Autour des fortifications

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Le Drageoir aux épices, suivi de Pages retrouvées (1874)
Les Éditions G. Crès et Cie (p. 179-216).


PAGES RETROUVÉES


AUTOUR DES FORTIFICATIONS


LE POINT DU JOUR


La banlieue est maintenant le dernier asile des intimistes que les Américaines, parures du nouveau Paris, effarent. Combien de gens épris de petits coins encore curieux, attirés par un simulacre de campagne, par une apparence de jardin, erraient, le dimanche, dans les quartiers pauvres, se donnant l’illusion d’un peu de campagne, la persuasion d’un air plus tonique et plus vif, près des remparts ! D’aucuns trouvaient même à ces sites râpés, à ces arbustes poudreux, à ces arbres malingres, un charme morbide plus capiteux que celui des paysages mieux portants et plus valides. Qui n’a, en effet, remarqué que bien des femmes, communes et rougeaudes, s’affinent lorsqu’une maladie s’abat sur elles et se prolonge ? Qui n’a suivi les terribles équarrissements corporels de la douleur, les pâleurs délicates et les grâces subtiles des convalescences ? Et il semble que la banlieue de Paris relève toujours d’un mal épuisant qui la mine, et que son côté populaire s’atténue et s’effile dans une attitude alanguie, dans une mine dolente.

Les intimistes à qui bien souvent ces réflexions sont venues, éprouvent un indéfinissable malaise sur ces longs et larges boulevards qui ont remplacé les rues quiètes et serrées du temps jadis ; volontairement, ils se détournent de ces casernes qui se succèdent le long des trottoirs et dont la vue monotone afflige. Où que l’œil se pose, le sentiment d’une richesse factice et d’un goût faux s’affirme. Les magasins, autrefois bons enfants, ont fait place à des halls austères où la discussion sur les prix fixés détonne.

Et cette transformation s’est étendue à tous les commerces, à toutes les rues, et les quartiers pauvres ont, eux aussi, abattu leurs ruelles où des arbres passaient par-dessus des murs, élevé de glaciales avenues, bâti des maisons neuves, maquillées au blanc de plâtre, fardées au rouge de brique, emphatiquement coiffées de chapeaux à la mode, en zinc.

C’est à peine si, dans le fond de Vaugirard et de Grenelle, du côté des Gobelins et de la Bièvre, dans la rue des Partants, près de Charonne, dans la ceinture du Paris nord, près du canal de l’Ourcq, au bout de la Seine, là-bas au Point-du-Jour, quelques venelles courent encore le long de champs raccourcis par des routes neuves : avant qu’elles aussi ne s’effondrent, une promenade lente dans ces parages que bornent les talus gazonnés des remparts, peut insinuer de suggestives méditations à ceux que lassent les spectacles prévus des quartiers riches, à ceux qui trouvent encore une sieste d’âme en se plongeant dans un bain de foule et en s’essuyant, en quelque sorte, à l’abri, plus loin, dans un coin plus désert, dont le silence égaie.

Ces promenades sont fécondes en apaisements et en rêveries, mais pour les esprits que ne hante aucun songe, pour les esprits auxquels les convoitises renouvelées du négoce suffisent, cette atmosphère que dégage la banlieue se change en une distraction et un repos auxquels se mêle la turbulence des enfants lâchés, grisés par un peu d’air.

Parmi ces lieux de rendez-vous où la gaieté des pauvres gens éclate, le Point-du-Jour est un des plus fréquentés. Les facilités peu dispendieuses des bateaux-mouches aident à la vogue de cet endroit, que les affûts de la police en quête de bonneteaux n’ont pu tarer.

Qu’il y ait, dans cette horde de familles qui s’entasse sur les deux rives, quelques gredins épars, quelques pierreuses égarées, cela est sûr ; mais, en somme, ni les uns ni les autres ne donnent une couleur spéciale au Point-du-Jour, dont la nuance ouvrière et petite bourgeoise est des plus tranchées et des plus nettes.

Il faut y aller, un dimanche, pour assister au sincère spectacle de cette banlieue en fête, puis les jours de soleil moyen, de splendides firmaments se reflètent dans cette Seine, dont les eaux renversent la course pommelée des nuages !

