Aux Canadiens des États-Unis

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Comme le vent du nord emporte les oiseaux
Par delà les grands monts, les forêts et les eaux,
Bien souvent, dans le siècle en délire où nous sommes,
Un souffle irrésistible entraîne au loin les hommes,
Jetant sur tous les bords leurs groupes dispersés.

Ce souffle impétueux, frères, vous a poussés
Hors des champs arrosés par le sang de vos pères ;
Et vous avez foulé des plages plus prospères,


Vous y gagnez en paix, pour un repas frugal,
Le pain qui vous manquait sur le vieux sol natal ;
Et, tendant à des vents favorables vos voiles,
Sous le fier étendard aux plis semés d’étoiles,
Qu’il vous faut désormais respecter et servir,
Vous entrevoyez tous le port de l’avenir,
Vous sentez, enivrés du vin des espérances,
Vos cœurs, restés français, battre pour les deux Frances,
Pour la Gaule chrétienne et pour le Canada.
Vous aimez le pays où le ciel vous guida,
Mais vous n’oubliez pas les rives du grand fleuve,
Où vous avez pourtant subi plus d’une épreuve ;
Et, comme les oiseaux ― chassés par les frimas
Vers des bosquets ombreux qui ne se fanent pas ―
Gardent sous d’autres cieux leur suave ramage,
Savent se rappeler l’arbre, au mouvant ombrage,
Qui berça le doux nid abritant leurs amours,
 
Frères, dans votre exil, vous conservez toujours,
En dépit de railleurs, de jaloux et de traîtres,
L’idiome si vieux que parlaient vos ancêtres,
Et dont ils ont laissé tant d’échos enchanteurs ;
Vous conservez toujours sur l’autel de vos cœurs,


Qui vibrent pour le grand, pour le pur et le juste,
Votre robuste foi, votre croyance auguste.

Oui, vous chérissez tous le rivage lointain
D’où voulut vous bannir l’insondable destin,
Et, des chers souvenirs d’antan l’âme bercée,
Souvent vous contemplez des yeux de la pensée,
Dans un rayonnement féerique et triomphant,
Le vieux foyer témoin de vos ébats d’enfant,
Le sentier qu’en courant, pris d’une gaîté folle,
Vous suiviez, tous les jours, au sortir de l’école,
Le bosquet verdoyant, plein de confuses voix,
Où vous avez aimé pour la première fois,
Et la tant vieille église, aux murs voilés de lierre,
Où vous alliez prier auprès de votre mère,
Dont les yeux, ô douleur ! pour toujours se sont clos.
Devant vous apparaît parfois le sombre enclos
Qui vous vit bien souvent penchés sur une tombe,
Et, quand vient le printemps, le vent du soir qui tombe
Semble vous apporter par moment les parfums
Des fleurs dont vous orniez le tertre des défunts
Qu’a gardés dans son sein le sol de la patrie.


Oui, vous aimez toujours avec idolâtrie
Le vieux terroir fécond où dorment vos aïeux,
De votre sang français vous êtes orgueilleux,
Vous êtes orgueilleux de la tâche héroïque
 
Que vous voit accomplir la grande République,
Et vous vous montrez tous les dignes rejetons
Des courageux Normands et des hardis Bretons
Qui surent, hache au poing et mousquet à l’épaule,
Créer au nouveau monde une nouvelle Gaule.

Le front dans les rayons de l’astre du progrès,
Qui fait étinceler cités, hameaux, guérets,
Donnant à l’étranger les plus nobles exemples,
Partout vous élevez à Jéhovah des temples ;
Vous fondez, attentifs à la voix du devoir,
Des foyers où l’enfance à flots boit le savoir,
Vous étendez sans fin une chaîne typique,
Qui tôt ou tard devra, ceinturant l’Amérique,
Y joindre d’un lien marqué de votre sceau
Tous les groupes latins en un vaste faisceau.


Et celle qui laissa sur le monde une trace
Que ne saura jamais effacer nulle race,
Celle dont vous gardez toujours le souvenir,
Celle que vous avez appris tous à bénir
Dans ses féconds travaux de soldat et d’apôtre,
La France, dont la langue immortelle est la vôtre,
La France, que parfois vous nommez à genoux,
Dans le lointain vous dit : ― Je suis fière de vous ! ―