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Autour de la comédie dantesque

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Autour de la comédie dantesque
Revue des Deux Mondes5e période, tome 8 (p. 124-156).


Autour de la comédie dantesque[1].

Celui que la poésie universelle peut saluer comme un maître de la colère et du sourire, dell’ira maëstro e del sorriso, fait de toute l’âme humaine sa lyre, et la fougue de ses indignations n’enlève rien à la douceur de sa tendresse. Maître de la colère, du sourire et des pleurs, de la douleur, de l’espérance et de la joie, il le fut si bien que l’on serait tenté, parfois, de ne retenir qu’une seule de ces notes, et d’oublier qu’il posséda toutes les autres. À quel degré ! Profondément humain, Dante, comme tel, appartient à son époque, à sa cité ; Florentin du moyen âge, il est un homme réel, concret, vivant ; c’est pourquoi tout homme de chaque temps saura se reconnaître en lui, mieux que dans la plus générale des abstractions. La vie qui jaillit de la synthèse échappe à toute analyse. Il s’assimila complètement la culture du XIIIe siècle ; son esprit fut ouvert aux grands courans d’influence qui circulaient parmi ses contemporains, et certain de ses vers illumine encore pour nous, aujourd’hui, la voie où s’est engagée notre âme ; c’est une vérité toujours fraîche, toujours jeune, une pensée qui Forte le pressentiment de l’éternité. À travers l’art dantesque, nous atteignons donc l’ensemble de la vie médiévale ; à travers cette vie médiévale, nous reconnaissons, l’intégrité de l’âme humaine. Nous devons beaucoup à des travaux récens, qui, élucidant plusieurs points spéciaux, mettant en relief plusieurs personnages cités, contribuent à l’intelligence approfondie du poème incomparable.


I


Il est impossible d’isoler complètement une individualité, sans lui retirer quelque chose de sa forme vivante et vraie. L’homme se rattache au passé, se relie au présent, est responsable de l’avenir. Il tient à ses aïeux, à ses contemporains, à sa postérité. Certaines idées flottent dans l’atmosphère même qu’il respire. Avant d’être créateur, Dante s’imprégna donc de la culture de son temps et de son milieu. Son œuvre est une somme poétique. Ozanam l’appelle « le saint Thomas de la poésie ; » le moyen âge aimait les sommes, et toute cathédrale en est une, de quelque façon. On sait que Dante adopta, sur Aristote, l’opinion alors, répandue ; il l’appelle « le maître de ceux qui savent. » Il ne s’affranchit jamais de la terminologie ni de la méthode du philosophe péripatéticien. À ses côtés, il place Socrate et Platon. Vraisemblablement, il avait lu le Timée. En outre, la philosophie platonicienne lui était apparue à travers Cicéron et Boëce. Le Traité de l’Amitié et la Consolation prirent pour lui le caractère d’une révélation intime. Il ne les ouvrit qu’après la mort de Béatrice. Incarnant en lui le génie symbolique du moyen âge, il ne tarda pas à personnifier cette philosophie qui lui semblait si douce. Il ne vit pas en elle une muse païenne aux yeux de marbre, incapable de verser des pleurs ; il en fit une héroïne chrétienne, une jeune dame pâle aux yeux apitoyés, une exquise figure de la Vita Nuova, celle à qui sont dédiés quatre des plus beaux sonnets. Elle n’est point une déesse ; elle est une créature de rêve, mais tout imprégnée d’humanité, vivante, émue, pâlissante, et, par-dessus tout, compatissante. M. de Gubernatis croit reconnaître sous cet aspect Gemma, la future épouse du poète. La Pietosa, c’est le nom qui lui convient, alors que Béatrice apparaît comme la Gloriosa. Cette prose austère du Convito, quand il s’agit de la Pietosa, garde un reflet de son charme féminin. Alighieri, en cet ouvrage, dit de la philosophie « Je l’imaginai comme une noble dame, et je ne pouvais me la représenter autrement que compatissante. » Il est à supposer qu’une dame de Florence fournit à Dante les traits charmans de la consolatrice allégorique ; or, nul ici-bas ne sait le nom de celle à qui le poète adressait délicatement cet hommage voilé. Sans doute, cet épisode signifie bien, à travers les symboles, qu’il s’est reproché d’avoir un instant négligé la théologie pour la philosophie humaine. Cependant il eut aussi des notions de la doctrine platonicienne à travers les écrits attribués à saint Denys l’Aréopagite, et ceux de saint Augustin. Les beautés visibles ne sont que l’ombre ou le reflet des beautés invisibles, et, mieux, de l’invisible beauté.

Le fleuve, et les topazes
Qui entrent et sortent, et le rire des herbes
Sont de leur vérité les préfaces ombrifères[2].

Ce chant de Dante s’applique entièrement au monde paradisiaque, mais ne lui fut-il pas suggéré par la contemplation d’un paysage terrestre, d’un site printanier de la Toscane ? L’esprit du moyen tige anime encore ici le génie du poète : « Le monde peut donc se définir une idée de Dieu réalisée par le Verbe. S’il en est ainsi, tout être cache une pensée divine. Le monde est un livre immense, écrit de la main de Dieu, où chaque être est un mot plein de sens. L’ignorant regarde, voit des figures, des lettres mystérieuses, et n’en comprend pas la signification. Mais le savant s’élève des choses visibles aux choses invisibles… comme montaient, à la fenêtre d’Ostie, les deux âmes unifiées de Monique et d’Augustin. C’est M. Émile Male, dans son beau livre : L’Art religieux au XIIIe siècle en France, qui nous définit ainsi les idées chères au moyen âge. La fin du XIIIe siècle avait vu les grandes luttes universitaires entre le péripatétisme chrétien de saint Thomas d’Aquin, le péripatétisme averroïste de Siger de Brabant, l’augustinisme des maîtres franciscains. Dante, au XXVe chant du Purgatoire, réprouve formellement l’erreur averroïste de l’unité de l’âme intellective ; avant même d’avoir lu Aristote et Albert le Grand, il avait peut-être, par son ami Guido Cavalcanti, connu les influences des penseurs arabes, entre autres de cet Avempace, auteur pré-averroïste du Regime del Solitario, qui, nous le verrons plus tard, fascina l’esprit de Guido. Saint Thomas d’Aquin, dit M. Salvadori, a fait la critique aussi fine que sûre du rationalisme mystique des Arabes. Parmi tous ces courans philosophiques, l’Alighieri demeura fidèle à l’orthodoxie ; son enthousiasme semble se partager entre saint Thomas et saint Bonaventure ; les verrières flamboyantes du Paradis nous montrent l’apparition des deux grands docteurs canonisés ; Ozanam traite le poète d’éclectique chrétien, mais M. Gaston Paris l’appelle un thomiste, et le P. Mandonnet observe que, dans la double guirlande formée au Paradis par les âmes des grands docteurs, saint Thomas d’Aquin est plus près de Béatrice, qui symbolise ici la foi. Le péripatétisme chrétien peut donc ranger liante parmi ses adeptes ; mais, si le Convito nous révèle toute la rigueur des classifications aristotéliciennes, il n’en est pas moins vrai qu’elles se joignent chez Dante à des affinités platoniciennes, comme les tendances philosophiques dominicaines y subsistent à côté des sympathies franciscaines[3].

Il fut poète avant d’être philosophe ; on peut donc supposer qu’il aima Virgile avant de chercher dans la philosophie une consolation. Peut-être l’aima-t-il même avant de commencer l’étude approfondie de son mi-ivre. L’auteur de l’Églogue â Pollion intéressait particulièrement le moyen âge. On a beaucoup étudié les idées médiévales, relatives à l’antiquité païenne. Elles sont en effet des plus curieuses, on dirait parfois des plus touchantes. Or, la IVe églogue renferme un écho des oracles sibyllins, et la sibylle Erythrée, celle à laquelle on attribuait un poème acrostiche dont chaque vers commençait par une lettre du nom de Jésus, était universellement populaire.

L’auteur du Dies Irae la cite, parallèlement au Roi-Prophète : teste David cumn Sibylla. Ne représentait-elle pas symboliquement l’attente des Gentils, ces apparences de traditions, fragmentées, disséminées, à travers l’œuvre poétique et philosophique des âges, et comparables aux éclats d’un miroir brisé, l’espoir, inconscient peut-être, en Celui que la Vulgate salue comme le Désir des collines éternelles, nous donnant à comprendre que vers lui, s’orientent toutes les élévations de l’âme, et que tous les sommets de la sagesse humaine ont la nostalgie de sa lumière ? On conçoit que Dante ait fait de son Virgile le symbole de la raison naturelle ; il y avait un souvenir classique ; il en constitue un emblème philosophique, et, par le don divin qui l’a sacré poète, il évoque un inoubliable type de beauté suave et de grâce courtoise[4]. Un voile de mélancolie s’étend sur ce visage. Mélancolie qui convient doublement au poète latin et au personnage allégorique.

« Cet empereur qui règne là-haut, parce que je fus rebelle à sa loi, ne veut pas que l’on parvienne par moi à sa cité. » Où Virgile s’arrête, intervient Béatrice, et les hautes aspirations du mysticisme chrétien s’élancent victorieusement à travers un monde d’harmonie, de lumière, de splendeur.

