Aux Dardanelles

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Aux Dardanelles
Revue des Deux Mondes6e période, tome 26 (p. 673-684).
Aux Dardanelles


C’est à la fin d’octobre 1914 que les Alliés se sont trouvés en état de guerre avec la Turquie. C’est le 19 février 1915 que leurs flottes, — du moins la (lotte anglo-française, — ont tiré les premiers coups de canon sur les ouvrages groupés, à l’orée des Dardanelles, autour des anciens châteaux d’Europe et d’Asie.

Dans cet intervalle de près de quatre mois, il y avait eu, certes, d’importantes opérations, en Arménie, sur le Chott El Arab, sur le canal de Suez même ; mais, sauf par quelques reconnaissances, sauf par le coup de main brillant d’un sous-marin anglais et par celui de notre Saphir, que des circonstances matérielles défavorables tirent manquer, la tranquillité des Dardanelles, théâtre principal des opérations, pourtant, n’avait point été troublée.

Les stratégistes, quelques stratégistes, du moins, peuvent le regretter. Je crois qu’ils ne s’en font pas faute, dans leur particulier. On eût dû, affirment-ils, puisque aussi bien il fallait la faire, cette grosse expédition qui s’annonce, on eût dû l’entreprendre depuis longtemps, en poser tout au moins les jalons, ce qui était aisé au prime début, et ne point donner à un adversaire, dont la principale qualité n’est assurément pas la prévoyance organisatrice, le temps de se préparer, d’armer ses forts, de les perfectionnera la moderne, de démonter, pour les mieux placer et a couvert des vues, les bouches à feu des ouvrages trop anciens, d’organiser des emplacemens de canons de campagne, des abris et des tranchées d’infanterie aux bons endroits, de créer des camps à peu près confortables et d’y grouper cinquante mille hommes ; enfin, de mouiller de nouveau, — et en y ajoutant, sans aucun doute, — ses mines automatiques du temps des guerres contre les Balkaniques et contre les Italiens, avec, par surcroît, les filets qui embarrassent et arrêtent les sous-marins.

Et tout cela est juste, en principe, et même a déjà été dit, avec plus ou moins de précautions, par certains organes de la presse quotidienne, particulièrement qualifiés. Il n’est pas discutable, en effet, que si, dès le 15 novembre, par exemple, une importante force navale anglo-française s’était présentée devant les Dardanelles, avait éteint les feux des deux groupes de batteries de l’entrée du détroit et débarqué quelques troupes soit à Seddul Bahr même, soit dans l’anse qui se creuse au Nord-Est de ce point fortifié, on eût occupé quasi sans coup férir la pointe de la longue presqu’île de Gallipoli, on se serait solidement retranché sur le plateau d’Adzi Baba (l’ancien Kyparissa), et, flanqué des deux côtés, à trois kilomètres au plus de distance, par la puissante artillerie des vaisseaux, on aurait défié, là, toutes les attaques des Germano-Ottomans. L’expérience que nous avons maintenant de la puissance d’une position bien organisée ne permet pas d’en douter. Et, ce pied pris sur l’essentiel boulevard de la capitale turque, la marche en avant eût été singulièrement facilitée, à quelque époque que l’on voulût l’entreprendre, pas trop tard, pourtant…

— Il se peut, disent d’autres stratégistes, et non des moindres. Seulement vous parlez d’un postulatum que nous n’admettons pas. Vous dites : « puisque aussi bien il fallait la faire, cette grosse expédition… » Or, justement, tel n’est point notre avis. C’est une diversion, c’est une opération secondaire, sur un théâtre fort éloigné de celui-là seul qui nous importe ; et les diversions sont inutiles, quand elles ne sont pas nuisibles. Elles ne décident jamais rien et retardent au contraire la décision suprême parce qu’elles enlèvent aux opérations principales des forces intéressantes. Donc, point de diversions ! Tout pour le choc violent, pour l’offensive en masses profondes que tout le monde sent bien qui va se produire des Vosges à la mer du Nord !…

