prêtres, qui le marmonnent encore dans d’humbles mosquées, en le mélangeant d’arabe, nous diraient peut-être si ce fut du javanais ou du bouguis. Le hottentot est une langue morte ; il a bien fait de mourir. Avec ses clics affreux, il ne méritait pas de vivre [6]. Ainsi prit vite racine dans les classes inférieures, le parler rude, mais sans clics, des pêcheurs de Scheveningen et des pilotes lamaneurs du Texel. Après tantôt quatre-vingt-dix ans d’occupation britannique, une ménagère anglaise, à Cape-Town, doit baragouiner le hollandais pour se faire comprendre par sa domesticité. Les 10,000 Malais de la capitale, entre eux, parlent hollandais. Passé une ligne idéale qui se pourrait tirer de Port-Elizabeth à Queen’s-Town et Aliwal-North, ce n’est plus la même chose ; de moins en moins, à mesure qu’on avance vers l’est, résonne aux oreilles la langue du ya. Mais, au nord de l’Orange, dans les républiques, elle est officielle et vernaculaire ; dans le Namaqualand allemand des tribus entières de Bastaards, métis de Hottentotes et de Bataves ou purs Hottentots, la tiennent pour la leur : le chef Hendrik. Witbooi, — « Henri le gars blanc, » — signe fièrement ses lettres au magistrat de la baie Valfich : koning, roi. Comme, d’ailleurs, les boers sont les rouliers du désert, ils ont porté leurs accens jusque sur les bords du Zambèze. Un missionnaire revenu des stations françaises de Séfoula et de Séchéké nous disait que dans ce lointain pays, à 3,500 kilomètres du Cap, le hollandais passe aux yeux des Barotsis pour le grand langage des hommes blancs.

Parlé par les gens de couleur, c’est naturellement un patois que les habitans de La Haye ont quelque peine à comprendre et où se mêlent des mots d’origines diverses. Tel qu’on l’entend chez les boers, de la montagne de la Table aux rives du Limpopo, c’est un dialecte ne différant guère plus du hollandais littéraire que celui-ci du haut-allemand ou le frison du néerlandais classique. La prononciation peut dérouter l’oreille et l’orthographe les yeux ; mais un Allemand ou un étranger sachant bien l’allemand, avec quelque habitude des comparaisons philologiques, arrive très vite à lire de l’afrikaans, sinon à s’exprimer en cet idiome. Certaines modifications furent apportées dans la grammaire, presque toujours avec avantage : en se simplifiant, la langue a plus gagné que perdu au point de vue de la clarté et de la logique. Ainsi les déclinaisons irrégulières sont devenues régulières, le pluriel se forme plus naturellement ; tantôt le singulier a été mis en harmonie avec le pluriel ; tantôt, c’est le pluriel qu’on a rapporté au singulier [7]. On a supprimé le subjonctif. Autre changement, il n’y a plus qu’un article pour le masculin comme pour le féminin, et le genre neutre n’existe pas. Les afrikanders demandent avec raison pourquoi une chaise serait plus féminine qu’un tabouret ou un banc. Cet article unique n’a pas de pluriel. L’influence de l’anglais est ici évidente. Dans la structure des mots on a laissé choir beaucoup de sons durs comme le g guttural pareil au j espagnol. Wagen, voiture, devient wa ; dragen, porter, dra ; krijgen, acquérir, kry. On élide même, comme trop rude, le v entre deux voyelles, ou bien on l’adoucit en w ; on dit o’eral pour overal, partout ; morre aand pour morgen avond, demain soir ; skrywe pour schrijven, écrire, etc. Quant au vocabulaire, il est resté très pur, très germanique, beaucoup moins chargé de scories étrangères que celui de la littérature néerlandaise, et cela se comprend. Les Hollandais austraux vécurent longtemps séparés du monde, comme, en Crète, les Sphakiotes qui parlent encore le vieux dialecte dorien. Les huguenots perdirent de bonne heure toute influence sur la langue, puisqu’on défendit l’usage du français. Nous ne compterions peut-être pas, en afrikaans, douze mots d’origine française. Kleur, couleur, et kleurling, homme de couleur, rivier, rivière, existaient déjà en hollandais avant de paraître dans l’Afrique du Sud : Kombuis, cambuse ou cuisine, ne vient pas de chez nous, car c’est nous qui avons pris cambuse aux marins des Pays-Bas. En revanche, on peut citer poort, col de montagnes, port ; vley, étang, dérivé de vallée ; fontein dans le sens de bron, source ou puits, plaats, place, dans le sens de ferme, domaine ; karmnatje, carbonade, plat du midi qui, peut-être, ne figure pas dans le dictionnaire de l’Académie, mais qui figure dans Port-Tarascon. Nous avions cru trouver un emprunt plus frappant dans le redoublement de la négation, la répétition de ni, qui semblait imitée de notre ne pas. Exemple :

John Mackensie,
Moe ni grens ni.
(Vers du président Reitz.)

« John Mackenzie, ne te mêle pas de la frontière. » Or il paraît que cette double négation se rencontre déjà dans le gothique ; elle vient probablement d’un sous-dialecte hollandais. Quand les Afrikanders ont fabriqué des mots pour désigner des choses nouvelles, ils en ont toujours demandé les élémens à la langue mère, restant ainsi plus fidèles au hollandais que les Hollandais d’Europe : ils ont inventé notamment vuurwa, voiture à feu, pour lokomotief, et ysterpaard, cheval de fer ; une allumette, pour eux, n’est pas un lucifer, mais un vuurhoutje (brin à feu). Enfin, verkleurmannetje, — petit homme à couleurs changeantes, — est un heureux synonyme de kameleon.