II

Les influences mystiques de l’Ombrie ont imbibé d’une fraîcheur et d’un parfum les sommets de l’œuvre dantesque. D’ingénieux érudits nous ont, en quelque sorte, tracé la carte poétique de l’Italie avant la naissance de l’Alighieri. Tous ont salué l’école mystique ombrienne. Sans doute, il faut la mettre à part, car elle chante pour répandre le trop-plein de l’harmonie intérieure, sans vouloir faire œuvre littéraire. Autrefois, ceux qui voyaient au loin, sur l’horizon du moyen âge, se profiler une cathédrale de rimes, — énorme et délicate, — subissaient, on l’a dit, l’illusion du voyageur n’apercevant de la ville lointaine que la cathédrale, et songeant que cet édifice s’élève dans un désert, En poursuivant sa route, il découvrirait toute une cité. « Aujourd’hui, disait Ozanam, les solitudes du moyen âge se peuplent et s’éclairent. La Divine Comédie ne cesse pas de dominer les constructions poétiques qui l’entourent… »

Depuis Ozanam, on a beaucoup regardé ces humbles édifices, simples petites maisons où quelque esprit de poète, — de ces esprits dont Platon fait une chose ailée, subtile et sacrée, — a logé ses rêves d’un jour. Foyers silencieux où subsiste quelque ornement, quelque détail, touchant indice d’une existence oubliée, tandis que la cathédrale indestructible ouvre encore chaque jour ses portes à la foule des pèlerins venant se prosterner sur ses parvis ! Mais la lampe d’autel ne s’est pas non plus éteinte en certains sanctuaires privilégiés, qui toujours ont le don d’attirer les âmes recueillies et contemplatives. Une poésie ascétique s’exhala des cellules de couvent. Saint François d’Assise est appelé le Troubadour du Christ. Les mains pleines de rayons et les yeux pleins de lumière, le petit moine, vêtu de sa robe de bure, s’en allait par les chemins en fleur, portant à tous l’amour qui pacifie et la vérité qui délivre. On connaît le beau livre d’Ozanam sur les poètes franciscains du moyen âge. Saint François leur avait donné l’exemple. Il fraternisait avec toute la nature. Il ouvrait son âme au moindre reflet, au moindre parfum, pour les transformer en oraison. Si quelques strophes s’envolaient de cette âme, elle était avant tout le vrai poème, le poème de Dieu. Il l’avait dépouillée de tout ce qui pouvait entraver son rythme. Au contact du saint, la création semblait retrouver sa primitive innocence. L’onde à laquelle Shakspeare applique l’épithète de perfide est pour François une sœur humble, chaste, pieuse, utile. Les âmes en foule subissaient l’attrait de cette conquête. Dante a chanté cette vie sur la terre ; mais « une telle vie, songe-t-il, se chanterait bien mieux dans le Paradis. »

Le cantique du Soleil n’est qu’un faible écho de l’harmonie intérieure : « Loué soit Dieu, mon Seigneur, à cause de toutes les créatures, et, singulièrement, pour notre frère messire le Soleil qui nous donne le jour et la lumière ! Il est beau, rayonnant, d’une grande splendeur, et il rend témoignage de vous, Ô mon Dieu ! .. ~ » Puis la strophe pacifiante, ajoutée en une heure où il y avait dissension entre l’évêque et les magistrats de la cité « Loué soyez-vous, mon Seigneur, à cause de ceux qui pardonnent pour l’amour de vous !… » strophe aux accens de laquelle les adversaires se réconcilièrent et se demandèrent pardon.

Un souffle avait passé sur l’Ombrie, le souffle d’un printemps d’âmes : une royale floraison (lis d’innocence et roses d’amour), éclatant dans le jardin de saint François, le petit pauvre de Jésus et de sainte Claire, la fiancée du Christ, l’amie, la sueur spirituelle de saint François, le disciple du pauvre Frère. Quand saint François parcourait les campagnes en chantant, la moisson se levait sous ses pas, et les villages le recevaient, et de tous les cœurs vers le ciel montait une symphonie, et c’est ce souvenir que consacrent le poème de Giotto et la fresque de Dante. Des sources vives jaillirent au fond des âmes. Les berges se couvrirent de fleurs, et les buissons s’enchantèrent du gazouillement des oiseaux. La pauvreté fut aimée et servie, comme une dame très noble, avec une sorte de grâce chevaleresque ; on l’honora comme la compagne du Sauveur, montée avec lui sur la croix ; on eut la jalousie de ses faveurs ; on la célébra plus suavement qu’on n’eût célébré les princesses de la terre. Les mains des pauvres Frères devaient rester pures de tout contact avec le métal monnayé. Cette réalité chrétienne fut plus belle que le rêve de Platon : « Il faut leur dire, enseigne le philosophe, traitant de l’éducation qui convient aux défenseurs de la cité, il faut leur dire qu’ils ont dans l’âme un or et un argent divins donnés par les dieux, et qu’ils n’ont pas besoin des richesses humaines, et qu’il ne leur est pas permis de corrompre l’or divin qu’ils possèdent par le mélange de l’or terrestre ; à eux seuls, de tous ceux qui sont dans la cité, il ne sera pas permis de toucher ni d’échanger de l’or. » Mais, s’il les voulait sévères, Platon aimait la beauté de l’art et l’élégance des lignes. Comment fût-il demeuré indifférent au prestige des choses délicieuses, selon le mot d’un ancien, qui se trouvaient en Hellas ? Les Frères mineurs recherchaient avant tout, par-dessus tout, l’humilité, la pauvreté d’esprit, cette vertu de l’Évangile, dont l’antiquité païenne, n’a jamais su le nom, car ils songeaient que l’absence du contact matériel de l’or serait peu de chose, si la moindre pensée de complaisance envers cet or effleurait leur âme.

Pourtant, le souffle d’Ombrie fit éclore aussi la floraison des pierres ; on dit qu’elles ont leur automne : alors, elles eurent leur printemps ; l’architecture s’enhardit, les murs se couvrirent de fresques, et des poèmes s’épanouirent sous les fronts pensifs…

C’est une destinée mieux que royale de s’en aller à travers le monde, en robe de bure, prêcher la vérité, l’amour, la joie et la pauvreté, de parler aux puissans et aux humbles ; de s’incliner sur les faibles et les petits ; de marcher, une grâce sur les lèvres et des rayons plein les yeux, de porter, comme une parure, les stigmates-mêmes du Sauveur, et d’entraîner tout un siècle à sa suite : rois, princes, pèlerins, moines, vassaux, manans, dans une folie de conquête et d’ascension. Telle fut la destinée de François, le fils du marchand d’Assise. Largement, ce pauvre distribua la joie aux hommes, en puisant à pleines mains dans le trésor de Dieu.

L’impulsion était donnée : il y eut une école de poésie franciscaine. Elle eut pour adeptes saint Bonaventure, auquel on attribue l’Ave, lilium speciosum, poète jusque dans le titre de ses opuscules : les Six ailes des Séraphins, les Sept chemins de l’Éternité, l’Itinéraire de l’Ame à Dieu ; Fra Jacomino, cité par M. Rodolfo Renier comme le précurseur de Dante (il chanta l’Enfer et le Paradis) ; Jacopone, auteur mystique de laudes qui furent aimées en Ombrie, sur le sol fertile où elles avaient fleuri, et qui n’épuisèrent point la verve de l’écrivain ; il composa des satires, des invectives, et aussi de pieuses hymnes latines : le Stabat Mater dolorosa et le Stabat Mater speciosa lui furent assez communément attribués. À l’inspiration franciscaine sont dus les gracieux et populaires récits des Fioretti, qu’Ozanam appelle si joliment l’épopée des humbles !

Dante nous dépeint les premiers Franciscains « en silence, sans escorte, marchant l’un devant l’autre[5]. » Ils avaient des frères dans toute la chrétienté. Les Fioretti nous donnent de cette fraternité l’illustration la plus touchante, en nous décrivant la rencontre de saint Louis et du frère Gilles, qui, sans se parler, s’étaient si bien compris ! Ozanam y reconnaît un emblème de « cette société chrétienne qui ne met plus de barrières entre le roi et le mendiant. » Il y a là comme une atmosphère de Pentecôte. Dante se souvenait-il de ce joli trait, alors qu’il écrivait « De tout mon cœur, et avec ce parler qui est le même en chacun, je fis à mon Dieu l’holocauste de remerciemens dus pour cette nouvelle grâce [6] ? »

Le saint patriarche François fut appelé « chevalier du Crucifié, gonfalonier du Christ, connétable de l’armée sainte, » tandis que la chrétienté proclama sainte Claire « duchesse des pauvres, princesse des humbles ; » et ces raffinemens ingénus du moyen âge nous donnent l’impression vraie de la noblesse spirituelle, saluée par les hommes d’alors, et dont la douceur a souvent fait trembler l’orgueil de la noblesse féodale.

III

En Sicile, la poésie régnait dans les palais et chantait dans les cabanes. Il y avait une poésie populaire, en laquelle M. d’Ancona croit voir une descendante de la Muse antique des pastorales. M. Rodolfo Renier reconnaît une provenance de cette source populaire dans le fameux Dialogue de Ciullo d’Alcamo (ou Ciullo dal Camo), d’une inspiration à la fois légère et passionnée. L’œuvre plébéienne, d’une verve spontanée, amoureuse et souriante, parfois dramatique, et que la morale ne trouble guère, éclose en plein moyen âge dans l’île ensoleillée de Théocrite, eut, par sa spontanéité même, le don d’attendrir la sévérité des érudits, qui s’est alors tournée contre la littérature des pauvres troubadours. Les poètes provençaux, accueillis et favorisés à la cour des princes, avaient importé des influences en Italie, et surtout en Sicile. Ils y trouvèrent des imitateurs. En Sicile, il y eut une école de poésie aulique ou courtoise, tel est le nom distinctif attribué à cette gaie science, fleur des cours, épanouie à l’ombre des palais. M. Vittorio Cian ne lui conteste pas un certain mérite : « Une autre conséquence, non regrettable, dit-il, résulta pour nous de l’immigration de la poésie provençale, par le fait que celle-ci devint le véhicule de la courtoisie des coutumes chevaleresques ; qu’elle opéra, au moins par un effet de mode, selon la restriction piquante de Carducci, la diffusion et l’accroissement du culte de la Dame, qui joue un tel rôle dans les habitudes de cette inspiration poétique ; et qu’elle bannit quelque peu de la rudesse plébéienne demeurée dans nos usages sociaux[7]. » A cette école appartient le dialogue de Mazzeo Ricco. Y eut-il plus tard une réaction, ou seulement une évolution ? En tout cas, Dante ne craint pas d’accorder aux troubadours des éloges enthousiastes ; il introduit Arnaud Daniel dans son Purgatoire, et cela lui fournit l’occasion d’intercaler quelques vers en provençal parmi les tercets rimés en langue de si. Ce tribut payé à la langue d’oc semblerait contredire en partie les idées de réaction que l’on découvre chez les poètes du « style nouveau ; » il paraît un gage de reconnaissance et d’amour.