En se plaçant sur le parapet du pont, au-dessous de la voie de Ceinture, dont les trains roulent, au-dessus de votre tête, avec un grondement rapproché de foudre, l’on embrasse d’un coup d’œil l’horizon hors Paris, un horizon vite limité, du reste, par des masses de bois qui s’escaladent et tailladent le ciel de leurs inégales cimes. En face, plus bas, en dessous de ces taillis où brillent, au soleil, comme des flaques d’eau, des toits disséminés de zinc, l’île de Billancourt s’étend entre les deux bras de la Seine dans laquelle ses arbres, comme plantés à rebours, la tête en bas, frémissent, brouillés par l’écume des Hirondelles et des Express. Puis ce sont les deux rives qui courent et se perdent dans un coude, une rive en liesse, à droite pleine de guinguettes, sérieuse à gauche, avec son chantier de bateaux et ses monceaux d’hélices couchées, sur la berge, près de chaudières déjà rongées de rouille. Enfin, au-dessus de l’eau, au-dessus de l’horizon, là-bas, un ciel immense où de profonds et pâles nuages ont l’air d’Alpes blanches, d’Alpes suspendues dans un bleu sans base.

Mais, la contemplation de ce firmament, dont les nuées s’écardent et débloquent lentement l’azur, est presque aussitôt distraite ; des cris, des sons d’orgue, des coups de carabine partent et vous font forcément tourner la tête. En bas, de l’autre côté du pont, en face du débarcadère des Mouches, la foule grouille, amassée devant des tirs, enfouie sous des tonnelles, engouffrée dans des salles de cafés-concerts.

C’est là que la fête du dimanche bat le plein ; partout des restaurants arborant de fallacieuses étiquettes : « Matelotes, lapins, fritures, vin de Bourgogne et piccolo à 1 franc le litre, » et partout des tables sont mises sous des tonnelles dont les verts squelettes sont à peine habillés de feuilles. Des annonces de repas de corps, de noces et de festins, s’étalent sur le fronton des plus fastueux qui affichent, comme une promesse de belle tenue et de fine chère, des serviettes pliées en bateaux, en éventails, en petits canards, en fleurs, des serviettes sculptées par ces surprenants garçons de marchands de vins, dénués de favoris et porteurs d’une moustache en brosse à dents sous un nez dont les ailes rougies se piquent. Partout, des tirs avec un œuf perché sur un jet d’eau, et les épaules des assistants s’entassent, tandis que des détonations se succèdent, sans qu’une pipe tombe, sans que l’œuf atteint cesse sa gigue. — Des gens s’enfoncent des doigts entre les lèvres et sifflent : « Par ici ! Viens donc !… Hé Louis ! » Et des bateaux débarquent de nouvelles fournées de monde ; les tables des jardinets s’emplissent, les garçons volent sur le gravier, jonglent avec des consommations toutes versées dans des verres, s’élancent, une pièce d’argent dans la bouche, et jettent au galop la monnaie sur les tables mal calées qui boitent ; des enfants, charriés dans de petites voitures amarrées sous des bosquets, se réveillent et piaillent ; des serpents en caoutchouc, dont la queue trempe dans des bouteilles, sont amorcés par d’indulgentes mères, que l’affreuse grimace de leurs enfants enchante ; une fois le biberon chargé d’eau blanche, le piaulement se tait et la maman achève, en compagnie du papa, de vider son litre. Ces joies simples ancrent le célibataire dans sa volonté désormais affermie de ne pas procréer de mioches, de ne pas rouler de petites voitures, de ne pas assister aux mutations des serviettes et aux épinglements des langes ; des bribes de musique flottent dans le jardin, le silence se rétablit pendant quelques secondes ; on écoute des tronçons de chansonnettes qui s’échappent du concert voisin, au travers d’une voix pointue, comme assaisonnée d’aigre échalote.