Cette langue n’est donc pas plus mal bâtie qu’une autre ; mais on trouve au sud-Afrique une école de patriotes dont le rêve serait d’en faire l’idiome afrikander par excellence. Ils la cultivent avec amour, ce qui est naturel ; ils la glorifient avec une complaisance tant soit peu excessive et traitent de langue étrangère celle des Hollandais d’Europe, ce qui peut servir seulement à l’écarter de l’enseignement public en consolidant la suprématie de l’anglais. Le mouvement afrikandériste commença par ce félibrige, et le pasteur du Toit fonda dès 1875, à Paarl, une feuille patoise, Die Afrikaame Patriot. Puis ce furent, toujours en patois, une traduction de la Bible, des ouvrages de piété, des poésies, une petite histoire des huguenots, une relation de la guerre du Transvaal, une brochure sur l’hydrothérapie. M. du Toit publia, en 1890, soixante et onze propositions, — excusez du peu, — pour établir que son bien-aimé dialecte est le plus parfait des dialectes connus et qu’on doit le ranger sur l’échelle des langages humains à la hauteur du sanscrit, mais un peu au-dessus. On y rencontre cette assertion que le hollandais pur est incompréhensible pour un afrikander, et l’on se demande alors pourquoi l’afrikaans ne serait pas inintelligible pour un simple Français. M. du Toit prend les cinq premiers versets de la Bible, chez différens peuples : il y compte en anglais 352 lettres, en hollandais 345, en hébreu 315, en allemand 299, en afrikaans 284. D’après ceci, la langue de Milton est la dernière de toutes comme simplicité, et le hollandais l’avant-dernière. Mais la première, c’est l’afrikaans. Au point de vue de l’euphonie, notre auteur relève dans ces mêmes versets une prédominance des consonnes sur les voyelles se traduisant par les chiffres que voici : anglais, 104 ; allemand, 95 ; hollandais, 75 ; hébreu, 75 ; afrikaans, 38. Conclusion : l’afrikaans est un idiome très sonore ; il ne le cède qu’à l’italien, et encore. Pour ces motifs et d’autres peut-être plus sérieux, M. du Toit et ses amis repoussent le hollandais classique, non sans l’employer aussi à la quatrième page de leurs journaux, dans les colonnes d’annonces. On leur répond sans peine : tout admirable qu’il soit, votre afrikaans ne mené à rien ; il ne se prête pas à une éducation achevée ; tandis que le hollandais de la littérature mène en Europe à six universités, à des écoles de médecine, à deux instituts militaires, à une école navale, à une pépinière d’ingénieurs, à une école d’agriculture. Du jour où chaque patois se barricaderait chez lui, il faudrait à l’humanité cent fois plus d’hommes de valeur ou de génie, car l’existence de langues maîtresses, dominant des groupes de dialectes, facilite la culture intellectuelle. En quoi d’ailleurs ce rameau s’éloigne-t-il tant du tronc qui l’a porté ? Tout se ramène, en somme, à une question d’orthographe. Vous avez adopté l’orthographe phonétique, vous peignez la prononciation. Mais au fond les différences sont insignifiantes. Si vous n’êtes pas de purs dilettantes, si vous désirez refaire l’âme de notre peuple en élevant son esprit, défendre notre originalité nationale sans nous condamner à l’isolement et à la médiocrité, il ne suffit pas de dire que l’afrikaans est un clair ruisseau issu d’une source trouble et qu’en coulant sur notre sol diamantifère il a déposé son limon, ses subjonctifs, ses pluriels irréguliers et ses articles neutres. Nous le comparerions plutôt à nos rivières larges et vides, avec un mince filet d’eau dans le milieu ou des flaques de loin en loin ; on n’y abreuverait pas une nation. C’est le hollandais littéraire qu’il faut remettre en honneur et enseigner à nos fils, puisqu’ils l’ont oublié. — Telle est aujourd’hui la thèse d’une majorité suivant le drapeau de M. Hofmeyr, prépondérante dans les chambres. Il y a donc lieu de se demander quelle situation occupe le hollandais classique dans le sud africain, quel avenir lui semble réservé, comment on s’efforce de l’y restaurer.