À l’école bolonaise, personnifiée en Guido Guinicelli, beaucoup ont attribué plus spécialement la poésie savante, et la Toscane, selon les mêmes commentateurs, aurait l’empire de la poésie amoureuse. M. Rodolfo Renier remarque avec justesse qu’ici les distinctions ne peuvent être absolues ; ces différentes poésies, quelles que fussent leurs sources, mélangeaient assez souvent leurs ondes dans les mêmes courans.

Dante a placé Guido Guinicelli dans son Purgatoire : « Tels se montrèrent ces deux fils en revoyant leur mère en butte à la colère de Lycurgue, dit-il, tel je me montrai, mais non avec autant d’empressement que j’aurais voulu, — Quand je l’entendis se nommer lui-même, Guido, mon père, et le père de beaucoup d’autres meilleurs que moi, qui ont écrit des rimes d’amour douces et gracieuses. »

Ce passage suffirait à prouver la haute estime en laquelle Dante tenait le génie de Guido. — Mais, au cours de l’œuvre dantesque, plusieurs autres témoignages viennent corroborer celui-ci. C’est, par exemple, une citation de la Vita Nuova : « L’amour et un noble cœur ne font qu’un, comme a dit le sage. » Ce sage n’est autre que Guido Guinicelli. Dante le cite également dans son traité De Vulgari Eloquio ; il lui donne les épithètes de noble et de grand. On s’accorde, en effet, à reconnaître en lui le plus célèbree des poètes italiens qui précédèrent Guido Cavalcanti et l’Alighieri.

Ce Guido Guinicelli appartenait à une famille princière. Il avait épousé Béatrice della Fratta, dont il eut un fils également appelé Guido. D’abord il vécut à Bologne, une des villes qui jouirent au moyen âge d’un haut renom scientifique. Il fut ensuite podestat de Castelfranco, puis il mourut exilé.

Il avait commencé par prôner la poésie de Guittone d’Arezzo, mais il devint lui-même fondateur et chef d’école, groupant autour de lui Guido Ghislieri, Onesto Bolognese, Fabrizzio de’ Lambertazzi. Les jeunes poètes amis et contemporains de Dante le vénérèrent comme un père, comme le père du u doux style nouveau. » Guido Cavalcanti, Lapo Gianni, Cino da Pistoja, Dante lui-même, proclamèrent donc bien haut qu’ils étaient de sa descendance intellectuelle. Quelle fut l’originalité de Guido Guinicelli ? Sans doute elle apparaît clairement : avec lui, la théorie amoureuse du moyen âge, en s’amplifiant, s’élève d’un ou de plusieurs degrés. Il fait pressentir Dante et Béatrice. Tel de ses sonnets est réellement l’aïeul des sonnets de la Vita Nuova. La beauté de la dame s’est spiritualisée ; la beauté de son visage reflète celle de son âme, et noble doit être l’amour qui se loge dans un noble cœur. L’amour s’abrite dans un noble cœur, comme l’oiseau dans la verdure de la forêt. Ce sont les accens de Guinicelli[8]. Et ce cœur noble et pur, ajoute le poète de Bologne, s’éprend d’une dame comme d’une étoile[9]. N’est-ce pas alors l’idée de la beauté qui resplendit comme une étoile au firmament de la poésie ? Ainsi que Béatrice, la dame de Guido Guinicelli passe, sereine, et son salut abaisse tout orgueil. Un sonnet de Guinicelli se termine par ces deux vers

Je vous dirai d’elle une plus grande vertu :
Nul de ceux qui la voient ne peut avoir des pensées basses[10].

Et, dans une des canzoni de Dante, nous lisons

Dieu l’a douée encore d’une plus grande grâce,
Nul ne peut mal finir de ceux qui lui ont parlé[11].

Ainsi les deux dames se ressemblent par les effets de l’admiration qu’elles éveillent, ou plutôt les deux poètes par la préoccupation morale qu’ils introduisent dans l’école du « style nouveau. » « Dans l’amour, tel que Guinicelli l’avait conçu, écrit M. Giulio Salvadori, entraient en action toutes les puissances de l’âme [12]. » Le poète de Bologne fait du cœur l’abri de cet amour. Guido Cavalcanti veut l’élever et l’idéaliser encore en le plaçant dans l’esprit ; pour y arriver, il oublie l’image vivante de la dame, et s’abstrait dans l’idée pure de la beauté ; Dante appellera Béatrice la glorieuse dame de son esprit, et mettra son amour en harmonie avec sa raison. À lui seul il était donné de chanter, sous les auspices de sa dame, l’épopée intérieure de l’âme qui s’unit à Dieu.

Sa vénération pour son prédécesseur, Guido Guinicelli, nous apparaît singulièrement touchante. En effet, le XXVIe chant du Purgatoire, où se place la rencontre, est imprégné d’une jolie nuance de tendresse humaine : « Dis-moi la cause pour laquelle, dans tes paroles et dans tes regards, tu montres que je te suis cher. » Et je lui répondis : « La cause en est dans vos doux vers, qui, tant que durera notre parler moderne, rendront précieuse l’encre avec laquelle ils furent tracés. »

Ainsi Michel-Ange eût honoré Laurent Ghiberti, le maître des portes du Baptistère, assez belles, selon le premier, pour être les portes du Paradis !

IV

« O vaine gloire de la puissance humaine, s’était écrié Dante, comme la verdure se fane vite sur ta cime, si l’on ne touche à une époque barbare ! »

Franco de Bologne a détrôné Oderisi de Gubbio « dans cet art qui s’appelle à Paris enluminure… » « Cimabué croyait avoir le champ dans la peinture, et maintenant la voix de la Renommée célèbre Giotto, si bien que la gloire de l’autre est obscurcie. Pareillement, de l’un à l’autre Guido, la gloire du langage s’est transférée, et peut-être il en est né un troisième qui chassera l’un et l’autre du nid.

Presque tous les commentateurs s’accordent à reconnaître, en ces deux Guido, Guinicelli et Cavalcanti ; d’autres ont songé que ces vers s’accorderaient alors malaisément avec la vénération professée par Dante pour Guinicelli. Mgr Poletto, partageant cet avis, croit que Dante veut parler de Guido Guinicelli, succédant à Guido delle Colonne dans l’admiration des contemporains. Quoi qu’il en soit, Guido Cavalcanti nous apparaît comme un des personnages les plus intéressans du milieu dantesque. De quelques années plus âgé que Dante, il brilla parmi les diseurs en rime, les fidèles d’amour [13]. Il nous est représenté beau, spirituel, élégant, très savant philosophe, très ardent au sein des factions florentines. Son père avait été, dit-on, « épicurien par ignorance[14], » et passait pour irréligieux. En revanche, ce que l'on sait moins, c’est que son oncle Ildebrand était un dominicain dont on honorait l’éloquence et la vertu. Après avoir été prieur dans son ordre, il devint évêque d’Orvieto, vicaire général, à Rome, de Grégoire IX, et se retira paisiblement à Florence pour y mourir, se livrant à la prière, à l’étude, aux exercices de la charité. Sa famille était riche. On a beaucoup repété que Guido précéda Dante à l’école de Brunetto Latini ; depuis, on s’est aperçu qu’il y avait méprise sur la sorte de magistère que le poète accorde à Brunetto Latini dans la Divine Comédie et que, vraisemblablement, Dante n’alla jamais, à titre d’élève, recevoir les enseignemens de Brunetto. Dante se lia d’affection avec Guido, quand il eut reconnu la nature et la valeur des méditations auxquelles s’adonnait celui-ci. La réponse au premier sonnet de la Vita Nuova nous permet de croire que les conversations qui s’établissaient entre les deux amis ne devaient pas toujours être à la portée des profanes ; mais il est à supposer que Giotto, Cino de Pistoja, l’architecte Arnolfo, le musicien Casella, ne les eussent pas écoutées sans plaisir. Leur contemporain Francesco da Barberino, le notaire écrivain, le conteur moraliste, l’auteur de Del reggimento e dei costwni delle donne et des Documenti d’amore, que M. Émile Gebhart nous a dépeint tirant une morale sèche et fine des nombreuses expériences de sa carrière, les eût peut-être trouvés entachés de quelque exaltation. Mais il eût pénétré mieux que nous, sans doute, ce qui nous apparaît aujourd’hui comme des énigmes et des obscurités.


M. Salvadori se plaît à ressaisir, chez Guido Cavalcanti, la théorie de la république idéale, dont on trouve la conception dans les écrits du philosophe arabe d’Espagne Avempace. Peut-être fut-ce à travers les œuvres d’Albert le Grand que Cavalcanti prit contact avec cette idée hautaine de la république des solitaires. Solitude toute morale, car il s’agissait, non pas de se séparer des hommes, mais de ne pas leur ressembler, et de s’élever au-dessus de la vie humaine commune, ainsi que de la vie animale ! Rêve séduisant par un air de noblesse, et bien différent de la pensée monastique, qui se sépare, elle, de l’humanité, pour s’unir, dans ses oraisons, à la multitude des souffrances humaines ! Différent, également, des leçons d’un saint François d’Assise qui s’élève, et combien 1 au-dessus de la vie commune, en voulant se tenir plus bas que le plus misérable des êtres, qui voyage en chantant sur les grandes routes, et qui captive les foules par son harmonie. Différent de l’enseignement d’une sainte Catherine de Sienne, lorsque, après les multiples labeurs de la journée, vers la tombée du soir, elle se prosterne dans une église assombrie, et murmure une de ces prières de flamme que les siècles se transmettent l’un à l’autre, une de ces prières exhalant sa « compassion du monde entier en présence de la divine miséricorde, » une de ces prières que son âme ne peut contenir, car elle dit : « Mon Dieu, faites éclater mon âme ! »

Les solitaires, répudiant la basse humanité, voulaient communiquer entre eux par l’esprit, dans ce royaume des idées qui s’appelait pour Guido le royaume d’amour ! Et l’on a cette impression que, malgré ses talens, sa science, son prestige, sa beauté, Guido Cavalcanti fut, en réalité, profondément malheureux. On l’évoque pourtant bien en marche dans les rues de Florence, ce brillant Florentin, beau, hardi, dédaigneux, laissant les regards admiratifs tomber sur lui du haut des balcons, tel, en un mot, que pourrait nous le représenter un sonnet de son contemporain, Diuo Compagni[15].