Voilà deux opinions fort opposées, et cette opposition n’est point nouvelle. Toute l’histoire militaire en est pleine et aussi tous les traités de stratégie. De 1793 à 1814, alors que les principes essentiels de l’art de la guerre étaient déjà parfaitement fixés, on ne cesse de faire des diversions. Napoléon les blâme et il on fait lui-même, ou bien sa politique l’y engage, quoiqu’il en ait. A la vérité, qui s’y complaît et y réussit le mieux, de même qu’aujourd’hui et pour des motifs identiques, c’est l’Angleterre. Rien de plus naturel, puisque les flottes sont, pour ces opérations, d’admirables instrumens. Et voilà qu’en fait, au mépris des principes abstraits de la stratégie purement militaire, la plus forte de ces diversions, celle qu’elle peut conduire le plus librement, avec le plus de ténacité depuis la défaite de notre marine, la guerre d’Espagne, finit par abattre le colosse.

Je viens de dire : stratégie purement militaire… C’est qu’il y en a une autre, ou plutôt que la stratégie a deux branches essentielles, la militaire et la politique. Et c’est cette dernière qui justifie les diversions aux yeux des gouvernemens, des hommes d’Etat, des peuples, sinon à ceux des militaires. Cette stratégie politique tient compte, en effet, plus que l’autre, de certains facteurs dont l’importance peut se voiler momentanément aux regards des généraux qui ont la lourde charge de lutter, sur le théâtre principal de la guerre, contre les forces les plus solides, les mieux organisées du parti adverse. Elle tient compte, justement, des profondes répercussions politiques, — présages à peu près certains des répercussions de l’ordre militaire, — que peut produire un coup vigoureux frappé, dans des circonstances favorables, à l’une des extrémités du front stratégique ; elle se préoccupe de l’effet moral d’une action énergique, si lointaine, si « extérieure » qu’elle paraisse d’abord ; elle se préoccupe de l’Opinion, cette opinion qui mène le monde, cette opinion « qui est tout, à la guerre, » disait Napoléon lui-même, si habile à la conduire, au moins dans la première partie de sa carrière et qui a succombé quand elle s’est détournée de lui…


Il n’était peut-être pas inutile de bien poser les termes d’un débat qui, dans certains cercles, a dû diviser les esprits, pendant la période de gestation de l’expédition qui commence. S’il y a eu discussion, — ce que j’ignore, — rien n’en a transpiré, en tout cas, et, une fois conclus les accords nécessaires entre les gouvernemens alliés, Français et Anglais ont travaillé avec une ardeur égale aux préparatifs, toujours fort délicats, d’une grande opération d’outre-mer. Ajouterai-je que cette opération semble être accueillie avec grande faveur par le public ? Pourquoi pas ? Cette Opinion dont je parlais tout à l’heure est pour elle, et non pas seulement chez nous et chez nos alliés, mais même chez nos adversaires. J’entends par-là que ceux-ci en reconnaissent la haute portée et, quelques-uns, le succès probable. Et puis, comme on l’a fort bien écrit ici même, il y a quinze jours, « les puissances alliées ont dû faire ce qu’elles ont fait. Et il était temps qu’elles le fissent, car on commençait à dire un peu partout que, dans cette guerre, toutes les initiatives énergiques étaient du côté de l’Allemagne et de ses alliés. A leur tour, la France, l’Angleterre et la Russie portent la guerre chez l’ennemi. » Oui, certes ! Enfin !… Et c’est pour cela qu’elle est populaire, cette nouvelle croisade politico-militaire, qui, au demeurant, ressemble si fort à celle de 1204.