Au Transvaal c’est la seule langue officielle. Cela ne veut pas dire qu’au Volksraad de Pretoria les orateurs parlent tous comme des natifs de La Haye. Mais le journal officiel, les comptes-rendus des séances du parlement, les documens administratifs ou judiciaires ne se rédigent pas en patois, et l’anglais est absolument exclu. Jusqu’à présent on n’avait même pas cru nécessaire de le proscrire, et il s’excluait de lui-même. Les étrangers attirés par les mines sont venus, parlant presque tous anglais ; une population urbaine s’est formée qui n’entend ni l’afrikaans ni le hollaans. On a craint alors l’invasion d’un dialecte ennemi, et il a paru nécessaire de légiférer pour rendre obligatoire l’usage du néerlandais dans tous les actes publics. On est allé plus loin : les commissaires-priseurs prenaient l’habitude de faire la criée, sur le marché de Johannesburg, en langue anglaise ; un député se plaignit au Volksraad, et, rouge d’indignation, imita le gloussement du dindon pour dénoncer le scandale de ces ventes. Les commissaires-priseurs reçurent ordre d’apprendre le hollandais ; dans la pratique, pourtant, il fallut en rabattre. Le gouvernement pourchassa l’anglais jusque dans les hôpitaux. En réalité, le péril n’était peut-être pas aussi grave qu’on se l’imaginait. Cette immigration ne pouvait guère continuer et nombre de gens s’en iraient un peu déçus. Si, là, nous évaluons à 80,000 âmes la population blanche de langue hollandaise et à 30,000 le nombre des étrangers, — en l’absence de statistiques, — si nous tenons compte surtout du très-nombreux élément noir qui s’est familiarisé avec l’idiome des boers, nous voyons les avantages du côté du néerlandais, à une condition néanmoins : que l’éducation s’en mêle. Dans l’État-Libre, le hollandais a la situation d’une langue dominante et privilégiée, comme le français en Belgique ; cependant l’anglais y est fort répandu, et le principal journal de Bloemfontein, l’Express, sacrifie au bilinguisme. Au Cap, l’administration ignora longtemps le néerlandais, de parti-pris. Les boers coloniaux, en général, ne connaissaient pas d’autre langage ; mais, dans les villes, la postérité des Hollandais dédaignait le patois des campagnes et préférait le dialecte des conquérans, clé de l’instruction, de la politique et du commerce. Lorsqu’il y eut un parlement, de nouvelles dispositions parurent : les députés, souvent, maniaient fort mal l’instrument dont ils devaient se servir ou ne comprenaient pas la discussion. Un président de la chambre basse, mort depuis, M. Christoffel Brand, réclamait déjà l’admission du hollandais dans les débats législatifs. Ses fonctions l’obligeaient à dire la prière en anglais chaque fois qu’il ouvrait la séance ; mais il affectait toujours de la lire avec difficulté sur la feuille de garde d’un Nouveau-Testament où il l’avait collée, bien qu’il fût capable de parler la langue de Milton, quand il le voulait bien, comme un professeur d’Oxford ou de Cambridge. Un beau jour, le volume avait disparu ; quelque malicieux collègue l’avait dérobé, et M. Brand prétendit au milieu de l’hilarité générale qu’il ne savait point par cœur cette prière dont il donnait lecture soixante-dix-huit fois par session. Après l’établissement du régime responsable et la guerre d’indépendance du Transvaal, qui réveillait une fibre nationale chez tous les descendans de colons hollandais, après l’éclosion de l’afrikandérisme, la propagande de M. du Toit en faveur du patois afrikaans, les Anglais durent transiger. En 1882, l’emploi du néerlandais devint facultatif dans les chambres. Deux ans plus tard on l’autorisait devant les tribunaux. Beaucoup plus récemment, une loi spéciale a obligé les jeunes gens qui veulent entrer dans l’administration et qui subissent l’examen dit du service civil à faire preuve d’une force suffisante en hollandais classique. Reste l’école.

Jusqu’à présent, le néerlandais a figuré dans l’examen d’immatriculation, répondant à notre baccalauréat, sur le même pied que le français, l’allemand, le cafre et le sessouto, avec droit d’option. On demande que la connaissance de cette langue procure désormais un nombre de points égal à celui d’une branche essentielle. On veut aussi l’introduire dans l’examen élémentaire, à la sortie des écoles primaires, sans la rendre obligatoire quant à présent, mais en y attachant des avantages. Enfin, dans les écoles du tout premier degré, l’enseignement même serait donné en hollandais partout où ce serait l’idiome de la majorité à l’état de dialecte vulgaire.

Pour faciliter le succès de ces plans, une ligue spéciale a été fondée en 1890, le Taalbond, la Ligue du langage. Le clergé, un peu froid d’abord et en partie hostile, a fini par se rallier saut quelques exceptions. Comme toutes les notabilités du parti afrikandériste ont participé au Taalcongress, on peut augurer le triomphe prochain des vœux émis par cette réunion. Voilà donc, en résumé, une agitation qui a beaucoup produit et qui produira davantage ; elle part d’un fait naturel, la persistance d’un hollandais rustique, mais elle tend à la restauration du hollandais littéraire par des moyens artificiels : et ces moyens, dont l’effet sera de généraliser une langue bien constituée, apte à l’éducation, possédant une littérature, l’autonomie coloniale les lui fournit. Déjà on signale une augmentation des journaux publiés en langue hollandaise dans la colonie du Cap. Le Taalbond complète l’Afrikanderbond.