Il serait alors facile de lui prêter l’attitude du saint Georges de Donatello. Mais sa physionomie est complexe « Guido Cava lcanti, platonicien, épicurien, irréligieux, » a-t-on dit. De tels hommes déconcertent naturellement le « vulgaire » et s’amusent à le déconcerter. D.-G. Rossetti déclare que l’irréligion de ce prétendu sceptique peut sembler parfois assez discutable, et que certains passages de ces œuvres nous amèneraient sur ce point à des conclusions variées. Les loisirs du Florentin ne connaîtront point l’insouciance païenne, pas plus que ne la connaîtra plus tard la coquetterie de Monna Lisa : des profondeurs mêmes de l’âme devinée par Léonard de Vinci montera cette tristesse douce qui rêve dans les yeux, et qu’Athènes n’eût jamais comprise. Le lyrisme de Guido met en jeu des fibres douloureuses que l’antiquité ne sut émouvoir. Ne se le représente-t-on pas, ce Guido, conquérant d’un salut le cœur de Pinella, jeune fille amoureuse dont le message fut traduit en vers par le poète Bernardo da Bologna ? Peut-être l’imagine-t-on encore mieux dans le rôle que lui prête une anecdote contée par Boccace, écartant, avec une impertinence voilée de courtoisie, une troupe joyeuse d’élégans cavaliers qui cherchaient à l’enrôler parmi les leurs. Et le cadre est si beau pour cette rencontre, sous les murs du Baptistère, où Guido méditait, penché sur les grands tombeaux de, marbre qui s’y trouvaient alors,méditation interrompue par la présence de cette brillante te chevauchée.

Le plus grand événement de sa vie sentimentale fut peut-être ce voyage à Toulouse qui lui fit rencontrer Mandetta. Son infidélité n’est-elle qu’un symbole ? Mandetta, la jeune fille toulousaine, ne paraît cependant pas une abstraction ; elle allait prier à l’église de la Daurade ; elle avait les mêmes yeux que Giovanna, ces yeux de Giovanna qui versaient un baume sur les blessures de l’amour. Guido se crut-il regardé par les yeux de la Florentine dans le visage de la Toulousaine ? La fidélité même du souvenir le rendit infidèle à l’absente ; il oublia Giovanna pour Mandetta, et c’est encore à Mandetta qu’il songeait, de retour à Florence. Cette anecdote peut être vraie et, selon la coutume médiévale, avoir passé du monde réel dans le monde symbolique. En l’une et en l’autre des deux amies de Guido, nous serions portés à reconnaître la poésie florentine et la poésie des troubadours. Nous avons bien vu Dante incliner Guido Guinicelli devant Arnaud Daniel. L’histoire de Cavalcanti ne semble pas gaie. Son cœur se reprochait d’avoir imité les rosiers de Virgile, et fleuri plus d’une fois. Il apparaît que Guido cacha jalousement à ses amis son nouveau secret. Dante l’ignorait encore, lorsqu’il composa son sonnet pour célébrer les deux dames dont l’apparition avait illuminé pour lui l’ombre d’une ruelle de Florence Béatrice et Giovanna, marchant l’une après l’autre, comme « deux merveilles, » Béatrice et Giovanna, symbolisant le Printemps et l’Amour.

Guido parsema sa poésie d’allusions douloureuses. Un jour, Dante se plut à rêver un voyage idéal où lui, Guido Cavalcanti, et Lapo Gianni, errant sur une embarcation, sous un ciel pur, à travers une mer paisible, causeraient d’amour avec les nobles dames Béatrice, Giovanna et Lagia. Cette dernière ; célébrée par Lapo Gianni, figurait aussi sur la liste des soixante beautés de Florence, liste mise par Dante en forme de sirvente. Mais Guido répond tristement que, s’il était encore cet homme digne d’amour dont il n’a plus que le souvenir, ou si la dame avait un autre visage, un pareil rêve lui donnerait de la joie ; que son esprit est atteint par le trait d’un habile archer auquel il pardonne. Au fait, il ne brille pas précisément par la constance ; on dit qu’il eut encore plusieurs autres amours[16]. N’y a-t-il là que des symboles ? Quel est cet amour, le plus élevé de tous, dont il déplore la perte ? Quelle est la dame dont la pureté semble telle qu’elle est sortie de son âme, car il n’a plus le pouvoir de comprendre sa vertu ? Pourquoi la mort tient-elle en main le cœur de Guido, découpé comme une croix ? Ces hommes savaient souffrir pour une idée, et nous nous égarons parmi tant de figures ! Giovanna ne connut peut-être jamais aucune des péripéties que son image eut à traverser dans l’esprit d’un poète. Mais cet échange de sonnets, cette correspondance poétique fait souvent revivre à nos yeux diverses physionomies, et les éloges, les confidences, les invectives qui s’entremêlent parmi les ruines nous transportent dans l’intimité de ce cercle choisi. D.-G. Rossetti remarque avec justesse que ces poètes se reprochent les uns aux autres leur manque de constance, Dante s’attire la réprimande de Guido Cavalcanti ; Guido Cavalcanti, celle de Dine Compagni ; Cino da Pistoja, celle de Dante.

Guido, le poète philosophe, qui méditait au milieu des tombeaux, et qui savait pourtant charmer le cœur des jeunes filles par la grâce de son salut, Guido conservait sa fougue de partisan aux abords de la cinquantaine ; Villani raconte qu’il prit part à la fameuse rixe de l’an 1300, prélude de la guerre des Blancs et des Noirs. Il fut exilé, et revint, après quelques mois, mourir parmi les siens d’une maladie dont il avait contracté le germe dans l’air malsain du lieu d’exil.

Figure complexe et mystérieuse, par l’éternel mystère humain qui se joue en elle, attrayante avec son ardeur philosophique, ses dons poétiques, son désir impuissant de vivre selon la raison, son élégance, son adresse, sa mélancolie et ses accès d’humilité, ses aspirations religieuses, momentanées peut-être., auxquelles il faut sans doute attribuer le fameux pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle ! Un voile : de tristesse enveloppe la fin de cette vie brillante : ce bannissement, ce mal mortel, contracté dans l’exil… Peut-être Guido crut-il trop à la puissance de l’esprit humain. Il semble avoir toujours eu je ne sais quelle préoccupation de la mort. En Toscane, les cyprès croissent parmi les roses.

Son grand ami Dante comprit mieux que lui sans doute qu’eu s’aventurant à l’extrémité de nos facultés humaines, nous rencontrons un vide, à moins qu’il ne plaise à Dieu de le combler.. De la cime de son génie, il lance dans l’éternité cette prière que Guido se fût trouvé, vraisemblablement, heureux de méditer : « Que la paix de son règne vienne jusqu’à nous, car nous ne pouvons aller à elle, malgré notre intelligence ! »

V

Les deux poètes entre lesquels nous apparaît la physionomie de Dante sont donc Guido Cavalcanti, son aîné de quelques années, et Cino da Pistoja, de cinq ans environ plus jeune que lui. La douceur et la grâce ne sont pas bannies des vers de Cino. L’effort ne s’y fait point sentir. Il est assez admis de considérer sa poésie comme marquant une transition entre l’art mystique de Dante et l’art « plus humain » de Pétrarque. On croirait bien pourtant que, s’il y a plus de divin chez Dante, que chez Pétrarque, il y a, malgré cela, par cela même peut-être, aussi plus d’humain : si l’envolée est plus haute, plus large est la pitié. Carlyle avait raison de dire : « Je ne connais pas au monde une puissance d’affection comparable à celle de Dante. »

Cino da Pistoja (Guittoncino de Sinibaldi) naquit dans la ville dont il devait prendre le nom. Il étudia les lois, puis s’éloigna de Pistoja, momentanément ; après avoir obtenu le grade de docteur à Bologne, il enseigna brillamment aux universités de Trévise, de Sienne, de Florence, de Pérouse et de Naples. Enfin il mourut à Pistoja, riche, honoré ; Pétrarque écrivit une lamentation sur sa mort. Cino eut cinq enfans de son mariage avec Margherita degli Ughi. L’histoire mélancolique de Selvaggia Vergiolesi traverse son existence. Douée d’une beauté rare, elle était fille d’un capitaine gibelin. Cino l’élut pour être la « dame de son esprit. » Elle suivit son père quand celui-ci fut chargé de défendre une forteresse des Apennins, située sur le Mont Zambucca. Dans la rude atmosphère de la montagne, Selvaggia mourut. Le poète était loin d’elle. Il nous décrit son roman, se comparant au chercheur d’or : il est plus difficile de recueillir les grains d’espérance à travers le cours de la vie que les grains de sable à travers le cours de la rivière. Beaucoup de vies humaines adopteraient le même symbole : parmi les minutes dont elles se composent, que de grains de sable pour un grain d’or Nous avons donc à découvrir le secret d’une céleste alchimie qui, de tous les grains de sable, fera des grains d’or.

Peut-être l’admiration de Cino pour Selvaggia était-elle d’une qualité purement littéraire ? Peut-être Selvaggia l’ignora-t-elle jusqu’à son dernier jour ? Dans l’intervalle, elle s’était mariée, et Cino lui-même avait suivi son exemple en épousant Margherita. Suivant la formule guinicellienne, chère aux adeptes du « style nouveau, » Selvaggia fut aimée de son poète, « à la façon d’une étoile, » formule qu’ont rajeunie plusieurs modernes, entre autres Shelley, dans une strophe connue : « Je ne puis te donner ce que les hommes appellent amour, mais n’accepteras-tu pas le culte que le cœur élève au-dessus de soi, que le ciel ne rejette pas ; l’aspiration de l’insecte vers l’étoile, de la nuit vers le matin ; la dévotion à quelque chose au delà de la sphère de notre chagrin ? »

Le cadre des guerres civiles fait mieux sentir le prestige de ces figures de femmes « inspirant la dévotion à quelque chose au delà de la sphère de notre chagrin. » Cino voulut voir la tombe de Selvaggia. Lui de qui Dante, à la mort de Béatrice, avait reçu de si belles consolations poétiques, il accomplit le pèlerinage du Mont Zambucca. La forteresse gibeline s’était rendue à d’autres armes. Ce lieu sévère ne gardait plus un souvenir du campement Vergiolesi, si ce n’est le tombeau d’une dame dont le nom devait survivre aux murs de la forteresse, ainsi que la mémoire de ses tresses d’or :

0himè, lasso, quelle treccie bionde !

