Autour de la maison/Chapitre XXVII

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Édition du Devoir (p. 100-103).

XXVII


Il y avait quatre petits Jésus dans mon village, cinq avec celui du collège, mais les petites filles n’allaient pas au collège !

Au « Sacré-Cœur », il était tout simple et modestement couché sur une botte de paille. Il reposait entouré de moutons comme il y en avait dans nos « arches de Noé ». Le « Sacré-Cœur », c’était l’oratoire des orphelins, et la Charité y remplaçait les belles statues de bergers et de rois mages. À la chapelle du cimetière, à « Bonsecours », sur le « coteau », le petit Jésus n’était pas plus riche, mais il avait quelque chose d’extraordinaire pour un bébé de cire. Vers la mi-janvier, étant devenu assez fort, il s’asseyait sur une chaise haute, à côté de sa crèche, et les petits quêteux du « coteau » devaient être fiers de cette supériorité de leur Jésus sur les autres !

Le plus beau de tous, c’était sûrement celui de notre couvent. Il avait les plus fins cheveux du monde, un visage adorable, une robe de soie brodée d’or, et toute une garniture de mousseline fine par-dessus la paille de son lit. Mais il était petit et solitaire, et nous aimions infiniment mieux celui de l’église, qui avait tout un peuple avec lui.

Dans notre paroisse, le petit Jésus habitait une vraie cabane en bouleau, posée sur des roches grises, dans une forêt de sapins. Aux branches des « arbres de Noël » et sur le toit de chaume étaient accrochés des flocons et des cristaux de neige. Vous me direz qu’à Bethléem, il n’y en avait pas autant, mais un Jésus, au Canada, naît dans le cadre du pays ! La crèche était dépourvue d’oreillers et de draps : le Jésus avait une pauvre chemise, mais la sainte Vierge, saint Joseph, le bœuf, l’âne, les bergers, les moutons, et les rois mages l’entouraient. Rien ne manquait, pas même l’étoile !

Nous allions tous les jours l’adorer, l’admirer, le désirer, ce Jésus. Quel petit enfant n’a pas rêvé de l’emporter, de l’embrasser, de jouer avec lui, et de l’aimer tant et tant ! Qu’ils en reçoivent de tendres aveux, les petits Jésus des crèches, qu’ils en font naître des sentiments pieux !

Je me souviens d’avoir prié celui de ma paroisse natale, toute seule, le soir, au retour d’une classe un peu orageuse où j’avais pleuré, et d’avoir remué un flot de pensées dans ma petite tête d’enfant. La vie n’était déjà pas toujours gaie. Je n’avais pas dix ans et j’étais désappointée. Le petit Jésus me regardait doux et gentil à la lumière tremblotante des lampions, dans l’obscurité de l’église. Il souriait, d’un sourire d’immuable paix que je ne comprenais pas. Mais il me consolait ; je l’aimais. Je sentais qu’il représentait une grande chose et qu’il serait un jour ma confiance.

Il garde mon meilleur souvenir, mon souvenir ému, le Jésus de mon enfance. Quelle joie quand c’était le jour de sa bénédiction ! Comme on trouvait l’air bon en se rendant à l’église, et comme ils étaient gais les grelots des carrioles et des berlots qui menaient les familles vers le clocher paroissial. Ce jour-là, on parlait haut dans le saint-lieu. C’était fête pour les tout petits. Jésus avait dit : « Laissez-les venir à moi », et nous étions venus. Les bébés criaient d’admiration ou de mal, parce qu’ils avaient gelé en chemin. Mais toutes les douleurs se calmaient, et les chagrins s’envolaient, quand à tour de rôle nous allions baiser les pieds du petit Jésus…

Comme il était touchant, avec ses grands yeux bleus où la lumière des cierges avait fait passer une âme, tant de soirs de ce mois ! une âme claire qui m’avait consolée des larmes versées au couvent.

Aujourd’hui, elle me soutient encore, l’âme du Jésus de cire ; je la vois dans ses yeux de verre, avec le regard de ma foi. Elle me réconforte, elle me relève, elle m’anime. Comment font-ils pour vivre ceux qui ne l’aiment pas, le divin enfant ? Comment peuvent-ils souffrir, ceux qui ne croient pas en sa force, en sa Providence qui plane sur le monde et qui donne, quoiqu’il en semble, à chacun selon ses œuvres !