* * *

Tout en organisant l’expédition avec l’essentiel le préoccupation de proportionner exactement l’effort au but poursuivi et à la résistance que l’on devait rencontrer sur la route, il n’était pas interdit aux Puissances alliées de faire quelque fond sur le concours que certaines amitiés, en apparence fort vives et, mieux encore, d’évidens intérêts ethniques semblaient nous assurer. Ces espoirs ne se sont pas réalisés. Tant d’éloquentes protestations de reconnaissante fidélité ne nous procurent, pour le moment, que les avantages qui résultent, pour un belligérant obligé d’emprunter la voie de mer, de la neutralité bienveillante d’un voisin immédiat du théâtre d’opérations. On a parlé ces jours-ci, à ce sujet, de deux îles assez proches des Dardanelles et tombées aux mains des Grecs pendant la guerre balkanique. Il en est une autre, plus rapprochée encore et qui appartient aux Turcs, sans que ceux-ci en aient pu organiser la défense. C’est Imbros, qui a un port passable. Notons, en tout cas, la classique Ténédos et la baie ouverte de Besika, dont le sûr mouillage est le point de rassemblement traditionnel des flottes au moyen desquelles on veut peser sur la Porte ottomane. Quelle que soit la solution définitivement adoptée, les escadres alliées organisent certainement déjà l’indispensable jalon terminal de leur ligne de ravitaillement. Cette ligne, qui, passant par Bizerte et Malte, traverse la mer Ionienne, prête le flanc aux tentatives de la flotte autrichienne. Celle-ci, en effet, sortie de Pola, il y a quelques jours, signalait sa présence au Nord du canal d’Otrante en bombardant Antivari. Mais le gros de notre armée navale est là. Le détachement qu’elle a fait au profit de la flotte combinée des Dardanelles lui laisse une force bien supérieure à celle de son adversaire de l’Adriatique. En dépit des appels pressans qui leur viennent du Bosphore, les Autrichiens n’auront pas l’imprudence de descendre dans le Sud. Et cette réserve afflige nos marins. Tout au plus peut-on admettre quelques entreprises de bâtimens légers et de sous-marins contre nos convois. Nos croiseurs, nos flottilles sauront y parer efficacement et sans doute nous n’aurons pas trop à regretter que des circonstances impérieuses ne nous aient pas permis d’en finir tout de suite avec la marine autrichienne, alors qu’au début des hostilités celle-ci pouvait être écrasée dans son grand arsenal de l’Istrie, très médiocrement défendu à cette époque.

L’effectif de la force navale mise en jeu dans l’opération qui nous occupe n’a pas été, que je sache, officiellement donné. En relevant, dans les communiqués anglais qui se sont succédé depuis le 20 février, les noms des principales unités citées, — cuirassés et croiseurs de combat, — on arrive à en compter une quinzaine, le détachement français non compris. Ce détachement n’est autre que la division cuirassée du contre-amiral Guépratte, composée de bâtimens anciens (Suffren, Bouvet, Gaulois, Charlemagne), qui avaient fait fort bonne figure dans les manœuvres de l’armée navale, en mai 1914 [1]. La plupart des cuirassés anglais (Vengeance, Canopus, celui-ci revenu de l’Atlantique Sud et des Falkland, Agamemnon, Cornwallis, Triumph, Irrésistible, etc.) sont aussi des pré-Dreadnoughts, caractérisés par ce fait qu’ils n’ont chacun que quatre bouches à feu de 305 millimètres, avec, il est vrai, une douzaine de canons de 152, tandis qu’à partir du Dreadnought, successeur immédiat de l’Agamemnon, le nombre des gros canons s’élève à dix, le calibre de l’artillerie moyenne descendant à celui de 102 millimètres.

La constitution d’un parc de siège flottant, mobile, relativement rapide, qui comporte au moins une soixantaine de pièces de 305 millimètres, une trentaine de 254, 234 et 190, enfin, plus de 300 canons de 152, 138, 102 et 76 millimètres, — et je ne parle pas de l’armement des croiseurs, — aurait certainement satisfait aux besoins, s’il n’existait pas, dans cet étranglement à double courbure de Tchanak-Nagara, que connaissent bien déjà mes lecteurs, quelques ouvrages de style nouveau, fortement bétonnés et tirant sous coupoles, ou plus probablement sous casemates, des pièces Krupp de 355 millimètres, au nombre de six à huit, et disposées deux par deux, semble-t-il.