Dehors, des ribambelles de couples arrêtés regardent les séduisantes annonces des beuglants, — Café-Concert des Bateaux-Omnibus ; Café-Concert du Cadran. — Les gens se tâtent : dans lequel entrer ? Tous deux semblent immenses ; ils étalent des façades en bois peinturluré, découpées à la mécanique, bâties à la diable, déteintes par tous les soleils et par toutes les pluies. Une senteur foraine s’exhale de ces baraques mal assises, qu’on s’imaginerait devoir être emportées, quelque soir, à la suite d’un train de maringottes, dans les bagages d’un cirque ou d’un champ de foire ; si vastes qu’elles soient, elles sont pleines. — Je pénètre néanmoins dans l’une d’elles, et des garçons trop empressés me poussent, dans mon intérêt, du reste, à m’installer aux plus chères places. — Je regarde autour de moi ; on dirait d’un intérieur gigantesque de bateau, avec le toit, cerclé en bois comme une cabine, des galeries en haut, éclairées par des lucarnes pareilles à des hublots. Sans le vouloir bien résolument peut-être, l’on a assorti l’architecture de cette bâtisse à l’étiquette qui la décore : Concert des Bateaux-Omnibus.

Le public se divise en deux catégories qui se frôlent, mais ne se fondent point : en haut, du peuple en casquette de soie ou en casquette américaine, à visière droite, — quelques femmes en cheveux, des enfants sur des genoux, des brûle-gueule qui charbonnent, des chiques qui fusent. — En bas, de la petite bourgeoisie de boutique, des ménages endimanchés, très propres ; des chapeaux melon, des redingotes noires sans un pli, en bois, avec des collets qui remontent dans les oreilles, des redingotes dont la provenance du Pont-Neuf ou de Godchaux est sûre. Le brûle-gueule a disparu, il est remplacé par la pipe en bruyère et en écume. — La distinction ne va pas jusqu’au cigare. — Un ou deux pourtant fument, épandant une odeur de choux dans des fentes poilues de bouches, des cigares à 5 centimes, nidoreux et mous. Il est certain que ces assistants ont mis les volets de leur boutique, emporté dans leur poche le bec-de-cane et que, jusqu’à l’heure du dîner, ils vont s’ébattre, pour oublier les transactions, le paiement des broches, les achats disputés, les difficiles ventes.

Au reste, leur allégresse semble moins frelatée, mieux en chair, plus franche que celle des ouvriers, plus bruyants et plus sombres ; cela tient, sans doute, à ce que les petits détaillants ne font point le lundi, sont plus enchaînés dans leurs boutiques qu’ils ne peuvent quitter et au fond de laquelle ils couchent ; puis, ils prennent moins souvent l’air que l’artisan, dont les courses quotidiennes du logis à l’atelier sont parfois longues.

Aussi, quelle indulgence de gens décidés quand même à s’amuser pour les médiocres baladins qui braillent en scène ! — Quel idéal aisément assouvi leur donne le décor de ce salon traditionnel, avec une fausse cheminée surmontée d’une glace peinte en étain, la fenêtre coutumière au fond, les deux inéluctables portes ! Le décor a beau s’érailler, les meubles laisser sous les plaques détruites passer le sapin détraqué du bois, ils s’enchantent, ébaubis par le luxe de ce salon auquel ils croient.

Quand j’entrai, la scène était vide et l’orchestre se démenait sous la conduite d’un homme assis qui ramait l’air avec une canne. — Puis une femme entra. — Ce n’était plus la robe à traîne des concerts de Paris, la jupe de soirée et les longs gants. Elle était vêtue d’un corsage de velours décolleté, laissant les bras à nu, dessinant une pointe sur le ventre, couvert jusqu’aux genoux d’une robe quelconque, sous laquelle passaient des bas en filoselle couleur de rose. Au cou, aux bras, des bijoux trop massifs, trop pavés de pierres pour être vrais, — puis des mitaines tricotées en soie blanche, prenant de la naissance des doigts au bas du coude. L’aspect était intéressant. — Le théâtre joué en plein jour, sans rampe allumée de gaz, étonne. Les jeux de lumière qui caressent la femme et font valoir le granulé de la poudre et la sauce des fards ne sont plus. Brutalement le soleil fonce les traits, montre le grain de la peau, teint ces épidermes en lilas ou en orange. Il semble, en effet, que les femmes surtout, si réparées le soir, ont la jaunisse ou que le sang refoulé monte à leur tête ; les hommes sont purement hideux, avec leurs mentons bleus et leurs physionomies de crapules, dont les rides s’accusent au jour frisant, mal réparti par les hublots du toit et par les baies des portes. La femme, qui chantait une gauloiserie quelconque, eût été jolie le soir : c’était une forte brune, un peu hommasse, qui minaudait en sautillant. Encore qu’elle fût gravée par l’âge et que le repoussoir du velours sombre et de ses cheveux trop mats rendît sa peau plus jaune, elle exalta les galeries, qu’elle inondait d’œillades. Elle bramait je ne sais quoi, une histoire d’amoureux timide, jargonnant des déclarations à des mijaurées. La salle applaudit, heureuse des équivoques qui saupoudraient ces couplets gratinés d’ordure. Un brouhaha s’éleva dans la fumée des pipes, alors qu’envoyant des révérences et des baisers, elle se sauvait dans la coulisse, poursuivie, comme par un encens de gloire, par les crépitements des pieds et des mains battant dans des bandes de poussière, balafrées par des rais de jour.