Que sortira-t-il de cette évolution ? Il ne faudrait pas se montrer trop affirmatif. Dans la colonie du Cap, telle que l’histoire l’a faite, — le hollandais n’aurait aucune chance de supplanter entièrement l’autre langue, même après la rupture du lien qui noue encore ce pays à l’Angleterre. Si le rêve afrikandériste d’un système d’États-Unis venait à se réaliser ; si des nécessités d’équilibre amenaient alors une nouvelle répartition des territoires et des gouvernemens ; si le Cap, trop étendu au regard des républiques voisines, se divisait en deux pays, chacun des deux pourrait avoir son idiome ; mais voilà bien des si. Actuellement le bilinguisme s’impose pour de plus fortes raisons que le simple fait d’une souveraineté britannique respectée par calcul d’intérêt. Néanmoins, dès maintenant, il semble difficile que le langage des boers et d’une bonne partie des gens de couleur n’obtienne pas au moins les privilèges de l’égalité. Au Canada, le français se maintient, mais sans pouvoir gagner beaucoup sur un continent de phonétique anglaise. Ici, la proximité d’États ayant le hollandais pour langue officielle favorise l’œuvre du Taalbond, et celle-ci renforce les positions du hollandais à côté. Il y a bien un danger, et c’est peut-être celui que les partisans du patois ont cru prévenir, en se défendant contre le hollandais classique. Qu’est-coque cette langue ? Une sorte de compromis entre l’allemand et l’anglais, mais elle se rapproche davantage de l’allemand. N’est-il pas à craindre qu’en devenant moins anglaise, la culture intellectuelle des futurs Afrikanders ne penche trop vers l’Allemagne ? ne tomberait-on pas alors de Charybde en Scylla ? Les Anglais, en tout cas, l’insinuent. Ils parlent avec dédain de la littérature hollandaise. Ils demandent quel rôle le hollandais joue aujourd’hui dans le monde. — Quel avenir, lisait-on dernièrement dans le Cape Times, peut-on supposer à cet idiome, celui d’une puissance de troisième ordre, que sa grande voisine annexera un beau matin ? Les adhérens de la Ligue du langage répondent que, si van Lennep ne vaut peut-être pas Walter Scott, les romans de Genestet et de Camera se lisent avec plaisir, fût-ce après ceux de Dickens ; que Vondel peut tenir lieu de Shakspeare et de Racine ; que Cats, Bilderdijk, Huyghens, Ten Kate, ne sont pas sans mérite ; que les Flandres ont aussi leurs écrivains, qu’on a même pu traduire en français les œuvres d’Henri Conscience et trouver de nombreux lecteurs. Quant à la prévision du Cape Times, le Zuid-Afrikaan s’en consolait par une autre, assez curieuse. « Soit, disait-il ; nous savons, d’ailleurs, que la Hollande ne désire pas être annexée. Mais admettons un instant qu’Amsterdam, sous le règne de l’empereur Guillaume II, par force ou par ruse, devienne une ville allemande, comme elle devint française sous Napoléon Ier. Qu’arrivera-t-il ? Ceux des Hollandais, — et ce sont les meilleurs, qui préféreront Afrika, l’Afrique, à Mofjrika, comme ils appellent le Prussien, s’embarqueront pour nos pays, où ils trouveront une patrie nouvelle. Cela vaudra mieux que l’immigration du maréchal Booth, chef de l’Armée du salut. »

Dans cette hypothèse, le hollandais jeté à la mer trouverait des compensations en Afrique australe, comme le portugais a conquis un empire au Brésil. Mais c’est plonger ses regards bien loin dans l’avenir, et notre faible vue ne saurait percer tant de voiles.


VIII. — LE PROGRÈS MORAL.

Depuis plus de quatre-vingts ans, la culture anglaise rayonne dans tous les sens au sud-Afrique, avec la langue du yes, et il ne peut pas plus être question d’abolir l’une que de mettre l’autre au rancart. S’enfermer dans un nationalisme étroit, comme le parti « vieux boer » au Transvaal, serait briguer l’honneur d’une infériorité irrémédiable, et cela n’est plus possible, même là ; ou bien cela mènerait à préférer la culture allemande, qui ne demande pas mieux que d’entrer. On ne sauverait pas davantage sa nationalité par ce moyen. L’afrikandérisme veut tout concilier, restaurer la langue hollandaise, sans bannir l’anglaise, développer un patriotisme purement sud-africain, sans lui borner son horizon intellectuel aux limites d’un patois, élever ce sentiment au-dessus des préjugés de race, en faire le solide lien d’une confédération à venir.

