Aux douze coups de minuit/L’Atlantide

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Éditions Beauchemin (pp. 35--).

L’ATLANTIDE


Lacerte - Aux douze coups de minuit suivi d'autres contes, 1932 (page 27 crop).jpg
C’est que, chaque nuit, des sirènes, qui semblaient avoir établi leur demeure nocturne, (voir page 38).

L’ATLANTIDE



AVEZ-VOUS entendu parler déjà, mes enfants, de ce continent, maintenant englouti, qui, jadis, reliait l’Amérique à l’Afrique et qui se nommait l’Atlantide ? Savez-vous que, il y a bien des cents ans, vous auriez pu traverser l’immense océan Atlantique à pied sec ; c’est-à-dire sur le continent de l’Atlantide ? Eh ! bien, oui, il en était ainsi.

Ce continent a disparu depuis des siècles et des siècles, sous les eaux de la mer ; il n’en reste que l’extrême faîte de certains caps, autrefois gigantesques, trop hauts Ceux-là pour être entièrement submergés.

Or, savez-vous par qui était habité l’Atlantide ? Par des fées, des génies et des lutins. Et l’Atlantide était gouvernée par une Reine, la douce Reine-Fée Anémone, que tous aimaient et chérissaient. Sans doute, il y avait eu une longue lutte entre les fées et les génies. Les génies auraient voulu régner ; ils prétendaient qu’un règne masculin était préférable. On avait donc eu recours aux votes et c’est la gentille Anémone qui avait été nommée Reine des fées, des génies et des lutins. Depuis plusieurs années déjà qu’elle régnait ; ses sujets n’avaient jamais eu à se plaindre de leur reine.

Le palais de la reine était situé sur le bord de la mer ; on y parvenait par des allées bordées de fleurs de toutes sortes, de toutes les nuances, aux parfums exquis. Le palais était en cristal ciselé : les tours, les flèches, les portiques, la porte-cochère ; tout était du plus pur cristal, ainsi que le pont-levis, qui s’élevait et s’abaissait au-dessus d’un ruisseau à l’eau claire et parfumée.

Quand la reine Anémone quittait son palais, elle était toujours escortée par nombre de petites fées (ses dames d’honneur), de génies (ses conseillers) et de lutins (ses pages.) À son apparition, les fleurs quittaient leurs tiges et venaient se jeter au-devant d’elle, afin de servir de tapis à ses pieds mignons et délicats.

La reine anémone devait donc être heureuse. Pourtant ses grands yeux bleus, aux reflets violets, semblaient tristes et fatigués. Les petites fées savaient bien ce qui rendait leur reine languissante, les génies et les lutins aussi ; cependant, eux qui auraient donné leur vie pour elle, n’y pouvaient rien, rien !

C’est que la reine Anémone souffrait d’insomnie. Depuis près d’un mois, elle ne pouvait dormir, non plus que ses dames d’honneur, qui, elles aussi, habitaient le palais royal.

Et, quelle était la cause de cette insomnie ? C’est que, chaque nuit, des sirènes, qui semblaient avoir établi leur demeure nocturne sur les rivages de l’Atlantide, des sirènes, dis-je, venaient chanter, en face du palais royal. Elles étaient venues une dizaine, tout d’abord, et elles en seraient peut-être restées là, si, un jour, elles n’avaient reçu la lettre suivante, enfermée dans un boule d’or, et qu’un génie avait lancée, au milieu des brisants entourant une petite île, connue sous le nom de l’Île aux Brisants, où les chanteuses se tenaient tout le jour :

« Aux Sirènes, dames d’honneur de Sa Majesté la reine Lameberceuse.
L’Île aux Brisants,
Atlantide.

Les Fées, dames d’honneur de Sa Majesté la reine Anémone, prient les bonnes Sirènes de discontinuer leurs concerts nocturnes aux environs du palais royal. Leur chant incommode la reine, ses dames d’honneur, ainsi que tout le personnel du palais.

Fait et signé au Castel-Cristal,
par les dames d’honneur de
Sa Majesté la reine Anémone. »

La réponse ne se fit pas attendre ; elle arriva le soir même, enfermée dans une coquille :

« Aux Fées, dames d’honneur de Sa Majesté la reine Anémone,

Castel-Cristal,

Atlantide.