Il y eut un temps de silence dont les garçons de café profitèrent pour réclamer le prix des consommations : 1 fr. 25 le bock, qu’on n’est point, heureusement, obligé de boire.

Puis un homme entra, joufflu, ventripotent, énorme, déguisé en soldat Pitou, avec son képi haut de trois étages, enfoncé sur la nuque. Ainsi que des fusées d’artifice, des cris de joie partirent, alors qu’il mit la main sur la couture du pantalon et remua des yeux dont les paupières étaient peintes avec du blanc de talc. Il attendit, puis avança un bras et, d’une voix surhumaine où gargouillaient des ruisseaux traversés par des sons de cuivre, il entama la complainte d’un factionnaire qui a mangé du melon. Ces allusions stercoraires, ces paillettes de garde-robe, enthousiasmèrent la salle, qui se tordit, gagnèrent jusqu’aux garçons, qui ouvrirent des bouches à y mettre des poings. Il fut rappelé trois fois et dut se défendre pour ne point répéter encore ses scatologiques gaudrioles. Une femme lui succéda, arborant des chairs lilas, montrant des flammes blanches de dents, ne lançant aucun filet de voix. Alors les assistants, de bonne humeur, se réjouirent, lancèrent une ovation, crièrent bis, ravis de ne rien entendre.

Puis les fronts se rembrunirent : un vieillard entrait, appuyé sur une canne, habillé en paysan d’opéra-comique avec des bas chinés et une culotte à boucle. Il avait un crâne poli comme une boule, un sinciput chauve, puis, tout autour, des cheveux blancs, tels que les porta feu Béranger. Il tenait à la main un livre cartonné de classe, et la musique broyait de la tristesse, remuait des trémolos à fendre l’âme.

De temps à autre, ce vieillard flageolait et branlait la tête, dont le faux front mal soudé montrait sa raie. D’une voix caverneuse, il chanta qu’il était un paysan riche, mais qu’il n’était pas heureux, et, lamentable, il détaillait ce touchant refrain :

De moi vous pouvez rire,
Mes chers petits enfants,
J’ai plus de soixante ans,
Pourtant j’apprends à lire !
Car il est toujours temps
D’cesser d’être ignorants,
De moi vous pouvez rire :
J’apprends à lire… ire !

La salle était émue ; — quand ce Béranger de coulisse parla de l’instruction obligatoire, ce fut un torrent d’enthousiasme ; tous les consommateurs, qui préféraient, sans nul doute, à la lecture si vantée par le chanteur, le culottage des pipes et l’absorption des bocks, admirèrent ces patriotiques sentiments et révélèrent les beautés inattendues de leur âme, en applaudissant de tous leurs bras. Je jugeai le moment opportun pour aller humer un air moins chargé de tabac et de bruit.