Ce n’est pas extrêmement facile. L’Afrique australe reçoit très peu d’émigrans européens, et les gouvernemens locaux ne se soucient même pas de favoriser l’immigration : depuis trente-cinq ans on a renoncé à faire venir des colons d’Europe, sauf dans l’intérêt de quelques métiers ou industries manufacturières. Il s’ensuit que les deux races dominantes ont gardé leurs positions respectives presque sans changement. Les Hollandais ont toujours l’avantage du nombre, les Anglais celui de l’éducation, du savoir-faire, de l’entrain, des ressources multiples qu’ils trouvent dans leurs relations avec une riche et puissante contrée. De ces deux élémens, aucun ne semble en passe d’absorber l’autre, et l’histoire a semé là des germes de rancune et de défiance constamment prêts à lever. Les Etats-Unis de l’Amérique du Nord avaient trouvé la concorde dans leur berceau ; aucune des treize colonies insurgées à la fois n’avait pu servir de base d’opération à une métropole jalouse, comme ce fut ici le sort du Cap, pour étouffer la liberté des autres. La discorde ne vint qu’un siècle après. Dans le sud-africain, tout commence par la sécession, par l’exode des boers refusant d’habiter une colonie anglaise, et voilà sur quelle base il faut asseoir l’entente. Puis, il n’y a pas encore si longtemps que l’Angleterre, mal inspirée, annexait le Transvaal à son empire. Cet acte ranima des passions presque éteintes. Au Cap même, un cri d’indignation s’éleva dans le camp hollandais. On se cotisa pour envoyer des subsides aux insurgés, — environ cent mille francs ; on fit de la charpie, on tint de bruyantes réunions publiques, et le parti anglais s’agitait en sens contraire. L’excitation fut telle, que M. Gladstone, averti, s’empressa de signer la paix, en reconnaissant l’erreur commise par la Grande-Bretagne ; or il y avait en Natalie douze mille soldats n’attendant plus qu’un ordre pour marcher et venger la défaite du général Colley à Madjouba. Dans cette guerre, les femmes transvaaliennes poussaient les hommes au combat. Quand les épouses, les mères sont belliqueuses, les fils gardent un pli qui ne s’efface plus, et, avec de pareilles réminiscences, si voisines, c’était chose malaisée, on doit le reconnaître, de cultiver un patriotisme anglo-hollandais. Cela dit, l’obstacle ne paraît nullement insurmontable. Une âme nationale finira sans doute par sortir de l’œuf pondu par la violence ; seulement il y faudra un peu d’incubation artificielle, comme dans les autrucheries. Ce qu’on peut appeler l’âge héroïque des boers est un âge passé, et la période aiguë du chauvinisme britannique semble également close dans les colonies autonomes. La découverte des mines d’or vaut un siècle d’histoire. Lorsque la population étrangère, anglaise de Johannesburg, lacéra le drapeau transvaalien en 1890, quelques arrestations terminèrent l’incident. Dix ans plus tôt, le sang aurait coulé ; nous aurions peut-être vu en selle quelques milliers de boers résolus à venger cet outrage. Mais on y regarde à deux fois avant de tuer une poule aux œufs d’or. Les anciens combattans de Bronker’s Spruit, de Lang’s Nek, de Skuinshoogte, de Madjouba, ont vu chez eux, depuis quelques années, trop d’explorateurs optimistes et de spéculateurs adroits aux poches bien garnies de l’argent dos autres ; ils ont eu trop d’occasions d’admirer le bel art de créer des syndicats et de lancer des compagnies minières rien qu’avec de petits quartiers de roche détachés au marteau, soigneusement triés pour donner l’idée la plus haute d’un filon ; ils ont trop gagné à ce jeu, trop de fois vendu un million ce qu’ils n’avaient pas payé 10,000 francs, pour n’être point revenus de quelques-unes de leurs préventions contre les gens parlant anglais. Avec de bonnes livres sterling ils ont pu doubler l’indemnité de session des membres du Volksraad, augmenter les appointemens de tous les fonctionnaires publics et porter à 200,000 francs le traitement du chef de l’État. Les hommes les plus marquans de la guerre d’Indépendance se sont jetés dans les opérations financières et ont entretenu avec Londres les rapports les plus amicaux. Ne pouvant et ne voulant plus verrouiller leurs portes, les boers du Transvaal ont même accordé aux étrangers une représentation politique, une chambre à côté du Volksraad, purement consultative d’ailleurs. Avec les mines d’or et le régime du boom, avec les télégraphes et les chemins de fer, l’Afrique australe ne ressemble plus à ce qu’elle fut voici trois lustres. Cavour voyait dans l’établissement d’un réseau de voies ferrées le meilleur moyen de constituer une nationalité italienne. La locomotive créera aussi une nationalité sud-africaine. Les esprits s’uniront comme les intérêts. A Pretoria même, l’idée nouvelle fait son chemin. On y trouve déjà une Société des « Jeunes-Sud-Afrique, » peu différente d’une ramification de l’Afrikanderbond. Ses adhérens sont pour la plupart des hommes appartenant à la classe éclairée, aux professions libérales, à l’élément citadin. Pour qui note ces indices, l’avenir de l’idée d’union, de fédération, ne souffre aucun doute. Compris comme tendance progressiste en face du conservatisme rigide, de l’oligarchie fermée des « vieux-boers, » l’afrikandérisme gagne et gagnera du terrain avec l’instruction. Doctrine de Monroe, il rencontre des difficultés dont il triomphera peut-être. Bref, pour employer une locution cafre, on peut dire du patriotisme sud-africain : « Mûr en dedans, comme le melon d’eau. » On juge mal du dehors : il faudrait ouvrir. Mais il y a déjà des raisons pour lui marquer sa tablette dans le fruitier.

Nous ne prétendons pas qu’il existe une littérature sud-africaine ; cependant, quelques productions littéraires doivent retenir l’attention. M. Wilmot a publié à Londres et à Cape-Town un recueil intitulé : la Poésie du sud-Afrique [8]. Ce n’est que la lyre anglaise du pays, et elle manque beaucoup d’originalité. On trouve là un nom connu, Thomas Pringle, l’ami de Walter Scott ; mais ce fourbu des lettres européennes n’est pas un poète du terroir. Il s’était ruiné comme directeur de la Revue mensuelle d’Edimbourg et en fondant d’autres périodiques ; il se joignit en 1820 aux 4,000 colons anglais ou écossais que le gouvernement britannique transportait dans la colonie du Cap ; on le cantonna sur la rivière des Babouins, dans une contrée inculte, montagneuse, pittoresque, dont les formes purent lui rappeler celles de son Ecosse. De là des vers souvent cités, dans une note qui resta toujours celle de l’exil. Sa plus jolie ballade, le Forestier du terrain neutre, était un plaidoyer pour les unions mixtes, celles où les blancs prennent des femmes noires : dans cette question, Pringle apportait ses préjugés d’Écossais sans comprendre ceux d’un sud-Africain. Le forestier, l’homme des bois, a épousé une jeune Cafre, servante ou esclave chez son père. Naturellement on s’est brouillé, et le poète fulmine contre un état social fondé sur la différence des colorations. Il était abolitionniste ; l’esclavage n’avait pas disparu au Cap, et l’on pouvait encore se figurer que l’émancipation rendrait les papas moins exigeans sur le choix de leurs brus. Les autres poètes du Parnasse de M. Wilmot sont également des étrangers, gens ayant pris racine plus ou moins dans la région, prêts à vanter son beau climat, ses fleurs, ses fruits, même son bétail et ses hommes, avec une nuance de partialité pour les noirs ; mais le soleil sud-africain ne suffit pas pour échauffer leur lyrisme, il y faut un bon feu de charbon de Newcastle. Les Volontaires anglais, le Cher vieux pays, les Adieux d’un missionnaire, les Couleurs du 24e régiment, ces titres indiquent assez le caractère tout britannique des effusions.