Le sonnet consacré à l’instant où Cino s’agenouilla sur cette tombe semble imprégné d’une émotion réelle. Les échos de la montagne redirent le nom de Selvaggia, mêlé aux gémissemens de la voix désolée. Ce fut tout ici. Dante eut d’autres amis, tels que ce Lapo Gianni dont la dame, Lagia, compte parmi les soixante beautés florentines de la fameuse liste poétique. Lapo encourut la désapprobation de ses intimes, et Guido Cavalcanti nous insinue que Lagia reprit son cœur à temps. Ce cercle littéraire a son enfant prodigue en la personne de Cecco Angiolieri, le Siennois, dont l’amie, Beechina, était la fille d’un savetier. Elle n’a rien d’idéal, et ne peut trouver place auprès de celles dont l’aspect ennoblissait les regards et les pensées. On peut supposer qu’il y eut un prompt refroidissement entre Dante et Cecco. L’Alighieri, dédaigneux, blâma l’amour de celui-ci pour Beechina. Dans ce groupe choisi, le génie de Dante apparaît, semble-t-il, encore plus rare et plus haut.

VI

Il a recueilli tous les souffles de son époque. Ce culte de la dame, que les troubadours ont su répandre en Sicile, ne dirait-on pas, qu’il existe chez lui, spiritualisé, transfiguré ? N’y retrouve-t-on pas, également, les influences mystiques de l’Ombrie ? Est-ce parce qu’il chante saint François, parce qu’il célèbre la pauvreté, ou parce qu’il a pour Marie des louanges que ne désavouerait pas un saint Bonaventure ? Parce qu’il sait décrire, en terzine, les nuances subtiles d’un état d’oraison ? Et le sentiment de la nature, dont sont imprégnées les légendes et les poésies franciscaines, embellit d’une perpétuelle fraîcheur - nous l’avons remarqué, — l’art austère de la Divine Comédie. Et les préoccupations de l’école bolonaise, de l’école toscane, la doctrine d’un Guido Guinicelli, les spéculations d’un Guido Cavalcanti, niera-t-on que Dante les ait connues, qu’il n’y soit pas demeuré simplement indifférent ? La dame que l’on aimait à la façon d’une étoile est devenue Béatrice, une âme transparente à la lumière divine, et que l’on aime d’un amour plus fort que la mort. Les tombeaux sur lesquels se penchait anxieusement Guido Cavalcanti ont murmuré leur secret au cœur de Dante, et c’était un secret de vie. Cette œuvre dantesque se rattache non seulement à la poésie et à la philosophie, mais à tout l’art du moyen âge ; les visions de l’Enfer évoquent des gargouilles ; les sculptures de marbre du Purgatoire, l’Annonciation où l’ange apparaît dans « une attitude suave, » à Marie dont tout l’aspect semble exprimer la phrase : Ecce ancilla Domini, ressemblent à des œuvres qui naîtront peut-être, un peu plus tard, en Toscane. Quand M. Huysmans parle de la robe de flamme dont les vieux maîtres verriers ont revêtu, par les reflets des vitraux, la forêt gothique des cathédrales, on songe involontairement au Paradis du poème dantesque. Ce n’est pas seulement l’art de Toscane dont la parenté avec la Divine Comédie est visible ; les cathédrales de France, les cathédrales du Nord, apparaissent aussi comme ses sueurs [17]. Nous savons que le génie a des racines dans le temps, dans l’espace, mais il échappe à l’une comme à l’autre, et rejoint hors du temps, de l’espace, ce qui a le privilège de l’éternité.

(1) Voyez l’Art religieux du XIIIe siècle en France, par M. É. Mâle. Leroux, 1893.

À travers les tableaux sombres ou joyeux de l’œuvre dantesque, passe tout un essaim de figures, portant chacune le sceau spécial de leur destinée ; elles sont aussi des symboles ayant pour objet de laisser transparaître divers aspects de la grande doctrine catholique. C’est encore ainsi que les vieux maîtres sculptaient ces statues dont nous avons évoqué le souvenir : personnifications de l’Église et de la Synagogue, par exemple, auxquelles une Sabine de Steinbach consacrait son génie ; l’Église parée de sa couronne et de son manteau royal, appuyée sur la croix, le calice à la main, dune beauté sereine et pure, alta ed umile, selon les épithètes de la prière de saint Bernard appliquées à la Vierge Marie ; la Synagogue, alanguie dans son impuissance, et d’une grâce exquise, les yeux voilés d’un bandeau transparent, appuyée sur sa lance brisée. Comme nous les regardons, il faut regarder les héros et les héroïnes de Dante. Et pourtant, alors que l’uniformité des symboles apparaît dans la plupart des cathédrales, l’individualité du poète se révèle ici parle choix de symboles nouveaux qui lui sont propres, qui tiennent souvent à ce que sa vie privée a de plus intime.

Saint François d’Assise prêchait les oiseaux. saint Antoine de Padoue, les poissons ; les artistes des cathédrales conviaient toute la création à venir louer Dieu dans leur œuvre ; à travers la Divine Comédie, Dante nous parle souvent des animaux, il leur emprunte des comparaisons, toujours marquées au double sceau de l’observation aiguë et de la grâce achevée. Vous n’avez pas oublié cette image au IIe chant du Purgatoire : « Telles les colombes réunies pour dérober le blé ou l’ivraie, » ni cette autre, au chant XXe du Paradis : « Telle l’alouette qui s’élance dans les airs, chantant d’abord, et se tait ensuite, savourant de sa dernière note l’ultime douceur qui la rassasie, » image devant laquelle s’émerveillait Addington Symonds ; elle semble avoir, pour la subtilité, son pendant en cette vision dantesque : « Une perle sur un front blanc ne vient pas plus lentement au regard… »

De pareils traits abondent. Et Dante, par la vertu de la poésie, n’a pas seulement les animaux ou les plantes à convier. Certes, il ne saurait les oublier ; il les aime trop pour cela. Devant les petites choses, il est humble, attendri ; rappelez-vous la douceur du geste qu’il prête à Virgile pour cueillir une plante : « Mon maître posa suavement ses deux mains étendues sur l’herbe… » Les hommes du moyen âge n’avaient pas écouté vainement le saint d’Assise traitant de sœurs les créatures animées ou inanimées, et montrant qu’il savait entendre dans l’Évangile la voix même du Christ : « Regardez les lis des champs, » ou « Considérez les oiseaux du Ciel ! »

Plus tard, un autre Florentin mit aux pieds de ses Vierges des fleurs dessinées avec un soin minutieux, fleurs de la terre aux noms connus, aux contours précis, tandis que le fond des tableaux apparaissait en rochers bleus qui n’avaient plus l’air d’appartenir à notre planète. Était-ce un symbole du génie de Florence ? De la cité fière et subtile qui sut combiner l’achèvement de la forme et l’infini du rêve, l’acuité du regard et l’étendue de la vision, la précision du détail et la hardiesse des envolées ? Florence où le marbre s’effile en griffes, où des ailes frémissent en essaims dans les vieux cadres ! Double symbole qui convient à la ville des griffes et des ailes ! Des griffes pour fouiller jusqu’au cœur des êtres et des choses, pour arracher son secret à l’âme d’une Joconde ! Des ailes, pour contempler avec l’Angelico !

L’œuvre de Dante porte ce double caractère, non pas seulement parce qu’elle nous déconcerte, avec son double aspect de terreur et de suavité, mais parce que, dans tout aveu, dans toute. description, dans toute parole, on reconnaît la marque de la griffe enfoncée au cœur même du sujet, pour en faire jaillir la signification intime ; que ce soit le secret d’une vie ou le trait dominant d’un paysage. On y sent le frémissement de ces ailes. dans leur élan vers ce que la science humaine a nommé l’Inconnaissable.

Dante a contemplé non seulement les animaux, les plantes, mais encore les sites de la nature, avec leurs brumes et leurs rayons, comme il a observé les personnages : hommes, femmes, enfans, susceptibles de s’y mouvoir. Il saisit ce qu’il y a de plus fugitif dans l’aspect d’un ciel, à l’heure où les étoiles semblent être et ne pas être… Les détails sont exquis. Ne sont-elles pas charmantes, ces routes du Purgatoire, où l’on avance parmi des chants, où l’on va pleurant et chantant, comme le troubadour Arnaud Daniel ? Dante s’est souvenu, pour les peindre, des routes de son terrestre exil. Ainsi quelque ville féodale suggérait à son esprit la vision de Dite.

Il y a, dans le Purgatoire, des prairies semées de fleurs et des brises qui soufflent sur les pèlerins les parfums du ciel. Il. y a des passages d’anges mystérieux et doux qui, d’un coup d’aile, effacent l’iniquité des fronts coupables. La Divine Comédie est le monde du moyen âge, réel, vivant, palpitant, avec ses notes intimes ou tragiques, et nulle page d’histoire n’évoquera si bien la curiosité des populations médiévales empressées autour d’un messager, les sentiers où marchent « un par un » deux moines mendians, où cheminent les troupes de pèlerins amaigris, tendus vers la patrie céleste, les échos redisant les Miserere, les psalmodies mariées aux sons de l’orgue, les aveugles assis aux abords des pardons, les souvenirs sanglans et douloureux, comme celui de Buonconte, sauvé pour une lagrimetta, et de la Pia mélancolique ! Dans les bas-fonds de ce monde médiéval, le poète a noté les haines, les tortures, les horreurs ; mais il s’est élevé, ses yeux ont pleuré sur l’attendrissement du crépuscule ; il a cheminé, lui aussi, par les routes qui montent ; il s’est joint aux cortèges de pèlerins, aux groupes de mendians aveugles, il a partagé l’abri des moines errans. Ces moines mendians, ces pèlerins voyageurs enveloppaient ce vieux monde, trop souvent cruel, d’un réseau de prière et de pensée. Des messages traversaient secrètement l’Europe. Des mots volaient d’une extrémité à l’autre de la civilisation chrétienne. Le moyen âge a toute une histoire mystérieuse qu’il serait intéressant d’approfondir, et de longs récits fleurissaient sur les lèvres humaines, et les mémoires s’en ornaient, à cette époque où les livres étaient rares, mais où tout homme porteur d’une vérité formait bientôt des disciples. Les âmes dantesques racontent leur vie, et chaque vie marque un trait moral. Dans l’évocation même d’un paysage, le mot tendre, la comparaison morale ne manquent jamais. Dante observe-t-il deux fleuves ? Ils sont comme deux amis « lents à se séparer. » Le Pô se jette dans la mer « pour y avoir sa paix. » Un seul détail suffit, mais la vie intégrale du sujet y adhère pleinement ; il est le nœud vital, le point psychologique ; il devient une âme ; l’intérêt qui se condense au lieu de s’éparpiller, se ramasse au lieu de se disperser, saisit le caractère humain ou le site de la nature, et les réalise dans leur individualité. La synthèse se constitue d’elle-même autour de ce détail unique d’où jaillit la vie complète. Analyse et description, c’est le procédé banal, celui que Dante n’emploie pas ; synthèse et évocation, c’est le procédé génial, le procédé qui lui paraît naturel et familier. Quand on peut évoquer, on n’a nul besoin de décrire.