Les Sirènes, dames d’honneur de Sa Majesté la reine Lameberceuse désirent faire savoir aux aimables Fées qu’elles refusent de discontinuer leurs concerts nocturnes aux environs du palais royal. La mer appartient aux Sirènes, et elles y prendront leurs ébats autant et aussi souvent qu’il leur plaira.

Fait et signé à l’Île aux Brisants, par
les dames d’honneur de
Sa Majesté
la Reine Lameberceuse ».

Les sirènes ne sont pas méchantes pourtant ; mais la lettre des petites fées les avaient insultées. Comment ! Leurs chants n’étaient pas appréciés ! C’était inouï ! Il est si beau, si beau le chant de la sirène !

Bref, ce fut bien pis encore après cet échange de lettres ; les sirènes revinrent et par centaines, cette fois. Elles s’approchaient tout près du palais royal et elles chantaient depuis le coucher du soleil jusqu’à l’aurore.

La douce reine Anémone pâlissait à vue d’œil et on craignit qu’elle ne mourût. C’est alors qu’on pria Sa Majesté d’envoyer un ordre — un ordre, cette fois — aux sirènes : l’ordre de ne plus quitter leur île.

Un soir donc, alors que les sirènes réunies allaient commencer leur sérénade, les conseillers de Sa Majesté la reine Anémone, revêtus de leurs habits de cour, arrivèrent sur la grève, et l’un d’eux lut l’ordre qui suit :

« Ordre de Sa Majesté la Reine des Fées aux Sirènes de ne plus s’approcher à moins d’un mille du palais royal. Et, si les Sirènes passent outre, justice sévira. Ordre de la Reine. »

Un éclat de rire des sirènes accueillit cette lecture ; mais, tout de même, elles plongèrent et disparurent.

Quelques semaines plus tard, alors que les fées songeaient à aller prendre un peu de repos, elles entendirent de nouveau chanter les sirènes, leur chant était plaintif, très plaintif même.

— Les sirènes qui reviennent ! s’écria la fée Campanule.

— Oui, ce sont elles ! murmura la reine. Que chantent-elles donc ? Écoutez !

Dix sirènes, dont on apercevait les têtes et les bras, du palais royal, se tenaient accoudées sur la grève ; elles chantaient :


Nous prévoyons depuis longtemps
Le malheur que rien ne retarde…
Il va vous atteindre à l’instant ;
Donc, prenez garde ! Prenez garde !


Puis les dix sirènes plongèrent au fond de la mer et le silence se fit. Combien lugubre fut ce silence ! La reine Anémone avait pâli, ainsi que tout son entourage.

— Je n’aurais pas dû chasser les sirènes ! dit la Reine Anémone. Oh ! combien je le regrette ! Les sirènes vont se venger, bien sûr !

En vain les suivantes essayèrent-elles de rassurer leur reine ; celle-ci comprenait, trop tard, hélas ! qu’elle avait blessé les sirènes, et elle avait le pressentiment d’un malheur.

Chaque nuit, maintenant, les sirènes venaient prendre leurs ébats tout près du palais royal et leur chant, toujours le même, s’élevait, jetant la terreur dans le cœur de la douce reine Anémone.

— Prenez garde ! Prenez garde !

— Votre Majesté me permet-elle de punir les sirènes ? demanda, un soir, un des conseillers de la Reine.

— Non ! Non ! répondit la reine, en frissonnant. Peut-être aurais-je mieux fait de ne pas les chasser. Je l’avoue, j’ai peur, peur, peur !

En effet, il eût mieux valu, pour les fées, entretenir des relations amicales avec les sirènes, qui, elles, plongent jusqu’au fond de l’océan et voient ce qui s’y passe. Il y a des volcans au fond de la mer… et, depuis assez longtemps déjà, ces volcans étaient en ébullition. Certain jour, ils firent irruption ; l’Atlantide s’enfonça dans la mer et fut entièrement submergée.

Et ainsi disparut la Reine Anémone et toute sa cour, les fées, les génies, les lutins. Disparut aussi l’Atlantide, le plus beau des continents qui était un véritable paradis.