Il faut chercher la vraie poésie du cru chez les félibres hollandais et surtout dans un charmant volume de vers patois édité par M. Reitz, ancien juge, aujourd’hui président de l’État-Libre. Ce n’est pas un mystère que l’éditeur et l’auteur font un. Ici, nulle prétention à la haute littérature, pas de pose ni de grandiloquence ; mais une fine bonhomie au service d’un patriotisme intelligent, des moralités politiques glissées en clignant de l’œil sous une forme ingénue et savante néanmoins, un tour vif à la Henri Heine, Heine, le poète préféré de M. Reitz, avec Horace et La Fontaine ; de petits vers à l’emporte-pièce d’un lettré qui se déguise en paysan du Danube. Dans la pièce intitulée : un Patriote, il nous crayonne, sans avoir l’air d’y toucher, le portrait le plus exact, le plus drôle du boer vieux jeu, ultrapiétiste, réactionnaire, celui qui chique encore à l’église. Oncle Tys ne perd pas un prêche ; il lit dans le « Livre, » l’Ecriture, matin et soir ; mais il veut un psautier avec « notes : » tout psautier sans notes lui semble bon à brûler. Sa Bible est d’une certaine impression fort ancienne : les modernes ne valent rien. Il a horreur des nouveautés dans l’église, l’école, l’État et dans la mode. Ses enfans apprennent le solfège ; des leçons d’anglais, il n’en faut pas. Il défend la constitution et prononce consistumie ; il est même libéral à sa manière, pour lui, pas pour les autres. Impôts, péages, contributions directes, tout ce qui l’oblige à bourse délier, ce sont à ses yeux, depuis fort longtemps, fâcheuses innovations. Surtout ne lui parlez point de chemins de fer. Il appelle des domestiques hottentots ou cafres u de la marchandise noire, » comme au temps de l’esclavage. Malade, il refuse de mander un médecin et préfère les remèdes de bonne femme. Au surplus, « tante Saar, » digne épouse d’oncle Tys, partage invariablement les opinions, répugnances, goûts et tendances quelconques de son mari : elle a pour rôle de l’écouter, de l’approuver, de lui donner des fils, de préparer le café dès l’aurore et d’apprêter des « carbonades. » Voilà ce que c’est qu’un patriote. Voulez-vous savoir ce qu’est le contraire ?

« Mon enfant, si tu veux le savoir, c’est bien simple. — Qui rougit de son pays et de sa nation, — Qui en plaisante sans vergogne, — Celui-là n’est pas un patriote.

« Tu connais le petit Boos ? Il se fait appeler, à l’anglaise, — Jimmy, mais son vrai prénom, c’est Koos. — Il prétend qu’on rirait de Koos Boos. — Celui-là n’est pas un patriote.

« Comme oncle Tys, il va au prêche, — Du moins quelquefois, je l’ai remarqué. — En sortant il dira : Excellent sermon ! — Et pourtant ce n’est pas un patriote.

« Il apprend le latin, c’est un homme cultivé. — Les boers ignorans lui sont insupportables ; — Il ne veut avoir rien à démêler avec ces gens-là. — Jimmy n’est pas un patriote !

« Nous en avons plus d’un comme cela, — Dont le savoir passe la raison. — Renier son pays et trahir son sang, — Ce n’est pas d’un vrai patriote. » Ainsi, qu’on apprenne l’anglais ; mais qu’on n’oublie pas le hollandais, ni surtout le dialecte afrikaans.

Deux fables très amusantes sont imitées de La Fontaine : la Grenouille crevée, — le Corbeau et le chacal. Le chacal emploie les formules les plus affectueuses de la conversation entre boers ; et comme tout le monde chez les boers est oncle ou neveu, il appelle maître corbeau : ou neef, vieux neveu. Cela pourrait être l’Allemagne guignant le fromage du TransvaaI. Puis ce sont des odes patriotiques célébrant les victoires transvaaliennes, des couplets sur la mort glorieuse d’un héros de l’État-Libro, tombé dans une guerre contre les Bassoutos, Louw Wepener. En tête de l’ouvrage, une femme, coifîée du bonnet phrygien, a l’air de se mettre en marche et de faire signe à quelqu’un, un pied sur le territoire du Cap, l’autre déjà posé sur celui du « Vrijstaat ; » elle tient une ancre, un bouclier, un drapeau avec la devise : « Sud-Afrique, en avant ! » Le commentaire de cette gravure est une pièce curieuse, intitulée : Alles sal reg kom, « tout doit venir à point. » Le dernier président de l’État-Libre, Jan Brand, avait coutume de répéter cette phrase, devenue proverbiale, quand il parlait des futurs États-Unis de l’Afrique du Sud. Il l’avait empruntée au Ça ira du temps de la Carmagnole, mais il en faisait une règle d’opportunisme.

Nous allons traduire librement ces vers, parce qu’en cherchant les manifestations du patriotisme dans la poésie nous ne pourrions guère rencontrer un moulage plus net de sa forme afrikandériste.

« Chacun ici est démocrate ; — Personne qui soit aristocrate, — Personne dans le petit Vrij Staat, — Notre petit, vaillant Vrij Staat, — Le Libre-État, noyau d’une libre Afrique, — Oui, d’une indépendante Afrique, — D’une Afrique avec son drapeau, — D’une Afrique sans les trahisons, — Sans le dédain, le déshonneur, — Hier faible et pauvre, non aujourd’hui.

« Oui, d’une Afrique, pays puissant, — Que la mer borde, d’une côte à l’autre, — Pays de frères, main dans la main. — Oui, ça ira, on le verra. — Et ce sera le fameux jour, — Jour des couleurs qui flotteront — Sur plage alors et sur falaise — De la Grootrivier à la Touguéla.

« Notre nation et son drapeau, — Oui, ça ira, on les verra ; — Qui parle encore de la Hollande ? — Qui parle encore de l’Angleterre ? — Le sud-Afrique, c’est bien assez : — Nous formerons une alliance. — Et moi je suis Afrikander ; — Viens de Hollande ou d’Angleterre, — Ou viens de France, viens d’Allemagne, — Fort peu me chaut, n’en parlons pas. « Ces gens d’Europe ont leurs régimes : — Nous honorons la république, — Et nous ne voulons plus de rois ! — Nos enfans seront comme nous. — Paraisse donc cet heureux jour, — Jour du drapeau afrikander !