Je sortis et, traversant le viaduc d’Auteuil, je m’engageai sur la rive droite de la Seine ; la journée était blonde, pâlement ensoleillée, et des points d’or pétillaient dans l’eau verte, dès qu’un nuage écardé laissait filtrer des lueurs. Le vacarme du Point-du-Jour s’affaiblissait ; — je longeais les fortifications, sur la route encore peuplée de guinguettes et de cafés, mais ces établissements devenaient plus campagnards et plus simples, — puis il y avait comme une toute petite rade où naviguait une flottille de canots et un minuscule chantier où ronflait l’équipe en chauffe des express. Je fus soudain confondu : un troupeau de vaches était là, des vaches blanches, marbrées de café au lait et de roux ; elles paissaient des débris de vaisselle et des tessons de fioles ; plus loin, une chèvre qui me parut vivante mangeait les papiers gras et les enveloppes boyaudières des saucissons usés. C’est à peine s’il y avait, sur la lande râpée où ces bêtes broutaient, une touffe d’herbe ; je les regardai, ne pouvant me décider à croire qu’elles fussent vraies ; moins incrédule, un peintre installé sous un parasol s’essayait à dessiner leurs formes grêles, leurs pis en sonnette, les salières creusées des deux côtés de la queue qui battait comme si elles se fussent trouvées à la campagne, pour écarter des mouches ; et, non loin de là, mon étonnement s’accrut encore. Dans un champ, de la grandeur d’un mouchoir de poche, un écriteau pendait au bout d’une perche : « Défense d’entrer dans les récoltes. » Dans les récoltes de quoi, Seigneur ! Il n’y avait que des chardons et des ronces, et, çà et là, de beaux pissenlits sauvages dont les légères boules s’époilaient au vent ; au reste, le long du chemin, à ma gauche, des terrains incultes s’étendaient, hérissés d’orties et parsemés de morceaux de briques. Tous étaient à vendre et, dans Paris, des gens rêvaient peut-être sur ces terrains, songeant à de prochaines plus-values, à de lucratives ventes, à d’abondants gains ; par intervalles, des baraques s’élevaient, construites en bois de démolition, où l’on vendait à boire, puis un gymnase ouvert où des gamins s’essayaient à faire des poids ; — de côté et d’autre, des fritures en plein air soufflaient des odeurs de pâte et de coke, quelques gamins dévoraient des cornets de pommes de terre frites, un ouvrier s’enfournait de larges crêpes arrosées de piccolo trouble, puis il s’essuyait la barbe, posément, d’un revers de manche ; enfin, dans une lande vague, un wagon de marchandise sans roues, posait à terre ; une hutte de bois coiffée d’un toit plat en carton bitumé, alourdi et protégé contre le vent par de grosses pierres, attenait à ce wagon dans lequel grouillait toute une ventrée de mioches. Je crus voir l’ombre du vieux Bresdin qui, lui aussi, avait, de son vivant, logé dans une voiture échouée, à l’abandon. Mais seules, des oies se sont élancées avec des cris affreux, cinglées à coups de badine, par des polissons en guenilles. Le pauvre graveur est mort, dans un autre coin de banlieue, aussi misérable certainement que les tristes habitants de cette épave.

Plus loin, quelques maisons bourgeoises, parées au lait de chaux et coiffées de bonnets en tuiles s’élèvent, au milieu des jardins de gloriette, piqués par les rouges astérisques des géraniums ; la campagne s’affirme, un champ de betteraves décèle des cultures maraîchères, les arbres sont moins étiques, les arbustes plus verts, et, en face, s’étend l’île ombragée de Billancourt. Là, des bâtiments caserniers énormes se dressent au-dessus des taillis et des touffes ; des bâtiments réguliers et grelottants, percés de rares fenêtres mornes et propres. Un écriteau apparaît au-dessus de l’île : « Subsistances militaires, magasin de réserve de Billancourt. » Et au travers des massifs, circulent les commis et les ouvriers d’administration, reconnaissables à leur collet brodé d’une étoile et à leur blanche épaulette dont la torsade est rouge. Ils flânent deux à deux, ce jour férié, et, finalement, se dirigent vers un bal ouvert dans la pointe de l’île. Quelques crincrins, un piston qui glapit, parfois une flûte qui piaule ; mais le paradis et l’Atlantide rêvés par ces employés militaires ne sont pas là. Ce bal est surtout fréquenté par les calicots de Paris, et les danses, comme dans toutes les banlieues, du reste, y sont décentes. On valse un peu, on polke les genoux en charnière et les bras en anse, mais le quadrille modéré manque de piment et d’entrain. Puis les soldats n’y sont point adorés comme ils le souhaitent ; aussi profitent-ils des permissions de nuit pour se rendre dans la Terre promise de l’Intendance, dans le Chanaan de Grenelle. Là, ils triomphent sans mesure, abasourdissent de leurs grâces déhanchées les tabatières, dominent le bal de la Brasserie européenne dont ils rançonnent l’amour comme en pays conquis. Je crois bien que ceux qui restent, à Billancourt, le dimanche, sont privés de sortie ou dénués de ressources. L’air contrit des promeneurs qui se tortillent férocement les moustaches semble, du reste, déceler de vives impatiences et de longs ennuis.

