Autour de la maison/Chapitre V

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Édition du Devoir (p. 19-22).

V


Le pommier aux « pommettes sucrées » était tout à fait au fond du jardin, près de la clôture qui séparait le potager des champs de blé. Toto et Pierre grimpaient à l’arbre, ébranlaient les branches, et, au pied, Marie et moi, dans nos robes relevées nous ramassions les fruits verts qui tombaient en pluie… Quand nous en avions au moins trois douzaines, les garçons descendaient, et l’on s’en allait par les plates-bandes ou les allées !… En chemin, on cueillait quelques fleurs, on arrachait des petites carottes qu’on ajoutait aux pommettes…

Au parterre, on s’étendait sur l’herbe, à l’ombre. Parfois la cigale chantait. Le ciel était blanc, la chaleur accablante. Alors, on mangeait, sans presque rien dire, les petites pommettes sucrées… Quand il n’en restait plus, Toto disait : « Allons nous peser maintenant ». Marchant derrière nous, il ramassait des cailloux et lorsque nous arrivions au magasin de Monsieur Archambault, qui possédait une balance et qui était bienveillant, Toto avait toujours profité d’une bonne livre ! Il assurait que c’était dû à ses pommes !

On revenait, mordillant un brin de foin ou effeuillant une marguerite : « Tu m’aimes à la folie, Marie, ou par jalousie, Toto ! » La rivière longeait la rue. On allait s’appuyer au garde-fou. Toto sortait de ses poches les cailloux qui avaient tout à l’heure augmenté son poids, et les lançait dans l’eau. On le surprenait et l’on s’écriait : « Hein, tu es pris ! C’est pas vrai que c’était les pommes qui t’avaient engraissé ! »

Les cailloux faisaient des ricochets que nous admirions. Mais le soleil plombait ; ses rayons pailletaient la rivière d’argent. Nous clignions des yeux. Autour de nous, il y avait des arbustes. On cassait les plus fines branches ; on enlevait l’écorce tendre et le bois était blanc et doux ; on discutait : « C’est ma hart qui sera la plus belle. — Non, c’est la mienne, elle est plus longue !… » Puis, faisant siffler les harts dans l’air chaud, cherchant l’ombre, nous retournions dans notre parterre.

On y jouait aux « quatre coins ». Comme il manquait un cinquième personnage, il n’y avait que trois coins et c’était toujours au même à « guetter ». C’était monotone. Quel autre plaisir inventer ?

On allait chercher nos poupées. On s’amusait à imaginer des pique-niques dans des forêts sombres ; mais Toto se faisait voleur d’enfants et l’on était sans cesse dans l’inquiétude et le deuil. À la fin, il les maltraitait pour vrai, nos chères poupées, et la chaleur aidant, on devenait d’humeur chagrine et l’on s’abreuvait de reproches…

On s’allongeait de nouveau sur le gazon ; rien ne nous tentait plus. On laissait passer les minutes, espérant qu’elles apporteraient je ne sais quelle nouveauté réjouissante. On avait hâte. Est-ce que l’on sait toujours à quoi l’on a hâte ? — On sait que le présent ne nous contente pas, et l’on attend mieux pour demain…

L’angélus sonnait. En même temps nous arrivait l’appel de Julie : « Oh ! les enfants, dîner ! » On se secouait brusquement, on se levait d’un saut, on se bousculait pour arriver plus vite, on passait par la fenêtre, on criait sur le ton des cloches : dîner, dîner !

Le matin était fini ! Quelle joie !

Pendant que j’écris, le temps passe aussi. Les heures de l’été s’en vont. Hier, ma vieille tante disait, en se couvrant les épaules : « Il n’y en a plus d’été. C’est déjà fini ». J’ai souri, songeant : « Qu’est-ce que ça fait ! » L’automne viendra. L’hiver viendra, puis tout recommencera. J’ai hâte. J’ai hâte d’avoir tout vu dans ma vie ! J’ai hâte !… Pourtant, l’heure est à l’angoisse ; les hommes se battent ; il ne faut pas penser pour avoir le courage d’être gai, en ces jours…

Les souffrances achètent les résurrections.

J’ai hâte, malgré moi, hâte de voir ce qui viendra, après ce qui est déjà venu !