Depuis longtemps instruite de cette circonstance, l’Amirauté anglaise a donné à sa nouvelle flotte méditerranéenne le précieux renfort d’un super-Dreadnought, dont l’achèvement est tout récent, la Queen Elizabeth, magnifique unité de 27 000 tonnes » armée de 8 pièces de 381 millimètres, de 16 canons de 152 et de 12 de 76 millimètres.

J’ajoute, ce qui n’est pas indifférent ici, surtout s’il s’agissait d’exécuter un passage de vive force sous le feu des 355 millimètres Krupp, que le nouveau cuirassé britannique couvre ses flancs de plaques de 343 millimètres, tandis que le blindage des pré-Dreadnoughts, — Agamemnon excepté : celui-ci arrive à 305 millimètres ; , — varie de 152 à 228.

Autour de ce puissant corps de bataille, formé de 17 à 18 cuirassés et, je crois, du croiseur de combat Inflexible, véritable cuirassé rapide, le vice-amiral Cardon groupe un grand nombre de bâtimens légers, de flottilles de, « destroyers » et de sous-marins, enfin de navires auxiliaires, dont plusieurs installés en dragueurs de mines et un disposé pour le service de l’aviation navale.

De l’autre côté des détroits, l’escadre russe de la Mer-Noire, dont j’ai eu l’occasion de parler ici déjà [2], présente ses six cuirassés, — sept peut-être, si l’on a pu achever et mettre au point le beau dreadnought Impératrice-Marie, — ses deux grands éclaireurs, ses quatre flottilles de torpilleurs de haute mer, ses dragueurs de mines, ses sous-marins, etc.

Quant à la marine turque, elle se trouve réduite à peu de chose. On sait que le Messoudieh fut coulé par le sous-marin du lieutenant Holbrook. Le Gœben est hors de cause. Outre les avaries que lui avaient faites les canons russes, il porte dans ses œuvres vives une large brèche causée, dit-on, par une mine turque. Il est question de débarquer ses 10 pièces de 280 millimètres et de les utiliser aux Dardanelles. Ce serait une affaire de longue haleine !… Le Breslau semble très fatigué. Ses chaudières sont à bout de souffle. Restent les deux anciens cuirassés allemands, qui portent depuis quelques années les noms de Kaïreddin Barbarossa et de Torghout-Reïss mais dont on n’a, pour ainsi dire, plus entendu parler, les deux petits croiseurs Hamidieh et Medjidieh, aussi fatigués que le Breslau, car ils avaient beaucoup donné dans la guerre des Balkans, enfin quatre grands torpilleurs du type Schichau. Il n’est pas probable que ces éléments de très douteuse valeur puissent jouer un rôle bien efficace dans la défense de Constantinople.


Des effectifs qui vont figurer, à terre, dans les opérations que prépare le bombardement des Dardanelles, il serait difficile de dire quelque chose de bien précis. Du côté turc, outre les cinquante mille hommes, — chiffre très approximatif ! — qui coopèrent à la défense du détroit, il est question de cinq corps d’armée, formant une masse de hommes environ, qui seraient concentrés autour de la Capitale, sur les deux rives du Bosphore.

Mais deux de ces corps seraient encore en route, ayant été tirés de l’armée qui s’était fait battre si piteusement sur le canal de Suez et qui est remontée en Syrie. S’il en est ainsi, une vigoureuse diversion exécutée dans le fond du golfe d’Alexandrette, où passent le chemin de fer et la grand’route d’Anatolie, compléterait heureusement celles que les alliés opèrent en ce moment dans le golfe île Smyrne et dans celui d’Adramyte, beaucoup plus voisins des Dardanelles.