Les vieux imagiers observant quelque réalité précise, trouvaient le moyen d’y enfermer l’intensité de leur inspiration : il suffit à Dante d’un vers unique pour exprimer le tremblement infini de la mer. Voilà ce qu’est devenu « le rire innombrable des flots marins, » invoqué par Prométhée, rire innombrable auquel il est indifférent d’être contemplé par cette immense douleur ; chez Dante, il s’harmonise, au contraire, avec l’émotion de l’âme quand, sous les clartés de l’aube, il apparaît au loin comme il tremolar della marina. Dans la vie morale, le moyen âge aimait également la perfection de l’acte exprimant l’aspiration infinie.

La conception chrétienne de l’existence a changé le point de vue des hommes. Homère, Eschyle, Sophocle, s’intéressent à des demi-dieux, à des héros, à des princes, à des filles de rois ; le moyen âge se plaît aux choses de l’âme ; dans son beau livre, M. Émile Mâle nous montre le rôle qu’y jouait la vie des saints « Ces nombreuses biographies offraient d’abord au fidèle le tableau le plus varié de l’existence humaine. Connaître la vie des saints, c’était connaître toute l’humanité, toute la vie. On pouvait y étudier tous les âges, toutes les conditions… Des bergers, des toucheurs de bœufs, des valets de charrue, de petites servantes avaient été jugées dignes de s’asseoir à la droite de Dieu. La vie de ces humbles chrétiens montrait ce qu’il y a de sérieux, de profond, dans toute existence humaine… Tout homme pouvait trouver un modèle dans son livre. » Le moyen âge avait donc, comme Emerson, ses Representative men of humanity. M. Émile Mâle peut écrire : « La bataille de Bouvines passa presque inaperçue entre l’histoire de sainte Marie d’Oignies et celle de saint François d’Assise. »

Toute âme humaine, rachetée au prix de la Rédemption, est revêtue d’une pourpre mieux que royale, quels que soient son rang et sa fortune. En elle, il y a des mystères qui seront toujours inexprimés ici-bas, à moins qu’elle ait en partage un génie égal à celui de Dante.


VII

Parmi tous ces poètes, Dante seul fut vraiment créateur, non pas d’un, mais de trois mondes. À la flamme de sa vie intérieure, il a combiné tous les élémens que nous venons de passer en revue, mais le secret de son génie réside peut-être dans l’intensité de cette vie intérieure, comme il semble l’avouer lui-même : « Je suis tel que lorsque amour m’inspire, je note, et sur le mode qu’il me dicte au dedans, je vais répétant au dehors [18]. »

Au poète Buonagiunta de Lucques, il confie son secret en ces termes. En effet, aucun don n’apparaît plus mystérieux que celui de la poésie. Même dans les œuvres où sa manifestation se fait le plus éclatante, il est presque impossible de la définir. Il y a le vers, il y a le rythme, soit ! Mais il y a bien d’autres choses encore. Nous la connaissons partout où les mots prennent des ailes, jusque dans la prose. N’éclaire-t-elle pas d’une incomparable lueur de beauté les mythes de Platon ? Ne déborde-t-elle pas des sonnets, des ballades et des canzoni de la Vita Nuova, jusque dans leur commentaire dantesque ? D’où provient-elle donc ? Dante nous a répondu. Son art est un art de vie intérieure, il le constate. Rien n’est plus léger, rien n’est plus subtil, rien n’est plus puissant qu’un souffle revêtu de la voix humaine, et les mots dans lesquels une âme a vibré, n’ont qu’à résonner sur des lèvres vivantes pour apparaître éternellement jeunes, beaux et radieux. « Je suis ainsi que lorsque amour m’inspire, je note… » Dante nous déclare que la poésie, comme tous les dons intellectuels et moraux vient des profondeurs de l’âme, et d’au delà. Il nous enseigne la formule d’un art, et cette formule d’art étant une formule de vie, peut expliquer l’action des plus grandes âmes de l’humanité. Pour être entièrement valable, il semble que toute parole doive provenir d’un silence, et toute action d’un recueillement. Combien y eut-il de silences autour des paroles de Dante, et combien de recueillemens autour de ce poème qui fut un acte sublime ? Il se trompa quelquefois, il commit certaines injustices, il était homme et faillible, mais il savait, — c’est là son secret - écouter et noter les chants qu’amour inspirait à son cœur. Les circonstances extérieures ne paraissent pas avoir souri, d’abord, à l’enfance du poète [19]. Et pourtant elles l’ont marqué d’un sceau spécial. Il est peu parlé de son père. Sa famille était guelfe. Il y eut des dissensions civiles et des proscriptions politiques autour de son berceau. Sa mère n’a laissé dans la mémoire des hommes que le souvenir d’un prénom gracieux et d’une maternité glorieuse : on l’appelait Monna Bella. La légende lui donne un songe prophétique au sujet de l’enfant qu’elle mit au monde.

On a longtemps répété que Monna Bella survécut à son mari ; Dante aurait alors grandi dans l’atmosphère d’une de ces douleurs féminines où doit éclore la mélancolie précoce des petits enfans. Mais les documens le plus récemment étudiés paraissent fournir d’autres indications ; on peut en conclure que Monna Bella fut la première femme, et Monna Lapa, la seconde, du père de Dante, Alighiero degli Alighieri. Celui-ci mourut à une date incertaine, mais qui ne peut guère être postérieure à l’an 1280. Dès l’âge le plus tendre, Dante fut donc exilé de la douceur des caresses maternelles. Douceur dont le regret le poursuivit à travers son œuvre : la Divine Comédie, en maintes comparaisons, décrit des scènes de confiance enfantine et de maternelle tendresse. Il a renfermé dans ses vers l’écho de toutes ses nostalgies. Car ce ne fut point, — nous le savons, — un décret de la république de Florence qui fit de Dante un exilé. Le poète était exilé de droit divin. Exilé, ne se sentait-il pas au sein même de Florence, le jour où il s’écriait en pleurant que cette ville avait perdu sa Béatrice ? Dante Alighieri, Exul immeritus. Du titre de douleur, il s’était fait un titre de gloire, s’enorgueillissant moins volontiers des éloges mérités que clés disgrâces imméritées. On a peine en ce monde à ne s’enorgueillir d’aucune couronne, ni de la couronne d’or, la moins précieuse de toutes, ni de la couronne de laurier qui est celle des forts, de la couronne d’olivier qui est celle des sages, pas même, et c’est la plus grande tentation pour une âme comme celle de Dante, de la couronne d’épines qui fut celle (le Dieu. Sans doute, l’âme dantesque portait son exil en elle-même. Il eut la chance de ne jamais voir se réaliser son rêve politique, car il se fût trouvé toujours plus exilé que partout ailleurs dans un rêve accompli, le poète sévère aux réalités, qui répondit au décret de Florence par cet autre décret : « La comédie de Dante Alighieri, Florentin de naissance, et non par les mœurs, » comme s’il voulait exiler sa ville de la gloire de son livre. On se demande aisément si quelque allusion au poème n’aurait point trait au rôle de la belle-mère, Monna Lapa. « Si la race qui dégénère le plus au monde n’avait pas été une marâtre pour César, mais, comme une mère bienveillante pour son fils… » Cette condensation, cette accumulation de vie intérieure que nous remarquons chez Dante ne proviendrait-elle pas en partie d’une habitude de refoulement prise dès l’enfance ? Il faudrait un, volume pour, étudier le mystère qui, dans sa vie, porta le nom de Béatrice, mais on s’expliquerait assez bien que l’image de la fillette florentine eût grandi, fût idéalisée en cette exaltation silencieuse.

Les données historiques accordent à Dante deux sœurs dont l’une avait le prénom de Tana. Tandis qu’il glorifie Béatrice, il tait le nom de sa mère, de ses sœurs et de sa femme ; il n’enveloppe pas dans la même réserve toutes les parentes et toutes les alliées de sa famille : le Purgatoire nous fait connaître la touchante fidélité de Nella, veuve de Forèse Donati ; le IIIe chant du Paradis évoque, dans une atmosphère de perle, la beauté, la douceur et la mélancolie de cette Piccarda, fille de Simone Donati qui fut arrachée de force au cloître des Pauvres dames, et mariée par son frère Corso à Rossellino della Tosa. D’après M. Scherillo, certaine canzone de la Vita Nuova soulèverait un coin du voile qui recouvre le sanctuaire des affections domestiques :

Donna pietosa e di novella etate
Adorna assai di gentilezze umane.

La « dame miséricordieuse, ornée de jeunesse et de toutes les grâces humaines, » fut-elle réellement une sœur du poète ? Son cœur s’était brisé quand elle avait vu la souffrance de Dante, et d’autres dames l’avaient fait sortir tout en pleurs de la chambre où celui-ci demeurait. Nous n’avons sur Gemma Donati, sa propre femme, que des clartés incertaines. Quand il l’épousa, Béatrice était morte.

