Autour de la maison/Chapitre XXXII

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Édition du Devoir (p. 118-120).

Par un neigeux dimanche, nous étions plusieurs petites filles jouant à la poupée, dans la chambre de tante Estelle. Marie, Lucette, Jeanne faisaient les dames, se racontaient des commérages, en se pinçant les lèvres avec des airs gesteux. Moi, dans un coin, sur une petite chaise berçante, j’étais en extase, un bébé dans les bras…

Marie m’avait prêté sa poupée blonde, une poupée articulée vêtue de dentelles, aux yeux bleus qui se fermaient, aux joues roses, aux cheveux de soie frisée. C’était une faveur insigne de l’avoir sur mes genoux, un événement imprévu, un bonheur si grand que j’en étais toute rêveuse et la regardais en la berçant doucement, avec une passion un peu triste, parce qu’elle était belle, que je l’aimais et qu’elle n’était pas à moi. À tout instant, je posais mes lèvres sur son front. Je la baisais longuement et réchauffais la porcelaine de l’ardeur qui était en moi.

Pendant que les petites amies bavardaient sans cesse : « Oh ! madame, c’est épouvantable comme mon enfant est mal élevée ! » ou bien : « C’est effrayant, ma petite manque de mourir tous les jours d’une bronchite ! » moi, je continuais d’admirer silencieusement. Je caressais les dentelles de la poupée blonde. Je relevais la robe pour manier la lingerie fine et complète, puis je mis le bébé debout afin de voir ses yeux grands ouverts. Une jambe glissa de la culotte de broderie, et je restai muette, atterrée ! Que faire ? Je recouchai sur mes genoux la pauvre poupée, je replaçai sa jambe, et j’attendis…

Mais j’étouffais de chagrin, et j’éprouvai en petit les sentiments qu’on doit ressentir en voyant estropier un frêle enfant qui est à soi ! Mes joues rougirent, et quand Marie vint prendre la poupée sur mes genoux et que la jambe tomba, j’avais une si piteuse mine qu’on pensa que je l’avais cassée par ma faute, en la remuant trop durement !

Pourtant, c’était bien toute seule qu’elle était devenue infirme, par un caprice de l’élastique et de la broche qui composaient son squelette ! J’allai me blottir dans l’embrasure de la fenêtre devant le jardin de neige, triste sous le ciel nuageux, et je pleurai follement, à gros sanglots. On eut beau me dire : « Ça ne fait rien, console-toi », mes larmes coulèrent comme pour un irréparable malheur. J’avais tant de peine de voir finir dans mes bras les beaux jours de cette blonde poupée, et de songer que je passais pour une coupable, moi qui l’avais bercée avec une précaution infinie et une adoration silencieuse !

Et Marie s’étonnera en lisant ceci ; puis, cherchant dans sa mémoire, elle se rappellera sans doute sa fille brisée et mon attitude de désespérée ! Que tout cela est loin, et que fut intense mon chagrin d’enfant, pour que je le retrouve ainsi vivant dans mon souvenir !

Chaque jour, quelque chose se fane ou finit autour de moi, parce que les joies de la terre sont des poupées qui se brisent sans qu’on le veuille, et quand on les désire avec le plus d’ardeur. Je ne ressens peut-être pas autant de peine pour les petits déchirements quotidiens que j’en éprouvai devant la jambe décrochée du bébé de Marie. On souffre moins, quand on sait la raison de la douleur, et qu’elle nous élève.

Mais, mon Dieu, qu’est-ce que je savais bien, pendant que je sanglotais éperdument, en regardant à travers la buée de mes larmes, le jardin qui grisonnait sous le ciel couvert, et le soir qui venait ?…