Je viens de dire, à propos des élémens concentrés à Constantinople, que ces forces occupaient les deux rives du Bosphore, : Ce n’est pas, en effet, une des moindres difficultés auxquelles se heurte l’état-major germano-turc que cette nécessité de partager sa musse centrale en deux fractions séparées par un bras de mer, — sur lequel il n’y a pas de pont, on le sait, — et auxquelles il faut bien donner une force à peu près égale, tant qu’on n’aura pas d’indication nette sur le point où se produira le principal effort de l’adversaire. Pour le moment, rien ne le révèle. Une fois maîtres des Dardanelles et de la presqu’île de Gallipoli, qui sera leur place d’armes obligée, les Anglo-Français, peuvent se porter aussi bien, grâce à leur puissante flotte et à ses transports, du côté de Scutari que du côté de Stamboul. Sans entrer à ce sujet dans des considérations inopportunes, on peut bien dire que l’examen attentif de la situation militaire, aussi bien que de la situation politique, justifierait parfaitement une descente dans le profond golfe d’Ismidt qui borde au Sud le Kodja, ou presqu’île de Nicomédie, dont la valeur stratégique est au moins égale, pour les Turcs, à celle de la presqu’île de Tchataldja, dans la crise décisive que leur imprudence a provoquée.

Savent-ils d’ailleurs où descendront les Russes ? Sera-ce du côté Asie ou du côté Europe, à Midia (et à l’abri du Karabouroun, à la plage d’Iniada) ou à Indjirli, à l’embouchure du Sakaria, le fleuve bithynien ?

Savent-ils enfin si les Bulgares ne se décideront pas à entrer en campagne, et si, masquant Andrinople, ces rudes adversaires ne viendront pas rapidement assaillir l’aile gauche des lignes de Tchataldja, vers Buyuk Tchekmedjé, avec l’aide puissante des cuirassés anglo-français ?

Ceci me conduirait à rechercher quelles forces les alliés comptent mettre à terre pour venir à bout d’une résistance qui ne sera probablement pas réduite par le forcement et la prise de possession des Dardanelles, puisque aussi bien nous hésiterions sans doute à brûler Constantinople avec les obus de nos vaisseaux et que les Jeunes-Turcs le savent bien. Mais cette question est trop délicate, en ce moment, pour que je puisse faire autre chose que l’effleurer. Il est d’ailleurs évident que l’entrée en ligne d’élémens nouveaux pourrait limiter l’étendue du sacrifice que l’on est disposé, sur le front français, à faire en faveur de la grande diversion orientale. Une autre et fort importante atténuation résulterait de la résolution de s’en tenir à l’occupation des Dardanelles et de n’agir contre le gouvernement turc, devant Constantinople, que par les moyens d’intimidation dont dispose une grande flotte. Ce que j’en disais phis haut n’est, bien entendu, que l’expression d’une opinion individuelle. Simple observateur des faits, j’ignore, je m’attache même à ignorer des plans dont le secret, s’il faut tout dire, me paraît dépendre beaucoup plus de la retenue des langues que de la discrétion des plumes.

Tant y a qu’au sujet des effectifs, les appréciations peuvent varier entre des limites très larges, de 60 000 à 150 000 hommes, par exemple. Ce dernier chiffre serait à peine suffisant si on ne pensait pas pouvoir opérer la jonction, sur un point donné de la Thrace ou de la Bithynie, du contingent russe et du contingent franco-anglais. Malgré l’inconvénient grave qui résulte, au point de vue tactique, pour les Turcs, de la nécessité d’organiser la défense de l’agglomération Stamboul-Scutari sur les deux rives d’un fleuve marin difficile à franchir, il n’en est pas moins qu’au point de vue stratégique et vis-à-vis de corps alliés venant, les uns de la mer Egée, les autres de la Mer-Noire, ils conservent le grand avantage de la position centrale. C’est un point fort important.

Parlerai-je, au moins pour ce qui touche les Anglo-Français, de la composition du corps expéditionnaire ? Ce serait un peu prématuré. Ce que tout le monde sait et qu’on eût d’ailleurs aisément deviné, c’est que l’Angleterre tirera grand parti du rassemblement qu’elle avait été forcée de faire en Egypte et où figuraient d’excellentes troupes de l’Inde. Il est, en outre, assez indiqué qu’elle se serve, sur le théâtre principal des opérations, du corps important qu’elle avait envoyé sur le Chott El Arab. C’est un résultat suffisant que ce corps ait attiré vers la périphérie du territoire ennemi des élémens qui seraient si utiles maintenant au centre. Grâce à son immense flotte à vapeur, — précieux instrument des concentrations rapides ! — l’état-major anglais est en mesure d’amener ce contingent sur les bords de la Marmara beaucoup plus tôt que l’état-major turc ne pourra le faire pour le sien, obligé de suivre la voie de terre.