On sait qu’à Florence, pour obtenir les charges publiques, les citoyens devaient être incorporés dans un des « arts » de la cité. Dante avait choisi celui des médecins et apothicaires ; l’art des apothicaires comprenait le commerce des produits pharmaceutiques, des parfums d’Orient et de toutes les pierres précieuses. Plus d’un vit peut-être l’Alighieri songer gravement en se penchant sur les rubis, sur les topazes dont il semblait étudier les feux, et fut loin de s’imaginer que le poète, en maniant ces pierreries, y surprenait un reflet des éblouissemens rêvés pour son Paradis. Il est à noter que ces hautes méditations de Dante ne le rendirent que plus attentif aux choses familières de son entourage, et plus respectueux de leur beauté. L’Alighieri n’éprouve nullement la tentation de créer des types ou d’inventer des épisodes ; les types ou les épisodes lui sont fournis par la vie, par ce qui se passe ou se raconte journellement, par ce que cette vie éveille en lui d’amour ou de haine. Elles ont vécu, Sapia, la dame de Sienne, Cunizza, la pécheresse pardonnée. Avoir vécu, c’est vivre toujours… Qu’il s’agisse de Pia, de Nino, de Forèse, du pape Martin V, ce Tourangeau qui aima trop les anguilles cuites dans le vin doux, de Siger, le fameux docteur de la rue du Fouarre, qui trouva « la mort lente à venir, » c’est l’essence subtile de la vie humaine, dans laquelle Dante a trempé ses pinceaux, et qui lui fournit les couleurs ou les nuances innombrables de sa palette. Et, cette essence sacrée, il ne la manie qu’avec une émotion religieuse. Il suffit d’avoir regardé la vie pour se convaincre qu’elle est au-dessus de tout poème. La vie ! Aujourd’hui nous en voulons presque à l’impeccable génie de Raphaël de n’avoir pas tremblé devant elle, nous aimons Léonard et Botticelli de s’être inquiétés devant certains visages, Rembrandt de s’être inquiété devant certaines ombres et certains rayons. Un récit dantesque synthétise une vie, et cette vie incarne une vérité. Dante introduit en scène des parens de sa femme et des amis de sa jeunesse. Et tel est le prestige de la poésie que nous nous intéressons moins à ce fait historique de son priorat, qu’à son émotion sentimentale causée par une cloche tintant au loin à la tombée d’un jour d’adieux. L’événement enregistré par l’histoire vaut-il le rêve immortalisé par le génie ? L’heure qui « blessait d’amour » le nouveau pèlerin, alors qu’il pleurait « le jour près de mourir, » « l’heure qui ranime le regret chez ceux qui naviguent et attendrit leur cœur, le jour où à leurs doux amis ils ont dit adieu ! » ce fut une heure où l’amitié vivait dans le cœur de Dante. Et, si la cloche lui semblait pleurer le jour près de mourir, n’est-ce pas parce que ce jour emportait dans sa fuite les momens bénis par l’accent des voix affectueuses, par la présence des êtres aimés ? La solennité du crépuscule descendant sur les flots et s’abaissant sur la nature comme un voile sur un beau visage ; les sons lointains d’une cloche isolée, voisine de la côte, et l’attendrissement au cœur d’un exilé, tout cela tient dans les deux terzine, et tout cela s’immortalise parmi les rêves. Oui, oui, cette heure qui brille dans le passé, grâce à l’étoile de poésie allumée dans son ciel par un grand poète, enchante, apaise ou console la multitude de ses sueurs obscures au fond des âmes ignorées. Ainsi de modestes existences qu’illustre l’éloge de Dante permettent aux hommes d’admirer et d’honorer en elles toutes les vies anonymes de fidélité, de sacrifice et de dévouement. C’était un cœur profondément tendre que celui de l’Alighieri : « O larme, avait chanté le vieux Jacopone, tu as une grande force avec beaucoup de grâce. » Dante s’est-il souvenu du poète franciscain, en illustrant la même pensée par le tragique épisode de Buonconte, dont toutes les fautes, à l’heure de la mort, ont été noyées dans une petite larme, une lagrimetta. Nous retrouvons la même compassion lorsqu’il s’agit de Mainfroy l’excommunié, roi de Pouilles et de Sicile : « Quand on eut percé mon corps de deux coups mortels, je me remis en pleurant à celui qui volontiers pardonne. Mes péchés furent horribles, mais l’infinie bonté de Dieu a les bras si grands qu’elle prend tous ceux qui se tournent vers elle. »

Il ne faut point croire qu’il y ait ici une bravade du poète adressée à l’Église ; au contraire, il lui plaît d’illustrer, par un exemple choisi pour être un symbole, la grande doctrine catholique du pardon et de la miséricorde divine ; il a pris ce type de Manfred qu’il fait revivre un instant dans l’élégance de sa beauté blonde et balafrée. Les ennemis de Manfred accusaient celui-ci d’avoir été le meurtrier de son père, de son frère, de deux de ses neveux, et d’avoir attenté à la vie de son neveu Conradin[20].

Un autre témoignage des sentimens intimes de Dante peut être relevé au XXe chant du Purgatoire. Boniface VIII était pour lui le Pape indigne, fléau de sa patrie ; Dante partageait l’animosité du vieux Jacopone, mais, en présence des événemens d’Anagni, l’Alighieri se souvient que Boniface est le Pape, et distingue de l’homme le Pape, faisant un acte de foi méritoire si l’on tient compte de son humeur : « Je vois dans Anagni les fleurs de lis, et le Christ captif dans la personne de son Vicaire.

Ainsi l’Évangéliste distingue de l’homme le grand prêtre, en affirmant que le pontife indigne avait le don de prophétie[21].

Pour pénétrer l’œuvre de Dante, il faut saisir les nuances de son profond mysticisme. Les mystiques nous parlent d’une « Nuit obscure, » avant la « Montée du. Carmel, » le « Cantique spirituel, et la « vive Flamme d’Amour. » Dante parcourt une région de ténèbres et d’horreur, puis une région où la douleur se mêle à la joie, la tristesse à l’espérance, avant d’arriver à l’éternelle Béatitude. Si quelque chose doit frapper l’observateur impartial, c’est l’unité qui se révèle, au fond d’une multitude d’expériences, chez tous ceux qui ont exploré les lointaines régions de leur âme, et qui, de ses promontoires, ont vu se lever sur elle le soleil de l’Amour divin. Qui dira le mystère du dernier chant ou de la suprême oraison ? Ce chant tout plein de l’inexprimable, commence par la prière de saint Bernard, et finit par je ne sais quel élan surnaturel. Il étonne quand on le relit ; plus on le relit, plus il étonne. C’est ainsi que lai oie monte dans la Neuvième symphonie de Beethoven, et peut-être est-il encore ici quelque chose de plus. Dante ayant construit tout seul sa cathédrale de rimes et de pensées, l’a, disions-nous, pourvue des gargouilles de l’enfer ; le Purgatoire lui fournit des sculptures et des fresques ; le Paradis éclate dans le flamboiement des vitraux et l’éblouissement des verrières, aux feux des gemmes embrasées par les rayons du divin soleil, et le dernier chant s’élance éperdument vers Dieu - comme la plus folle, la plus téméraire des flèches gothiques.

Une admirable doctrine, comme une lumière surnaturelle, baigne souvent le vaisseau de cet édifice. Si le Paradis se souvient de saint Denys l’Aréopagite, on dirait que le Purgatoire pressent sainte Catherine de Gênes. À travers ces évocations et ces apparitions, il y a des enseignemens profonds, des paroles redoutables et sacrées sur le mystère de l’Essence divine. À nul philosophe le poète ne peut envier ce privilège.


VIII

Humain par tout ce qu’il exprime, éternel par tout ce qu’il atteint, voilà comment se montre Dante. Il composa son œuvre, se forgeant lui-même la langue dont il fit son instrument. Les savans de l’époque s’étonnèrent, comme en témoigne la lettre fameuse de Frate Ilario, prieur de ce monastère, à la porte duquel l’exilé vint heurter un soir en demandant « la paix. » Mais, d’après le poète, « le latin aurait été de bénéfice à peu de personnes, et le vulgaire pourra servir à beaucoup. La noblesse d’âme attendant ce service est en ceux qui, par les mauvais usages du monde, ont laissé la littérature aux hommes qui l’ont déshonorée, et les possesseurs de cette noblesse sont des princes, des barons, et beaucoup d’autres, non seulement des hommes, mais des femmes, qui sont nombreux et versés dans la langue vulgaire, non pas dans celle des lettrés [22]. » Dante n’estimait donc pas que la haute philosophie fût au-dessus de l’intelligence féminine ; il comptait, parmi les avantages de la langue vulgaire, celui de rendre sa pensée facilement accessible aux femmes ; il les croyait douées de cette « noblesse d’âme » qui n’avait pour lui rien de commun avec la noblesse du rang ou de la lignée, et qui se caractérisait par l’aptitude à la philosophie.

Et comment en eût-il été autrement si Béatrice n’est pas une abstraction, si Béatrice a réellement vécu ? La clef du monde dantesque repose entre ses mains. Elle en connaît les mystères, elle en démontre la science, elle en divulgue les trésors. Sœur chrétienne d’Antigone, elle est, dans la poésie du moyen âge, ce que fut la fille d’Œdipe dans la poésie antique : celle qui agit au nom de la Loi divine, au nom de l’amour. La vierge païenne obéit à la loi mystérieuse et secrète, plus mystérieuse alors que l’oracle de Cassandre regardant à travers des voiles, ainsi qu’une jeune fiancée ; Béatrice obéit à la Loi révélée, à la Loi d’amour, à la Loi chrétienne. Antigone est morte pour cette Loi par laquelle Béatrice a triomphé. L’une ne peut que mourir en pleurant ses fontaines thébaines, comme l’Égyptienne de l’antique épitaphe « pleurant pour la brise au bord du fleuve. » A l’autre il est donné de vaincre et de sauver, de porter victorieusement à travers les ténèbres son message de lumière et d’espérance, car l’amour dont elle est revêtue est fort comme la mort, et son zèle inflexible comme l’enfer. Elle régnait déjà sur l’âme de Dante quand elle était ici-bas, mais elle y triompha pleinement quand, appartenant à la vie invisible, son influence ne se fit plus sentir que dans la vie intérieure. Fut-elle, en réalité, la fille de Folco Portinari, mariée à Simone dei Bardi, comme certains l’affirment[23] ? D’autres, il est vrai le nient, et l’on a pu croire qu’il était permis d’en douter. Malgré le témoignage de Boccace, malgré certaine version du commentaire de Pietro Alighieri, le propre fils de Dante, écrivant vers 1360, on ne peut dire que le champ des discussions se soit jamais clos. Boccace et Pietro Alighieri s’accordent tous deux à nommer Béatrice Portinari dont on célébrait également les vertus et la beauté.