Et, observant ces prisonniers de l’autre rive, l’on atteint le pont de Billancourt, un petit pont à piliers de pierre et à tablier de fonte. La scène change, les souvenirs de Paris, si proche, s’atténuent ; de la verdure non sophistiquée s’étale. Le morceau d’île que le pont traverse pour joindre les berges de la Seine verdoie tel qu’une prairie ; c’est le silence ; les pantalons écarlates ont disparu ; quelques couples se partagent les provisions apportées dans un panier ; puis la rive gauche du fleuve avoue aussitôt sa personnalité propre et se révèle comme n’étant nullement fréquentée par des bastringues et des guinguettes. Là, aucun cheval de bois, aucun tir, aucune friturerie, aucun gymnase. La rive suit le petit bras de la Seine qui enveloppe l’île, et c’est une allée charmante que ce quai des Moulineaux dont l’horizon immédiat est une côte, peuplée de frais cottages, traversée par le viaduc de Meudon, sur lequel passe, dans le ciel, tout en haut, une file ininterrompue de trains.

En bas, couchées au pied des monticules, des bâtisses ouvrières s’étalent, des hangars remplis de pains de blanc d’Espagne, dont les détritus écrasés peignent les sentiers qui les sillonnent d’une teinte de lait. — Quels nettoyages de carreaux et quels amas de mastic, ces pains préparent ! Pareils à de robustes pierrots, de blancs ouvriers montent et descendent, poussent des brouettes, balaient dans des nuages de minérale neige. — Et comme si les Moulineaux voulaient se blasonner des deux non-couleurs, du blanc et du noir, quelques usines crachent des bouillons de suie, des usines auxquelles conduisent de noirs chemins, criblés d’escarbilles et de mâchefer. Mais ce pays tempère son aspect usinier par des coins réjouis de campagne ; çà et là, des linges sèchent dans de minuscules prés ; des terrains incultes, mais en quelque sorte moins vagues que ceux de la rive droite, alternent avec de propres maisonnettes, avec quelques marchands de vins, sérieux et vraiment assis ; une odeur de fumier s’épand des basses-cours, se substitue à la senteur de friture et de graisse qui vous poursuivait sur l’autre berge. Puis, tout le côté qui longe le bras de Seine est délicieux. Des peupliers et des saules bien portants s’éventent ; partout des familles couchées sur l’herbe, partout des pêcheurs attentifs qui prennent parfois des ablettes authentiques et des goujons réels. Et le quai d’Issy succède au quai des Moulineaux, tandis que l’île de Billancourt semble un vaisseau de verdure à l’ancre.