« Oui, l’Afrique, c’est la république, — De la Grootrivier à la Touguéla. — Un peuple anglo-hollandais, — Peuple de frères, main dans la main, — Garde, défend son cher rivage. — La patrie verdit et fleurit !

« Adieu ensuite et lords et rois ; — Nous honorons la république, — Et nous honorons l’équité, — Et nous ne voulons plus de rois ! — Nos enfans seront comme nous.

« Vous voulez nous confédérer ? — Mais non, vous nous tendez un piège. — Carnarvon l’a bien.laissé voir, — Le Transvaal fut dans le sac. — Or le chat est sorti du sac ! — Vous voulez nous confédérer ?

« Nous honorons, nous, l’équité ! — Rendez d’abord pays volé, — Et tendez-nous après la main : — Mais point de lords et point de rois ! — Nous honorons la république.

« Non, nous ne voulons plus de rois ! — Nos enfans seront comme nous. — Mes complimens au bon Jan Brand, — Grand pilote d’un petit bateau [9] ; — Qu’il vive longtemps, bien longtemps ; — Les Afrikanders le lui souhaitent ! »

Des deux races en présence, laquelle mettra le plus de son cœur et de son cerveau dans la nouvelle nationalité ? C’est une autre question. La presse sud-africaine se trouve en majeure partie aux mains d’Anglais ou de colons d’origine britannique. Seuls, les Anglais ont pu créer dans la colonie du Cap de grands journaux, sous le large format des feuilles de Londres. Le Cape Times, le Cape Argus, sont des feuilles parfaitement rédigées. Outre les dépêches sous-marines de l’agence Reuter, elles publient quelquefois des cablegrammes de Londres, très coûteux, de leurs correspondans particuliers. Elles réimpriment pour l’Europe, en brochures, leur substance de chaque semaine, et fournissent à leur clientèle d’Afrique un numéro spécial hebdomadaire, assez volumineux, composé sur les bords de la Tamise par les soins de leurs succursales ; on y trouve la quintessence de tout ce qui paraît de plus intéressant pour les sud-Africains dans la capitale de l’empire britannique. Ces journaux ont pour rédacteurs des hommes lettrés, érudits, à la plume alerte, pleins d’entrain et d’humour. Deux autres quotidiens voient la lumière à Kimberley, le Diamond Field Advertiser et le Daily Independent. Il y a ensuite une foule de moindres organes tirant une fois, deux fois, trois fois par semaine. Les Hollandais ont une presse moins riche, quoiqu’ils soient plus nombreux.

Le Zuid-Afrikaan, de Cape-Town, trihebdomadaire, l’Afrikaanse Patriot, de Paarl, et l’Afrikaner, de Cradock, hebdomadaires, voilà pour les feuilles politiques ; le Volksbode, le Kerkbode sont des feuilles religieuses [10]. Il existe, de plus, une revue, la Zuid-Afrikaansche Tijd-Schrift. Tout cela se lit dans les campagnes et dans les républiques voisines. Le Zuid-Afrikaan est un modèle au point de vue polémique. Son rédacteur en chef, Hollandais d’Europe, ancien professeur, historien, helléniste, tient parfaitement tête aux plus distingués de ses confrères anglo-saxons. Un étranger, sans ce journal, risquerait beaucoup de ne jamais rien comprendre aux choses du Cap : la presse anglaise n’en donne qu’une idée incomplète ou fausse. Dans l’État-Libre, l’Express de Bloemfontein paraît trois fois par semaine, en deux langues. Il est flanqué du Friend of the Free State, organe anglais. Au Transvaal, la presse britannique compte aujourd’hui une douzaine d’organes contre quatre hollandais : le Volksstem, le Volksraad, le Land en Volk et la Press. Cette dernière feuille se double d’une édition anglaise. Elle passe pour officieuse et est rédigée par un Allemand.

On a donc le spectacle singulier d’un pays habité par deux races, dont l’une possède incontestablement la suprématie parlementaire, tandis que l’autre semblerait y faire l’opinion publique. En réalité, l’opinion qui pèse davantage est celle des colons hollandais ; mais ils sont moins bruyans. La culture littéraire leur manque un peu, ou celle qu’ils ont reçue est tout anglaise. C’est ce qui pourra changer dans un avenir prochain. Sans revenir sur la question du langage, nous devons parler aussi de l’enseignement.

Dans la colonie, on trouve au bas de l’échelle l’instituteur libre, entretenu par un boer ou par plusieurs boers voisins et associés. Le gouvernement favorise ces combinaisons par quelques légers subsides ; toutefois, il les considère comme des pis-aller. Au-dessus viennent des écoles primaires de trois classes, fondées par des comités locaux, subventionnées et surveillées par l’administration. Enfin, des collèges qui préparent à l’examen d’immatriculation, l’équivalent de notre baccalauréat, et même à celui de « bachelier ès-arts, » dans les lettres et les sciences. Quant à l’université, comme la plupart de ses pareilles dans le royaume-uni, ce n’est pas un corps enseignant, mais une commission d’examen qui confère les grades. L’État-Libre dépense une somme relativement considérable pour encourager l’éducation, et il y a un bon établissement d’instruction secondaire à Bloemfontein, le collège Grey. Ses élèves passent leurs examens dans la colonie. Au Transvaal, l’instruction primaire n’existe pour ainsi dire que sous la forme privée, avec le concours pécuniaire de l’État. Il y a des commissions scolaires, une direction générale de l’enseignement ; mais le choix des instituteurs reste en fait abandonné aux familles. On n’a pas d’école normale ; l’inspection est illusoire ; la plupart des maîtres ne subissent aucune épreuve préalable à leur entrée en fonctions. La seule école secondaire est celle de Pretoria, et, là aussi, les jeunes gens se voient obligés de venir prendre leurs degrés au Cap, à moins qu’ils ne préfèrent se rendre en Europe.