Quoi qu’il en soit, la Vita Nuova ne contient, on le sait, aucune allusion au mariage, réel on supposé, de Béatrice. Le caractère idéal de cette affection n’excluait pas une inquiétude humaine. Et le pressentiment de la mort apparaît dans ce doux et pur roman. Si le diseur en rimes du moyen âge encense plus qu’il ne convient une créature mortelle, il arrive que la mort lui révèle le néant du « mensonge, » pour parler comme Pascal « Je ne suis la fin de personne… Ainsi l’objet de leur attachement mourra ! »

« Et quand j’eus pensé quelque chose au sujet de ma Dame, dit Alighieri, je retournai à ma faible vie, et, voyant sa fragilité, je me pris à pleurer d’une telle misère. C’est pourquoi je me dis en soupirant fortement : « Il est inévitable que la très noble Béatrice meure quelque jour. Alors un émoi me saisit, si puissant que je fermai les yeux et commençai à souffrir comme une personne en délire… [24] » La voix de Pascal répond à la voix de Dante. Ils retentissent à travers les siècles, les grands cris humains jetés sur des sommets. Et le mot cruel de Pascal, le mot « mensonge, » sous lequel on sent saigner un cœur, a son équivalent dans le poème dantesque. Béatrice morte devenue Béatrice immortelle s’adresse à Dante à la fin du Purgatoire et lui dit le mot suprême de sa vie et de sa mort. « Tu devais bien, après le premier heurt des choses trompeuses, t’élever en me suivant, moi qui ne suis plus telle ! » Ainsi, malgré toute sa douceur, toute sa pureté, toute son élévation, Béatrice s’est considérée elle-même comme une chose « trompeuse. »

Mais comment Béatrice destinée à mourir s’est-elle transformée aux yeux de Dante en Béatrice immortelle ? Où saisit-il l’idée première de son rouvre ? Il est une belle canzone de Cino da Pistoja qui semble pressentir cette ouvre, et, dans la Vita Nuova même, nous trouvons une canzone bien curieuse si l’on songe à la promesse qu’elle contient : « Le Ciel à qui il ne manquait rien que de la posséder… » Les hypothèses explicatives ont été nombreuses ; MM. de Witte, d’Ancona, Todeschini, Scherillo ont exercé là leur compétence. Dante avait-il rêvé sa Comédie avant la mort de Béatrice, ou bien assimile-t-il notre monde à l’enfer ? Ou bien encore la seconde strophe est-elle une interpolation ? Faut-il admettre que compilant les sonnets et les canzoni de la Vita Nuova, vers 1292, il les ait parfois retouchés, qu’il ait introduit alors les deux vers au ton prophétique ?

« 0 mort, s’était-il écrié, tu as détruit la grâce amoureuse ! » Il s’agissait alors de la jeune dame amie de Béatrice. La mort ne touchait pas Dante de la même façon, et, en constatant surtout ce qu’elle détruit, il la considérait en quelque sorte d’un point de vue extérieur ; quand il s’agit de Béatrice, Dante, touché au fond du cœur, entre, semble-t-il, dans l’intimité même de la mort, et celle-ci lui révèle un monde de lumière. Il songe plutôt à ce qu’elle conserve et glorifie. Béatrice est « la glorieuse Béatrice, selon l’Alighieri, qui vit dans le Ciel avec les anges, et, sur la terre avec mon âme, » et, par la vertu de ces quelques mots, un éclair de beauté jaillit sur la page austère du Convito, un éclair de beauté capable de traverser la nuit des cœurs douloureux et simplement humains. La mort du père de Béatrice, le pressentiment de la mort de Béatrice, tout cela ne s’accorde qu’avec une Béatrice réelle et vivante ; il en est de même pour la plupart des faits de la Vita Nuova. D’autres sont franchement allégoriques ; il n’est pas impossible qu’au roman d’amour s’adapte un traité de philosophie. Sans doute, il y avait dans le salut de Béatrice des choses qui dépassaient la portée d’un salut, mais il y avait aussi, — n’en doutons pas, — le salut de Béatrice. Aux faits les plus simples de la vie quotidienne, l’imagination de Dante prêtait une importance symbolique. Il cherchait l’âme de cette dame, qui fut avant tout la « dame de son esprit, » à travers les mondes inconnus jusqu’où s’était élancé son vol. Qui le renseignerait ? La théologie. Quelles pouvaient être les pensées, les visions, les contemplations de cette âme ? La théologie lui fournirait la clef de ce mystère. La théologie est la science de Dieu ; la science de Béatrice glorifiée par la mort est aussi la science de Dieu. Ainsi Béatrice devient la figure de la théologie. L’influence de la morte entraîne Dante vers les choses d’en haut : « La vie ne sera pas détruite, disait à son fils la mère d’un jeune martyr, elle sera changée en une vie meilleure, » et, comme la vie de Béatrice, le sentiment de Dante s’était transformé. Le poète eut, sans aucun doute, des romans d’une autre sorte ; il n’en est pas moins vrai qu’un radieux idéal lui servait à s’orienter en ce monde. Les nuages peuvent cacher une étoile, mais les nuages passent, et l’étoile demeure : ils ne l’ont pas ternie.

« Il me reste des reliques précieuses, mais il me reste d’elle encore autre chose, écrivait en parlant d’une morte aimée le héros d’un roman moderne, il me reste sa présence. Il ne s’agit pas de manifestations spirites ; je ne suis pas un spirite ; je n’ai pas besoin d’une doctrine nouvelle pour croire à la survivance des âmes et à notre communication avec ceux qui sortirent de la vie mortelle… je ne vois pas de fantômes, je n’écoute et je n’entends pas les susurremens de l’invisible, je n’ai pas senti le mystérieux contact des ombres. Ce que je possède est meilleur, c’est la vraie vie… » « Les morts, dit merveilleusement le Père Gratry, les morts qui ont repris en Dieu toutes les forces et toutes les énergies de la vie, et dont l’inspiration secrète, unie à celle de Dieu, parle aux vivans dans la substance de l’âme un merveilleux langage à la fois divin et humain. » Ces contemporains ne pensent pas autrement que Dante. Béatrice était sans doute une de ces âmes harmonieuses dont l’harmonie, selon sainte Catherine de Sienne, arrive à s’imposer au monde, et « beaucoup, ajoute la sainte, sont tellement captivés par la douceur de cette harmonie qu’ils abandonnent la mort pour retourner à la vie. » Elle ne désirait que s’effacer dans la lumière de la divine gloire. Nous disions que la comédie dantesque est avant tout l’épopée intérieure de l’âme qui s’unit à Dieu : « Rends grâce, s’écria Béatrice, rends grâce au soleil des anges qui t’a élevé par sa grâce à cet astre visible. — « Jamais le cœur d’un mortel ne fut si vite disposé à la dévotion, et à se rendre à Dieu, — « Que moi, je le fus à ces paroles, et mon amour s’en alla si bien vers lui que Béatrice s’éclipsa dans l’oubli. Cela ne parut pas lui déplaire, mais elle en sourit… [25]. »


LUCIE FELIX FAURE

  1. Scartazzini, Enciclopedia dantesca. Milano, Hœpli, 1896 ; Paget Toynbee, Dante Dictionary. Oxford, 1898 ; A. de Margerie, Dante, la Divine Comédie. Paris, Retaux, 1900 ; De Gubernatis, Su le orme di Dante. Rome, 1901.
  2. Paradis, chant XXX.
  3. Voyez le P. Mandonnet, Siger de Brabant, et M. Gaston Paris, la Poésie du moyen âge, Siger de Brabant ; Giulio Salvadori, la Poesia giovanile e la Canzone d’amore di Guido Cavalcanti. Roma, Società editrice di Dante, 1895. Cf. le P. Berthier, la Divina Commedia con commenti secondo la scolastica.
  4. Comparetti, Virgilio nel medio evo. Florence, Bernardi Seeber ; Michel Scherillo : Dante e lo studio della poesia classica, dans Arte, scienza e fede ai giorni di Dante, Milan, Hoepli, 1901
  5. Enfer, ch. XIII.
  6. Paradis, ch. XIV.
  7. Vittorio Cian, I contatti letterari italo-provenzli, Messine, 1900
  8. Al cor gentil ripara senipre Amore
    Come a la selva augello in verdura.
  9. Cosi lo cor, ch’è fatto da Natura
    Schietto, puro e gentile,
    Donna, a guisa di stella, lo innamura.
  10. Ancor ve ne diro maggior virtute :
    Nul’hom può mal pensar fin che la vede.
  11. Ancor l’ha Dio per maggior grazia dato,
    Che non può mal finir chi l’ha parlato.
  12. Giulio Salvadori, la Poesia giovanile e la Canzone d’amore di G. Cavalcanti.
  13. Guido Cavalcanti naquit, dit-on, en 1250 ; certainement avant 1255.
  14. Voyez l’étude de M. Giulio Salvadori : Guido Cavalcanti e la poesia giovanile, et celle de P. Ercole, Guido Cavalcanti e le sue rime.
  15. Voyez D.-G. Rossetti, Dante and his circle.
  16. Il paraît bien que Giovanna n’est pas l’inspiratrice des sonnets du Vatican attribués à Guido Cavalcanti (Voyez la curieuse étude de M. G. Salvadori).
  17. Paradis, ch. XXXIII.
  18. Purgatoire, XXIV.
  19. V. Michele Scherillo, Alcuni capitoli della biografa di Dante. Turin, E. Loescher, 1896.
  20. V. Paget Toynbee, Dante Dictionary et le recueil Con Dante e per Dante ; Michele Scherillo, Manfredlo.
  21. Saint-Jean, XI.
  22. Convito, Trattato primo. Capitolo IX ; Rodolfo Renier, la Vita Nuova e la Fiammetta ; d’Ancona, Beatrice, 1889 ; Michele Scherillo, Alcuni capitoli, etc.
  23. Voyez Isidoro del Lungo, Beatrice nella vita e nella poesia del secolo XIII. Milan, Hoepli, 1896.
  24. Vita Nuova.
  25. Paradis, ch. X.