Tout un paysage maritime existe enfin ; une baraque de bois peinte en bleu gendarme et réchampie de filets groseille fume doucement, une baraque joyeuse, avec un jardinet dans lequel de grands éperviers sèchent. Un écriteau vous invite à héler le passeur pour aborder dans l’île, auprès du bal. — C’est un coin bon enfant de campagne qui s’est civilisé au contact de Paris, sans perdre son charme villageois et sa grâce naïve. — Puis, après l’île et en revenant vers le viaduc d’Auteuil, une escale de bateaux vous arrête, de ces gros bateaux à ventre goudronné, rayés au flanc d’une éclatante bande de rouge de Saturne et surmontés de cabines aux volets peinturlurés de vert prasin. L’assemblage de ces couleurs, qui s’appuient et s’aident, jette une note gaie sur l’eau qui les reflète et brise des parcelles de vagues colorées, lorsque le reflux des bateaux à vapeur atteint la côte. — Un peu plus loin, des barques amarrées sont en décharge. — C’est un va-et-vient de gens noirs, marchant sur de longues planches qui plient, portant sur leur tête, couverte d’un sac, de lourds paniers de charbon qu’ils vident d’un coup d’épaule dans des voitures ; et, au milieu des tas de coke et de mons, des enfants barbouillés et blonds s’amusent ; un chien-loup, la queue en trompette, court le long de la barque et aboie aux hirondelles qui rasent, en sifflant, l’eau ; quelques chalands reposent, le mât couché sur le pont, et des femmes nettoient de la vaisselle, tandis que des hommes, couchés près du gouvernail, sommeillent au soleil qui se joue sur leurs étonnantes culottes en toile de bâche vert-pomme. Et peu à peu, en suivant le quai, l’on atteint la voie de Ceinture ; mais déjà les flonflons de l’autre rive vous parviennent, l’on est repris par la ville, que les cris maintenant entendus des beuglants dénoncent. Et si, franchissant le pont, l’on rejoint la berge sur laquelle nous débarquâmes près de la station des bateaux-mouches, l’on se retrouve en plein brouhaha, dans un bruit de carabines et d’orgues. À cette heure, le Concert du Cadran regorge ; par les portes ouvertes, l’on aperçoit une sorte de grange, une ancienne salle de gymnastique où se trémoussent sur une scène basse, quelques cabots analogues à ceux qui se prélassaient dans le Concert des Omnibus que nous vîmes. Le public est le même, l’indulgence pareille, la joie semblable.

Au loin, l’on entrevoit au-dessus des têtes, le buste d’un chanteur genre Libert ; il brame, dans une buée de tabac, les Portraits de famille, et, à l’incommensurable liesse du peuple en fête, il clame en prenant un air idiot et docte :

Qu’est-ce qui se sert d’ipéca ?
C’est papa.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Qu’est-ce qui se sert d’un irrigateur ?
C’est ma sœur !

« Ah ! il est rien drôle ! » Je me retourne à cette exclamation, et je vois une mince blondine, à la mine angélique, aux lèvres toutes roses, qui mange de ses clairs yeux l’abominable pitre ; — mélancoliquement, en remontant sur le pont, je songe aux abondantes roulées qui attendent sans doute la pauvrette, si le cabot la perd ; — puis je me dis que d’antérieures calottes distribuées, dès l’enfance, par les soins d’un père gorgé de vin, ont assoupli déjà les os et amorti l’acuité douloureuse des futurs coups ; puis ces réflexions s’effacent, car je suis maintenant, tournant le dos à Billancourt, sur le premier étage du viaduc, et devant moi, au-dessus de la Seine, Paris s’étend.

À gauche, le quai qui fuit et au-dessus duquel, dans le lointain, émerge le Trocadéro énorme, dressant de chaque côté d’un hydropique ventre, deux maigres jambes, clochetonnées de mules d’or ; à droite, tout le quai de Javel hérissé de tuyaux d’usines, de tuyaux en brique, carrés et cerclés de fer, de tuyaux ronds à la bouche colletée de noir, de cheminées en fonte et à soupapes, attachées à des toits voisins par des fils qui se croisent. Et lentement, ces fabriques poussent dans l’éther leurs flocons d’encre ; c’est le quartier noir qui est là ; ce sont les terribles parages de la maison Cail, des fabricants de produits chimiques, des boyaudiers et des téléphones. Et une odeur âcre, terrible, chassée par le vent, souffle sur le viaduc, tandis qu’à l’étage au-dessus de moi, les trains de la Ceinture sifflent. Enfin, plus près, fermant Paris, la manufacture de Javel dresse sa vague église surmontée d’un clocheton de bois ; c’est la symbolique chapelle d’un Creusot urbain, la cathédrale de l’Industrie, où le dieu sans pitié des machines, où le Moloch exterminateur gît en un tabernacle de fonte, dans un encens de fumée de tourbe, dans une gloire de fournaise qu’entretiennent, jour et nuit, ses noirs prêtres mi-nus.

Et comme indifférent aux douleurs que ce quartier recèle, au-dessus du Point-du-Jour, le ciel, maintenant balayé de nuages, blute au travers de son bleu tamis de la poussière d’or et inonde de joies lumineuses l’eau du fleuve, qui semble pétiller d’aise.