L’université de Cape-Town, anglaise par son esprit, ses programmes, ses méthodes, échappe par l’indépendance de sa constitution à l’autorité du gouvernement local, à l’influence directe de l’afrikandérisme. C’est la vraie citadelle de l’influence britannique. Un jour devait venir où l’on s’attaquerait à ce dernier fort et où, ne pouvant y entrer, on voudrait en bâtir un en face. Pour obtenir les grades supérieurs, maître ès-arts, bachelier ou docteur ès-lois, docteur en médecine, — il faut aller à l’étranger. Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, les étudiants du Cap vont en Angleterre. Ceux du Transvaal choisissent plutôt la Hollande. Les uns reviennent un peu plus Anglais, les autres un peu plus Hollandais, tous moins afrikandéristes. On a donc songé à une université nationale. Cette idée préoccupait depuis longtemps les patriotes du Cap, quand le Volksraad transvaalien vota tout à coup, en 1890, un assez gros crédit pour en fonder une, naturellement à Pretoria. Cela causa quelque surprise. Comment le Transvaal pouvait-il se donner un enseignement supérieur lorsqu’il manquait encore d’écoles primaires ? Les jeunes boers allaient-ils entreprendre des études de philologie comparée avant de bien connaître la grammaire et l’orthographe, s’attaquer au Digeste, comme il sied en pays de droit romain, avec une indigestion d’histoire et de géographie, pâlir sur les philosophes, en n’ayant peut-être qu’une faible conscience des règles de trois, et passer brusquement de l’art d’écorcher un mouton à l’anatomie de la personne humaine ? C’était avant la déconfiture du marché des mines d’or. Les recettes du Transvaal battaient leur plein, et il fallait bien admettre, d’après ce projet, que le trésor souffrait d’un violent embarras de richesses. On voulait aussi une école d’agriculture. Intrigué au plus haut point par cette bizarre fantaisie, le public se demanda ce qu’il pouvait bien y avoir là-dessous ? Tout le monde comprenait que l’université de Cape-Town put paraître insuffisante aux Transvaaliens, puisque soi-même on la jugeait telle. Mais que serait donc celle de Pretoria ? Quels élèves aurait-elle et quels maîtres ? Les maîtres, — ah ! ici, venait le gros point d’interrogation. L’influence allemande s’était affirmée au Transvaal de tant de manières qu’on la voyait déjà envahissant un nouveau terrain. Les délégués du Volksraad iraient-ils chercher des professeurs seulement à Leyde, à Utrecht et à Groningue, — ou bien ne sauraient-ils pas où recruter plus facilement une demi-douzaine de privat-docenten, las du Brandebourg, de la Thuringe ou de la Souabe, las surtout des maigres profits de leur science, fort disposés à venir en Afrique avec de jolis appointemens et à s’y faire donner du meneer professor, en bas-allemand, pour démontrer une fois de plus que l’identité des idiomes crée une parenté d’esprit ? Voilà ce qu’on craignit. Le danger parut grave. Un foyer de culture germanique dans l’Afrique du Sud, des diplômes valables en Allemagne et réciproquement, une école préparatoire à l’université de Berlin, tout cela, pensait-on, pouvait sortir du crédit voté par le Volksraad, tôt ou tard. Il n’y avait plus à hésiter ; on résolut d’agir. M. Rhodes a réuni les fonds nécessaires pour créer l’université enseignante du Cap. Il a entretenu le public de ses projets, et l’afrikandérisme a cordialement applaudi.

Après cette réforme de l’enseignement supérieur et la rentrée du hollandais dans l’éducation, il n’est pas dit que la race déjà maîtresse du pouvoir politique n’imprimera point sa marque à une nationalité afrikandérienne.


CHARLES DE COUTOULY.


  1. Voyez la Revue du 1er décembre 1891 et du 1er février 1892.
  2. Voir l’étude de M. Desdemaines-Hugon, 1er juin 1874.
  3. C’est ce qui s’est passé dernièrement pour la Wesselton mine à Kimberley. En ce moment on parle beaucoup de gisemens diamantifères qui auraient été découverts dans le voisinage de Pretoria.
  4. Recettes du Transvaal en 1890 : 1,229,000 liv. sterl. ; dépenses, 1,531,461 livres. Recettes en 1891 : 967,191 liv. sterl. ; dépenses, 1,350,073 livres. Prévisions de recettes pour 1892 : 900,000 liv. sterl.
  5. Le mot anglais rush a le sens d’élan ou de course précipitée.
  6. On appelle clics des claquemens singuliers de la langue dans la prononciation de certains mots.
  7. Exemples : en hollandais, et (œuf) fait, au pluriel, eieren, et (vache) kœien. En afrikaans, on dit, au singulier, eier, kœi, et, au pluriel, eiers, kœie, ce qui est plus régulier. En hollandais, smit (forgeron) fait smeden, — lit (personne, individu), — fait leden (gens). En afrikaans, on a des formations plus simples : smit, smits ; lit, litte, et ainsi de suite.
  8. The poetry of South Africa, 1887.
  9. Alors président de l’État-Libre.
  10. Depuis la création du Taalbond, de nouveaux organes néerlandais ont commencé à paraître.