Pour les Anglais comme pour nous, pour les Russes aussi peut-être, une question se pose, qui a préoccupé quelques esprits. Peut-on, sans inconvénient, employer contre les troupes du Commandeur des croyans des soldats musulmans de l’Algérie, de l’Inde ou du Turkestan ? Je crois que oui, et cette opinion est celle de tous ceux qui connaissent bien les pays de l’Islam.

Cet Islam n’est point un bloc compact, il s’en faut de beaucoup, ni le prétendu Khalife le chef incontesté des peuples mahométans. Il suffit, pour le prouver, de constater l’échec complet de la proclamation de la guerre sainte. Bien encadrés comme ils le sont, dévoués à leurs chefs européens, les Marocains, Algériens, Tunisiens, Arabes, Hindous, se battront parfaitement contre les Turcs, pour lesquels ils n’éprouvent, depuis longtemps, que de fort médiocres sympathies. Il n’est d’ailleurs pas interdit de prendre certaines précautions. Peut-être, si l’on occupait Constantinople, serait-il prudent de n’y point employer des troupes mahométanes.


* * *

Un mot, avant de terminer cette étude préliminaire, des opérations purement navales qui ne font guère que commencer au moment où j’écris, puisque les escadres n’ont pas encore abordé l’étranglement coudé de Nagarat-Tchanak où s’accumulent les obstacles de tout genre qu’elles ont à vaincre.

De ces opérations, il est inutile de donner ici le détail. Les publications quotidiennes, disent tout ce que l’on juge à propos de faire connaître aux lecteurs français. Commentons seulement certains procédés intéressant d’attaque des ouvrages à terre qui ont été mis en œuvre par les navires de la flotte combinée.

Et d’abord, le bombardement des forts extérieurs, — Seddul Bahr et Koum Kalessi, — a été effectué en deux temps. Sachant que la portée des grosses pièces des vaisseaux était nettement supérieure à celle des plus forts canons de ces ouvrages, l’assaillant s’est placé, au début de l’opération, à urne distance telle que les projectiles de la défense ne pouvaient l’atteindre, tandis que les siens arrivaient au but avec une justesse encore très suffisante et poussaient très loin l’œuvre de destruction. Quand il a paru aux observateurs placés soit sur les bâtimens eux-mêmes, soit dans les hydravions, — ceux-ci ont rendu de très grands services, — que les canons de gros calibre turcs étaient définitivement réduits au silence, certains cuirassés désignés se sont rapprochés jusqu’à bonne portée de leur artillerie moyenne à tir rapide et ont fait pleuvoir sur les défenseurs leurs obus de 152, de 138, de 100 et de 76 millimètres. Le résultat de cette judicieuse méthode a été que les ouvrages attaqués furent réduits sans qu’il en ait coûté aux alliés, plus que des pertes insignifiantes.

Mais, j’y insiste, il ne s’agissait là que des forts extérieurs. Les escadres avaient par conséquent du champ et choisissaient leurs distances. On peut encore en user ainsi à l’égard des forts et des batteries placés dans le vestibule du détroit, en avant du goulet de Tchanak, vers la pointe Kephès, par exemple. Mais, pour les ouvrages situés au-delà de la ligne Kilid Bahr-Tchanak, dans le coude dont j’ai parlé plus haut, cela devient impossible. On ne les découvre, en effet, que lorsqu’on s’en rapproche en avançant dans le détroit.

Pour agir un peu à l’avance, toutefois, contre ceux-ci, la flotte alliée a eu recours à des procédés de tir auxquels les Allemands qui dirigent la défense des Dardanelles ne s’attendaient probablement pas. Il est toujours surprenant de recevoir des projectiles, — et d’énormes projectiles, ceux de 885 kilogrammes, par exemple, des 381 millimètres de la Queen Elizabeth, — sans apercevoir ni les canons qui les lancent, ni même le bâtiment qui sert de véhicule a ces canons. L’effet produit doit être plus démoralisant encore lorsque ces projectiles prennent à revers les masses couvrantes sur lesquelles on comptait pour s’abriter.

C’est ce qui est arrivé aux armemens des forts qui entourent Kilid Bahr, — en face de Tchanak, — lorsque les cuirassés alliés, après de savans repérages, ont entrepris leur tir indirect par-dessus la crête des collines qui constituent l’ossature de la presqu’île de Gallipoli. Les circonstances géographiques et hydrographiques sont telles, en effet, qu’établis dans le golfe de Saros et tirant leurs grosses pièces avec une hausse de 13 000 mètres environ, ces bâtimens pouvaient atteindre les ouvrages du détroit, je ne dis pas aussi bien que ceux qui les battaient directement, mais assez fréquemment pour que leur feu eût une véritable efficacité. Inutile d’ajouter que les résultats de ce tir étaient contrôlés et rectifiés par des observateurs bien postés et par les pilotes des hydravions, tous communiquant par la T. S. F. avec les tireurs du golfe de Saros.

Il y a tout lieu d’espérer que ces efforts seront couronnés de succès. Il ne faut pourtant pas se dissimuler que s’il s’agit d’une sorte de siège maritime, on sera probablement conduit à regretter l’absence des bombardes d’autrefois. Les angles de chute des projectiles lancés par les bouches à feu des vaisseaux sont, en effet, un peu insuffisans et ces projectiles eux-mêmes ne sont pas organisés pour produire dans les ouvrages à terre tous les effets de destruction que l’on pourrait attendre d’obus dont le poids atteint plusieurs centaines de kilos.

Mais c’est là un sujet assez spécial, qu’il convient de réserver pour le moment où, le résultat final obtenu, on pourra discuter plus librement les moyens employés. Ce résultat final, nous pouvons, je crois, l’escompter sans trop de témérité ; mais, qu’on permette à un marin de le dire, c’est par l’étroite combinaison des efforts du corps expéditionnaire et de la flotte que le succès sera le plus sûrement atteint et le moins chèrement. C’est l’opinion que j’exprimais ici même, il y a un peu plus de deux ans, lorsque les Grecs semblaient se préparer à forcer les Dardanelles [3]. Je ne vois pas de raison de modifier les conclusions de mon étude d’alors.

Contre-amiral DEGOUY.


P.-S. — Le 18 mars, les escadres alliées ont entrepris la destruction des ouvrages du défilé Tchanak-Nagara. Au cours d’un violent combat, les trois cuirassés Bouvet, Océan, Irrésistible (ces deux derniers anglais) ont été coulés par des mines sous-marines, flottantes et fixes, ou dérivantes. Deux autres unités, le Gaulois et l’Inflexible (anglais) ont reçu de graves avaries.

Bien que les forts de Kilid Hahr et de Tchanak aient été à peu près ruinés, l’opération, entravée dès le lendemain par le mauvais temps, n’a pas eu le succès qu’on s’en était promis.

Avec la ferme résolution de surmonter tous les obstacles et de venger leurs camarades glorieusement disparus, les marins alliés recommencent à draguer les mines et l’on prend des dispositions pour parer au danger des torpilles dérivantes, dont l’emploi est d’autant plus indiqué pour les défenseurs du détroit que le courant permanent des Dardanelles pousse ces engins sur les navires assaillans.

Des renforts arrivent d’ailleurs au vice-amiral de Robeck, successeur du vice-amiral Carden. Le corps expéditionnaire s’organise activement tout près des Dardanelles. De quelque côté du détroit que se produise l’action de cette force armée, son intervention donnera à l’opération les garanties de réussite les plus complètes que l’on puisse rechercher à la guerre.


C.-A. D.

  1. Voyez mon étude sur les manœuvres dans la Revue du 1er août 1914.
  2. Voyez, dans la Revue du 13 novembre 1914, La marine dans la crise orientale.
  3. Voyez, dans la Revue des Deux Mondes du 1er janvier 1913. Ce qu’on peut faire avec une marine.